En famille

Chapter 5

Chapter 53,923 wordsPublic domain

Bien qu'elle commençât à avoir les jambes lasses et les pieds endoloris, elle eût voulu marcher encore, car à faire la route dans la fraîcheur du soir et la solitude, sans que personne s'inquiétât d'elle, elle eût trouvé une tranquillité que le jour ne lui donnait pas. Mais, si elle prenait ce parti, elle devrait s'arrêter quand elle serait trop fatiguée, et alors, ne pouvant pas se choisir une bonne place dans l'obscurité de la nuit, elle n'aurait pour se coucher que le fossé du chemin ou le champ voisin, ce qui n'était pas rassurant. Dans ces conditions, le mieux était donc qu'elle sacrifiât son bien-être à sa sécurité et profitât des dernières clartés du soir pour chercher un endroit où, cachée et abritée, elle pourrait dormir en repos. Si les oiseaux se couchent de bonne heure, quand il fait encore clair, n'est-ce pas pour mieux choisir leur gîte: les bêtes maintenant devaient lui servir d'exemple, puisqu'elle vivait de leur vie.

Elle n'eut pas loin à aller pour en rencontrer un qui lui parut réunir toutes les garanties qu'elle pouvait souhaiter. Comme elle passait le long d'un champ d'artichauts, elle vit un paysan occupé avec une femme à en cueillir les têtes qu'ils plaçaient dans des paniers; aussitôt remplis, ils chargeaient ces paniers dans une voiture restée sur la route. Machinalement elle s'arrêta pour regarder ce travail, et à ce moment arriva une autre charrette que conduisait, assise sur le limon, une fillette rentrant au village.

«Vous avez cueillé vos artichauts? cria-t-elle.

-- C'est pas trop tôt, répondit le paysan; pas drôle de coucher là toutes les nuits pour veiller aux galvaudeux, au moins je vas dormir dans mon lit

-- Et la pièce à Monneau?

-- Monneau, il fait le malin; il dit que les autres la gardent; cette nuit ce ne sera toujours pas _mé_; ce que c'serait drôle si demain il se trouvait nettoyé!»

Tous les trois partirent d'un gros rire qui disait qu'ils ne s'intéressaient pas précisément à la prospérité de ce Monneau qui exploitait la surveillance de ses voisins pour dormir tranquille lui-même.

«Ce que c'serait drôle!

-- Attends, minute, nous rentrons; nous avons fini.»

En effet, au bout de peu d'instants, les deux charrettes s'éloignèrent du côté du village.

Alors, de la route déserte Perrine put voir, dans le crépuscule, la différence qu'offraient les deux champs qui se touchaient, l'un complètement dépouillé de ses fruits, l'autre encore tout chargé de grosses têtes bonnes à couper; sur leur limite se dressait une petite cabane en branchages dans laquelle le paysan avait passé les nuits qu'il regrettait tant à garder sa récolte et du même coup celle de son voisin. Combien heureuse eût-elle été d'avoir une pareille chambra à coucher!

À peine cette idée eut-elle traversé son esprit qu'elle se demanda pourquoi elle ne la prendrait pas, cette chambre. Quel mal à cela puisqu'elle était abandonnée? D'autre part, elle n'avait pas à craindre d'y être dérangée, puisque, le champ étant dépouillé maintenant, personne n'y viendrait. Enfin, un four à briques brûlant à une assez courte distance, il lui semblait qu'elle serait moins seule, et que ses flammes rouges qui tourbillonnaient dans l'air tranquille du soir lui tiendraient compagnie au milieu de ces champs déserts, comme le phare au marin sur la mer.

Cependant elle n'osa pas tout de suite aller prendre possession de cette cabane, car, un espace découvert assez grand s'étendant entre elle et la route, il valait mieux pour le traverser que l'obscurité se fût épaissie. Elle s'assit donc sur l'herbe du fossé et attendit en pensant à la bonne nuit qu'elle allait passer là, alors qu'elle en avait craint une si mauvaise. Enfin, quand elle ne distingua plus que confusément les choses environnantes, choisissant un moment où elle n'entendait aucun bruit sur la route, elle se glissa en rampant à travers les artichauts et gagna la cabane qu'elle trouva encore mieux meublée qu'elle n'avait imaginé puisqu'une bonne couche de paille couvrait le sol, et qu'une botte de roseaux pouvait servir d'oreiller.

