En Pénitence chez les Jésuites: Correspondance d'un lycéen

Part 1

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PAUL KER

En Pénitence chez les Jésuites

CORRESPONDANCE D’UN LYCÉEN

TROISIÈME ÉDITION

PARIS PIERRE TÉQUI, LIBRAIRE-ÉDITEUR 82, RUE BONAPARTE, 82

1910 Tous droits réservés.

Ceci n’est pas un roman: c’est une histoire vécue.

Je n’ai pas été élevé sur les genoux de la Compagnie de Jésus. C’est l’Université qui s’est appliquée la première à dégrossir ma jeune intelligence et à la former. Je lui sais gré de ses louables intentions. Mais la vérité m’oblige à dire que, si je vaux quelque chose, ce n’est pas à elle que je le dois. Je l’ai, bien qu’involontairement, quittée d’assez bonne heure pour avoir le temps de faire peau neuve sous une autre influence. Les pages qu’on va lire marquent les diverses phases de mon évolution.

Elles sont d’un jeune homme qui dit, au jour le jour, ce qu’il a senti, ce qu’il a vu, et qui le dit sans arrière-pensée. J’aurais pu leur donner un tour moins juvénile, les corriger: je les aurais gâtées. Je les livre au public telles que je les ai retrouvées, un peu jaunies déjà par l’âge, dans des tiroirs longtemps oubliés. A une époque où le mot d’ordre est de courir sus aux Jésuites, ce témoignage primesautier d’un lycéen devenu leur élève pourra, sinon guérir les aveugles volontaires--miracle difficile--du moins ouvrir quelques yeux qui cherchent sincèrement la lumière.

Il y a de par le monde des égarés intelligents qui, après avoir reçu chez les Jésuites, quelquefois pour l’amour de Dieu, le pain du corps et celui de l’âme, le leur ont, depuis, vilainement craché au visage. J’en appelle à ceux-là: ils ne sont pas sujets à caution. Qu’ils soient francs, et je les défie de me taxer d’exagération ou de mensonge.

Néanmoins, on est tellement habitué dans certains milieux à regarder les Jésuites, qu’on n’a d’ailleurs jamais vus de près, comme des êtres à part, ténébreux, insaisissables, essentiellement retors et louches, que je ne me flatte pas outre mesure d’être cru sur parole. On dira que je suis un jésuite masqué. Il ne me restera qu’une ressource: c’est de répondre à ces incrédules: «Allez, une bonne fois, y voir vous-mêmes.»

Il s’en trouvera peut-être qui auront assez de courage et de loyauté pour faire cet essai, quand les Jésuites seront rentrés chez eux--ce qui ne peut tarder bien longtemps, s’il est vrai, comme on le dit volontiers, qu’étant sortis par les portes, ils ont l’habitude de rentrer par les fenêtres.

En Pénitence chez les Jésuites

LETTRE 1

A

mon condisciple et ami Louis X., élève de Rhétorique au lycée de Z.

1er octobre 187...

Mon cher Louis,

Je t’annonce une nouvelle que tu ne voudras pas croire. J’y crois à peine moi-même... Hélas!

Tu me connais de longue date et tu sais que, si je ne suis pas un mauvais cœur, sans me vanter, je n’ai jamais été un modèle de travail, de discipline et de sérieux. Ah, le _sérieux_! Voilà un mot qui m’horripile! On me le répète le matin, on me le répète le soir, on me le fait manger à toutes les sauces: j’en étouffe. Que diable! Je ne suis pas un bénédictin pour sécher sur des bouquins savants, ni un chartreux pour moisir en cellule et me nourrir de silence, d’eau claire et de pénitence. Je vais avoir seize ans; j’ai dans les veines du sang qui bout, dans la cervelle quelques idées pas plus sottes que d’autres, dans le cœur... Ma foi, est-ce qu’on sait, à nos âges, ce qu’on a dans le cœur? Tout, par le désir; en réalité, rien, rien que le vide, la faim, la soif d’un idéal qui est dans les étoiles, à des milliers de lieues... Oh! j’en pleurerais une journée!

Mais tout cela ne t’apprend pas la chose étonnante, stupéfiante. La voici toute crue. Mon père vient de me déclarer qu’il me retire du lycée pour me mettre chez les Jésuites.

Tu as bien entendu: CHEZ LES JÉSUITES. En pénitence, naturellement.

