En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen
Part 22
Je suis bien fâché de ne pas vous connaître autrement que par votre nom de guerre; vous devez être ce que nous appelions jadis un _bon zig_! En tombant par hasard sur le titre de votre livre, je m’étais dit: «Voyons si c’est mon histoire!» Car j’ai été aussi _en pénitence_ chez les bons Pères, pour ma correction, dès l’âge de dix ans... et c’était déjà trop tard! Je vous ai donc dévoré d’un bout à l’autre. Il y a, ma foi, de jolies pages: vous étiez un rhétoricien _calé_. Et il y en a de touchantes aussi: deux ou trois m’ont fait pleurer comme une vieille bête que je suis. Pardon!
Est-ce mon collège que vous avez voulu peindre? Certains détails, certains usages locaux me donnent à penser que non. Mais sur l’ensemble des hommes et des choses que vous racontez, il n’y a pas de doute possible. C’est bien un collège de Jésuites, tel que je l’ai connu. Ça ne s’invente pas. Vous me rappelez au vif ma première communion, avec ses ravissements encore vivaces après trente ans passés; l’âne des Petites-Sœurs (seulement le mien ne valait pas Brocoli et n’a jamais eu l’honneur de paraître sur la scène; nous l’avions acheté par souscription pour remplacer le vieux qui était mort); des amis charmants, qui ont essayé en vain de me convertir; des professeurs que j’ai gardés dans le cœur et... un P. Préfet que j’ai gardé dessus; mais ce n’était pas sa faute! Votre bon gros P. Surveillant, après m’avoir mis à l’_ours_[9], je ne sais plus pour quelle fredaine, a fini par bénir mon mariage. Un jour aussi, moi, le roi des cancres, j’ai infligé à tout le collège l’humiliation de m’acclamer comme roi des rois. J’étais très fort sur les planches, celles du théâtre (oh! comique) et celles de l’escrime; très fort aussi au gymnase et à tous les jeux expansifs. Dans une rencontre historique avec les _potaches_, j’ai _cogné_ ferme, et pour ce méfait j’ai comparu devant trois inspecteurs, que j’ai désarmés en les faisant rire. J’ai d’ailleurs conscience, pour un coup de poing reçu, de n’en avoir jamais rendu moins de deux, et plus d’une fois, hélas! j’ai rendu ce que je n’avais point reçu. Se jouait-il au collège une de ces bonnes farces, d’ailleurs inoffensives, que vous avez gardées dans votre sac, la vindicte publique se rabattait d’instinct sur moi, les yeux fermés, et... ne se trompait jamais.
[9] Au cachot.
Je n’ai compté parmi les _sages_ que l’année de ma première communion et peut-être les derniers mois de ma philosophie. Le reste du temps, j’ai fait le désespoir d’excellents professeurs par mon dilettantisme et celui des meilleurs surveillants par mes façons ingouvernables. Un de mes directeurs, je me demande encore par quels moyens surhumains, a réussi deux fois à me sauver d’une exclusion déjà prononcée en haut lieu: je lui ai voué un culte.
Joli portrait, n’est-ce pas? Il manque à votre galerie. Appelez-moi _cancre_, _braque_, _rossard_, comme vous voudrez. Le fait est que j’ai exercé durant huit ans la vertu des Pères «et ne l’ai point lassée». Ils ont pu croire jusqu’au dernier moment qu’ils avaient perdu leur peine avec moi.
Eh bien, mon cher camarade, s’ils l’avaient cru, ils se seraient trompés. Écoutez la suite de ma confession.
Malgré ma _cancrerie_, j’arrivai avec le temps à Polytechnique; en somme, je n’étais pas tout à fait bête et j’avais pour père un général. Au bout de quelques années, étant encore lieutenant d’artillerie, j’avais malheureusement à mon actif un certain nombre de sottises, dont la dernière en date venait de faire éclore dans ma pauvre cervelle un projet peu banal. Je devais me rendre, le soir même, au mess des officiers, déposer devant eux sur une table un revolver chargé, les prier de dire loyalement s’ils jugeaient mon cas de nature à entacher l’honneur du corps: si oui, je me déclarerais prêt à me casser la tête sur place. La chose ainsi réglée, en attendant l’heure fatale, je me promenais.