Depuis Saint-Denis, il en avait été d'elle comme d'une bête traquée, et plus d'une fois elle avait tourné la tête pour voir si les gendarmes à ses trousses n'allaient pas l'arrêter, afin d'éclaircir l'histoire de sa pièce fausse; dans la cabane, ses nerfs crispés se détendirent, et, du toit qu'elle avait sur la tête, descendit en elle un apaisement avec un sentiment de sécurité mêlé de confiance qui la releva; tout n'était donc pas perdu, tout n'était pas fini.

Mais en même temps elle fut surprise de s'apercevoir qu'elle avait faim, alors que, tandis qu'elle marchait, il lui semblait qu'elle n'aurait jamais plus besoin de manger ni de boire.

C'était là désormais l'inquiétant et le dangereux de sa situation: comment, avec le sou qui lui restait, vivrait-elle pendant cinq ou six jours? Le moment présent n'était rien, mais que serait le lendemain, le surlendemain?

Cependant si grave que fût la question, elle ne voulut pas la laisser l'envahir et l'abattre; au contraire, il fallait se secouer, se raidir, en se disant que, puisqu'elle avait trouvé une si bonne chambre quand elle admettait qu'elle n'aurait pas mieux que le grand chemin pour se coucher, ou un tronc d'arbre pour s'adosser, elle trouverait bien aussi le lendemain quelque chose à manger. Quoi? Elle ne l'imaginait pas. Mais cette ignorance présente ne devait pas l'empêcher de s'endormir dans l'espérance.

Elle s'était allongée sur la paille, la botte de roseaux sous sa tête, ayant en face d'elle, par une des ouvertures de la cabane, les feux du four à briques qui, dans la nuit, voltigeaient en lueurs fantastiques, et le bien-être du repos, au milieu d'une tranquillité qui ne devait pas être troublée, l'emportait sur les tiraillements de son estomac.

Elle ferma les yeux et avant de s'endormir, comme tous les soirs depuis la mort de son père, elle évoqua son image; mais ce soir-là à l'image du père se joignit celle de la maman qu'elle venait de conduire au cimetière en ce jour terrible, et ce fut en les voyant l'un et l'autre penchés sur elle pour l'embrasser comme toujours ils le faisaient vivants que, dans un sanglot, brisée par la fatigue et plus encore par les émotions, elle trouva le sommeil.

Si lourde que fût cette fatigue, elle ne dormit pas cependant solidement; de temps en temps le roulement d'une voiture sur le pavé l'éveillait, ou le passage d'un train, ou quelque bruit mystérieux qui, dans le silence et le recueillement de la nuit, lui faisait battre le coeur, mais aussitôt elle se rendormait. À un certain moment, elle crut qu'une voiture venait de s'arrêter près d'elle sur la route, et cette fois elle écouta. Elle ne s'était pas trompée, elle entendit un murmure de voix étouffées mêlé à un bruit de chutes légères. Vivement elle s'agenouilla pour regarder par un des trous percés dans la cabane; une voiture était bien arrêtée au bout du champ, et il lui sembla, autant qu'elle pouvait juger à la pale clarté des étoiles, qu'une ombre, homme ou femme, en jetait des paniers que deux autres ombres prenaient et portaient dans la pièce à côté, celle à Monneau. Que signifiait cela à pareille heure?

Avant qu'elle eut trouvé une réponse à cette question, la voiture s'éloigna, et les deux ombres entrèrent dans le champ d'artichauts; aussitôt elle entendit des petits coups secs et rapides comme si l'on coupait là quelque chose.

