En ménage

Part 11

Chapter 113,776 wordsPublic domain

Un dégoût profond lui venait pour ce bourgeois plein de préjugés, pour ce fonctionnaire gonflé d'importance, sans pitié pour un écart et pour une fantaisie, pour ce vieillard étriqué, confit dans des usages de maniaque, offusqué par toute idée neuve, dont l'habituelle conversation, lorsqu'elle ne s'attachait pas à la politique ou à la morale, déplorait avec d'inapaisables colères, l'hostilité de ses subalternes, les conjurations de son garçon de bureau qui se permettait de lui apporter le quinquet des simples employés au lieu de la lampe à laquelle il avait droit, de la lampe de son grade.

André s'étonnait maintenant d'avoir pu accepter si bénévolement jadis les remontrances de cet imbécile. Il excusait sa femme qui avait été élevée dans ce milieu déprimant et il la plaignait d'y être retombée. Ce qu'elle doit s'ennuyer à Viroflay! Ah! elle est tout de même honnête au fond, pensa-t-il, car enfin la plupart se seraient enfuies avec leur amant ou bien auraient contracté une nouvelle liaison plutôt que de consentir à une vie semblable! Tiens, dit-il, soudain, sans même s'apercevoir qu'il parlait tout haut, songeant maintenant au bavard qui les avait quittés, j'aurais dû lui demander quand ils reviendront de la campagne.

--Je m'en informerai, si tu veux, auprès du concierge, proposa Cyprien, à voix basse.

André rougit et se tut.

Le peintre le regardait, ému, suivant ces douleurs à la piste. Sa pensée emboîtait le pas à celle d'André et si elle perdait ses traces par instants, elle la rattrapait forcément à un coin de route. Il cherchait les moyens de distraire son camarade et formait le dessein de lui appliquer d'énergiques moxas, de le pocharder. La vue d'une femme qui vint s'asseoir devant leur table lui suggéra l'idée de la lancer sur son ami. S'il peut l'emmener, ce soir, rumina-t-il, il est sauvé; le réveil ne sera certes pas gai, mais il aura du moins évité le plus triste, la rentrée, ce soir, dans son logis, seul.--Et, Cyprien préparant un abordage, laissa glisser son papier à cigarette sous la table et s'excusa auprès de la femme qui écarta gracieusement ses pieds pour lui permettre de ramasser son cahier sous la banquette.

Il le ramena, trempé par les salives qui baignaient le plancher. La femme eut une petite moue répugnée à laquelle Cyprien répondit par un aimable sourire, en triant soigneusement les feuilles encore sèches. La conversation s'engagea. Cyprien y mêla André en train d'examiner le visage de la femme remontant son voile pour boire une gorgée de bière.

C'était une belle fille qui atteignait la trentaine. Elle semblait dure de chairs et la figure un peu fatiguée, blanche ainsi qu'un navet et tapotée de violet sur le haut des joues, était comme enfiévrée par deux grands yeux d'un bleu-clair, réverbérant du vert d'eau par places, les yeux d'une fière rosse, pensa le peintre qui en avait connu de pareils. Elle causait avec un certain bagout, possédait un vague ton de femme bien élevée, était simplement mise; mais elle portait sur sa robe d'une bonne faiseuse, de beaux bijoux qui donnaient à réfléchir au peintre, en train de supputer le prix qu'elle pouvait valoir.

André la trouvait charmante. Au sortir de ses réflexions et de ses tristesses, il vit en elle un dorlotement féminin assoupli par un simulacre d'éducation et de bienséance. Cyprien se dérangea sous le prétexte d'aller quérir un journal, et quand il revint, il refusa d'occuper sa place, poussant André près de la fille. Il imprima un nouveau branle à la conversation qui se mourait, amena André à débiter ces plaisanteries médiocres dont le succès est assuré près des femmes.

Elle riait, lui répondant par de petits coups d'éventail sur les doigts, montrant son bras qu'elle avait un peu grassouillet et blanc, bavardant de choses et autres ainsi qu'une bonne ménagère, ne se résolvant à aucune avance, ayant l'air d'une femme entrée dans ce café plutôt par hasard que par métier ou par besoin.

