En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen
Part 11
Ainsi rafraîchis, quelquefois même un peu refroidis, on sent le besoin de ranimer la chaleur vitale par un salutaire exercice. La campagne du collège nous offre l’embarras du choix. Chaque division a sa vaste cour de gazon, émaillée de fleurs champêtres... qu’on ne respecte pas longtemps. On peut à l’aise y courir, sauter, culbuter; mais défense, de par les convenances et le F. Linger, de s’y rouler autrement que par accident. Aussitôt qu’on est arrivé sur le terrain, les vestes vont dans un coin ou s’accrochent quelque part; on s’affuble d’un chapeau de quatre sous contre le soleil, et vite on organise une de ces grandes batailles, où l’adresse et la vigueur des bras et des jarrets tiennent lieu de poudre et d’armes. Quelques élégants préfèrent le tennis; d’autres se livrent aux plaisirs du billard, du croquet ou des boules. Les forts, les _biceps_ s’en donnent à cœur-joie au gymnase: barre fixe, trapèze, échelles, cordes, passe-rivière, pas-volant, tremplin, etc. Il y en a pour tous les goûts.
Vers le coucher du soleil, on soupe joyeusement dans un réfectoire à charpente rustique, où parfois les hirondelles et les moineaux viennent nous faire, à travers les éclaircies du toit, une visite effarée; puis, à la fraîche, on retourne paisiblement en ville, jouissant de la brise du soir et abrégeant la longueur du chemin par ces causeries intimes qui empruntent un charme délicieux au calme de la fin du jour.
Au collège, on se rafraîchit encore d’un gobelet d’eau claire à la fontaine, on dit bonsoir aux amis, on fait sa prière et l’on s’empresse de regagner son portefeuille, dans lequel on dort jusqu’au matin comme ne dort pas un président de République.
Voilà, cher papa, chère maman, chère Jeanne, une de mes journées. Quand je la récapitule, je me demande comment j’ai mérité d’être si heureux: car je le suis, autant que je puis l’être sans vous. Durant tout ce jour, j’ai fait ce que je devais; je n’ai causé de peine volontaire à personne, j’ai donné un seul coup de pied--et encore, c’est à un chien! Je me suis couché le cœur léger, en paix avec Dieu et avec moi-même. Demain, je retrouverai avec un nouveau plaisir ma besogne, mes amis, mes maîtres, et le bon Dieu, qui me fait tous ces cadeaux. Sainte maman et Jeanne, aidez-moi à le remercier.
Je vous remercie vous-mêmes, tous trois, de la part qui vous en revient et je vous embrasse douze fois, avec le treizième à qui m’aime le mieux. Disputez-vous.
Votre PAUL.
41. _A Louis._
20 juin.
Mon cher frère,
Je suis enchanté de la joie intime que tu éprouves à _contenter en toutes choses le bon Dieu et ta mère_. Tu as trouvé là une formule très complète et très simple, du moins en théorie: à la pratique, tu verras ce qu’il faut pour la réaliser.
En attendant, puisque tu me demandes un bon avis, je t’en donnerai un dont j’ai personnellement expérimenté l’utilité: _Ne t’emballe pas_, mon cher Louis; _n’exagère pas, même dans le bien_. On attribue aux Jésuites une grande prudence: ils l’ont certainement en spiritualité. Je ne ferai que te répéter ce que m’a dit vingt fois _notre_ P. Spirituel, en te disant à mon tour: _Sois pieux, mais sans ostentation; sois aimable, mais sincèrement; sois ferme sur les principes, mais indulgent pour les personnes._
A moi, le devoir chrétien est relativement facile, dans le milieu où je vis; mais ton entourage ne ressemble pas au mien. Tu as, braqués sur toi, une foule d’yeux défiants ou malveillants, ardents à chercher le défaut de ta cuirasse, c’est-à-dire une contradiction quelconque entre ta conduite et ta profession de foi chrétienne. Au gré de certaines gens, tout homme qui se pose en converti devrait, du jour au lendemain, être un saint à miracles: sinon il ne sera qu’un tartufe, bon à jeter aux chiens. Il ne faut pas donner de prétexte à cette injure inique. Soyons des saints, mais restons simples. Je dirai plus: restons ce que nous étions, avec le mal en moins, et nous ferons du bien à nous-mêmes et aux autres.