Alors elle comprit: c'étaient des voleurs, «des galvaudeux», qui «nettoyaient la pièce à Monneau»; vivement ils coupaient les artichauts et les entassaient dans les paniers que la charrette avait apportés et que, sans doute, elle allait venir reprendre la récolte achevée, afin de ne pas rester sur la route pendant cette opération et d'appeler l'attention des passants s'il en survenait.

Mais au lieu de se dire, comme les paysans, «que c'était drôle», Perrine fut épouvantée, car instantanément elle comprit les dangers auxquels elle pouvait se trouver exposée.

Que feraient-ils d'elle s'ils la découvraient? Souvent elle avait entendu raconter des histoires de voleurs et savait que c'est quand on les surprend ou les dérange qu'ils tuent ceux qui porteraient un témoignage contre eux.

Il est vrai qu'elle avait bien des chances pour n'être pas découverte par eux, puisque c'était parce qu'ils savaient certainement cette cabane abandonnée qu'ils volaient cette nuit-là les artichauts du champ Monneau; mais si on les surprenait, si on les arrêtait, ne pouvait-elle pas être prise avec eux; comment se défendrait-elle et prouverait-elle qu'elle n'était pas leur complice?

À cette pensée, elle se sentit inondée de sueur, et ses yeux se troublèrent au point qu'elle ne distingua plus rien autour d'elle, bien qu'elle entendit toujours les coups secs des serpettes qui coupaient les artichauts; et le seul soulagement à son angoisse fut de se dire qu'ils travaillaient avec une telle ardeur qu'ils auraient bientôt dépouillé tout le champ.

Mais ils furent dérangés; au loin on entendit le roulement d'une charrette sur le pavé, et quand elle approcha ils se blottirent entre les tiges des artichauts, si bien rasés qu'elle ne les voyait plus.

La charrette passée, ils reprirent leur besogne avec une activité que le repos avait renouvelée.

Cependant, si furieux que fut leur travail, elle se disait qu'il ne finirait jamais; d'un instant à l'autre on allait venir les arrêter, et sûrement elle avec eux.

Si elle pouvait se sauver! Elle chercha le moyen de sortir de la cabane, ce qui, à vrai dire, n'était pas difficile; mais où irait- elle sans être exposée à faire du bruit et à révéler ainsi sa présence qui, si elle ne bougeait pas, devait rester ignorée?

Alors elle se recoucha et feignit de dormir, car puisqu'il lui était impossible de sortir sans s'exposer à être arrêtée au premier pas, le mieux encore était qu'elle parût n'avoir rien vu, si les voleurs entraient dans la cabane.

Pendant un certain temps encore ils continuèrent leur récolte, puis, après un coup de sifflet qu'ils lancèrent, un bruit de roues se fît entendre sur la route et bientôt leur voiture s'arrêta au bout du champ; en quelques minutes elle fut chargée et au grand trot elle s'éloigna du côté de Paris.

Si elle avait su l'heure, elle aurait pu se rendormir jusqu'à l'aube, mais, n'ayant pas conscience du temps qu'elle avait passé là, elle jugea qu'il était prudent à elle de se remettre en route: aux champs on est matineux; si au jour levant un paysan la voyait sortir de cette pièce dépouillée, ou même s'il l'apercevait aux environs, il la soupçonnerait d'être de la compagnie des voleurs et l'arrêterait.

Elle se glissa donc hors de la cabane, et rampant comme les voleurs pour sortir du champ, l'oreille aux écoutes, l'oeil aux aguets, elle arriva sans accident sur la grande route où elle reprit sa marche à pas pressés; les étoiles qui criblaient le ciel sans nuages avaient pâli, et du côté de l'orient une faible lueur éclairait les profondeurs de la nuit, annonçant l'approche du jour.

VIII

Elle n'eut pas à marcher longtemps sans apercevoir devant elle une masse noire confuse qui profilait d'un côté ses toits, ses cheminées et son clocher sur la blancheur du ciel, tandis que de l'autre tout restait noyé dans l'ombre.

En arrivant aux premières maisons, instinctivement elle étouffa le bruit de ses pas, mais c'était une précaution inutile; à l'exception des chats, qui flânaient sur la route, tout dormait et son passage n'éveilla que quelques chiens qui aboyaient derrière les portes closes; il semblait que ce fût un village de morts.

