Chapter 9
«Vous savez, la fougère est fraîche, dit Rosalie, on ne mettrait pas quelqu'un qui arrive coucher sur de la vieille fougère; ce n'est pas à faire, quoiqu'on raconte que dans les hôtels, les vrais, on ne se gêne pas.»
S'il y avait trop de lits dans cette petite chambre, par contre on n'y voyait pas une seule chaise.
«II y a des clous aux murs, dit Rosalie, répondant à la muette interrogation de Perrine, c'est très commode pour accrocher les vêtements.»
Il y avait aussi quelques boîtes et des paniers sous les lits dans lesquels les locataires qui avaient du linge pouvaient le serrer, mais, comme ce n'était pas le cas de Perrine, le clou planté aux pieds de son lit lui suffisait de reste.
«Vous serez avec des braves gens, dit Rosalie; si la Noyelle cause dans la nuit, c'est qu'elle aura trop bu, il ne faudra pas y faire attention: elle est un peu bavarde. Demain, levez-vous avec les autres; je vous dirai ce que vous devrez faire pour être embauchée. Bonsoir.
-- Bonsoir, et merci.
-- Pour vous servir.»
Perrine se hâta de se déshabiller, heureuse d'être seule et de n'avoir pas à subir la curiosité de la chambrée. Mais, en se mettant entre ses draps, elle n'éprouva pas la sensation de bien- être sur laquelle elle comptait, tant ils étaient rudes: tissés avec des copeaux, ils n'eussent pas été plus raides, mais cela était insignifiant, la terre aussi était dure la première fois qu'elle avait couché dessus, et, bien vite, elle s'y était habituée.
La porte ne tarda pas à s'ouvrir et une jeune fille d'une quinzaine d'années étant entrée dans la chambre commença à se déshabiller, en regardant, de temps en temps du côté de Perrine, mais sans rien dire. Comme elle était endimanchée, sa toilette fut longue, car elle dut ranger dans une petite caisse ses vêtements des jours de fête, et accrocher à un clou pour le lendemain ceux du travail.
Une autre arriva, puis une troisième, puis une quatrième; alors ce fut un caquetage assourdissant; toutes parlant en même temps, chacune racontait sa journée; dans l'espace ménagé entre les lits elles tiraient et repoussaient leurs boîtes ou leurs paniers qui s'enchevêtraient les uns dans les autres, et cela provoquait des mouvements d'impatience ou des paroles de colère qui toutes se tournaient contre la propriétaire du grenier.
«Queu taudis!
-- El'mettra bentôt d'autres lits au mitan.
-- Por sûr, j'ne resterai point là d'ans.
_ Où qu' t'iras; c'est-y mieux cheux l'zautres?»
Et les exclamations se croisaient; à la fin cependant, quand les deux premières arrivées se furent couchées, un peu d'ordre s'établit, et bientôt tous les lits furent occupés, un seul excepté.
Mais pour cela les conversations ne cessèrent point, seulement elles tournèrent; après s'être dit ce qu'il y avait eu d'intéressant dans la journée écoulée, on passa à celle du lendemain, au travail des ateliers, aux griefs, aux plaintes, aux querelles de chacune, aux potins de l'usine entière, avec un mot de ses chefs: M. Vulfran, ses neveux qu'on appelait les «jeunes», le directeur, Talouel, qu'on ne nomma qu'une fois, mais qu'on désigna par des qualificatifs qui disaient mieux que des phrases la façon dont on le jugeait: la Fouine, l'Mince, Judas.
Alors Perrine éprouva un sentiment bizarre dont les contradictions l'étonnèrent: elle voulait être tout oreilles, sentant de quelle importance pouvaient être pour elle les renseignements qu'elle entendait; et d'autre part elle était gênée, comme honteuse d'écouter ces propos.
Cependant ils allaient leur train, mais si vagues bien souvent, ou si personnels qu'il fallait connaître ceux à qui ils s'appliquaient pour les comprendre; ainsi elle fut longtemps sans deviner que la Fouine, l'Mince et Judas ne faisaient qu'un avec Talouel, qui était la bête noire des ouvriers, détesté de tous autant que craint, mais avec des réticences, des réserves, des précautions, des hypocrisies qui disaient quelle peur on avait de lui. Toutes les observations se terminaient par le même mot ou à peu près:
«N'empêche que ce soit ein ben brav' homme!