A première vue, ça paraît monstrueux, n’est-ce pas? A la seconde, à la troisième, à la vingtième fois, c’est toujours pire. A la fin, c’est comme dans les romans, tu sais?--un tel saisissement de douleur inattendue que, ne pouvant pleurer, on se met à rire, comme à Charenton.

J’en suis là, mon ami. Je n’ai fait aucune objection à mon père: ce qu’il veut, je sais qu’il le veut. Ma mère le regarde, me regarde et ne dit rien: je vois qu’elle attend l’œuvre du temps.

A demain. Plains-moi.

Ton malheureux ami,

PAUL.

2. _Au même._

2 octobre.

Mon cher Louis,

La nuit porte conseil, dit-on: je ne m’en aperçois guère. J’en ai passé une horrible. Un cauchemar continu. Sur mon estomac je sentais les deux larges pieds d’un Jésuite, énorme comme un saint Christophe, qui avec la hampe pointue de sa lourde croix de procession me fouillait le cœur. Un autre m’étranglait avec un immense chapelet, roulé en forme de serpent autour de mon cou. Un troisième me grillait les pieds, comme au temps de l’Inquisition, pendant qu’une douzaine d’autres, jeunes et vieux, avec des grimaces de démon, dansaient autour de mon lit une sarabande insensée.

Il paraît que j’ai crié au secours: ma mère est venue et, me trouvant la tête en feu, m’a mis des compresses qui ont peu à peu calmé la fièvre. Alors j’ai dormi tranquillement jusqu’à dix heures du matin. Au déjeuner, mon père me dit: «Tu as eu trop d’appétit hier soir; le régime des Jésuites te fera du bien: ils mangent peu au souper. C’est de l’hygiène bien comprise.»

Remarque, mon ami, comme les résolutions arrêtées d’un homme changent ses opinions. Mon père n’aime pas plus que moi les Jésuites et, s’il les connaît, c’est par ouï-dire, sans être sûr de rien. Néanmoins, depuis qu’il a résolu de me livrer à eux, tu vas voir qu’il leur prêtera toutes les qualités qu’il désire trouver chez eux pour ma correction. Il entre dans l’aveuglement incurable--et moi, par le fait, j’entre dans la fatalité...

* * * * *

J’ai été interrompu dans ma chambre. Deux coups discrets à la porte. C’était ma sœur Jeanne, qui a ton âge, un an de plus que moi. Elle m’embrassa plus fort que d’habitude, en m’appelant son _petit Paul_. Cela me mit en défiance:

«C’est maman qui t’envoie?

--Non, c’est moi qui viens te consoler.

--Vrai?

--Vrai.»

Une petite larme perla au coin de ses yeux parfaitement limpides. Mon cœur fit un bond. Après un silence:

«Tu as gros cœur, dit-elle, de ne pas rentrer au lycée?

--Oui, répondis-je péniblement.

--Tu avais là des amis?

--Plusieurs, un surtout: je lui écrivais, quand tu es entrée.

--Celui-là, je le connais; il est bon. Mais, les autres, l’étaient-ils tous?»

Je la regardai avec quelque surprise: elle ne m’avait jamais encore fait cette question. Elle la répéta de sa voix la plus douce, et son œil scrutateur plongeait au fond du mien: il fallut répondre:

«Bons... comme moi», fis-je un peu troublé. «Pourquoi cette question?

--Parce que, s’ils avaient été tout à fait bons, notre père n’aurait pas eu besoin de chercher pour toi un autre milieu. C’est leur faute, si l’on t’envoie chez les Jésuites.

--Mes amis actuels valent peut-être bien ceux que j’aurai.

--_Peut-être_ est le vrai mot; car nous n’en savons rien encore, ni toi ni moi. Tu vas en faire l’expérience, mon petit Paul, dans quelques jours: si elle réussit, tu seras moins malheureux.

--Et si elle ne réussit pas?

--Tu reviendras.

--Mais les élèves ne sont pas tout, repris-je. Il y a surtout les maîtres, que j’ai la tentation d’en voyer promener à tous les...

--Chut! Les connais-tu?

--Je les vois d’ici:

_Hommes noirs, d’où sortez-vous? Nous sortons de dessous terre..._

Si je te chantais le reste, tu serais édifiée sur leur compte.

--Mal édifiée, j’imagine. Chanson n’est pas raison. Il faut voir avant de juger.

--Jeanne, je te trouve aujourd’hui extraordinairement raisonnable.

