En pays lointain

Part 8

Chapter 83,891 wordsPublic domain

La conversation dévia bientôt et roula sur les aventures de jeunesse de tous ces nomades.

Tandis que l’étranger dévorait le grossier repas, Malemute Kid scrutait attentivement son visage, dont il ne tarda pas à découvrir la beauté et qui reflétait l’honnêteté et la franchise. Il le trouva tout de suite à son goût. Ses traits, jeunes encore, avaient été profondément creusés par les privations et la fatigue. Bien que vifs quand il parlait, et doux lorsqu’il se taisait, ses yeux bleus conservaient cette lueur d’acier qui éclate dans l’action et particulièrement dans l’imprévu. La mâchoire solide, le menton carré, dénotaient une opiniâtreté et une indépendance farouches. Il joignait à ses qualités de bravoure une certaine douceur et un léger sentiment de féminité qui trahissaient sa nature sensible.

* * * * *

--Et voici comment ma vieille et moi nous nous sommes mariés, dit Belden qui venait de raconter l’histoire captivante de ses fiançailles.

--Nous voilà, père, dit Sal.

--Va-t’en au diable! répondit son père. Puis, s’adressant à moi:

--Jim, fais voir que tu as le cœur bien placé. Je voudrais qu’une bonne partie de ce terrain de quarante acres soit labouré avant le dîner.

Se tournant vers elle, il ajouta:

--Et toi, Sal, va faire ta vaisselle!

Ah! si j’étais heureux! Mais il m’aperçut encore là et s’écria:

--Eh bien, Jim?

--Vous pouvez croire que j’ai filé aussitôt vers l’écurie...

--As-tu des gosses qui t’attendent aux États? demanda l’étranger.

--Non. Sal est morte avant d’en avoir eu. Voilà pourquoi je me trouve ici.

Belden, distraitement, se mit en devoir de rallumer sa pipe non éteinte, et dit, comme pour changer de sujet:

--Et toi, étranger, es-tu marié?

Pour toute réponse, celui-ci ouvrit sa montre, la détacha de la bandelette de cuir qui lui servait de chaîne, et la passa à la ronde. Belden saisit la lampe à huile, examina l’intérieur du boîtier d’un air connaisseur, puis, laissant échapper à voix basse un juron d’admiration, il tendit la montre à Louis Savoy. Après de nombreuses exclamations, il la présenta à Prince, et l’on put remarquer que ses mains tremblaient et que ses yeux prenaient une expression particulièrement tendre. Et les mains calleuses se repassaient la photographie d’une femme, d’un type cher à ce genre d’hommes, pressant un enfant contre sa poitrine.

Ceux qui n’avaient pas encore vu cette merveille étaient dévorés de curiosité. Ceux qui l’avaient vue se taisaient et devenaient songeurs. Il leur était indifférent d’affronter la morsure de la faim, la griffe du scorbut ou la mort soudaine sous la terre ou sous l’eau, mais l’image d’une femme inconnue et d’un enfant suffisait à les émouvoir.

--Je n’ai jamais vu le gosse. C’est un garçon... et il a deux ans, dit l’étranger en reprenant possession de son trésor. Ses yeux restèrent fixes sur le portrait un long moment, puis il fit claquer le boîtier et se détourna, mais pas assez vite pour cacher les larmes prêtes à jaillir.

Malemute Kid le guida vers une couchette en le priant de s’y reposer.

--Tu m’appelleras à quatre heures précises. N’y manque pas!

Ce furent ses dernières paroles. Il était si accablé par le sommeil qu’aussitôt couché il se mit à ronfler.

--Par Jupiter! Il a du cran ce gars-là! conclut Prince. Trois heures de sommeil après une course de soixante-quinze mille avec les chiens, et puis reprendre la piste! Tu le connais Kid?

--C’est Jack Westondale. Il est venu dans le pays il y a trois ans. Il est connu pour travailler comme un cheval et avoir contre lui toutes les déveines. Jusqu’ici je ne l’avais jamais rencontré, mais Sitka Charley m’en a parlé.

«C’est dur, pour un homme ayant comme lui une jeune et belle femme, de venir gâcher sa vie dans un trou abandonné de Dieu où les années comptent double.

«Son défaut, c’est de pousser trop loin le courage et la ténacité. Par deux fois il a fait fortune dans les claims et par deux fois il a tout perdu.»