-- Et juste donc!
-- Oh! pour ça!»
Mais tout de suite une autre ajoutait:
«N'empêche aussi...»
Alors les preuves étaient données de façon à montrer cette bonté et cette justice.
«S'il ne fallait point gagner son pain!»
Peu à peu les langues se ralentirent.
«Si on dormait, dit une voix alanguie.
-- Qui t'en empêche?
-- La Noyelle n'est pas rentrée.
-- Je viens de la voir.
-- Ça y est-il?
-- En plein.
-- Assez pour qu'elle ne puisse pas monter l'escalier?
-- Ça je ne sais pas.
-- Si on fermait la porte à la cheville?
-- Et le tapage qu'elle ferait.
-- Ça va recommencer comme l'autre dimanche.
-- Peut-être pire encore.»
À ce moment on entendit un bruit de pas lourds et hésitants dans l'escalier.
«La voila.»
Mais les pas s'arrêtèrent et il y eut une chute suivie de gémissements.
«Elle est tombée.
---Si elle pouvait ne pas se relever.
-- Elle dormirait aussi ben dans l'escalier qu'ici.
-- Et nous dormirions mieux.»
Les gémissements continuaient mêlés d'appels.
«Viens donc, Laïde: un p'tit coup de main, m'n'éfant.
-- Plus souvent que je vas y aller.
-- Ohé! Laïde, Laïde!»
Mais Laïde n'ayant pas bougé, au bout d'un certain temps les appels cessèrent.
«Elle s'endort.
-- Quelle chance.»
Elle ne s'endormait pas du tout; au contraire, elle essayait à nouveau de monter l'escalier, et elle criait:
«Laïde, viens me donner la main, m'n'éfant, Laïde, Laïde.»
Elle n'avançait pas évidemment, car les appels partaient toujours du bas de l'escalier de plus en plus pressants à chaque cri, si bien qu'ils finirent par s'accompagner de larmes:
«Ma p'tite Laïde, ma p'tite Laïde, p'tite, p'tite; l'escalier s'enfonce, oh! la! la!»
Un éclat de rire courut de lit en lit.
«C'est-y que t'es pas rentrée, Laïde, dis, dis Laïde, dis; je vas aller te qu'ri.
-- Nous v'là tranquilles, dit une voix.
-- Mais non, elle va chercher Laïde qu'elle ne trouvera pas, et quand elle reviendra dans une heure, ça recommencera.
-- On ne dormira donc jamais!
-- Va lui donner la main, Laïde.
-- Vas-y, té.
-- C'est té qu'é veut.»
Laïde se décida, passa un jupon et descendit.
«Oh! m'n'éfant, m'n'éfant», cria la voix émue de la Noyelle.
Il semblait qu'elles n'avaient qu'à monter l'escalier qui ne s'enfoncerait plus, mais la joie de voir Laïde chassa cette idée:
«Viens avec mé, je vas te payer un p'tiôt pot.»
Laïde ne se laissa pas tenter par cette proposition.
«Allons nous coucher, dit-elle.
-- Non, viens avec mé, ma p'tite Laïde.»
La discussion se prolongea, car la Noyelle, qui s'était obstinée dans sa nouvelle idée, répétait son mot, toujours le même:
«Un p'tiot pot.
-- Ça ne finira jamais, dit une voix.
-- J'voudrais pourtant dormir, mé.
-- Faut s'lever demain.
-- Et c'est comme ça tous les dimanches.»
Et Perrine qui avait cru que, quand elle aurait un toit sur la tête, elle trouverait le sommeil le plus paisible! Comme celui en plein champ, avec les effarements de l'ombre et les hasards du temps, valait mieux cependant que cet entassement dans cette chambrée, avec ses promiscuités, son tapage et l'odeur nauséeuse qui commençait à la suffoquer d'une façon si gênante qu'elle se demandait comment elle pourrait la supporter après quelques heures.
Au dehors, la discussion durait toujours et l'on entendait la voix de la Noyelle qui répétait: «Un p'tiot pot», à laquelle celle de Laïde répondait:
«Demain».
«Je vas aller aider Laïde, dit une des femmes, ou ça durera jusqu'à demain.»