Je vins à passer devant le collège des Jésuites, où, jusqu’alors, j’avais évité de mettre les pieds. Cette fois, sans savoir pourquoi ni comment, je me trouvai soudain nez à nez avec le Frère portier, un petit saint homme blond, qui me souriait:
«Que désirez-vous, monsieur?
--Mais... je ne sais trop. Y a-t-il ici des Pères que je connaisse?
--Etes-vous du pays, monsieur?
--Oh! non, je viens de l’autre bout de la France. Mais je suis un ancien élève des Pères.»
La mine du bon Frère, de souriante, devint radieuse et rougissante de plaisir:
«Oh! alors, monsieur, vous êtes chez vous. Si vous le voulez bien, prenez ce corridor; vous verrez la maison et tous les noms sur les portes.
--Parfait, mon Frère. Merci.»
La première porte, c’est la Procure: je n’ai plus besoin d’argent, puisque ce soir... La seconde, c’est le P. Préfet: fuyons!... La troisième, le P. P... Connu.
Toc toc!
«Trééez!
--Bonjour, mon Père.
--Bonjour, mon lieutenant.
--Vous ne me remettez pas? Un tel, votre ancien élève de X***.
--Vous ici!»
Une vigoureuse poignée de main. Puis, me regardant bien entre les deux yeux:
«Un peu changé!
--Vous voulez dire _décati_?
--Oh!
--Un air de sacripant?
--Oh! mon ami.
--Si encore je n’en avais que l’air!
--Mais, mon fils...
--Ah! mon Père, je ne vous ai guère fait honneur.»
Et vlan! sans demander permission, je m’écroule sur le coin de son bureau, me cachant la figure et sanglotant à me rompre la poitrine. Le Père alla donner un tour de clef à sa porte; puis, revenant s’asseoir contre moi, il me passa le bras autour des épaules, comme aurait fait ma mère, et me dit:
«Vous souffrez, mon pauvre ami?
--Oh! mon Père, si vous saviez combien je suis malheureux!
--Dites-moi pourquoi: le voulez-vous?
Si je le voulais? J’étouffais sous le poids. Il sut tout; je vidai devant lui jusqu’au plus bas fond toute la hottée de mes dix ans de garnison et terminai par mon projet de suicide héroïque. Il me laissa dire, ensuite me gronda doucement, comme un grand enfant, et, après une heure ou deux, fit enfin rentrer dans mon âme le calme, moyennant une bonne absolution.
Le lendemain, je revins communier à sa messe et nous convînmes, pour réparer mon honneur et celui du régiment, d’un moyen plus raisonnable que le revolver.
Depuis, je le revis quelquefois; il m’aida à devenir un officier rangé, que je demeurai jusqu’à ma retraite volontaire. Et aujourd’hui--je le dis sans orgueil--l’ancienne «chenille qui faisait peur à voir, tant elle était laide et lourde et velue et goulue», s’est transformée aussi en un «honnête chrétien», qui n’a pas peur de s’entendre appeler _jésuite_. J’y ai mis plus de temps que vous; mais aussi je revenais de plus loin. Il faut avoir pitié de moi et prier pour mes vieux péchés.
Comment s’explique mon cas? Je n’ai jamais songé à reprocher aux Pères mes sottises, pas plus celles de mon temps de collège que les autres. Par tempérament et par éducation de famille, j’avais un caractère essentiellement réfractaire à toute discipline. L’_empreinte_, la vraie--pas celle de l’imbécile Estaunié--n’avait pas marqué sur ma peau; elle était entrée quand même, jusqu’au cœur, par une espèce de pouvoir latent, et n’attendait qu’une occasion providentielle pour éclater au jour. Je vois là une réponse toute trouvée aux gens qui vous disent parfois que les élèves des Jésuites «_font le plongeon comme les autres_».--Peut-être; mais ils remontent plus facilement sur l’eau.
