En famille

Chapter 7

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Précisément elle ne pouvait pas dire ce qu'elle avait, bien qu'elle gardât conscience de ce qui se passait autour d'elle.

Mais La Rouquerie était une femme d'expérience qui connaissait toutes les misères:

«Elle est bien capable de crever de faim», murmura-t-elle.

Et sans plus, abandonnant la clairière, elle se dirigea vers la route où se trouvait une petite charrette dételée dont les ridelles étaient garnies de peaux de lapin accrochées çà et là; vivement elle ouvrit un coffre d'où elle tira une miche de pain, un morceau de fromage, une bouteille, et rapporta le tout en courant.

Perrine était toujours dans le même état.

«Attends, ma fillette, attends,» dit La Rouquerie.

S'agenouillant près d'elle elle lui introduisit le goulot de la bouteille entre les lèvres.

«Bois un bon coup, ça te soutiendra.»

En effet le bon coup ramena le sang au visage pâli de Perrine et lui rendit le mouvement.

«Tu avais faim?

-- Oui.

-- Eh bien maintenant il faut manger, mais en douceur; attends un peu.»

Elle coupa un morceau à la miche ainsi qu'au fromage et les lui tendit.

«En douceur, surtout, où plutôt je vas manger avec toi, ça te modérera.»

La précaution était sage car déjà Perrine avait mordu à même le pain et il semblait qu'elle ne se conformerait pas à la recommandation de La Rouquerie.

Jusque-là Palikare était resté immobile regardant ce qui se passait de ses grands yeux doux; quand il vit La Rouquerie assise sur l'herbe à côté de Perrine il s'agenouilla près de celle-ci.

«Le coquin voudrait bien un morceau de pain, dit La Rouquerie.

---Vous permettez que je lui en donne un?

-- Un, deux, ce que tu voudras, quand il n'y en aura plus, il y en aura encore; ne te gêne pas, fillette, il est si content de te retrouver, le bon garçon, car tu sais c'est un bon garçon.

-- N'est-ce pas?

-- Quand tu auras mangé ton morceau, tu me diras comment tu es dans cette forêt à moitié morte de faim, car ça serait vraiment pitié de te couper le sifflet.»

Malgré les recommandations de La Rouquerie il fut vite dévoré le morceau:

«Tu en voudrais bien un autre? dit-elle quand il eut disparu.

-- C'est vrai.

-- Hé bien tu ne l'auras qu'après m'avoir raconté ton histoire; pendant le temps qu'elle te prendra, ce que tu as déjà mangé se tassera.»

Perrine fit le récit qui lui était demandé en commençant à la mort de sa mère: quand elle arriva à l'aventure de Saint-Denis, La Rouquerie qui avait allumé sa pipe la retira de sa bouche et lança une bordée d'injures à l'adresse de la boulangère:

«Tu sais que c'est une voleuse, s'écria-t-elle, je n'en donne à personne des pièces fausses, attendu que je ne m'en laisse fourrer par personne. Sois tranquille, il faudra qu'elle me la rende quand je repasserai par Saint-Denis ou bien j'ameute le quartier contre elle; j'en ai des amis à Saint-Denis, nous mettrons le feu à sa boutique.»

Perrine continua son récit et l'acheva.

«Comme ça tu étais en train de mourir, dit La Rouquerie; quel effet cela te faisait-il?

-- Ça a commencé par être très douloureux, et j'ai dû crier à un moment comme on crie la nuit quand on étouffe, et puis j'ai rêvé du paradis et de la bonne nourriture que j'allais y manger; maman qui m'attendait me faisait du chocolat au lait, je le sentais.

-- C'est curieux que le coup de chaleur qui devait te tuer te sauve précisément, car sans lui je ne me serais pas arrêtée dans ce bois pour laisser reposer Palikare et il ne t'aurait pas trouvée. Maintenant qu'est-ce que tu veux faire?

-- Continuer mon chemin.

-- Et demain comment mangeras-tu? Il faut avoir ton âge pour aller comme ça à l'aventure.

-- Que voulez-vous que je fasse?»

La Rouquerie tira deux ou trois bouffées de sa pipe gravement, en réfléchissant, puis elle répondit:

«Voilà. Je vas jusqu'à Creil, pas plus loin, en achetant mes marchandises dans les villages et les villes qui se trouvent sur ma route ou à peu près, Chantilly, Senlis; tu viendras avec moi, crie un peu, si tu en as la force: «Peaux de lapin, chiffons, ferraille à vendre».