André continuait à lui débiter des galanteries sans improviste. La langue opérait seule, l'esprit travaillait de son côté. L'envie de posséder cette femme, le désir d'échapper à la solitude, de rompre, coûte que coûte, la monotonie hébétante de sa vie, l'espérance d'avoir une maîtresse qui endormirait ses convoitises de tendresse, la soif enfin de placer de la chair de femme sous ses lèvres le tenaient. Sa continence se fondait, une rumeur grandissait en lui, puis la défiance, la sagesse reprenaient le dessus, il soupçonnait les ficelles ordinaires, les mollesses prévues. Il restait abîmé dans ses rêveries, sans même s'apercevoir que sa langue s'était arrêtée, qu'il ne parlait plus.

Cyprien se mit alors à jouer le rôle de ces compagnons tisserands qui, reprenant le fil lâché par leur camarade, y font un noeud. Il continuait, en les arrêtant, les phrases interrompues d'André.

La femme fut étonnée du silence du jeune homme.

--A quoi pensez-vous donc, lui dit-elle, en souriant?

Il se réveilla et, un peu ébaubi, regarda le bas de soie bleu-marine sémillant sous la robe troussée. Il complimenta la femme sur son petit pied, répéta les vulgarités que ce sujet inspire d'habitude; elle rit ainsi qu'une femme accoutumée à tirer ses quenottes dès qu'on vante l'agrément de sa personne. Une bouquetière les harcela sur ces entrefaites mais la fille refusa la rose qu'André voulait lui offrir; elle refusa également de consommer encore. Sur les instances des deux jeunes gens, elle accepta cependant des cerises à l'eau-de-vie, et elle les goba gentiment, tortillant la queue entre ses doigts, faisant le guignol avec sa langue qui frétillait entre la haie blanche des dents, ratissant la cerise, ramenant le noyau dans la main dont les bagues flambaient. André lui demanda son nom et celui de la rue qu'elle habitait; elle déclara s'appeler Blanche et demeurer rue de la Bruyère.

--C'est un peu loin, reprit-il, pour dire quelque chose.

--Vous ne logez donc pas dans ce quartier, répliqua-t-elle?

Il désigna sa rue.

--Ah oui! la rue Cambacérès, elle la connaissait; près de la Madeleine, n'est-ce pas? une de ses amies dans le temps... et elle enfila une histoire où, peu à peu, l'amie en question, apparaissait comme une femme qui avait abusé de sa confiance pour lui infliger des crasses.

Cyprien en bâilla. André écoutait très séduit par les tours de passe-passe qu'exécutait sur la lèvre du haut, une mignonne lentille de la nuance du liège.

Ils quittèrent enfin le café.

--Ah bien, je vous laisse, dit Cyprien, après qu'André, tout hésitant, eut offert son bras à la fille.

--Mais non, accompagne-nous un bout de chemin, reprit André.

--Non, non; et le peintre salua la femme et courut après un omnibus. Il le rejoignit et grimpa sur l'impériale. La voiture ballottait, lui tapant l'échine en mesure contre la barre du dossier, roulant sur les pavés avec un fracas terrible de ferrailles et un grésil de vitres secouées, atténué, presque éteint, dès que la carriole foulait l'asphalte.

Il dormassait, un bout de cigare dans le bec. Le conducteur qui criait, accoté contre la barre de l'impériale «places s'il vous plaît» le tira brusquement de sa somnolence. Il donna ses trois sous et, mal à l'aise, refroidi par le vent, il regarda, effaré, remontant le collet de son paletot, les rues qui fuyaient derrière lui.--Minuit sonnait; les fenêtres des maisons dont les roues frôlaient le trottoir avec une penchée brusque, étaient presque toutes noires.

Dans les hauteurs pourtant, vers les toits dont les gouttières accrochaient de faibles lueurs, de grands carrés de lumière éclataient dans les façades sombres. Quelquefois les deux croisées d'une même chambre, inégalement éclairées, se sauvaient, suivies par d'autres aux persiennes closes, dessinant des raies alternées de lumière et d'ombre. Et, d'autres encore, larges ou étroites, élevées ou basses, défilaient au grand galop, celles-ci toutes brasillantes, empruntant la couleur de leurs feux aux rideaux fermés, celles-là presque noires, piquées seulement par une bougie, presqu'au ras de la balustrade, d'une jaune étoile qui clignotait, perdant ses maigres rayons dans la nuit de la pièce.