Ta visite, mon cher Louis, demeure dans ma pensée comme un beau rêve, mais un rêve qui n’est pas disparu pour toujours. A la prochaine rentrée, ton tuteur, qui n’a pas l’âme méchante, se rendra aux excellentes raisons que nous lui donnerons, avec l’aide de Dieu, et te renverra ici avec moi.
Tu y retrouveras Jean. Pardonne-lui de n’avoir pu que l’entrevoir: un jour de grande fête comme celui de la première communion, le cérémoniaire porte le ciel sur ses épaules et n’est pas abordable aux humains; le lendemain, il se reposait en famille.
Je ne suis pas surpris que tu aies gardé bonne opinion de ma division, après l’avoir vue à l’église et en cour.
A propos de nos jeux, tu me poses une question délicate: «Amusent-ils tout le monde?» Je te réponds carrément: _Non._ Moi-même, il y en a qui m’assomment: ce sont les jeux où l’on ne remue pas. Ils sont rares, Dieu merci, et bornés à l’époque des grandes chaleurs ou aux jours de pluie. Les autres m’amusent, en raison de l’exercice qu’ils donnent et de l’adresse qu’ils développent, d’aucuns beaucoup, d’aucuns moins, quelques-uns énormément, jusqu’à en rêver la nuit, comme un bambin de son polichinelle. Que veux-tu? Après ces longues sessions à l’étude ou en classe, j’ai un impérieux besoin de me fouetter le sang et le jeu n’est pas pour moi une vertu.
Mais j’avoue humblement que je ne suis pas tout le monde. Il y a dans le courant contraire, d’abord les _moules_, dont je t’ai parlé, qui englobent tous les poltrons et tous les maladroits; puis les _philosophes_, que les exercices du corps humilient, qui voudraient ne vivre que par l’esprit et ne se divertir qu’à la conversation péripatétique. On la leur permet aux petites récréations. Ils sont une demi-douzaine, quantité négligeable, qui se promènent gravement, trois en avant, trois à reculons, sur la lisière de la cour; le milieu appartient toujours aux joueurs, qui se font, de temps à autre, un plaisir innocent de leur envoyer dans les jambes un ballon, pour les rappeler au sentiment des choses d’ici-bas. Aux autres récréations, après quelques minutes de liberté, un coup de sonnette annonce l’ouverture de la lice et les promeneurs se fondent dans le grand tout, un peu maussades au début, mais entraînés bientôt par le mouvement général et par le naturel de l’âge.
Je t’ai dit autrefois, mon cher Louis, l’énorme différence qui existe entre les conversations de ce collège et celles du lycée de Z... Si elles sont très généralement chastes ici, elles le doivent, après la piété, principalement au jeu.
Entre collégiens les sujets de conversation n’abondent pas. Les événements extérieurs n’arrivent jusqu’à nous que par des échos affaiblis, et nous n’avons pas le droit d’arborer une cocarde politique. Les choses de famille n’intéressent guère en dehors de nous que quelque ami intime. Quant à notre train de vie journalier... Tu connais le _tortillard_ qui serpente si paisiblement, avec son panachon de fumée gros comme une bouffée de cigarette, à travers la banlieue de notre ville natale. On part, on stoppe, on repart, on restoppe. Durant une heure de cahotement, on a le loisir d’admirer trois bouquets d’arbres, deux clochers, un ruisseau à sec, une pie et six corbeaux qui vous saluent de leur aimable concert, et puis quoi? Une vaste plaine où le trèfle alterne uniformément avec le blé, et la patate avec la betterave. Voilà une image approximative de l’intérêt que présente, au point de vue de la conversation, le roulement uniforme de notre vie ordinaire. De temps à autre seulement, un incident plus sérieux, une modification du règlement, une visite de personnage important, une fête, une sortie, un simple canard viennent égayer cette monotonie et fournir matière au caquetage. Rares sont les élèves, même parmi les meilleurs, qui aiment à causer études, sciences ou littérature d’une façon suivie: c’est bon pour les longues promenades, où le grand air permet de parler de choses sérieuses sans se fatiguer la tête. Restent la pluie et le beau temps; mais le sujet est vite épuisé. Quand il pleut:
«Sale temps!