Perrine fit ce qui lui était demandé.

«Bon, la voix est claire; comme j'ai mal à la gorge tu crieras pour moi et gagneras ton pain. À Creil je connais un coquetier qui va jusqu'aux environs d'Amiens pour ramasser des oeufs, je lui demanderai de t'emmener avec lui dans sa voiture. Quand tu seras près d'Amiens tu prendras le chemin de fer pour aller jusqu'au pays de tes parents.

-- Avec quoi?

-- Avec cent sous que je t'avancerai en remplacement de la pièce que la boulangère t'a volée et que je me ferai rendre, tu peux en être sûre.»

XI

Les choses s'arrangèrent comme La Rouquerie les avait disposées.

Pendant huit jours Perrine parcourut tous les villages qui se trouvent de chaque côté de la foret de Chantilly: Gouvieux, Saint- Maximin, Saint-Firmin, Mont-l'Évêque, Chamant, et, quand elle arriva à Creil, La Rouquerie lui proposa de la garder avec elle.

«Tu as une voix fameuse pour le commerce du chiffon, tu me rendrais service et ne serais pas malheureuse; on gagne bien sa vie.

-- Je vous remercie, mais ce n'est pas possible.»

Voyant que cet argument n'était pas suffisant, elle en mit un autre en avant:

«Tu ne quitterais pas Palikare.»

Il troubla en effet Perrine qui laissa voir son émotion mais elle se raidit.

«Je dois aller près de mes parents.

-- Tes parents t'ont-ils sauvé la vie comme lui?

-- Je n'obéirais pas à maman si je n'y allais pas.

-- Vas-y donc; mais, si un jour tu regrettes l'occasion que je t'offre, tu ne t'en prendras qu'à toi.

-- Soyez sûre que je garderai votre souvenir dans mon coeur.»

La Rouquerie ne se fâcha pas de ce refus au point de ne pas arranger avec son ami le coquetier le voyage en voiture jusqu'aux environs d'Amiens, et pendant toute une journée Perrine eut la satisfaction de rouler au trot de deux bons chevaux, couchée dans la paille, sous une bâche au lieu de peiner à pied sur cette longue route, que la comparaison de son bien-être présent avec les fatigues passées lui faisait paraître plus longue encore. À Essentaux, elle coucha dans une grange, et le lendemain, qui était un dimanche, elle donna au guichet de la gare d'Ailly sa pièce de cent sous qui, cette foi, ne fut ni refusée, ni confisquée, et sur laquelle on lui rendit deux francs soixante-quinze avec un billet pour Picquigny, où elle arriva à onze heures par une matinée radieuse et chaude, mais d'une chaleur douce qui ne ressemblait pas plus à celle de la forêt de Chantilly, qu'elle ne ressemblait elle-même à la misérable qu'elle était à ce moment.

Pendant les quelques jours qu'elle avait passés avec La Rouquerie, elle avait pu repriser et rapiécer sa jupe et sa veste, se tailler un fichu dans des chiffons, laver son linge, cirer ses souliers; à Ailly, en attendant le départ du train, elle avait fait dans le courant de la rivière une toilette minutieuse; et maintenant, elle débarquait propre, fraîche et dispose.

Mais ce qui, mieux que la propreté, mieux même que les cinquante- cinq sous qui sonnaient dans sa poche, la relevait, c'était un sentiment de confiance qui lui venait de ses épreuves passées. Puisqu'en ne s'abandonnant pas et en persévérant jusqu'au bout, elle en avait triomphé, n'avait-elle pas le droit d'espérer et de croire qu'elle triompherait maintenant des difficultés qui lui restaient à vaincre? Si le plus dur n'était pas accompli, au moins y avait-il quelque chose de fait, et précisément le plus pénible, le plus dangereux.

À la sortie de la gare, elle avait passé sur le pont d'une écluse, et maintenant elle marchait allègre, à travers de vertes prairies plantées de peupliers et de saules qu'interrompaient de temps en temps des marais, dans lesquels on apercevait à chaque pas des pêcheurs à la ligne penchés sur leur bouchon et entourés d'un attirail qui les faisait reconnaître tout de suite pour des amateurs endimanchés échappés de la ville. Aux marais succédaient des tourbières, et sur l'herbe roussie, s'alignaient des rangées de petits cubes noirs entassés géométriquement et marqués de lettres blanches ou de numéros qui étaient des tas de tourbe disposés pour sécher.