Tout mélancolisé, Cyprien se livrait à ses méditations, arrangeant dans les chambres bien closes, gaiement éclairées par une lampe, de paisibles existences douillettement vautrées sous des édredons, des couples bourgeois dormant, derrière contre derrière, soufflant des pois, chantant du nez sous les couvertures, puis il imaginait devant les ténèbres des pièces, des désordres de gens pas encore rentrés, s'attardant dans les estaminets, prolongeant la veillée pour se trouver le plus tard possible seuls avec eux-mêmes, dans des chambres pauvres.

--Baste, fit-il, tout à coup, ramené à l'idée que son ami avait accompagné une femme, par la vue d'une croisée ouverte à un premier étage, garnie d'un rideau de mousseline brochée derrière lequel s'apercevait le globe d'une lampe et un bout de visage, vieux et gras, faisant la fenêtre; voilà l'heure où André entre dans un logis qu'il ne connaît point. La femme ôte son manteau et dit: mets-toi à l'aise, mon chéri.--Je vois la scène d'ici--Blanche embrassant son chat ou son chien pour montrer qu'elle a du coeur, André à moitié déshabillé, contemplant, appuyé sur la console, entre les deux croisées, le déballage du corset et des jupes et constatant qu'il est volé; Blanche s'approchant de lui, en chemise, le dandinant dans ses bras, la tête un peu renversée, les yeux mi-clos, la bouche plissée en cul de poule, murmurant sur un ton de flûte: tu vas me faire bien riche, dis, mon petit homme?--et je vois également d'ici le nez d'André et j'entends sa réponse défensive: dame, ça dépend!

Il ne faut pourtant pas que je le blague, poursuivit Cyprien, continuant son monologue, tout en descendant de l'omnibus; si j'avais touché l'argent de mon prospectus, j'aurais, peut-être bien, moi aussi, loué de la syncope pour quelques heures.--C'est égal, songea-t-il, après un silence de pensée, quelle chance! je vais coucher seul, dormir en paix, et il se vanta sans conviction les joies de son intérieur, les plaisirs du lit où l'on s'étend à l'aise, inquiet, malgré tout, sentant poindre un accès de cette fièvre qu'il jugeait à jamais vaincue depuis des années qu'il vivait, méprisamment, dans une définitive solitude.

VIII

André descendit le matin, dans la rue, les jambes molles, la tête vide et les yeux las. Il arpenta rapidement la rue de la Bruyère, s'éloignant, en toute hâte, sans savoir pourquoi, du logis de cette femme. Il ralentit son pas dès qu'il eut tourné au coin de la rue. Là, il s'aperçut dans la glace d'un magasin, pâle et les joues tirées. Il brossa son chapeau avec sa manche d'habit, refit son noeud de cravate et rougit à l'idée que tout le monde pouvait deviner, dans ses bottines décirées, dans son linge fripé, dans sa mine blême, l'éreintement d'une nuit blanche.

Les quartiers paresseux qu'il traversait, s'éveillaient à peine. Il ne rencontrait sur sa route que des sergents de ville, des porteurs de journaux et des laitières. Çà et là, des gens rentraient comme lui, exténués, les paupières battant du lilas dans des faces hâves. Ils se regardaient et passaient, ruminant d'identiques réflexions sans doute. Parfois, des gens plus dignes étalaient dans leur costume, dans leur habit noir et leur cravate blanche visibles sous le pardessus au collet relevé, l'excuse mondaine de leur épuisement.

André avait la bouche sans salive, mauvaise. Il lui semblait avoir sucé du cuivre; il essaya de fumer une cigarette pour combattre cet horrible goût, mais il s'empâta davantage la langue et il déchira ses lèvres sur lesquelles le papier collait.