--C’est que je souhaite très vivement, cher petit frère, que tu le sois toi-même, et que tu prennes du bon côté l’épreuve à laquelle tu vas être soumis. Dis, le veux-tu, pour faire plaisir à ta grande sœur qui t’aime bien? Me promets-tu d’accepter franchement ta situation, de ne pas donner du chagrin à maman et à moi, et d’être sage chez les Jésuites?»

Qu’aurais-tu fait à ma place, mon ami? Je n’en sais rien. Moi, j’ai le cœur bête. Je me suis jeté en pleurant dans les bras de ma grande sœur Jeanne et je lui ai promis tout ce qu’elle a voulu.

A ce propos, je vais te faire une confidence. Vois-tu, moi, avec le tempérament que j’ai, je ne me marierai jamais. La raison, c’est que, si j’avais une femme revêche, je la battrais comme plâtre, jusqu’à extinction; si j’en avais une comme ma sœur Jeanne, elle m’enroulerait autour de son petit doigt, et alors, adieu toute dignité! Or, je tiens à ma dignité.

Il est vrai que j’aime follement ma sœur Jeanne, bien qu’élevée chez des nonnes par la volonté de ma sainte femme de mère, que mon père n’a jamais osé contrarier. Elle m’a empêché de faire plus d’une sottise, depuis que j’en suis capable. Ça vaut un peu de reconnaissance et je tiendrai la parole donnée: s’ensuivra que pourra.

Nous partons après-demain pour la jésuitière. J’en ai froid dans le dos. Tu sauras dans quelques jours mes premières impressions.

Adieu, mon ami; sois plus heureux que moi.

PAUL.

3. _Au même._

H., le 7 octobre.

Mon cher ami,

Eh bien, j’y suis: c’est invraisemblable et pourtant vrai. Mais ce qui te paraîtra tout à fait drôle, comme à moi, c’est que--je ne sais comment te dire cela--je ne m’y trouve qu’à moitié mal. J’en suis furieux: j’espérais autre chose. Ces Jésuites ne sont pas si noirs que je croyais et je n’en ai pas vu un qui ait des pieds de bouc. Quant à leurs élèves, dame!... Tu sais que je n’oublierai jamais les camarades du lycée, et toi, d’abord, tu es hors de pair. Ceux-ci ont une tournure différente.

Mais commençons par le commencement. Mon nouveau professeur, entre autres conseils, nous a recommandé hier de ne jamais _torcher_ nos lettres, quel qu’en soit le destinataire, par respect pour nous-mêmes et pour notre belle langue française. Je vais _m’appliquer_ sans me _torturer_, comme il nous disait encore. Tu vois que je deviens docile.

Donc, il y a trois jours, mon père conduisit le malheureux mouton à la boucherie. Une belle boucherie, ma foi, et bien achalandée, à ce que j’ai vu depuis. Un long _frater_ en redingote noire nous ouvrit, avec un sourire qui disait clairement: «Encore un de pris au piège!» Vaste parloir très gai, sans nul doute pour narguer la tristesse des rares et courtes entrevues de famille, avec des bustes de grands hommes et des tableaux d’honneur pour les petits enfants sages... Mais en voilà un pour la rhétorique! C’est là-dessus que j’ai à me faire afficher pour le plaisir de ma sœur? Tout est prévu: les fiches blanches sont déjà prêtes dans leurs coulisses en ferblanterie dorée, qu’ils veulent faire passer pour de l’or.

Arrive le _Père Recteur_, comme qui dirait le proviseur de l’endroit, un bel homme, air et tenue graves, rien d’administratif. Quand mon père me présenta à lui, son regard s’épanouit. Il me prit la main et, la sentant un peu trembler, il me baisa au front, comme un innocent:

«Soyez le bienvenu, mon enfant, dit-il. Nous tâcherons de faire de vous, si vous le voulez bien, un élève meilleur encore que vous ne l’êtes déjà.»

Rouerie jésuitique, pensai-je. Il sait parfaitement que je suis une manière de cancre: mon père le lui a écrit et va le répéter devant moi. C’est en effet ce qui eut lieu.

Quand l’abatage fut fini, le Père Recteur dit simplement:

«Monsieur, le passé est passé; personne ici ne le reprochera à votre fils. Il aura la réputation qu’il va se faire par ses actes, et je suis sûr qu’elle sera bonne: n’est-ce pas, Paul?»