Je ne prétends pas, pourtant, qu’ils remontent tous, et toujours. J’en connais qui, au rebours de moi, après avoir bien commencé, ont mal fini. Dans la ville que j’habite, on se montre, parmi nos anciens condisciples, un haut fonctionnaire dont la fringale anticléricale réclame chaque matin un petit déjeuner au calotin,--deux prétendus magistrats, qui font assaut d’injustice et de platitude pour se faire payer leurs complaisances par les puissants du jour,--plusieurs ambitieux qui ont tout renié, drapeau, foi, famille, pour décrocher un siège dans quelqu’une de nos assemblées politiques ou un simple ruban rouge,--des officiers qui ont donné leur nom aux loges pour avancer plus vite,--des hommes d’affaires sans conscience,--des fils de famille qui mériteraient d’être fouettés en place publique,--des bourgeois incorrigiblement égoïstes devant leur devoir social et honteusement trembleurs devant les menaces de la canaille lâche. Ils ne sont pas la majorité, Dieu merci, et ils ne se vantent pas de sortir de _nos maisons_. Mais ils sont encore trop: je l’entends dire quelquefois autour de moi et j’en gémis.
Vous devriez, à votre si intéressant tableau de l’éducation chez les Jésuites, ajouter un chapitre sur les causes de ces défections. Je vous autorise à faire état de mon histoire.
Et puisque je suis en veine de vous poser des desiderata, ne pourriez-vous, dans ce même chapitre supplémentaire, répondre en quelques mots aux objections suivantes, qui m’ont été faites, après lecture de votre ouvrage, par un jeune professeur de l’Université, savant, honnête, même chrétien, mais pas mal engagé dans le mouvement moderne. Il m’écrivait textuellement:
«Le _Ratio_ des Jésuites pouvait encore servir, il y a trente ou quarante ans, sous l’Empire. Depuis lors, le monde a marché; il faut, bon gré mal gré, que notre enseignement emboîte le pas à la démocratie moderne.
«D’une part, l’enseignement _classique_ ne peut plus être l’élément principal de l’_instruction_. L’aristocratie intellectuelle qu’il formait est condamnée; le réel a détrôné l’idéal. La science désormais sera populaire et positive.
«D’autre part, le sentiment religieux ne peut plus être l’unique principe directeur de l’_éducation_. Il ne faut plus de sacristains: il faut de bons citoyens. L’enseignement chrétien doit faire sa part à la morale civique et à la science sociale.»
Je tiens à vous déclarer, mon cher camarade, que ces idées ne sont pas les miennes. Je compte sur votre bonne plume pour réduire en poudre l’ennemi que je vous signale. Vous êtes maître ès arts pédagogiques: je ne suis qu’un artilleur en retraite, n’ayant guère l’habitude des combats de l’esprit, mais gardant une affection jalouse pour tout ce qui intéresse l’honneur de mes anciens maîtres.
Défendez-les: je vous en serai reconnaissant comme si vous me défendiez moi-même.
Cordialement à vous,
R.
II. _Le R. P. Jean à M. Paul Ker._
Des bords de la mer, juillet 1903.
Mon cher Paul,
Ta proposition est venue me surprendre dans la demeure hospitalière, où, par la grâce de M. Combes, j’attends paisiblement la fin de la tourmente. Elle est située sur une falaise rocheuse, au pied de laquelle, en ce moment, les vagues déferlent avec fracas; mais le roc est solide, et tout ce bruit ne sert qu’à me rappeler la parole de foi du grand-prêtre Joad:
Celui qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi des méchants arrêter les complots.
Quand Dieu dira-t-il à nos jacobins son _halte-là_? Quand il le voudra. Notre devoir à nous, provisoirement, est celui du soldat toujours attentif, même sous la tente, au coup de clairon qui le rappellera au combat.
Mon poste est marqué d’avance dans les collèges, dès qu’ils se rouvriront à la liberté. J’aime la jeunesse malgré ses défauts, et, au risque de trouver dans le beau métier d’éducateur quelques déceptions, je lui donnerai de grand cœur le reste de ma vie. La déception, d’ailleurs, nous guette plus ou moins, au bout de n’importe quelle entreprise humaine; mais une mauvaise récolte n’empêche pas le laboureur de reprendre son dur travail dans l’espoir d’une année plus heureuse... Et nous travaillons pour Dieu!
Je ne refuse pas de mettre à profit une partie de mes loisirs forcés pour répondre quelque chose à tes correspondants. Seulement, comme c’est un «devoir de vacances» que tu m’imposes, je prierai ceux qui me liront de n’être pas trop exigeants sur la forme et de me laisser _causer_. Les médecins me défendent la tension d’esprit.