--C’est parce qu’il y a congé demain, comme toujours.»
Et c’est tout. Le beau temps, on n’en parle jamais; on le prend comme un dû.
Alors, de quoi parler entre jeunes gens qui ont déjà vu un coin du monde et qui se trouvent à la veille de voir le reste? La tentation est obvie: salons, bals, théâtre, plaisirs permis et non permis... Un farceur lance un premier mot risqué, le voisin renchérit, un troisième complète; tout le monde rit, les uns par malice, les autres par faiblesse, et la coupe passe et repasse, enivrante et funeste. Nous avons connu cela, hélas!
Or, le jeu coupe court à cette tentation, et voilà, bien au-dessus de la vulgaire et pourtant très réelle raison d’hygiène, la grande raison de moralité, pour laquelle les Pères tiennent si fort à nous faire jouer. Les élèves qui veulent être francs, s’en rendent très bien compte; s’ils ne jouent pas tous les jours par plaisir, ils jouent par sentiment d’un devoir supérieur, analogue à celui qui leur fait accepter tel travail parfois pénible. Les deux obligations sont mises par nos maîtres sur la même ligne, et presque chaque samedi, à la proclamation des notes, le P. Préfet prononce la phrase redoutée: «_Un tel, un I, ou un II. Ne joue pas en récréation._» Voici à l’appui une petite histoire authentique. Un bon garçon, fils unique d’une maman faible et par conséquent douillet, était allé trouver le P. Préfet pour lui dire qu’au collège ecclésiastique d’où il sortait, on lui avait permis de passer à prier devant le Saint-Sacrement le temps que les autres perdaient à se divertir. Il demandait à continuer. Le P. Préfet voulut savoir le fin mot de cette rare piété. L’élève finit par lui avouer qu’il ne _savait_ pas jouer:
«Eh bien, mon enfant, vous apprendrez. Le jeu vous dégourdira, et vous ferez plus de plaisir au bon Dieu par là que par de longues visites au Saint-Sacrement. Piété bien ordonnée commence par la victoire sur soi-même.
--Mon Père, je ne peux pas.
--Avez-vous essayé?
--Non.
--Faites-le, mon enfant; puis vous reviendrez me voir.»
Dès le lendemain, il revenait:
«Mon Père, je ne peux pas jouer.
--Pourquoi?
--Cela m’ennuie à mourir.
--On ne meurt pas de cet ennui-là. Vous vous habituerez. Allons, un peu de bonne volonté encore!»
Deux jours après, maman arrive au parloir et renouvelle auprès du P. Préfet la demande pieuse, s’étonnant qu’on ne favorise pas davantage ces élans d’un jeune cœur vers Dieu. Le P. Préfet sourit:
«Madame, nous favorisons la piété pratique, en particulier celle de l’obéissance au règlement.
--Mais, mon fils ne peut pas jouer.
--Est-il malade ou infirme?
--Non: le jeu l’ennuie à mourir.
--Il me l’avait déjà dit.
--Et vous ne l’avez pas cru, mon Père?
--Pardon, madame; mais il est indispensable que les jeunes gens de son âge apprennent à faire, pour leur bien et pour la formation de leur caractère, certaines choses qui les ennuient, sans danger d’ailleurs pour leur santé.
--Oh! je ne me résoudrai jamais à contrarier mon enfant, et si vous ne pouvez pas le dispenser de jouer...
--Eh bien, madame?
--... je serai obligée de le retirer.
--Madame, le portier va sonner le F. Linger, qui, dans un instant, viendra prendre vos ordres pour faire les paquets de votre enfant. Je vous offre mes respects, madame, et vous souhaite bon voyage.»