Quand elle l'eut traversé, elle se calma et ralentit sa course, car maintenant qu'elle se trouvait assez éloignée du champ volé pour qu'on ne pût pas l'accuser d'avoir fait partie des voleurs, elle sentait qu'elle ne pourrait pas continuer toujours à cette allure; déjà elle éprouvait une lassitude qu'elle ne connaissait pas, et malgré le refroidissement du matin, il lui montait à la tête des bouffées de chaleur qui la rendaient vacillante.

Mais ni le ralentissement de sa marche, ni la fraîcheur de plus en plus vive, ni la rosée qui la mouillait ne calmèrent ces troubles, pas plus qu'ils ne lui donnèrent de la vigueur, et il fallut qu'elle reconnût que c'était la faim qui l'affaiblissait en attendant qu'elle l'abattit tout à fait défaillante.

Que deviendrait-elle si elle n'avait plus ni sentiment ni volonté?

Pour que cela n'arrivât pas, elle crut que le mieux était de s'arrêter un instant; et comme elle passait en ce moment devant une luzerne nouvellement fauchée, dont la moisson, mise en petites meules, faisait des tas noirs sur la terre rase, elle franchit le fossé de la route, et se creusant un abri dans une de ces meules, elle s'y coucha enveloppée d'une douce chaleur parfumée de l'odeur du foin. La campagne déserte, sans mouvement, sans bruit, dormait encore, et sous la lumière qui jaillissait de l'orient elle paraissait immense. Le repos, la chaleur, et aussi le parfum de ces, herbes séchées calmèrent ses nausées et elle ne tarda pas à s'endormir.

Quand elle s'éveilla, le soleil déjà haut à l'horizon couvrait la campagne de ses chauds rayons, et dans la plaine des hommes, des femmes, des chevaux travaillaient çà et là; près d'elle, une escouade d'ouvriers échardonnaient un champ d'avoine; ce voisinage l'inquiéta tout d'abord un peu, mais à la façon dont ils faisaient leur ouvrage, elle comprit, ou qu'ils ne soupçonnaient pas sa présence, ou qu'elle ne les intéressait pas, et, après avoir attendu un certain temps qui leur permit de s'éloigner, elle put revenir à la route.

Ce bon sommeil l'avait reposée; et elle fit quelques kilomètres assez gaillardement, quoique la faim maintenant lui serrât l'estomac et lui rendit la tête vide, avec des vertiges, des crampes, des bâillements, et qu'elle eût les tempes serrées comme dans un étau. Aussi quand du haut d'une côte qu'elle venait de monter, elle aperçut sur la pente opposée les maisons d'un gros village que dominaient les combles élevés d'un grand château émergeant d'un bois, se décida-t-elle à acheter un morceau de pain.

Puisqu'elle avait un sou en poche, pourquoi ne pas l'employer, au lieu de souffrir la faim volontairement? à la vérité, quand elle l'aurait dépensé il ne lui resterait plus rien; mais qui pouvait savoir si un heureux hasard ne lui viendrait pas en aide? il y a des gens qui trouvent des pièces d'argent sur les grands chemins, et elle pouvait avoir cette bonne chance; n'en avait-elle pas eu assez de mauvaises, sans compter les malheurs qui l'avaient écrasée?

Elle examina donc son sou attentivement pour voir s'il était bon; malheureusement elle ne savait pas très bien comment les vrais sous français se distinguent des mauvais; aussi était-elle émue lorsqu'elle se décida à entrer chez le premier boulanger qu'elle vit, tremblant que l'aventure de Saint-Denis ne se reproduisit.

«Est-ce que vous voulez bien me couper pour un sou de pain?» dit- elle.

Sans répondre, le boulanger lui tendit un petit pain d'un sou qu'il prit sur son comptoir, mais au lieu d'allonger la main elle resta hésitante:

«Si vous vouliez m'en couper? dit-elle, je ne tiens pas à ce qu'il soit frais.