Ici la conversation fut interrompue par le vacarme de Bettles, car l’effet produit par l’étranger commençait à se dissiper et bientôt les mornes années d’une nourriture toujours la même et d’un labeur épuisant furent oubliées dans une gaîté bruyante à laquelle, seul, Malemute Kid semblait réfractaire. Il jetait à chaque instant des regards anxieux sur sa montre. Soudain, il mit son bonnet en peau de castor et ses moufles, sortit de la cabane et alla fouiller dans la cache.

Brûlant d’impatience, il secoua son hôte quinze minutes avant l’heure convenue.

Le jeune géant se réveilla tout ankylosé et il fallut le frictionner vigoureusement pour le remettre sur pieds. Il sortit avec peine de la cabane et trouva ses chiens harnachés et tout prêts pour le départ.

Les hommes lui souhaitèrent bonne chance et une prompte arrivée, tandis que le Père Roubeau, après l’avoir béni, rentra en toute hâte, suivi des autres. Bien leur en prit, car il est dangereux d’affronter soixante-quinze degrés au-dessous de zéro les mains et les oreilles découvertes.

Malemute Kid l’accompagna jusqu’à la piste principale. Arrivé là, il lui serra cordialement la main et lui fit des recommandations.

--Tu trouveras cent livres d’œufs de saumon sur le traîneau, dit-il. Cela procurera autant de force à tes chiens que cent cinquante livres de poissons. Tu ne pourras pas te réapprovisionner à Pelly, comme tu comptais sans doute le faire.

L’étranger sursauta et une lueur de surprise traversa ses yeux, mais il laissa parler l’autre.

--Impossible d’obtenir une once de nourriture, soit pour hommes soit pour chiens, avant d’atteindre Five Fingers, et nous en sommes au moins à deux cents milles. Méfie-toi de l’eau libre, sur le fleuve Thirty Mile et n’oublie pas de suivre le raccourci au-dessus du lac Le Barge.

--Comment es-tu parvenu à savoir? La nouvelle ne m’a certainement pas précédé?

--Je ne sais rien et, qui plus est, je ne veux rien savoir. Mais le traîneau que tu pourchasses ne t’a jamais appartenu. Sitka Charley l’a vendu au printemps dernier. Il m’a parlé de toi comme d’un type loyal et je le crois. J’ai vu ton visage, il me revient, et j’ai vu... Aussi, grand Dieu!... file vers l’eau salée, vers ta femme et...

Là-dessus, Kid retira ses moufles et sortit son sac.

--Non, je n’en ai pas besoin! et les larmes se gelaient sur les joues de l’homme pendant qu’il étreignait convulsivement la main de Malemute Kid.

--Alors, ne ménage pas les chiens, coupe les traits aussitôt qu’ils viendront à tomber; achètes-en et considère-les à bon marché à dix dollars la livre. Tu peux en avoir à Five Fingers, Little Salmon et sur l’Hootalinqua. Prends garde d’avoir les pieds mouillés! cria-t-il comme conseil d’adieu. Continue à marcher jusqu’à vingt-cinq degrés au-dessous de zéro, mais, si la température baisse, construis un feu et change de bas.

Un quart d’heure s’était à peine écoulé qu’un tintement de clochettes annonçait de nouveaux arrivants. La porte s’ouvrit et un homme de la police montée du territoire Nord-Ouest entra, suivi de deux métis conducteurs de chiens.

Tout comme Westondale, ils étaient armés jusqu’aux dents et paraissaient exténués. Les métis, habitués dès l’enfance à la piste, pouvaient supporter facilement la fatigue. Mais le jeune policier était à bout de forces. Pourtant, la ténacité de sa race le rivait à la tâche qu’il avait entreprise, et il s’y tiendrait jusqu’à ce qu’il tombât sur place.

--Quand Westondale est-il reparti? demanda-t-il. Il s’est arrêté ici, n’est-ce pas?

Cette question était superflue, car les traces laissées dans la neige ne parlaient que trop.

Malemute Kid ayant fait un signe de l’œil à Belden, celui-ci, prenant le vent, répondit évasivement.

--Il n’est pas près de revenir.

--Allons, l’homme, parle! ordonna le policier.