Ce ton et cette confiance dans ma bonne volonté future m’entrèrent dans le cœur, malgré moi. Je répondis, sans trop hésiter:

«Oui, monsieur.

--Dites _mon Père_», reprit-il en souriant: «c’est le nom qu’on donne ici aux maîtres et qu’ils tâchent de mériter.»

Je répétai docilement: «Oui, mon Père,»--et je sentis que le filet m’envahissait.

On me présenta ensuite au _Père Préfet_ (c’est le censeur): il me plut moins que l’autre. Celui-ci personnifie le règlement: je m’en passerais volontiers. Pourtant il fut aimable et nous promena par tout l’établissement, nous expliquant tous les détails qui pouvaient nous intéresser, sans le fastidieux boniment auquel je m’attendais.

La boîte n’est vraiment pas vilaine. Il y a de l’air et du jour partout, même dans les sous-sols, où se trouvent les réfectoires. Les classes, les études sont spacieuses, les murs peints en couleur claire. La monotonie des longs corridors est égayée par des statues, par de jolies gravures historiques, militaires, artistiques, qui en font de véritables galeries. Dortoirs d’une propreté irréprochable, cirés, hauts et larges, avec des lavabos et des sommiers perfectionnés. Mais pas d’alcôves: les lits, à distance convenable, sont en vue les uns des autres. Le Père Préfet nous dit: «C’est pour apprendre aux enfants à se respecter, et l’air circule plus librement.» J’aurais préféré un coin fermé, pour pouvoir pleurer à mon aise» Mais il faut bien se plier. D’ailleurs, depuis trois jours que je fais comme tout le monde, l’habitude vient.

Je sens qu’elle viendra pour bien d’autres choses, dont je n’avais pas idée jusqu’à présent. C’est comme si j’avais changé de pays. A plus tard le reste. Je te serre la main.

Ton ami toujours,

PAUL.

4. Au même.

9 octobre.

Mon cher Louis,

Ta lettre de condoléance, qui m’a tortillé le cœur, me prouve que je n’ai pas encore le pied aussi marin que je croyais. Oui, c’est l’exil; oui, c’est une vie nouvelle à apprendre; oui, c’est rude par moments. Mais déjà je n’ose plus trop parler de mon malheur. Pourquoi? Écoute la suite de mes débuts.

Quand on m’eut indiqué ma place à l’étude et au dortoir, mon père me dit que j’aurais mauvaise grâce à ne pas être satisfait, qu’il l’était, lui, pleinement, et qu’il comptait sur moi. Après quoi, il m’embrassa et partit. La dernière amarre était coupée; je revins du parloir le cœur serré à m’étouffer, et je lus devant moi, en l’air, écrite avec des lettres de feu, la terrible inscription du Dante:

_Lasciate ogni speranza, voi ch’ entrate[1]!_

[1] Laissez toute espérance, vous qui entrez!

La portion d’enfer où l’on me conduisit d’abord, ce fut la cour de récréation. Une quinzaine d’élèves déjà rentrés y causaient entre eux, groupés autour d’un surveillant en soutane. J’eus un frisson, en me rappelant comment j’avais été accueilli, lors de mon entrée au lycée, par mes camarades de cinquième: la connaissance s’était faite à coups de poing et à coups de pied, aussi généreusement donnés que vivement rendus, et je ne fus sauvé d’une déconfiture complète que par l’intervention compatissante d’un vieux camarade dont tu sais le nom. Je t’en reste reconnaissant. Ici, qu’allait-il m’advenir, à moi lycéen?

Le surveillant s’avança:

«Paul Ker, élève de rhétorique», lui dit le Père Préfet, qui m’accompagnait. «Ayez soin de lui; ce sera un de vos bons élèves.»

Le surveillant me tendit la main et me mena au groupe:

«Un nouveau rhétoricien», dit-il. «Qui se charge de le piloter?

--Moi, moi», répondirent deux des plus jeunes, qui me prirent chacun sous un bras, sans façons. «Allons faire un tour de promenade. Tu sais, nous en sommes aussi, de la _rhéto_: une classe de bons enfants, tu vas voir, et un _chic_ professeur. Tu ne t’ennuieras pas.»

J’étais ahuri de cet accueil inattendu, mais me laissai aller.

«D’où viens-tu?» me dit l’un.

--De tel endroit.

--Un collège de prêtres?