Il quittait, à ce moment, la rue Blanche si triste à toutes les heures. Il s'empressait de gagner les abords de la gare Saint-Lazare pour atteindre un café ouvert et se faire apprêter quelque chose de chaud et, à mesure qu'il avançait, au sommeil aviné, à l'esquintement de fille du quartier Bréda, succédaient une activité croissante, un va et vient fébrile, un affairement non interrompu de commerce aux aguets des arrivées et des départs des trains, toujours en sursaut, spéculant sur la presse des voyageurs, escomptant les roulements de bagages et les sifflets de machines.

Il pénétra sous les arcades du chemin de fer, dans un café. Des garçons époussetaient, à cette heure, les divans avec des serviettes, lançaient des coups de balais sur les pieds des tables, tandis que d'autres, corrects déjà, déchiraient les bandes des journaux et préparaient les verres. André commanda un mazagran, prit une revue emmanchée dans un cartonnage de toile noire, mais les lettres d'imprimerie papillottaient devant ses yeux et couraient à la débandade. Une lassitude extrême le prit sur sa banquette. Il tenta de secouer la torpeur qui l'accablait depuis qu'il ne marchait plus, se força à dévisager un couple de voyageurs occupés à reboucler la courroie d'un tartan à damiers verts et noirs servant d'enveloppe à un paquet de manteaux et de châles, à des parapluies et à des cannes dont les pommes et les bouts sortaient. Si anéanti qu'il fût, il sourit, observant que le garçon rapportait comme d'habitude la monnaie à celui des deux voyageurs qui ne lui avait pas remis la pièce.

Il commençait cependant à voir plus clair. Des éclats de soleil qui perçaient les carreaux de la devanture, allumant le dessous rouge des lettres en cuivre collées sur les vitres et vues à l'envers, de l'intérieur du café, le réjouirent. Il s'amusa à déchiffrer «déjeuner à la fourchette» qui décrivait une courbe sur le verre, puis, ragaillardi par une gorgée de tisane noire, il se félicita de l'aubaine de sa nuit. Il avait eu vraiment de la veine. Au lieu de l'insoutenable mendiante que son expérience des amours parisiennes lui faisait craindre, il était tombé sur une bonne fille, accorte, peu chipotière, se confiant en la loyauté de ses pratiques. Il avait, à un autre point de vue, été également charmé. A la place de la boutiquière voulant épargner des avaries à sa marchandise, ne laissant toucher qu'avec mauvaise grâce à ses moindres jouets, il avait découvert une négociante, offrant d'elle-même l'essai, heureuse de procurer aux acheteurs le plaisir qu'elle goûtait à vendre.

L'ennui de coucher dans une chambre qui n'est pas la sienne, la difficulté de ne pas regretter le seul bonheur qui soit peut-être complet sur la terre, être au chaud, dans un lit solitaire, chez soi, libre d'y fumer, libre d'y lire, sans gêne d'aucune sorte, sans obligation d'écouter et de répondre, ne s'étaient pas montrés.

Il n'avait eu, en somme, aucun leurre. Pas bégueule et suffisamment polissonne, d'une invisible mauvaise foi dans ses expansions, d'une jovialité récréante dans ses caresses, cette fille enchanta André.

Ils s'étaient réveillés, le matin, et l'embarras de deux gens qui, se connaissant à peine, se retrouvent, les yeux bouffis, l'haleine gâtée, les jambes entortillées les unes dans les autres, avait été rompu par Blanche qui laça gentiment ses bras autour du corps d'André. Ils s'étaient embrassés, puis le jeune homme avait sauté du lit, la priant de ne pas se déranger, comme elle le proposait, pour lui indiquer la place des outils de toilette.

Une fois dans le petit cabinet où trônait sous une planche pleine de bottines, dans un fouillis de camisoles et de jupes, un lavabo plaqué de marbre, André, la figure dans la cuvette, faisant le dauphin avec son nez, avait continué d'échanger des mamours avec Blanche qui lui criait de son lit: tu sais la serviette à figure, c'est la première à gauche, sur le séchoir.

--Près du seau hygiénique, n'est-ce pas?

--Oui, mon chéri; tu as le savon?