--Vous n’avez pas l’air de vouloir le lâcher, à ce que je vois. Se serait-il battu sur la route de Dawson?

--Il a refait Harry Mac Farland de quarante mille dollars et échangé cette somme au _P. C. Store_ contre un chèque sur Seattle. Qui donc l’empêchera de l’encaisser si nous n’arrivons pas à le rattraper? Quand est-il parti?

Les hommes ne paraissaient porter aucun intérêt à cette histoire, car l’attitude de Malemute Kid avait dicté leur conduite, et le jeune officier ne rencontrait que des visages indifférents autour de lui.

S’avançant vers Prince, il lui posa la même question. Celui-ci, après avoir examiné la physionomie franche et honnête de son compatriote, lui fournit à regret de vagues détails sur l’état de la piste.

Le policier s’adressa alors au Père Roubeau qui, lui, ne pouvait mentir.

Il y a un quart d’heure, répondit le prêtre, mais il a dormi trois heures, ainsi que ses chiens.

--Un quart d’heure d’avance, et il s’est reposé. Mon Dieu!

Le pauvre diable recula de quelques pas en chancelant, à moitié évanoui de fatigue et de découragement, et marmotta des phrases où il était question du trajet de Dawson en dix heures et de chiens épuisés.

Malemute Kid lui fit prendre presque de force un cruchon de punch; ensuite l’homme se dirigea vers la porte et ordonna aux conducteurs de continuer leur route. Mais la chaleur et l’espoir du repos étaient trop tentants et ils élevèrent de vigoureuses protestations.

Kid, comprenant leur patois français, suivait leur conversation avec anxiété.

Ils juraient que les chiens étaient rendus, qu’ils seraient obligés d’abattre Siwash et Babette avant d’avoir couvert le premier mille, que les autres chiens étaient dans un état aussi piteux; et qu’il serait préférable pour tout le monde de faire une halte.

--Voulez-vous me prêter cinq chiens? demanda l’officier en se tournant vers Malemute Kid.

Kid secoua la tête négativement.

--Je vous signerai un chèque sur le Capitaine Constantine, pour cinq mille dollars; voilà mes papiers, je suis autorisé à tirer sur lui à ma propre discrétion.

Le même refus silencieux lui répondit.

--Dans ce cas, je les réquisitionne au nom du Roi.

Kid sourit d’un air narquois, jeta un coup d’œil sur son arsenal bien garni, et l’Anglais, se rendant compte de son impuissance, se disposa à sortir. Mais les conducteurs continuant de protester, il se tourna brusquement de leur côté et les traita de femmes et de chiens.

Le visage basané du plus âgé des métis s’empourpra de colère. Il se leva et se promit, sans ménager ses termes, de faire voyager son chef jusqu’à ce que ses jambes l’abandonnent et déclara qu’il serait alors enchanté de le planter là, dans la neige.

Le jeune officier,--et ce geste exigeait toute sa volonté,--marcha d’un pas régulier vers la porte, affectant une force physique qu’il était loin de posséder. Tous s’en rendaient compte, et appréciaient son orgueilleux effort; il est vrai qu’il ne pouvait dissimuler les contractions de douleur qui crispaient son visage.

Les chiens, couverts de givre, étaient couchés en rond dans la neige, et il fut presque impossible de les faire remettre sur leurs pattes. Les pauvres bêtes gémissaient de souffrance sous les coups cinglants du fouet, car les conducteurs étaient furieux et sans pitié; lorsqu’ils eurent dételé Babette, le chien de flèche, ils purent seulement décoller le traîneau et reprendre la piste.

* * * * *

--C’est un sale coquin et un menteur! Bon Dieu! C’est un malhonnête, un voleur. Pire qu’un Indien!

Les compagnons de Malemute Kid ne cachaient pas leur colère, d’abord pour la façon dont Westondale les avait trompés, et ensuite parce qu’il avait violé la morale du Northland, où l’honnêteté est considérée, par-dessus tout, comme la qualité maîtresse de l’homme.

--Et dire que, sachant ce qu’il a fait, nous avons prêté la main à un tel gredin!

Tous les yeux se tournèrent, accusateurs, vers Malemute Kid, qui venait de sortir du coin où il avait installé Babette confortablement et vidait en silence le bassin pour une dernière tournée de punch.

--Il fait froid, les gars, la nuit est glaciale!