--Non, de laïques.

--Alors, tu seras mieux ici.

--Es-tu fort?» demanda l’autre.

--Ça dépend.»

Et nous voilà partis à causer, à tort et à travers, de nos études, de nos espérances, de nos craintes pour l’avenir, comme si nous nous étions toujours connus. De temps à autre, l’un des deux se détachait pour aller serrer la main d’un nouvel arrivant, qu’il amenait ensuite avec lui. En moins d’une heure, j’avais fait vingt-cinq connaissances et j’étais de la famille.

J’ai entendu parler quelquefois de l’_esprit de corps_ qui règne chez les Jésuites: si leurs élèves l’entendent de cette façon-là, je ne m’en plaindrai point. Tu conviendras qu’elle est plus encourageante que celle de mes anciens camarades de cinquième.

Le soir de la rentrée, je soupai bien, je ne dormis pas mal, et comme on se leva tard, ce premier jour scolaire, et que le soleil entrait à flots joyeux par les grandes fenêtres, je faillis oublier que j’étais en prison.

Dans la matinée, messe du Saint-Esprit et sermon. J’avais un peu désappris mes prières et me suis trouvé dépaysé dans un milieu qui me parut assez dévot, trop dévot. Il y a là un point noir, qui m’inquiète: les Jésuites respecteront-ils ma liberté de conscience?

Ce soir-là et le lendemain matin, compositions de passage. J’ai trimé comme un nègre. Tu comprends que mon honneur est engagé à ce que, n’ayant pas été tout à fait dernier de classe au lycée, je ne le sois pas ici. J’ai peur que les études ne soient fortes. Si je dois être remercié, je ne voudrais pas l’être pour crime de bêtise.

Adieu, Louis.

Ton ami,

PAUL.

5. _Au même._

10 octobre.

Mon cher Louis,

Je suis définitivement reçu en rhétorique; c’est un gros pavé de moins sur le cœur. J’avais une peur bleue de descendre en humanités: outre l’humiliation, cette dégringolade eût amené un changement de division et la perte de mes premiers camarades, qui, décidément, sont de braves garçons.

Ils ne m’ont pas trompé en me disant que j’aurais un _chic_ professeur. _Chic_, il l’est, d’abord, parce qu’il a bien voulu me garder dans sa classe. Il faut que je te raconte, puisque je veux te raconter tout, comment la chose s’est faite.

Il y a ici, et, paraît-il, dans tous les collèges des Jésuites, un usage qui n’a rien de correspondant au lycée et qui suffirait à mettre un abîme entre mes anciens professeurs et ceux-ci. Chaque jour, pendant l’étude de onze heures à midi, le corridor qui longe les salles d’étude se transforme en salle des pas-perdus. Les professeurs viennent frapper à la porte et, par l’entremise de l’élève portier, gros personnage aimable et discret, appellent tour à tour leurs élèves, surtout les plus faibles, et, tout en arpentant avec eux le parquet, revoient les copies, font rendre compte des fautes, donnent des conseils appropriés à chacun, quelquefois un reproche qui, fulminé en pleine classe, aurait été trop mortifiant, et puis les renvoient à leur travail, joyeux ou contrits, toujours encouragés à mieux faire.

Le lendemain de nos compositions de passage, assis à mon pupitre, j’observais depuis quelque temps ce va-et-vient, et cherchais à en lire la signification sur la physionomie diversement émue de ceux qui rentraient, quand on vint aussi m’appeler. Mon professeur était là, qui me demanda tout d’abord si je ne m’ennuyais pas trop, puis si j’étais un travailleur. Comme, à cette dernière question, je répondais d’un ton que ma conscience rendait assez mal assuré, il me dit:

«Je ne sais si, dans vos deux compositions de passage, vous avez donné tout ce que vous pouviez. La composition française témoigne d’une certaine facilité: les deux autres sont faibles.»

Je me crus perdu; il le vit dans mes yeux, qui durent se troubler. Son regard se fixa sur moi durant quelques secondes, comme pour sonder mes dispositions; puis il me demanda:

«Seriez-vous content de rester en rhétorique?»

Deux grosses larmes répondirent pour moi.

«Et si je vous garde, me promettez-vous de ne pas m’en faire repentir?

--Oui, mon Père.

--Eh bien, mon enfant, vous resterez avec moi. J’accepte votre parole: souvenez-vous que c’est une parole d’honneur.»