-- Alors, tiens,»

Et il lui donna sans le peser un morceau de pain qui traînait là depuis deux ou trois jours.

Mais il importait peu qu'il fût plus ou moins rassis, la grande affaire était qu'il fût plus gros qu'un petit pain d'un sou, et en réalité il en valait au moins deux.

Aussitôt qu'elle l'eut entre les mains, sa bouche se remplit d'eau; cependant quelque envie qu'elle en eût, elle ne voulut pas l'entamer avant d'être sortie du village. Cela fut vivement fait. Aussitôt qu'elle eut dépassé les dernières maisons, tirant son couteau de sa poche, elle dessina une croix sur sa miche de manière à la diviser en quatre morceaux égaux, et elle en coupa un qui devait faire son unique repas de cette journée; les trois autres, réservés pour les jours suivants, la conduiraient, calculait-elle, jusqu'aux environs d'Amiens, si petits qu'ils fussent.

C'était en traversant le village qu'elle avait fait ce calcul qui lui semblait d'une exécution aussi simple que facile, mais à peine eut-elle avalé une bouchée de son petit morceau de pain qu'elle sentit que les raisonnements les plus forts du monde n'ont aucune puissance sur la faim, pas plus que ce n'est sur ce qui doit ou ne doit pas se faire que se règlent nos besoins: elle avait faim, il fallait qu'elle mangeât, et ce fut gloutonnement qu'elle, dévora son premier morceau en se disant qu'elle ne mangerait le second qu'à petites bouchées pour le faire durer; mais celui-là fut englouti avec la même avidité, et le troisième suivit le second sans qu'elle pût se retenir, malgré tout ce qu'elle se disait pour s'arrêter. Jamais elle n'avait éprouvé pareil anéantissement de volonté, pareille impulsion bestiale. Elle avait honte de ce qu'elle faisait. Elle se disait que c'était bête et misérable; mais paroles et raisonnements restaient impuissants contre la force qui l'entraînait. Sa seule excuse, si elle en avait une, se trouvait dans la petitesse de ces morceaux qui, réunis, ne pesaient pas une demi-livre, quand une livre entière n'eût pas suffi à rassasier cette faim gloutonne qui ne se manifestait si intense sans doute que parce qu'elle n'avait rien mangé la veille, et que parce que les jours précédents elle n'avait pris que le bouillon que La Carpe lui donnait.

Cette explication qui était une excuse, et en réalité la meilleure de toutes, fut cause que le quatrième morceau eut le sort des trois premiers; seulement pour celui-là elle se dit qu'elle ne pouvait pas faire autrement et que dès lors il n'y avait de sa part ni faute, ni responsabilité.

Mais ce plaidoyer perdit sa force dès qu'elle se remit en marche, et elle n'avait pas fait cinq cents mètres sur la route poudreuse, qu'elle se demandait ce que serait sa matinée du lendemain, quand l'accès de faim qui venait de la prendre se produirait de nouveau, si d'ici là le miracle auquel elle avait pensé ne se réalisait pas.

Ce qui se produisit avant la faim, ce fut la soif avec une sensation d'ardeur et d'aridité de la gorge: la matinée était brûlante et, depuis peu, soufflait un fort vent du sud qui l'inondait de sueur et la desséchait; on respirait un air embrasé, et le long des talus de la route, dans les fossés, les cornets rosés des liserons et les fleurs bleues des chicorées pendaient flétris sur leurs tiges amollies.

Tout d'abord elle ne s'inquiéta pas de cette soif; l'eau est à tout le monde et il n'est pas besoin d'entrer dans une boutique pour en acheter: quand elle rencontrerait une rivière ou une fontaine, elle n'aurait qu'à se mettre à quatre pattes ou se pencher pour boire tant qu'elle voudrait.

Mais justement elle se trouvait à ce moment sur ce plateau de l'Île-de-France, qui du Rouillon à la Thève ne présente aucune rivière, et n'a que quelques rus qui s'emplissent d'eau l'hiver, mais restent l'été entièrement à sec; des champs de blé ou d'avoine, de larges perspectives, une plaine plate sans arbres d'où émerge çà et là une colline, couronnée d'un clocher et de maisons blanches; nulle part une ligne de peupliers indiquant une vallée au fond de laquelle coulerait un ruisseau.