En effet elle se leva et descendit; alors dans l'escalier se produisit un grand brouhaha de voix, mêlé à des bruits de pas lourds, à des coups sourds et aux cris des habitants du rez-de- chaussée, furieux de ce tapage: toute la maison semblait ameutée.
À la fin la Noyelle fut traînée dans la chambre, pleurant avec des exclamations désespérées:
«Qu'est-ce que je vous ai fait?»
Sans écouter ses plaintes, on la déshabilla et on la coucha; mais pour cela elle ne s'endormit point et continua de pleurer en gémissant.
«Qu'est que je vos ai fait pour que vous me brutalisiez? Je suis- t'y malheureuse! Je suis-t'y une voleuse qu'on ne veut pas boire avec mé? Laïde, j'ai sef.»
Plus elle se plaignait, plus l'exaspération contre elle montait dans la chambrée, chacune criant son mot plus ou moins fâché.
Mais elle continuait toujours:
«Salut, turlututu, chapeau pointu, fil écru, t'es rabattu.»
Quand elle eut épuisé tous les mots en u qui amusaient son oreille, elle passa à d'autres qui n'avaient pas plus de sens.
«Le café, à la vapeur, n'a pas peur, meilleur pour le coeur; va donc, balayeur; et ta soeur? Bonjour, monsieur le brocanteur. Ah! vous êtes buveur? ça fait mon bonheur, peut-être votre malheur. Ça donne la jaunisse; faut aller à l'hospice; voyez la directrice; mangez de la réglisse; mon père en vendait et m'en régalait, aussi ça m'allait. Ce que j'ai sef, monsieur le chef, sef, sef, sef!»
De temps en temps la voix se ralentissait et faiblissait comme si le sommeil allait bientôt se produire; mais tout de suite elle repartait plus hâtée, plus criarde, et alors celles qui avaient commencé à s'endormir se réveillaient en sursaut en poussant des cris furieux qui épouvantaient la Noyelle, mais ne la faisaient pas taire:
«Pourquoi que vous me brutalisez? Écoutez, pardonnez, c'est assez.
-- Vous avez eu une belle idée de la monter!
-- C'est té qu'as voulu.
-- Si on la redescendait?
-- On ne dormira jamais;»
C'était bien le sentiment de Perrine qui se demandait si c'était vraiment ainsi tous les dimanches, et comment les camarades de la Noyelle pouvaient supporter son voisinage: n'existait-il pas à Maraucourt d'autres logements où l'on pouvait dormir tranquillement?
Il n'y avait pas que le tapage qui fût exaspérant dans cette chambrée, l'air aussi qu'on y respirait commençait à n'être plus supportable pour elle: lourd, chaud, étouffant, chargé de mauvaises odeurs dont le mélange soulevait le coeur ou le noyait.
À la fin cependant le moulin à paroles de la Noyelle se ralentit, elle ne lança que des mots à demi formés, puis ce ne fut plus qu'un ronflement qui sortit de sa bouche.
Mais, bien que le silence se fût maintenant établi dans la chambre, Perrine ne put pas s'endormir: elle était oppressée, des coups sourds lui battaient dans le front, la sueur l'inondait de la tête aux pieds.
Il n'y avait pas à chercher la cause de ce malaise: elle étouffait parce que l'air lui manquait, et si ses camarades de chambrée n'étouffaient pas comme elle, c'est qu'elles étaient habituées à vivre dans cette atmosphère, suffocante pour qui couchait ordinairement en plein champ.
Mais puisque ces femmes, des paysannes, s'étaient bien habituées à cette atmosphère, il semblait qu'elle le pourrait comme elles: sans doute il fallait du courage et de la persévérance; mais si elle n'était pas paysanne, elle avait mené une existence aussi dure que la leur pouvait l'être; même pour les plus misérables, et dès lors elle ne voyait pas de raisons pour qu'elle ne supportât pas ce qu'elles supportaient.
Il n'y avait donc qu'à ne pas respirer, qu'à ne pas sentir, alors viendrait le sommeil, et elle savait bien que pendant qu'on dort l'odorat ne fonctionne plus.
Malheureusement, on ne respire pas quand on veut, ni comme on veut: elle eut beau fermer la bouche, se serrer le nez, il fallut bientôt ouvrir les lèvres, les narines et faire une aspiration d'autant plus profonde qu'elle n'avait plus d'air dans les poumons; et le terrible fut que, malgré tout, elle dut répéter plusieurs fois cette aspiration.