Tel fut le début inattendu de son plaidoyer.

«Vous avez tous été sur la piste, et vous savez ce que cela veut dire. Ne battez pas un chien quand il est par terre. Vous n’avez entendu qu’une cloche. Jamais homme plus loyal que Jack Westondale n’a mangé à notre gamelle ou partagé notre couverture.

«L’automne dernier, il a donné à Joe Castrell tout ce qu’il avait pu gratter, soit quarante mille dollars, pour acheter dans les Dominions. Aujourd’hui, il serait millionnaire. Mais tandis qu’il s’était attardé à Circle-City, soignant son associé malade du scorbut, qu’est-ce que fait mon Castrell? Il va chez Mac Farland, joue plus que le maximum et perd tout le sac. On l’a trouvé mort dans la neige le lendemain. Et le pauvre Jack avait combiné son plan pour rejoindre, cet hiver, sa femme et l’enfant qu’il n’avait jamais vu! Je vous fais remarquer qu’il a pris exactement ce que son compagnon avait perdu: quarante mille dollars. Eh bien, le voilà parti, qu’allez-vous faire maintenant?»

Kid regarda autour de lui le cercle de ses juges, observa l’expression adoucie de leurs physionomies, puis il leva son gobelet et but:

--_A la santé de l’homme qui, cette nuit, avance sur la piste! Puissent ses chiens garder leur vigueur, sa nourriture lui suffire et ses allumettes toujours prendre!_

--Que Dieu lui soit propice! Que le bonheur l’accompagne!

--Et que le diable emporte la police montée! conclut Bettles, tandis qu’ils reposaient avec fracas leurs tasses vides.

LE DIEU DE SES PÈRES

I

De tous côtés s’étendait la forêt primordiale--théâtre des comédies bruyantes et des tragédies muettes. La lutte pour l’existence y continuait avec toute sa brutalité farouche. Les Anglais et les Russes ne s’étaient pas encore abattus sur la terre où finit l’arc-en-ciel,--là en plein cœur de cette région--et l’or yankee n’avait pas encore acheté ce vaste domaine. Les loups en bandes y harcelaient encore les flancs du troupeau des caribous, choisissant les plus faibles, ou les femelles prêtes à mettre bas, pour les terrasser avec la même cruauté qu’avaient montrée les milliers de générations précédentes. Les indigènes clairsemés reconnaissaient toujours l’autorité de leurs chefs et de leurs docteurs, exorcisaient les esprits malfaisants, brûlaient les sorciers, se battaient avec leurs voisins, et dévoraient leurs ennemis avec un solide estomac dont leur appétit était la meilleure preuve.

Mais cela se passait au déclin de l’âge de pierre.

Déjà, par des routes inconnues, à travers des étendues sauvages, apparaissaient les précurseurs de l’acier, hommes indomptables, aux visages blonds, aux yeux bleus, et en qui s’incarnait la fiévreuse activité de leur race. Lancés par le hasard ou dans un but déterminé, isolés ou par petits groupes de deux ou trois, ils arrivaient, se battaient et se faisaient tuer, ou bien poursuivaient leur route pour aller on ne savait où.

Les prêtres fulminaient contre eux, les chefs rassemblaient leurs guerriers, la pierre s’entrechoquait avec l’acier, mais sans grands résultats. Comme l’eau suintant d’un vaste réservoir, les blancs s’infiltraient à travers les forêts obscures et les passes des montagnes, affrontaient les rapides dans des pirogues d’écorce, ou frayaient avec leurs mocassins la piste pour les chiens-loups. Ils appartenaient à une grande race, et nombreuses étaient leurs mères. Mais les indigènes couverts de fourrures du Northland avaient encore à l’apprendre. De même que l’aventurier anonyme combat jusqu’à son dernier souffle et meurt sous la froide lumière de l’aurore boréale, de même ses frères luttent et périssent dans les sables ardents et les jungles ténébreuses, comme ils continueront à le faire sans trêve aucune, jusqu’à ce qu’avec les temps la destinée de leur race soit accomplie.