Que de fois son père lui avait-il parlé de ces tourbières et de leurs entailles, c'est-à-dire des grands étangs que l'eau a remplis après que la tourbe a été enlevée, qui sont l'originalité de la vallée de la Somme. De même, elle connaissait ces pêcheurs enragés que rien ne rebute, ni le chaud, ni le froid, si bien que ce n'était pas un pays nouveau qu'elle traversait, mais au contraire connu et aimé, bien que ses yeux ne l'eussent pas encore vu: connues ces collines nues et écrasées qui bordent la vallée; connus les moulins à vent qui les couronnent et tournent même par les temps calmes, sous l'impulsion de la brise de mer qui se fait sentir jusque-là.

Le premier village, aux tuiles rouges, où elle arriva, elle le reconnut aussi, c'était Saint-Pipoy, où se trouvaient les tissages et les corderies dépendant des usines de Maraucourt, et avant de l'atteindre, elle traversa par un passage à niveau un chemin de fer qui, après avoir réuni les différents villages, Hercheux, Bacourt, Flexelles, Saint-Pipoy et Maraucourt qui sont les centres des fabriques de Vulfran Paindavoine, va se souder à la grande ligne de Boulogne: au hasard des vues qu'offraient ou cachaient les peupliers de la vallée, elle voyait les clochers en ardoise de ces villages et les hautes cheminées en brique des usines, en cette journée du dimanche, sans leur panache de fumée.

Quand elle passa devant l'église on sortait de la grand'messe, et en écoutant les propos des gens qu'elle croisait, elle reconnut encore le lent parler picard aux mots traînés et chantés que son père imitait pour l'amuser.

De Saint-Pipoy à Maraucourt le chemin bordé de saules se contourne au milieu des tourbières, cherchant pour passer un sol qui ne soit pas trop mouvant plutôt que la ligne droite. Ceux qui le suivent ne voient donc qu'à quelques pas, en avant comme en arrière. Ce fut ainsi qu'elle arriva sur une jeune fille qui marchait lentement, écrasée par un lourd panier passé à son bras.

Enhardie par la confiance qui lui était revenue, Perrine osa lui adresser la parole.

«C'est bien le chemin de Maraucourt, n'est-ce pas?

-- Oui, tout dret.

-- Oh! tout dret, dit Perrine en souriant; il n'est pas si _dret_ que ça.

-- S'il vous emberluque, j'y vas à Maraucourt, nous pouvons faire le k'min ensemble.

-- Avec plaisir, si vous voulez que je vous aide à porter votre panier.

-- C'est pas de refus, y pèse rud'ment.»

Disant cela elle le mit à terre en poussant un ouf de soulagement.

«C'est-y que vous êtes de Maraucourt? demanda-t-elle.

-- Non; et vous?

-- Bien sûr que j'en suis.

-- Est-ce que vous travaillez aux usines?

-- Bien sûr, comme tout le monde donc; je travaille aux cannetières.

-- Qu'est-ce que c'est?

-- Tiens, vous ne connaissez pas les cannetières, les épouloirs quoi! d'où que vous venez donc?

-- De Paris.

-- À Paris ils ne connaissent pas les cannetières, c'est drôle: enfin, c'est des machines à préparer le fil pour les navettes.

-- On gagne de bonnes journées?

-- Dix sous.

-- C'est difficile?

-- Pas trop; mais il faut avoir l'oeil et ne pas perdre son temps. C'est-y que vous voudriez être embauchée?

-- Oui; si l'on voulait de moi.

-- Bien sur qu'on voudra de vous; on prend tout le monde; sans ça ousqu'on trouverait les sept mille ouvriers qui travaillent dans les ateliers; vous n'aurez qu'à vous présenter demain matin à six heures à la grille des shèdes. Mais assez causé, il ne faut pas que je sois en retard.»

Elle prit l'anse du panier d'un côté, Perrine la prit de l'autre et elles se mirent en marche d'un même pas, au milieu du chemin.

L'occasion qui s'offrait à Perrine d'apprendre ce qu'elle avait intérêt à savoir était trop favorable pour qu'elle ne la saisît pas; mais comme elle ne pouvait pas interroger franchement cette jeune fille, il fallait que ses questions fussent adroites et que tout en ayant l'air de bavarder au hasard, elle ne demandât rien qui n'eût un but assez bien enveloppé pour qu'on ne put pas le deviner.