Alors quoi? Qu'allait-il se produire? Si elle ne respirait pas, elle étouffait; si elle respirait, elle était malade.
Comme elle se débattait, sa main frôla le papier qui remplaçait une des vitres de la fenêtre, contre laquelle sa couchette était posée.
Un papier n'est pas une feuille de verre, il se crève sans bruit et, crevé, il laissait entrer l'air du dehors. Quel mal y avait-il à ce qu'elle le crevât? Pour être habituées à cette atmosphère viciée, elles n'en souffraient pas moins certainement. Donc, à condition de n'éveiller personne, elle pouvait très bien déchirer ce papier.
Mais elle n'eut pas besoin d'en venir à cette extrémité qui laisserait des traces; comme elle le tâtait, elle sentit qu'il n'était pas bien tendu, et de l'ongle elle put avec précaution en détacher un côté. Alors se collant la bouche à cette ouverture, elle put respirer, et ce fut dans cette position que le sommeil la prit.
XV
Quand elle se réveilla une lueur blanchissait les vitres, mais si pâle qu'elle n'éclairait pas la chambre; au dehors des coqs chantaient, par l'ouverture du papier pénétrait un air froid; c'était le jour qui pointait
Malgré ce léger souffle qui venait du dehors, la mauvaise odeur de la chambrée n'avait pas disparu; s'il était entré un peu d'air pur, l'air vicié n'était pas du tout sorti, et en s'accumulant, en s'épaississant, en s'échauffant, il avait produit une moiteur asphyxiante.
Cependant tout le monde dormait d'un sommeil sans mouvements que coupaient seulement de temps en temps quelques plaintes étouffées.
Comme elle essayait d'agrandir l'ouverture du papier, elle donna maladroitement un coup de coude contre une vitre, assez fort pour que la fenêtre mal ajustée dans son cadre résonnât avec des vibrations qui se prolongèrent. Non seulement personne ne s'éveilla, comme elle le craignait, mais encore il ne parut pas que ce bruit insolite eût troublé une seule des dormeuses.
Alors son parti fut pris. Tout doucement elle décrocha ses vêtements, les passa lentement, sans bruit, et prenant ses souliers à la main, les pieds nus, elle se dirigea vers la porte, dont l'aube lui indiquait la direction. Fermée simplement par une clenche, cette porte s'ouvrit silencieusement et Perrine se trouva sur le palier, sans que personne se fût aperçu de sa sortie. Alors elle s'assit sur la première marche de l'escalier et, s'étant chaussée, descendit.
Ah! le bon air! la délicieuse fraîcheur! jamais elle n'avait respiré avec pareille béatitude; et par la petite cour elle allait la bouche ouverte, les narines palpitantes, battant des bras, secouant la tête: le bruit de ses pas éveilla un chien du voisinage qui se mit à aboyer, et aussitôt d'autres chiens lui répondirent furieux.
Mais que lui importait: elle n'était plus la vagabonde contre laquelle les chiens avaient toutes les libertés, et puisqu'il lui plaisait de quitter son lit, elle en avait bien le droit sans doute, -- un droit payé de son argent.
Comme la cour était trop petite pour son besoin de mouvement, elle sortit dans la rue par la barrière ouverte, et se mit à marcher au hasard, droit devant elle, sans se demander où elle allait. L'ombre de la nuit emplissait encore le chemin, mais au-dessus de sa tête elle voyait l'aube blanchir déjà la cime des arbres et le faite des maisons; dans quelques instants il ferait jour. À ce moment une sonnerie éclata au milieu du profond silence: c'était l'horloge de l'usine qui, en frappant trois coups, lui disait qu'elle avait encore trois heures avant l'entrée aux ateliers.
Qu'allait-elle faire de ce temps? Ne voulant pas se fatiguer avant de se mettre au travail, elle ne pouvait pas marcher jusqu'à ce moment, et dès lors le mieux était qu'elle s'assit quelque part où elle pourrait attendre.
De minute on minute, le ciel s'était éclairci et les choses autour d'elle avaient pris, sous la lumière rasante qui les frappait, des formes assez distinctes pour qu'elle reconnût où elle était.