L’éducation est une œuvre complexe; elle veut être faite à trois. Il y faut le concours du collège, de la famille et de l’enfant. J’ai connu un garçon de quinze ou seize ans qui, après quelques mois passés chez nous, fut convaincu d’immoralité et rendu à son père. Le pauvre monsieur, en prenant congé du Supérieur, ne put s’empêcher de lui dire avec une certaine amertume: «J’avais espéré que les Jésuites feraient quelque chose de mon fils.» Le fils, qui se trouvait là, reprit vivement: «Père, si tu m’avais mis dans ce collège en cinquième, au lieu de me mettre au lycée, on n’aurait pas besoin maintenant de me chasser.» Le père baissa la tête et partit.
Ce premier cas est heureusement rare: les élèves qui ont passé par les lycées n’entrent généralement chez nous--tu le sais mieux que personne--qu’avec des garanties de bonne volonté qui effacent vite la marque de provenance et les mauvaises impressions d’autrefois.
Mais ton correspondant l’artilleur indique dans sa personne un second cas beaucoup plus fréquent, où notre méthode d’éducation reste impuissante. Lorsque tel enfant nous arrive, à neuf, dix ou onze ans, l’arbuste est déjà noueux et dévié par une première culture mal comprise, en famille. Maintes fois, il n’y a même pas eu de culture; on a laissé pousser en toute liberté le sauvageon mignon, en lui disant pour toute correction: «Attends, gamin; _au collège, il faudra que tu changes_.»
Assurément, il y en a qui changent au collège. Mais parfois aussi, à dix ou onze ans, il peut être déjà tard pour réduire les nœuds ou redresser les difformités; le sauvageon a pris l’habitude de résister à la main qui veut le plier. Pour comble de malheur, quand il commence à se rectifier et à développer régulièrement sa jeune taille, les vacances arrivent et deux mois de faiblesses déplorables mettent à néant dix longs mois d’efforts. Tout est à refaire à chaque rentrée, et chaque fois avec moins de chances de succès. A qui la faute si, finalement, l’arbre reste ce qu’était l’arbuste? Je sais des enfants dont l’éducation n’eût pu réussir qu’à une seule condition: c’était de faire préalablement l’éducation de leurs parents. Ils sont de plus en plus rares, aujourd’hui, les pères et les mères qui comprennent leur devoir et qui savent former à leurs fils une âme de chrétien et un caractère d’homme. Le souci du grand nombre s’arrête au diplôme de Sorbonne, au plumet de Saint-Cyr ou à la rapière de Polytechnique. Comme vue d’avenir, c’est court.
Je vais faire un aveu pénible, mais fondé. On jalouse les Jésuites, un peu de partout, «parce qu’_ils accaparent l’éducation des enfants nobles et riches_. Le fait ainsi formulé n’est pas exact; on l’a démontré plus d’une fois. Mais admettons un instant que les élèves riches et nobles affluent de préférence chez nous. Il se trouve parmi eux, sans contredit, de bons esprits, de beaux caractères, des hommes de ressource. J’ajoute que, sans tenir le monopole de la distinction, ils en donnent habituellement l’exemple et contribuent ainsi pour une bonne part à l’élévation du niveau général. Mais, il faut bien le dire, c’est aussi dans leurs rangs que se comptent en plus grand nombre les enfants gâtés par une première éducation molle, faible, frivole, et conséquemment les intelligences atrophiées, les volontés sans ressort, les élégantes nullités. Eh bien, si les Jésuites, de gaîté de cœur, _accaparent_ ces éducations-là, j’affirme, sans crainte d’être démenti par les hommes du métier, qu’ils sont bien punis par où ils pèchent; car ils n’en récoltent ni grande joie au collège, ni grand honneur après.
Le problème s’aggrave singulièrement, lorsque le défaut d’éducation première se complique d’un tempérament difficile. Il n’est si bon cheval de race qui ne devienne vicieux, s’il se refuse au dressage. Encore un cheval peut-il, à la longue, être dompté par la force; le jeune homme, lui, garde toujours la liberté de mal faire et le fonds de révolte qu’il tient de la chute originelle.