«Est-ce que vous êtes née à Maraucourt?

-- Bien sûr que j'en suis native, et ma mère l'était aussi. Mon père était de Picquigny.

-- Vous les avez perdus?

-- Oui, je vis avec ma grand'mère qui tient un débit et une épicerie: Mme Françoise.

-- Ah! Mme Françoise!

-- Vous la connaissez-t'y?

-- Non... je dis ah! Mme Françoise.

-- C'est qu'elle est bien connue dans le pays, pour son débit, et puis aussi parce que, comme elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine, quand les gens veulent demander quelque chose à M. Vulfran Paindavoine, ils s'adressent à elle.

-- Elle obtient ce qu'ils désirent?

-- Des fois oui, des fois non; pas toujours commode M. Vulfran.

-- Puisqu'elle a été la nourrice de M. Edmond Paindavoine, pourquoi ne s'adresse-t-elle pas à lui?

-- M. Edmond Paindavoine! il a quitté le pays ayant que je sois née; on ne l'a jamais revu; fâché avec son père, pour des affaires, quand il a été envoyé dans l'Inde où il devait acheter le jute... Mais si vous ne savez pas ce que c'est qu'une cannetière, vous ne devez pas connaître le jute?

-- Une herbe?

-- Un chanvre, un grand chanvre qu'on récolte aux Indes et qu'on file, qu'on tisse, qu'on teint dans les usines de Maraucourt; c'est le jute qui a fait la fortune de M. Vulfran Paindavoine. Vous savez il n'a pas toujours été riche M. Vulfran: il a commencé par conduire lui-même sa charrette dans laquelle il portait le fil et rapportait les pièces de toile que tissaient les gens du pays chez eux, sur leurs métiers. Je vous dis ça parce qu'il ne s'en cache pas.»

Elle s'interrompit:

«Voulez-vous que nous changions de bras?

-- Si vous voulez, mademoiselle... Comment vous appelez-vous?

-- Rosalie.

-- Si vous voulez, mademoiselle Rosalie.

-- Et vous, comment que vous vous nommez?»

Perrine ne voulut pas dire son vrai nom, et elle en prit un au hasard:

«Aurélie.

-- Changeons donc de bras, mademoiselle Aurélie?»

Quand, après un court repos, elles reprirent leur marche cadencée, Perrine revint tout de suite à ce qui l'intéressait:

«Vous disiez que M. Edmond Paindavoine était parti fâché avec son père.

-- Et quand il a été dans l'Inde ils se sont fâchés bien plus fort encore, parce que M. Edmond se serait marié là-bas avec une fille du pays par un mariage qui ne compte pas, tandis qu'ici M. Vulfran voulait lui faire épouser une demoiselle qui était de la plus grande famille de toute la Picardie; c'est pour ce mariage, pour établir son fils et sa bru, que M. Vulfran a construit son château qui a coûté des millions et des millions. Malgré tout, M. Edmond n'a pas voulu se séparer de sa femme de là-bas pour prendre la demoiselle d'ici et ils se sont fâchés tout à fait, si bien que maintenant on ne sait seulement pas si M. Edmond est vivant, ou s'il est mort. Il y en a qui disent d'un sens, d'autres qui disent le contraire; mais on ne sait rien puisqu'on est sans nouvelles de lui depuis des années et des années... à ce qu'on raconte, car M. Vulfran n'en parle à personne et ses neveux n'en parlent pas non plus.

-- Il a des neveux M. Vulfran?

-- M. Théodore Paindavoine, le fils de son frère, et M. Casimir Bretoneux, le fils de sa soeur qu'il a pris avec lui pour l'aider. Si M. Edmond ne revient pas, la fortune et toutes les usines de M. Vulfran seront pour eux.

-- C'est curieux cela.

-- Vous pouvez dire que si M. Edmond ne revenait pas ce serait triste.

-- Pour son père?

-- Et aussi pour le pays, parce qu'avec les neveux on ne sait pas comment iraient les usines qui font vivre tant de monde. On parle de ça; et le dimanche, quand je sers au débit, j'en entends de toutes sortes.

-- Sur les neveux?

-- Oui, sur les neveux et sur d'autres aussi; mais ça n'est pas nos affaires, à nous autres.