Précisément au bord d'une entaille qui commençait là, et paraissait prolonger sa nappe d'eau, pour la réunir à d'autres étangs et se continuer ainsi d'entailles en entailles les unes grandes, les autres petites, au hasard de l'exploitation de la tourbe, jusqu'à la grande rivière. N'était-ce pas quelque chose comme ce qu'elle avait vu en quittant Picquigny, mais plus retiré, semblait-il, plus désert, et aussi plus couvert d'arbres dont les files s'enchevêtraient en lignes confuses?
Elle resta là un moment, puis, la place ne lui paraissant pas bonne pour s'asseoir, elle continua son chemin qui, quittant le bord de l'entaille, s'élevait sur la pente d'un petit coteau boisé; dans ce taillis sans doute elle trouverait ce qu'elle cherchait.
Mais, comme elle allait y arriver, elle aperçut au bord de l'entaille qu'elle dominait une de ces huttes en branchages et en roseaux qu'on appelle dans le pays des aumuches et qui servent l'hiver pour la chasse aux oiseaux de passage. Alors l'idée lui vint que, si elle pouvait gagner cette hutte, elle s'y trouverait bien cachée, sans que personne pût se demander ce qu'elle faisait dans les prairies à cette heure matinale, et aussi sans continuer à recevoir les grosses gouttes de rosée qui ruisselaient des branches formant couvert au-dessus du chemin et la mouillaient comme une vraie pluie.
Elle redescendit et, en cherchant, elle finit par trouver dans une oseraie un petit sentier à peine tracé, qui semblait conduire à l'aumuche; elle le prit. Mais, s'il y conduisait bien, il ne conduisait pas jusque dedans car elle était construite sur un tout petit îlot planté de trois saules qui lui servaient de charpente, et un fossé plein d'eau la séparait de l'oseraie, Heureusement un tronc d'arbre était jeté sur ce fossé, bien qu'il fut assez étroit, bien qu'il fût aussi mouillé par la rosée qui le rendait glissant, cela n'était pas pour arrêter Perrine. Elle le franchit et se trouva devant une porte en roseaux liés avec de l'osier qu'elle n'eut qu'à tirer pour qu'elle s'ouvrît.
L'aumuche était de forme carrée et toute tapissée jusqu'au toit d'un épais revêtement de roseaux et de grandes herbes: aux quatre faces étaient percées des petites ouvertures invisibles du dehors, mais qui donnaient des vues sur les entours et laissaient aussi pénétrer la lumière; sur le sol était étendue une épaisse couche de fougères; dans un coin un billot fait d'un troc d'arbre servait de chaise.
Ah! le joli nid! qu'il ressemblait peu à la chambre qu'elle venait de quitter. Comme elle eût été mieux là pour dormir, en bon air, tranquille, couchée dans la fougère, sans autres bruits que ceux du feuillage et des eaux; plutôt qu'entre les draps si durs de Mme Françoise, au milieu des cris de la Noyelle, et de ses camarades, dans cette atmosphère horrible dont l'odeur toujours persistante la poursuivait en lui soulevant le coeur.
Elle s'allongea sur la fougère, et se tassa dans un coin contre la moelleuse paroi des roseaux en fermant les yeux. Mais, comme elle ne tarda pas à se sentir gagnée par un doux engourdissement, elle se remit sur ses jambes, car il ne lui était pas permis de s'endormir tout à fait, de peur de ne pas s'éveiller avant l'entrée aux ateliers.
Maintenant le soleil était levé, et, par l'ouverture exposée à l'orient, un rayon d'or entrait dans l'aumuche qu'il illuminait; au dehors les oiseaux chantaient, et autour de l'îlot, sur l'étang, dans les roseaux, sur les branches des saules se faisait entendre une confusion de bruits, de murmures, de sifflements, de cris qui annonçaient l'éveil à la vie de toutes les bêtes de la tourbière.
Elle mit la tête à une ouverture et vit ces bêtes s'ébattre autour de l'aumuche en pleine sécurité: dans les roseaux, des libellules voletaient de çà et de là; le long des rives, des oiseaux piquaient de leurs becs la terre humide pour saisir des vers, et, sur l'étang couvert d'une buée légère, une sarcelle d'un brun cendré, plus mignonne que les canes domestiques, nageait entourée de ses petits qu'elle tâchait de maintenir près d'elle par des appels incessants, mais sans y parvenir, car ils s'échappaient pour s'élancer à travers les nénuphars fleuris où ils s'empêtraient, à la poursuite de tous les insectes qui passaient à leur portée. Tout à coup un rayon bleu rapide comme un éclair l'éblouit, et ce fut seulement après qu'il eut disparu qu'elle comprit que c'était un martin-pêcheur qui venait de traverser l'étang.