* * * * *

Il était près de deux heures. A l’horizon, du côté du Nord, une lueur rose-pâle vers l’Ouest, et plus accentuée vers l’Est, indiquait la course invisible du soleil de minuit. Les deux crépuscules étaient si rapprochés qu’à proprement parler il n’existait pas de nuit; les jours se rejoignaient dans un mélange difficilement perceptible de deux orbes solaires. Un pluvier pépia timidement à l’approche de la nuit, tandis qu’un rouge-gorge saluait le matin à pleine voix.

D’une île située en plein courant du Yukon, une colonne d’oiseaux sauvages vociférait en discussions interminables, et un plongeon, sur une des berges du fleuve où l’eau était moins agitée, lui répondait de son rire moqueur.

Au premier plan, accotées au rivage d’une anse tranquille, des pirogues d’écorce de bouleau étaient alignées sur deux ou trois rangs. Des épieux à pointe d’ivoire, des flèches d’os barbelées, des arcs aux cordes de cuir, et de simples nasses en forme de paniers annonçaient la montée du saumon dans le courant boueux du fleuve.

De l’arrière, parmi le fouillis des tentes de peaux et des claies à poissons, s’élevaient les voix multiples de la tribu des pêcheurs. Les jeunes gens plaisantaient entre eux, ou contaient fleurette aux filles; les vieilles squaws qui avaient rempli par la maternité le but de leur existence, étaient tenues à l’écart et jacassaient en tressant des câbles avec les racines vertes des vignes rampantes. Tout près d’elles leurs enfants, nus, jouaient et se chamaillaient, ou se roulaient dans la boue, pêle-mêle avec les chiens-loups au poil fauve.

Sur un des côtés du camp principal, et nettement séparées de celui-ci, s’élevaient deux tentes. C’était le campement d’un blanc et, à défaut d’autre indice, le choix même de son emplacement en eût été une preuve convaincante. Voulait-il attaquer ses ennemis? Il commandait d’une centaine de mètres le quartier indien; pour se défendre, il était maître de la crête et de l’espace libre; en cas de défaite, il pouvait enfin fuir par la pente rapide d’une vingtaine de mètres, qui descendait vers les pirogues.

D’une des tentes venaient les cris perçants d’un enfant malade et le chant monotone de sa mère qui le berçait. Dehors, près d’un feu couvant sous la cendre, deux hommes conversaient.

--Eh bien! oui! J’aime l’Église comme un bon fils. A un tel point que mes jours se sont passés à la fuir et mes nuits à rêver au moyen de transiger avec elle. Écoute!

La voix du métis s’éleva en un grondement de colère.

--Je suis né sur le fleuve Rouge. Mon père était blanc, aussi blanc que toi. Mais tu es un Yankee, et lui était Anglais, et le fils d’un gentleman. Quant à ma mère, fille d’un chef indien, elle avait enfanté en moi un rude gaillard; il fallait y regarder à deux fois pour reconnaître quel sang coulait dans mes veines, car je vivais avec les blancs, leur égal, et le cœur de mon père battait dans ma poitrine. Il arriva qu’une vierge--une blanche--me regarda d’un œil bienveillant. Son père possédait de vastes territoires et de nombreux chevaux. Il occupait une haute situation parmi les siens et il était Français par le sang.

Il prétendit que sa fille ne savait pas ce qu’elle voulait, et après maintes discussions il entra dans une violente colère en constatant que ses discours ne retardaient en rien les événements.

Mais elle avait son idée de derrière la tête. Peu après, nous nous présentions devant le pasteur. Son père nous y avait devancés avec des paroles fallacieuses, des promesses mensongères, que sais-je, enfin? Si bien que le pasteur prit un air digne et refusa de nous unir.

De même qu’au début de ma vie l’Église m’avait refusé sa bénédiction, aujourd’hui encore elle me déniait le droit de me marier, et allait rougir mes mains du sang des hommes. Eh bien! vois-tu maintenant si j’ai des raisons d’aimer l’Église?

Là-dessus, je frappai le prêtre sur sa face d’eunuque. Puis la jeune fille et moi nous partîmes sur de rapides chevaux pour Fort Pierre, où il y avait un ministre plein de bonté. Mais son père, ses frères et d’autres gens gagnés à leur cause, étaient à nos trousses. Nous engageâmes un combat, et, sans m’arrêter, je désarçonnai coup sur coup trois cavaliers. Les autres renoncèrent à la poursuite et gagnèrent Fort Pierre.