Je le remerciai, comme tu penses bien. Il m’indiqua les défauts et les lacunes de mes compositions, me dit sur quoi devait porter mon effort et me promit, à son tour, de m’aider dans la mesure de ma bonne volonté.

Ai-je besoin d’ajouter que je revins à ma place heureux, disposé à tout et conquis? Avec ces procédés-là, renouvelés de ma sœur Jeanne, on fera de moi ce qu’on voudra. C’est vrai que j’ai le cœur bête... Mais je suis bien content, tout de même, d’être en _rhéto_.

N’ayant vu que les classes du lycée, tu ne te figures pas ce qu’est la mienne. Je ne veux pas établir de comparaison; tu la feras tout seul.

D’abord, notre professeur parle et nous écoutons. Cela me paraît maintenant élémentaire; mais tu sais ce qui en était, l’an dernier, quand notre pauvre professeur de seconde, myope plus ou moins volontaire, parlait des heures durant à nos dos, tandis que nous jouions sur le banc au piquet ou à l’écarté. Mon professeur n’est même pas licencié, dit-on; c’est, évidemment, parce qu’il n’a pas voulu l’être, car il est de force à en remontrer à n’importe qui. Mais ce qui me charme, c’est qu’avec toute sa science, dans tout ce qu’il dit, il n’y a pas un mot pour faire valoir sa personne, mais, au contraire, une évidente et constante préoccupation de se faire parfaitement comprendre, de nous introduire au cœur des choses, de nous y intéresser. On sent que nous ne sommes pas là pour lui créer un auditoire, mais qu’il y est pour nous instruire, et que, dans ce but, il met en œuvre toutes les ressources de son esprit, sa profonde connaissance des jeunes gens et une méthode rigoureuse. Quand il a fini de parler, vient le tour des élèves. La classe est divisée en deux _camps_, où chaque élève a son numéro d’ordre selon son mérite. Quand l’un d’entre nous est désigné par le professeur pour répéter la leçon qu’on vient d’entendre, avec lui se lève dans le camp opposé son _émule_, qui l’écoute attentivement, guette la moindre erreur, et, dès qu’elle se produit, la relève vigoureusement. A son tour, il est invité à parler et devra se garantir contre les mêmes corrections. Quelquefois, au défaut de l’émule, c’est un autre soldat du camp adverse qui reprend, toujours avec permission du professeur. Lorsque, parfois, un malheureux laisse échapper une bourde trop forte, vingt doigts indignés se lèvent pour demander à la redresser. D’autres fois, il y a reprise à faux; alors la riposte ne se fait pas attendre, suivie souvent d’une contre-riposte et d’un véritable feu croisé d’artillerie littéraire, auquel un geste du maître impose silence, pour dire de quel côté est le bon droit et la vérité.

On me dit que ce système d’émulation, pratiqué chez les _grands_ avec une modération relative, est poussé dans les classes inférieures à un degré où l’animation touche à la férocité, et je n’ai pas de peine à le croire, quand, à certains beaux jours où les fenêtres sont ouvertes, j’entends les cris de victoire que lancent, au fort d’une bataille sur la grammaire latine ou grecque, nos cadets de cinquième ou de sixième. La première fois, j’avais cru à une petite révolution!

Le fait est qu’on ne dort pas en classe, et qu’à ce fourbissage l’esprit le plus rouillé peut gagner un certain lustre. Espérons que je n’arrive pas trop tard.

Adieu, Louis. C’est ma dernière lettre un peu longue; demain on commence à piocher en règle.

Ton ami,

PAUL.

6. _Au même._

15 octobre.

Mon cher Louis,

Mais oui, je suis bavard, très bavard, et pas seulement avec toi. La preuve, c’est que je viens de m’entendre proclamer solennellement par le P. Préfet, du haut de la chaire d’étude, devant toute la division, qui admirait jusqu’à présent ma sagesse exemplaire, un premier Æ de conduite, pour avoir dit trois mots... par jour à mon voisin. Mais tu ne sais peut-être pas ce que c’est qu’un Æ. Voici:

Les notes de semaine, ici, sont une affaire d’État. On en tremble huit jours d’avance, et même de plus loin, quand il s’agit de sorties; car n’a pas de sorties qui veut, il faut qu’elles soient méritées. Tout ici se paye, le bien par des faveurs, le mal par des privations. Cela peut devenir désagréable; mais, au fond, c’est justice.