On montre dans les champs une mauvaise herbe qui s’appelle vulgairement _herbe de patience_. Les Lorrains lui donnent un nom plus significatif, la _haine de prêtre_ (ils entendent le prêtre défroqué, Charbonnel ou Combes). Voici la raison de ces deux noms. Au milieu d’une touffe de racines peu profondes, elle en a une principale, qui s’enfonce tout droit dans la terre et s’amincit peu à peu jusqu’à n’être plus qu’un filament, à peine perceptible aux doigts. Poursuivez-le à un bon mètre de profondeur et arrachez ce qui reste: six semaines ou six mois après, le mince fil a reparu, la plante scélérate étale de nouveau sa corbeille de feuilles vertes, et vous pouvez renouveler votre essai d’extirpation.
Voilà l’image trop fidèle de ce qui arrive à plus d’un de nos élèves--pas à eux seuls! Chaque âme d’enfant a son _herbe de patience_, souvent plusieurs, qu’il faut lui apprendre et lui aider à combattre. Véritable œuvre de patience, capable parfois de désespérer un ange! On y travaille pourtant, durant des années, soutenu par le devoir au défaut du succès visible, consolé de son impuissance auprès de quelques-uns par la vaillance et les victoires des autres.
Mais, si c’est quelque chose, si c’est beaucoup pour l’avenir moral d’un jeune homme d’avoir pris au collège l’habitude de la lutte contre ses passions naissantes, ce n’est pas tout; il faut qu’elle se continue après et toujours. Ceux qui reprochent aux écoles chrétiennes les trahisons et les égarements des hommes dont elles avaient instruit la jeunesse, oublient cette condition essentielle.
Quand le jeune philosophe nous a quittés, il donnait les plus belles espérances, et les promesses rassurantes lui coûtaient peu. Mais connaissant trop bien la fragilité de la nature et les ruses de l’ennemi, notre tendresse inquiète, au moment des adieux, lui avait recommandé instamment de veiller, de prier et de s’appuyer. Hélas! _la fascination de la bagatelle obscurcit la notion du bien_, dit l’Écriture, _et le tourbillon des désirs mauvais bouleverse un cœur jusque-là sans malice_. Le Collégien grandi, lancé peut-être trop tôt ou trop seul dans la grande ville, sottement jaloux de son indépendance, fier de sa première moustache et de ses dix-huit ans, se prenant déjà pour un homme, a voulu tout voir et tout savoir; il a rougi de sa simplicité; il a dédaigné ces amitiés pures et solides qui sont l’indispensable préservatif de l’adolescence, pour s’en créer de plus agréables qui seront sa perte; il a voulu marcher sans guide dans la nuit folle de ses rêves désordonnés. La vue du prêtre, d’abord importune, a fini par devenir pour lui un reproche et un remords, dont il s’est irrité. Alors, plus de sacrements, plus de prière, bientôt plus de respect ni de soi ni d’autrui; par suite, la porte ouverte à tous les égarements. La racine maudite est remontée tout entière et la mauvaise herbe, gagnant de proche en proche, a envahi peu à peu tout le champ de cette âme, qu’elle étouffe.
Les confesseurs connaissent ces lamentables histoires, les ravages et les ruines qu’elles accumulent sur certaines vies, les larmes de sang qu’elles font verser aux mères et, quand ils reviennent plus tard dans le chemin du devoir, aux fils.
D’ailleurs, on aurait tort de croire que nous nous contentons de gémir et que nous abandonnons les jeunes gens, une fois sortis de chez nous, à tous les dangers que leur créent dans le monde les attraits de la liberté, les mauvais amis et les mille sollicitations du vice, comme on abandonnerait des malheureux sans ressource, sur une barque sans défense, au caprice d’une mer furieuse. A Paris et dans maintes grandes villes de province, il nous a été possible de fonder, seuls ou avec d’autres amis dévoués de la jeunesse, ces associations chrétiennes qui sont, pour les _jeunes_ de bonne volonté, autant de ports de refuge contre la tempête, en même temps que des champs d’évolutions et de manœuvres pour la guerre sainte.