--Oui, oui, ne t'inquiète pas;--et, dans un dégoulinis d'eau, dans un bruit de lavage, les gracieusetés avaient couru, sans arrêter, d'une pièce dans l'autre.

Une fois vêtu et rentré dans la chambre, ils s'étaient quittés, très bons amis; elle n'avait réclamé aucun argent et lui, délicatement, avait déposé une pièce de vingt francs, pas trop en évidence, sur la tablette de la cheminée. Blanche dressa à ce moment l'oreille et ouvrit l'oeil, mais elle se détourna aussitôt, se replongeant le nez sous les couvertures.

André souriait avec jubilation, se répétant qu'il tenait enfin le remède aux crises juponnières futures, le cataplasme du coeur vainement espéré depuis des mois. Cyprien a beau dire, pensait-il, que toutes les femmes sont bâties sur le même modèle, que la différence des castes s'obtient par plus ou moins de richesse dans le linge et dans les bas, et par plus ou moins d'hypocrisie dans la parole et dans le geste, tout ça, ce sont des blagues!--puis, enfin, c'est peut-être drôle de mépriser les femmes, mais comme on ne peut s'en priver...

Une seule chose l'interloquait, savoir au juste dans quelle classe de la galanterie il fallait ranger Blanche.

Elle n'appartenait évidemment pas à cette catégorie de braconnières dont les yeux pipent, au hasard, les passants sur l'asphalte, puisqu'elle ne réclamait pas son dû d'avance. Le même motif éloignait l'idée d'un mâle en embuscade derrière des rideaux ou dans une cuisine, attendant l'argent soutiré pour l'aller boire, puis elle possédait bonne, logement confortable, des meubles de faux Boule, un grand lit en long dans la chambre, un lit haut du chevet et bas du pied, sans dossier de métal ou de bois, capitonné de cretonne pareille à celle des murs, avec de vastes oreillers à dentelles et à chiffres. Il y avait, dans le salon, un guéridon et un piano en palissandre, et dans la salle à manger, sous verre, dans un sérieux buffet de noyer à baguettes noires, tout un service de verreries de baccarat et de faïences anglaises avec des fleurs bleues cuites dans la pâte blanche.

D'un autre côté, il était peu probable qu'elle fût entretenue par un seul homme et eût simplement, pour les besoins de son coeur, un amant qui lui offrait de temps en temps un bijou ou une robe, car André ne l'aurait probablement pas enlevée sans coup férir, le premier soir. D'ailleurs, ce logement ne dénotait pas la présence d'un maître, d'un monsieur qui, soldant le loyer, se croit presque chez lui et possède, dans la table de nuit, sur le rayon en dessous du pot, une paire d'escarpins ou de pantoufles.

André s'arrêta enfin à cette supposition que Blanche appartenait à une arme spéciale, qu'elle faisait probablement partie de ce régiment de filles dont la tâche, lucrative et morale, consiste à dérider les gens mariés et à les renvoyer plus assouplis dans leurs familles. A certains indices, il croyait bien avoir reconnu le caractère distinctif de ce genre de femmes: un bon enfant, un gracieux libertin, destinés à ressortir sur l'aigre et fastidieuse popote du ménage et, avec cela, une certaine tenue, un simili comme il faut, utiles pour ne pas rendre trop brusque la transition entre la femme légitime et la baladeuse, le rêve des hommes mariés, sans qu'ils aient, peut-être, conscience, autant de vice et plus de bon ton que chez les maîtresses connues dans leur jeunesse, avant le mariage.

Ça doit être cela, murmura-t-il en appelant le garçon; il paya, tout réjoui, son mazagran, et, allumant une cigarette, il s'achemina vers son domicile.

A mesure qu'il approchait, sa peur du qu'en dira-t-on grandissait. Il n'avait jamais découché depuis son entrée dans ce logis. Cette frasque allait sauter aux yeux de son concierge, activer les cancans de la loge, et puis Mélanie qui devait, à ce moment sans doute, regarder tout inquiète le lit, n'allait-elle pas croire à un accident? elle était capable, dans son trouble, de se concerter avec la portière et de noyer, toutes deux, leurs vieilles piques dans d'intarissables bavardages sur son compte.