-- Assurément.»

Et comme Perrine ne voulut pas montrer de l'insistance, elle marcha pendant quelques minutes sans rien dire, pensant bien que Rosalie, qui semblait avoir la langue alerte, ne tarderait pas à reprendre la parole; ce fut ce qui arriva.

«Et vos parents, ils vont venir aussi à Maraucourt? dit-elle.

-- Je n'ai plus de parents.

-- Ni votre père, ni votre mère?

-- Ni mon père, ni ma mère.

-- Vous êtes comme moi, mais j'ai ma grand'mère qui est bonne, et qui serait encore meilleure s'il n'y avait pas mes oncles et mes tantes qu'elle ne veut pas fâcher; sans eux je ne travaillerais pas aux usines, je resterais au débit; mais elle ne fait pas ce qu'elle veut. Alors vous êtes toute seule?

-- Toute seule.

-- Et c'est de votre idée que vous êtes venue de Paris à Maraucourt?

-- On m'a dit que je trouverais peut-être du travail à Maraucourt, et au lieu de continuer ma route pour aller au pays des parents qui me restent, j'ai voulu voir Maraucourt, parce que les parents, tant qu'on ne les connaît pas, on ne sait pas comment ils vous recevront.

-- C'est bien vrai; s'il y en a de bons, il y en a de mauvais.

-- Voilà.

-- Eh bien, ne vous élugez point, vous trouverez du travail aux usines; ce n'est pas une grosse journée dix sous, mais c'est tout de même quelque chose, et puis vous pourrez arriver jusqu'à vingt- deux sous. Je vais vous demander quelque chose; vous répondrez si vous voulez; si vous ne voulez pas vous ne répondrez pas; avez- vous de l'argent?

-- Un peu.

-- Eh bien, si ça vous convient de loger chez mère Françoise, ça vous coûtera vingt-huit sous par semaine en payant d'avance.

-- Je peux payer vingt-huit sous.

-- Vous savez, je ne vous promets pas une belle chambre pour vous toute seule à ce prix-là; vous serez six dans la même, mais enfin vous aurez un lit, des draps, une couverture; tout le monde n'en a pas.

-- J'accepte en vous remerciant.

-- Il n'y a que des gens à vingt-huit sous la semaine qui logent chez ma grand'mère; nous avons aussi, mais dans notre maison neuve, de belles chambres pour nos pensionnaires qui sont employés à l'usine: M. Fabry, l'ingénieur des constructions; M. Mombleux, le chef comptable; M. Bendit, le commis pour la correspondance étrangère. Si vous parlez jamais à celui-là, ne manquez pas de l'appeler M. _Benndite_; c'est un Anglais qui se fâche, quand on prononce _Bandit_, parce qu'il croit qu'on veut l'insulter comme si on disait «Voleur».

-- Je n'y manquerai pas; d'ailleurs je sais l'anglais.

-- Vous savez l'anglais, vous?

-- Ma mère était Anglaise.

-- C'est donc ça. Ah bien, il sera joliment content de causer avec vous, M. Bendit, et il le serait encore bien plus si vous saviez toutes les langues, parce que sa grande récréation le dimanche c'est de lire le _Pater_ dans un livre où il est imprimé en vingt- cinq langues; quand il a fini, il recommence, et puis après il recommence, encore; et toujours comme ça chaque dimanche; c'est tout de même un brave homme.

XII

Entre le double rideau de grands arbres qui de chaque côté encadre la route, depuis déjà quelques instants se montraient pour disparaître aussitôt, à droite sur la pente de la colline, un clocher en ardoises, à gauche des grands combles dentelés d'ouvrages en plomb, et un peu plus loin plusieurs hautes cheminées en briques.

«Nous approchons de Maraucourt, dit Rosalie, bientôt vous allez apercevoir le château de M. Vulfran, puis ensuite les usines; les maisons du village sont cachées dans les arbres, nous ne les verrons que quand nous serons dessus; vis-à-vis de l'autre côté de la rivière, se trouve l'église avec le cimetière.»

En effet, en arrivant à un endroit où les saules avaient été coupés en têtards, le château surgit tout entier dans son ordonnance grandiose avec ses trois corps de bâtiment aux façades de pierres blanches et de briques rouges, ses hauts toits, ses cheminées élancées au milieu de vastes pelouses plantées de bouquets d'arbres, qui descendaient jusqu'aux prairies où elles se prolongeaient au loin avec des accidents de terrain selon les mouvements de la colline.