Mais il faut que les jeunes gens y viennent et que les parents y tiennent. Nous pouvons intervenir par voie de conseils auprès des uns et des autres, et nous n’y manquons pas; n’étant pas des gendarmes, nous ne pouvons aller jusqu’à prendre les récalcitrants au collet. Beaucoup nous échappent, pour leur malheur. Est-ce notre faute? Et si, plus tard, ils tombent au rang des jouisseurs sans honte, des ambitieux sans conscience, des égoïstes sans cœur, de ces traîtres à Dieu et à toutes les choses sacrées qui descendent de Voltaire jusqu’à Trouillot, est-ce la faute de notre éducation? Non; car pour devenir ce qu’ils sont devenus, ils ont dû mentir à tous les principes qu’ils avaient reçus de nous, et, s’il faut en croire un aveu public du dernier nommé, cela ne va pas toujours sans peine et sans angoisse: l’ancien élève de Notre-Dame-de-Mont-Roland a mis des années à laver la tache indélébile. Est-il bien sûr d’avoir aujourd’hui les mains propres?
Dans un livre qui a donné quelques inquiétudes aux familles chrétiennes, parce qu’il représente la vie de collège sous un jour habilement calculé pour rendre toutes les intentions suspectes, un _ancien_ de Dijon a essayé de transformer en robe de Nessus, inévitable et funeste, l’influence que nous exerçons sur nos élèves. Son dénouement est d’un fatalisme qui serait effrayant, s’il n’était absurde. Ceux qui nous connaissent, connaissent aussi la nature de l’_empreinte_ que nous voulions mettre sur les âmes: c’est l’empreinte du salut, _signum salutis_, et nos cœurs de prêtres et de Pères ne sauraient avoir au monde de chagrin plus cuisant que de la voir effacée chez quelqu’un de nos enfants d’autrefois.
Un autre renégat, un Parisien, dont le nom ne souillera pas ma plume, a voulu se tailler aussi sur le dos de ses maîtres une célébrité facile--ou simplement battre monnaie. Il a inventé une chose immonde qui ne mérite même pas le titre de roman; ce n’est qu’un long rêve de polisson. Va-t-on nous juger sur ce livre et sur ce malheureux? Autant vaudrait juger tout le collège des apôtres et l’enseignement du divin Maître sur l’odieux personnage de Judas. Il ne tenait qu’à Judas de rester fidèle aux leçons du Sauveur: il ne l’a pas voulu; il a abusé du redoutable privilège de sa liberté pour devenir, malgré la grâce que le Maître lui offrait, un _fils de perdition_. Lui seul est responsable de sa chute et de son châtiment, comme tous les renégats dont il est le père.
Il n’y a donc pas lieu de s’étonner des défections que ton brave officier d’artillerie constate et déplore, dans son entourage, parmi nos anciens élèves; elles sont inévitables et se reproduisent partout où les hommes sont des hommes et non pas des anges. Il a raison de croire que beaucoup d’entre elles ne sont que passagères, qu’_on en revient_. Pourtant il ne faut pas oublier que, plus on tombe de haut, plus la chute est lourde et le relèvement difficile. _Corruptio optimi pessima._
Il s’est relevé, lui, parce que c’est un cœur de soldat. Les soldats ont parfois les passions violentes, mais avec cela un fonds de loyauté qui leur rend intolérables les situations équivoques: l’ennemi une fois reconnu, ils vont droit dessus.
Bien plus rarement on voit se convertir les ambitieux que grise la vue d’une écharpe ou d’un panache quelconque, sots adorateurs du pouvoir et d’eux-mêmes,--rampants et jaloux, tant qu’ils ne sont rien ou peu de chose,--tyrans insupportables, quand ils ont _décroché la timbale_. Ceux-là, les coups de foudre et les humiliations inattendues peuvent seuls les ramener quelquefois.
Mais que faudrait-il pour secouer cette masse inerte d’égoïstes, indifférents ou poltrons, qui se cantonnent dans l’enclos de leurs intérêts personnels, se croisent les bras en regardant brûler la maison du voisin pourvu qu’elle ne touche pas à la leur, verrouillent leur porte quand on crie au voleur dans la rue, se déclarent incapables de tout effort pour le salut commun et, voulant se justifier de ne rien faire, s’en vont partout répéter bien haut qu’_il n’y a rien à faire_? Voilà les grands coupables du temps présent; car ils ont en main le salut de la France chrétienne et ils ne veulent pas se donner la peine de la sauver.