La dame n’avait pas compté sur une solution si prompte, ni si radicale; mais il était trop tard pour reculer et elle emmena son chéri. Trois semaines après, tous deux revenaient assez penauds, elle demandant qu’on voulût bien reprendre son fils résolu à tout, le fils promettant de jouer comme tout le monde. Aujourd’hui, il surveille une division dans le même collège et applique des notes _salées_ aux élèves que le jeu ennuie.
Si tu racontes ce trait à nos amis du lycée, ils crieront à la tyrannie, à l’abrutissement: «Qu’on essaye un peu de nous imposer cette balançoire-là!» On ne l’essayera pas, faute de deux éléments indispensables de réussite: la bonne volonté des élèves et le savoir-faire des maîtres. Le cas ci-dessus est une exception. Les Pères savent très bien que le plaisir au jeu ne se commande pas: mais ce plaisir, ils s’ingénient à le provoquer par un ensemble de moyens pratiques. Ils ont leurs livres de jeux qu’ils étudient, leurs traditions qu’ils se transmettent. Ils intéressent directement les élèves à l’organisation du matériel et au maintien des règles par la création de _questeurs_, de _chefs de camp_ et autres dignitaires, toujours fiers de leur charge et respectés. Ils s’ingénient à varier ces divertissements selon les saisons et les autres circonstances, afin de prévenir la satiété. Ils ne leur ménagent pas les encouragements de tout genre. Ils y prennent de leur personne une part active, et l’on pourrait dire de maint surveillant, dans des luttes mémorables, que
... _lui-même il sonna la charge, Fut le trompette et le héros._
J’en aurais encore long à te raconter sur ce sujet, qui, je l’avoue, me passionnerait facilement: mais voilà déjà trop longtemps que je bavarde. Plus tard, je te décrirai une de nos _fêtes de jeux_.
Adieu, mon frère Louis! Tiens bon, et quand tu te sentiras sur le point d’enfoncer, regarde l’étoile de la mer: Marie ne te laissera pas périr.
PAUL.
42. _De ma sœur et de ma mère._
27 juin.
Mon frère le houx,
Je t’envoie pour la Saint-Paul un écrin, le plus joli que j’ai pu trouver: toutes mes économies y ont passé, mais je ne regrette que d’en avoir eu si peu! Sur le dessus, tes initiales en argent. A l’intérieur, ton portrait authentique: une miniature, peinte sur émail par une artiste dont le talent, hélas! n’égale pas le bon vouloir. Si j’avais pu, j’aurais mis sur mes pinceaux, en guise de couleurs, toute mon âme. C’est un houx en fleur, pris sur nature, avec toutes ses feuilles dehors. Seulement, pour garder au portrait sa vérité historique actuelle, j’ai dû remplacer chacun des piquants par une petite perle.
Au-dessus, dans un nuage brillant, Marie présente l’Enfant-Dieu, qui ouvre ses deux petits bras vers l’arbuste avec un sourire de complaisance. Dans le coin, à l’ombre du houx, une pauvre rose blanche, sur sa tige encore armée de plusieurs épines (il n’en est tombé que deux ou trois), implore timidement un reflet du divin sourire.
Faut-il t’expliquer l’apologue? Je préfère m’en remettre à ta perspicacité naturelle. Quant à ta modestie, elle s’en tirera comme elle pourra: je ne suis pas chargée de la sauver du naufrage, surtout en un jour de fête comme celui-ci, où l’on a le droit de tout dire et de tout faire aux gens qu’on aime bien.
Et je t’aime de mieux en mieux, mon grand frère, à mesure que, grâce à ton affectueuse influence, je deviens plus sérieuse, à mesure aussi que je vois la conduite de Dieu sur toi. Je le remercie tous les jours de t’avoir retiré des dangers que tu courais ici, pour te mener dans un port sûr.
Papa l’indiscret, qui vient lire par-dessus mon épaule ce que je t’écris, me charge de te souhaiter joyeuse fête et s’étonne que, cette année, contrairement à toutes tes vieilles habitudes, tu ne lui aies pas encore manifesté tes préférences, pour le cadeau qu’il te fait toujours à cette date. Demande ce que tu voudras: tu auras le double... Pas vrai, petit papa?... Il me tire l’oreille: c’est une façon de dire oui.