Longtemps, sans un mouvement qui, en trahissant sa présence, aurait fait envoler tout ce monde de la prairie, elle resta à sa fenêtre, à le regarder. Comme tout cela était joli dans cette fraîche lumière, gai, vivant, amusant, nouveau à ses yeux, assez féerique pour qu'elle se demandât si cette île avec sa hutte n'était point une petite arche de Noé.
À un certain moment elle vit l'étang se couvrir d'une ombre noire qui passait capricieusement, agrandie, rapetissée sans cause apparente, et cela lui parut d'autant plus inexplicable que le soleil qui s'était élevé au-dessus de l'horizon continuait de briller radieux dans le ciel sans nuage. D'où pouvait venir cette ombre? Les étroites fenêtres de l'aumuche ne lui permettant pas de s'en rendre compte, elle ouvrit la porte et vit qu'elle était produite par des tourbillons de fumée qui passaient avec la brise, et venaient des hautes cheminées de l'usine où déjà des feux étaient allumés pour que la vapeur fût en pression à l'entrée des ouvriers.
Le travail allait donc bientôt commencer, et il était temps qu'elle quittât l'aumuche pour se rapprocher des ateliers. Cependant avant de sortir, elle ramassa un journal posé sur le billot qu'elle n'avait pas aperçu, mais que la pleine lumière qui sortait par la porte ouverte lui montra, et machinalement elle jeta les yeux sur son titre: c'était le _Journal d'Amiens_ du 25 février précédent, et alors elle fit cette réflexion que de la place qu'occupait ce journal sur le seul siège où l'on pouvait s'asseoir, aussi bien que de sa date, il résultait la preuve que depuis le 25 février l'aumuche était abandonnée, et que personne n'avait passé sa porte.
XVI
Au moment où sortant de l'oseraie elle arrivait dans le chemin, un gros sifflet fit entendre sa voix rauque et puissante au-dessus de l'usine, et presque aussitôt d'autres sifflets lui répondirent à des distances plus ou moins éloignées, par des coups également rythmés.
Elle comprit que c'était le signal d'appel des ouvriers qui partait de Maraucourt, et se répétait de villages en villages, Saint-Pipoy, Hercheux, Bacourt, Flexelles dans toutes les usines Paindavoine, annonçant à leur maître que partout en même temps on était prêt pour le travail.
Alors, craignant d'être en retard, elle hâta le pas, et en entrant dans le village elle trouva toutes les maisons ouvertes; sur les seuils, des ouvriers mangeaient leur soupe, debout, accolés au chambranle de la porte; dans les cabarets d'autres buvaient, dans les cours, d'autres se débarbouillaient à la pompe; mais personne ne se dirigeait vers l'usine, ce qui signifiait assurément qu'il n'était pas encore l'heure d'entrer aux ateliers, et que, par conséquent, elle n'avait pas à se presser.
Mais trois petits coups qui sonnèrent à l'horloge, et qui furent aussitôt suivis d'un sifflement plus fort, plus bruyant que les précédents firent instantanément succéder le mouvement à cette tranquillité: des maisons, des cours, des cabarets, de partout sortit une foule compacte qui emplit la rue comme l'eût fait une fourmilière, et cette troupe d'hommes, de femmes, d'enfants, se dirigea vers l'usine; les uns fumant leur pipe à toute vapeur; les autres mâchant une croûte hâtivement en s'étouffant; le plus grand nombre bavardant bruyamment: à chaque instant des groupes débouchaient des ruelles latérales et se mêlaient à ce flot noir qu'ils grossissaient sans le ralentir.
Dans une poussée de nouveaux arrivants Perrine aperçut Rosalie en compagnie de la Noyelle, et en se faufilant elle les rejoignit:
«Où donc que vous étiez? demanda Rosalie surprise.
-- Je me suis levée de bonne heure, pour me promener un peu.
-- Ah! bon. Je vous ai cherchée.
-- Je vous remercie bien; mais il ne faut jamais me chercher, je suis matineuse.»