Perrine surprise avait ralenti sa marche, tandis que Rosalie continuait la sienne, cela produisit un heurt qui leur fit poser le panier à terre.

«Vous le trouvez beau hein! dit Rosalie.

-- Très beau.

-- Eh bien M. Vulfran demeure tout seul là dedans avec une douzaine de domestiques pour le servir, sans compter les jardiniers, et les gens de l'écurie qui sont dans les communs que vous apercevez là-bas à l'extrémité du parc, à l'entrée du village où il y a deux cheminées moins hautes et moins grosses que celles des usines; ce sont celles des machines électriques pour éclairer le château, et des chaudières à vapeur pour le chauffer ainsi que les serres. Et ce que c'est beau là dedans; il y a de l'or partout. On dit que Messieurs les neveux voudraient bien habiter là avec M. Vulfran, mais que lui ne veut pas d'eux et qu'il aime mieux vivre tout seul, manger tout seul. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il les a logés, un dans son ancienne maison qui est à la sortie des ateliers et l'autre à côté; comme ça ils sont plus près pour arriver aux bureaux; ce qui n'empêche pas qu'ils ne soient quelquefois en retard tandis que leur oncle qui est le maître, qui a soixante-cinq ans, qui pourrait se reposer, est toujours là, été comme hiver, beau temps comme mauvais temps, excepté le dimanche, parce que le dimanche on ne travaille jamais, ni lui ni personne, c'est pour cela que vous ne voyez pas les cheminées fumer.»

Après avoir repris le panier elles ne tardèrent pas à avoir une vue d'ensemble sur les ateliers; mais Perrine n'aperçut qu'une confusion de bâtiments, les uns neufs, les autres vieux, dont les toits en tuiles ou en ardoises se groupaient autour d'une énorme cheminée qui écrasait les autres de sa masse grise, dans presque toute sa hauteur, noire au sommet.

D'ailleurs elles atteignaient les premières maisons éparses dans des cours plantées de pommiers malingres et l'attention de Perrine était sollicitée par ce qu'elle voyait autour d'elle: ce village dont elle avait si souvent entendu parler.

Ce qui la frappa surtout, ce fut le grouillement des gens: hommes, femmes, enfants endimanchés autour de chaque maison, ou dans des salles basses dont les fenêtres ouvertes laissaient voir ce qui se passait à l'intérieur: dans une ville l'agglomération n'eût pas été plus tassée; dehors on causait les bras ballants, d'un air vide, désorienté; dedans on buvait des boissons variées qu'à la couleur on reconnaissait pour du cidre, du café ou de l'eau-de- vie, et l'on tapait les verres ou les tasses sur les tables avec des éclats de voix qui ressemblaient à des disputes.

«Que de gens qui boivent! dit Perrine.

-- Ce serait bien autre chose si nous étions un dimanche qui suit la paye de quinzaine; vous verriez combien il y en a qui, dès midi, ne peuvent plus boire.»

Ce qu'il y avait de caractéristique dans la plupart des maisons devant lesquelles elles passaient, c'était que presque toutes si vieilles, si usées, si mal construites qu'elles fussent, en terre ou en bois hourdé d'argile, affectaient un aspect de coquetterie au moins dans la peinture des portes et des fenêtres qui tirait l'oeil comme une enseigne. Et en effet c'en était une; dans ces maisons on louait des chambres aux ouvriers, et cette peinture, à défaut d'autres réparations, donnait des promesses de propreté, qu'un simple regard jeté dans les intérieurs démentait aussitôt.

«Nous arrivons, dit Rosalie en montrant de sa main libre une petite maison en briques qui barrait le chemin dont une haie tondue aux ciseaux la séparait; au fond de la cour et derrière se trouvent les bâtiments qu'on loue aux ouvriers: la maison, c'est pour le débit, la mercerie; et au premier étage sont les chambres des pensionnaires.»

Dans la haie, une barrière en bois s'ouvrait sur une petite cour, plantée de pommiers, au milieu de laquelle une allée empierrée d'un gravier grossier conduisait à la maison. À peine avaient- elles fait quelques pas dans cette allée, qu'une femme, jeune encore, parut sur le seuil et cria:

«Dépêche té donc, caleuse, en v'la eine affaire pour aller à Picquigny, tu t'auras assez câliné.