Je prie pour toi et je t’embrasse une immensité de fois.
Ta sœur,
JEANNE.
--Quels vœux de fête, mon cher Paul, attends-tu de ta mère? Selon les idées courantes, je devrais te souhaiter santé, talents, succès, chances d’un bel avenir: mais tout cela, Dieu te l’a donné. Il t’a donné mieux encore: la volonté de bien faire et l’intime joie de la bonne conscience. Il ne me reste à te souhaiter, mon enfant, qu’une profonde reconnaissance pour tout ce que tu as reçu et un ardent désir de le faire fructifier pour la gloire de ton divin Bienfaiteur, pour ton propre bonheur et pour la consolation de ceux qui t’aiment. Ces sentiments sont déjà dans ton cœur, grâce à la direction nouvelle que ta vie a prise, depuis bientôt un an: je demande tous les jours au bon Dieu de les y développer et de parfaire en toi son œuvre.
Je sais bien qu’en faisant cette prière, je fais de l’égoïsme, puisque ton bonheur sera le mien: mais c’est de l’égoïsme bien naturel et, je pense, permis, puisque la mère et l’enfant ne font qu’un.
Ton père et moi, mon cher Paul, nous sommes contents et même un peu fiers de toi. Je te dis cela en grande confidence, non pas pour t’enorgueillir--l’orgueil est la chose du monde la plus vilaine et la plus sotte--mais pour t’encourager à monter encore.
Quant à Jeanne, il est certain que ton changement si complet et ton affection si fraternellement sérieuse ont eu sur son caractère la plus heureuse influence. Elle ne veut pas faire moins que toi. Sur sa jolie miniature, la petite rose blanche n’a perdu que deux ou trois épines: mais j’ai compté mieux qu’elle et puis te dire, en toute vérité, qu’elle en a cassé bien davantage. Ce qui lui en reste, n’est presque plus rien: tu pourras le constater bientôt de tes yeux.
Dans un mois nous serons bien près de nous revoir--et alors pour longtemps. Quelle joie, sans aucun mélange cette fois!... Je me trompe, hélas! Ton père, pourtant si bon, n’est pas encore tout à fait à l’unisson de nos âmes. C’est un dernier nuage dans notre beau ciel de famille: mais les nuages ne durent pas toujours et papa ne résistera plus bien longtemps, je crois, à la grâce qui le sollicite. Ses anciens préjugés contre la religion et les prêtres sont bien ébranlés. Continue à prier pour lui, mon enfant.
Ta mère qui t’aime et te bénit.
43. _A ma sœur Jeanne._
30 juin.
Ma chère Jeanne,
Ton écrin est un bijou, ta miniature un petit chef-d’œuvre, et toi, tu es la fine fleur des sœurs aimables.
Je te pardonne d’avoir chaperonné mes piquants: tu ne pouvais pas décemment présenter à Notre-Dame et à son divin Fils un bouquet de houx armé en guerre. Mais qui me dit qu’un beau jour ces malheureuses pointes ne vont pas se décoiffer et reparaître dans tout leur désagrément natif? Je porte envie à la petite rose symbolique, si modestement blottie dans le coin du tableau: au moins les épines qu’elle a perdues (et je suis sûr que, pour t’humilier dans la circonstance, tu en as recollé quelques-unes qui n’avaient plus le droit d’y être) ne repousseront pas.
Vous faites bien, ma chère Jeanne et ma chère maman, de continuer à prier pour ma conversion. Tout ce que vous m’offrez pour ma fête m’est infiniment précieux: mais rien ne me prouve mieux votre véritable amour que vos prières. Pour elles surtout, merci de tout cœur.
Tu diras à papa qu’en ne lui demandant pas de cadeau, j’ai voulu me punir de mon égoïste empressement d’autrefois à réclamer une chose qui ne m’était pas due. Ce n’est pas que je sois sans désir: j’en ai un très vif, très sérieux, mais que je me réserve de lui exprimer, quand j’aurai conquis mon diplôme. Prie-le d’attendre jusque-là et remercie-le bien pour moi de sa bonté plus que paternelle.