Il s'arrêta sur le trottoir, hésitant, presque honteux, ne s'estimant plus assez jeune pour ces équipées.

Il se résolut enfin à ne pas rentrer tout de suite. Cela vaudra mieux, pensa-t-il, j'aurai plus facilement l'apparence d'un monsieur qui s'est levé de bonne heure et rendu aux bains.

Puis il eut honte de sa couardise, chercha des prétextes qui justifiassent, à ses propres yeux, la nécessité d'une promenade. Il pensa à aller voir Cyprien, mais il se dit que cette course le retarderait trop, que Mélanie, encore indécise peut-être, commettrait à coup sûr une esclandre dans la maison et, le nez en l'air, il flânocha les mains dans ses poches, tâchant de s'intéresser aux moindres choses.

Alors, comme pour justifier les piètres motifs qu'il invoquait, un phénomène singulier se produisit. Le brouillard de sa cervelle se dissipa peu à peu, il démarra de ses pensées sur Blanche et sur sa bonne, et subitement il eut une curieuse éclaircie d'organes. Ses nerfs vibrèrent d'une façon aiguë, et mille détails qu'il n'avait jamais observés, bien qu'il les vît tous les jours, le frappèrent. Il découvrit son quartier d'un coup.

Regardant du haut en bas les rues, coordonnant soudain des réflexions, qui lui étaient peut-être déjà venues sans suite, il s'aperçut que son quartier était, en majorité, habité par d'anciens notaires, par des restes de la noblesse orléaniste, par d'anciens dignitaires du second Empire, par des avocats à la cour d'appel, par des auditeurs au conseil d'État, par des conseillers référendaires à la cour des Comptes. De là, se dit-il, cet aspect mécontent et rechigné de gens perchés sur des échasses, méditant sur de solennelles fariboles, passant, graves et roides, avec des mines pincées de vieux juges; les pierres elles-mêmes lui parurent s'ennuyer, imprégnées qu'elles étaient de tout le pédantisme que ces gens dégagent!

La teinte générale, le milieu, le voici donc, poursuivait-il, traînant au travers des rues de Roquépine, d'Aguesseau, de la Ville-l'Évêque, de Suresne, des Saussaies et d'Astorg. Voyons, mettons un peu d'ordre dans nos idées: ce quartier est complexe, mais je le démêle. Deux éléments dissemblables et découlant l'un de l'autre, pourtant, le marquent d'un cachet personnel. Sur la triste et banale opulence de la toile du fond, se détache toute la joviale crapule des domestiques.

Ah! c'est là la note vraie, murmura-t-il, enchanté de ses observations, la note exacte brochant sur le thème empesé et gris, avec ses voyantes fioritures de cuites et de gaudrioles. La vie de ces trottoirs que les gens riches parcourent à peine est donnée tout entière par leur valetaille; elle seule emplit la chaussée, anime les tavernes qu'on a créées exprès pour elles, des boutiques anglaises avec du fromage de Stilton, du céleri en branche, des bouteilles de pale-ale et de stout. En dehors de ces tavernes, la seule industrie qui puisse tenir dans ce quartier, c'est celle des carrossiers et des harnacheurs. Citons, pour mémoire, continua-t-il en comptant sur ses doigts, citons comme ajoutant encore à la note de sécheresse et d'ennui, au parfum dominant d'écurie et de crottin, un manège, un grainetier, un maréchal-ferrant, un vétérinaire, un nourrisseur en boutique d'ânesses et de vaches, deux ou trois marchandes à la toilette pour les femmes de chambre, un chaussetier pour bottes de cheval et de livrée, un épicier qui vend les conserves et les sauces de Londres et enfin, complétant cet amalgame, disparate et forcé pourtant, parachevant le tout, fonçant la teinte triste sans pouvoir éteindre cependant la canaillerie gaie, des librairies protestantes, des sociétés de propagande luthérienne, des agences bibliques, et enfin trois temples de la religion réformée, dont un méthodiste et une english church, assombrissent le décor et lui ajoutent en plus une rigidité puritaine, une froideur anglaise.