Alors nous nous dirigeâmes vers l’Est, la contrée des collines et des forêts; nous y vécûmes comme mari et femme, sans avoir été unis légalement. Voilà l’œuvre de la bonne mère l’Église, que j’aime comme un fils!

* * * * *

Mais écoute bien ceci. C’est une preuve de la bizarrerie des femmes, qu’aucun homme ne peut comprendre. Son père tomba de sa selle et les chevaux qui galopaient derrière le piétinèrent. Ma jeune femme et moi fûmes témoins de la scène, qui se serait effacée aisément de mon esprit si elle n’avait hanté, par la suite, celui de ma compagne. Dans la paix du soir, après cette journée de la chasse à l’homme, la vision se dressa entre nous; de même dans le silence des nuits, quand nous étions allongés sous les étoiles et que nos âmes n’auraient dû faire qu’une, l’hallucination ne nous quittait pas. Ma femme n’en parlait jamais, mais le fantôme venait s’asseoir à notre foyer, se plaçant sans cesse entre nous. Lorsqu’elle cherchait à l’éloigner, il se dressait alors de toute sa hauteur et s’imposait à un tel point que je parvenais à le sentir moi-même dans le regard apeuré de sa fille et dans le rythme même de sa respiration.

A la fin, elle me donna une fille et mourut. Je revins alors parmi le peuple de ma mère pour que l’enfant pût grandir entourée d’affection. Mais hélas, mes mains étaient rougies du sang des hommes--écoute-moi bien--par la faute de l’Église. Les cavaliers du Nord se mirent à ma recherche, mais le frère de ma mère qui, par droit de naissance, était chef, me cacha et me procura des chevaux et de la nourriture. Puis nous partîmes, mon enfant et moi, jusqu’à la région de la Baie d’Hudson, où les blancs, peu nombreux, ne nous embarrasseraient pas de questions. Je travaillai pour la Compagnie comme chasseur, guide et conducteur de chiens jusqu’à ce que ma fille fût devenue une femme, grande, svelte et agréable à regarder.

Tu n’es pas sans savoir que l’hiver long et solitaire engendre de mauvaises pensées et de perfides actions. Le chef-facteur, homme rude et hardi, n’avait rien dans son apparence qui pût réjouir l’œil d’une femme. Il jeta les yeux sur ma fillette, devenue femme à présent. Mère de Dieu! Il m’envoya pour un long voyage avec les chiens afin de pouvoir... Tu m’entends. C’était un homme dur et sans cœur. Elle avait la fierté d’une blanche, l’âme virginale, et c’était avant tout une honnête femme. Eh bien! elle en mourut.

Le soir de mon retour, après un mois d’absence, il faisait un froid cruel et les chiens traînaient la patte quand j’arrivai au Fort. Les Indiens et les métis me dévisagèrent en silence et je me sentis envahi par une crainte inexpliquée. Mais je ne soufflai mot. J’attendis que les chiens eussent avalé leur pâtée, et j’expédiai mon repas comme doit le faire un homme pressé par la besogne. Ensuite j’élevai la voix. Je les questionnai sur leur attitude bizarre; ils s’écartèrent de moi dans la crainte de ma colère et des actes qui pouvaient s’ensuivre. Mais enfin je leur arrachai le récit du drame, du pitoyable drame, mot par mot, acte par acte, et ils s’étonnèrent de mon sang-froid.

Quand ils m’eurent tout appris, je me rendis chez le facteur, plus calme encore que je ne le suis en le racontant. Pris de peur, il avait appelé les métis pour le défendre, mais ils réprouvaient son crime et l’avaient laissé étendu sur le lit qu’il s’était préparé. Alors il s’était réfugié chez le pasteur où je le rejoignis. En arrivant, je trouvai celui-ci devant moi. Il me prodigua des paroles de douceur, me disant qu’un homme courroucé ne devait obliquer ni à droite ni à gauche, mais se diriger tout droit vers Dieu. Je l’implorai, au nom de ma colère paternelle, de me livrer passage, mais il me dit que je ne franchirais le seuil de sa porte que sur son corps. Puis il m’exhorta à la prière.

--Tu vois, l’Église, toujours l’Église! Naturellement, je passai sur son corps et j’envoyai le facteur rejoindre ma pauvre enfant, devant son Dieu, un mauvais Dieu, le Dieu des blancs.