Ce diplôme commence à miroiter de plus en plus près devant nos yeux. Nous travaillons comme des nègres, et le soleil se mettant aussi de la partie, _ça chauffe dur_. Dans cette manière de fournaise, on accueille avec bonheur toute occasion de se rafraîchir un peu le corps et l’esprit: les Pères nous en ont procuré une charmante, hier dimanche, savoir le _dîner des Charges_. Voici ce que c’est.
Il faut vous dire que, dans cette vaste et savante organisation du collège, à côté du personnel dirigeant, enseignant et servant, une part d’action est réservée aux élèves. On nous intéresse directement à la bonne marche et à l’honneur de notre classe, de notre division, de toute la maison, par les fonctions variées qu’on nous attribue et dont les titulaires sont généralement très fiers, vu le mérite qu’elles supposent. Car n’y arrive pas qui veut. Les intrigues ne sont pas de mise. Il faut de bonnes notes, l’estime générale et du savoir-faire pour être nommé: il les faut encore pour être maintenu. Et ainsi les charges, récompense du mérite, deviennent un stimulant perpétuel, en même temps qu’elles développent le sens pratique et l’esprit d’initiative.
En tête apparaît, comme l’aurore avant le jour, la gracieuse compagnie des enfants de chœur. Ils sont une cinquantaine, pris dans toutes les classes, depuis les petits _naviculaires_ de dix ou onze ans jusqu’au philosophe barbu qui tient le claquoir de _cérémoniaire_, en passant par les _acolytes_, qui accompagnent le prêtre, et par les _thuriféraires_ et les _céroféraires_, qui portent l’encensoir et la torche à couronne de brillants. Le Père qui les dirige s’entend parfois appeler l’_Apôtre des Gentils_, parce que le physique de son bataillon sacré, non moins que son ministère à l’autel, rappelle ou doit rappeler les neuf chœurs angéliques; mais la preuve qu’il n’est pas indispensable d’avoir la figure d’un ange pour en exercer la fonction, c’est que je l’exerce--et je ne suis pas le plus laid de la troupe! Nous sommes tous beaux avec nos soutanes rouges à longue traîne, nos blanches aubes en dentelle, nos larges ceintures à broderies d’or ou d’argent, et le public pieux qui assiste en foule à nos grands offices ne se lasse pas, dit-on, d’admirer nos _figures_, j’entends les dessins variés d’après lesquels se font nos graves évolutions. Papa les a vues, au salut de la première communion, et a déclaré que, grâce à la précision des mouvements et à la modestie de notre tenue, ces exercices contribuent singulièrement à la solennité des cérémonies, sans nuire au recueillement général. C’est que les enfants de chœur se sentent à la fois sous le regard de Dieu et de l’assistance.
Une autre partie importante du service de la chapelle revient à une seconde confrérie, qui s’appelle la _tribune_ et comprend les chanteurs de toute voix, ténors et basses, alti et soprani. Ils s’appliquent de leur mieux, les jours solennels, à interpréter les messes en musique et les morceaux à grand effet des maîtres de l’art chrétien. Et c’est justice de dire que cet ensemble de voix jeunes et diversement fraîches, renforcées quelquefois par les tons plus mâles d’artistes étrangers, fait vibrer le cœur d’émotions délicieuses et pures, qui l’élèvent tout naturellement vers le trône où Dieu attend nos hommages.
Dans un ordre de choses moins sublime, les musiciens concourent à rehausser l’agrément de nos fêtes littéraires, dramatiques ou récréatives, et constituent, par ce double emploi, un corps éminemment utile au bien public. Ils ont à leur tête un directeur qui, avec son bâton d’ébène garni d’argent et l’incroyable jeu de son intelligente physionomie, m’a toujours paru l’un des types les plus expressifs de la puissance d’un homme sur ses semblables. Cela vous fait rire? Venez donc le voir à la grande salle, un jour où il tient au bout de son bâton trente instrumentistes et une quarantaine de chanteurs. C’est un spectacle unique.