Dans le petit village où elle arriva après Écouen, elle eut beau regarder de chaque coté de la rue qui le traverse, nulle part elle n'aperçut la fontaine bienheureuse sur laquelle elle comptait, car ils sont rares les villages où l'on a pensé au vagabond du chemin qui passe assoiffé; on a son puits, ou celui du voisin, cela suffit.

Elle parvint ainsi aux dernières maisons, et alors elle n'osa pas revenir sur ses pas pour entrer dans une maison et demander un verre d'eau. Elle avait remarqué que les gens la regardaient, déjà d'une façon peu encourageante à son premier passage, et il lui avait semblé que les chiens eux-mêmes montraient les dents à la déguenillée inquiétante qu'elle était; ne l'arrêterait-on pas quand on la verrait passer une seconde fois devant les maisons? Elle aurait un sac sur le dos, elle vendrait, elle achèterait quelque chose qu'on la laisserait circuler; mais, comme elle allait les bras ballants, elle devait être une voleuse qui cherche un bon coup pour elle ou pour sa troupe.

Il fallait marcher.

Cependant par cette chaleur, dans ce brasier, sur cette route blanche, sans arbres, où le vent, brûlant soulevait à chaque instant des tourbillons de poussière qui l'enveloppaient, la soif lui devenait de plus en plus pénible; depuis longtemps elle n'avait plus de salive; sa langue sèche la gênait comme si elle eût été un corps étranger dans sa bouche; il lui semblait que son palais se durcissait semblable, à de la corne qui se recroquevillerait, et cette sensation insupportable la forçait, pour ne pas étouffer, à rester les lèvres entr'ouvertes, ce qui rendait sa langue plus sèche encore et son palais plus dur.

À bout de forces, elle eut l'idée de se mettre dans la bouche des petits cailloux, les plus polis qu'elle put trouver sur la route, et ils rendirent un peu d'humidité à sa langue qui s'assouplit; sa salive devint moins visqueuse.

Le courage lui revint, et aussi l'espérance; la France, elle le savait par les pays qu'elle avait traversés depuis la frontière, n'est pas un désert sans eau; en persévérant elle finirait bien par trouver quelque rivière, une mare, une fontaine. Et puis, bien que la chaleur fût toujours aussi suffocante et que le vent soufflât toujours comme s'il sortait d'une fournaise, le soleil depuis un certain temps déjà s'était voilé, et, quand elle se retournait du côté de Paris, elle voyait monter au ciel un immense nuage noir qui emplissait tout l'horizon, aussi loin qu'elle pouvait le sonder. C'était un orage qui arrivait, et sans doute il apporterait avec lui la pluie qui ferait des flaques et des ruisseaux où elle pourrait boire tant qu'elle voudrait.

Une trombe passa, aplatissant les moissons, tordant les buissons, arrachant les cailloux de la route, entraînant avec elle des tourbillons de poussière, de feuilles vertes, de paille, de foin, puis, quand son fracas se calma, on entendit dans le sud des détonations lointaines, qui s'enchaînaient, vomies sans relâche d'un bout à l'autre de l'horizon noir.

Incapable de résister à cette formidable poussée, Perrine s'était couchée dans le fossé, à plat ventre, les mains sur ses yeux et sur sa bouche; ces détonations la relevèrent. Si tout d'abord, affolée par la soif, elle n'avait pensé qu'à la pluie, le tonnerre en la secouant lui rappelait qu'il n'y a pas que de la pluie dans un orage; mais aussi des éclairs aveuglants, des torrents d'eau, de la grêle, des coups de foudre.

Où s'abriterait-elle dans cette vaste plaine nue? Et si sa robe était traversée, comment la ferait-elle sécher?

Dans les derniers tourbillons de poussière qu'emportait la trombe, elle aperçut devant elle à deux kilomètres environ la lisière d'un bois à travers lequel s'enfonçait la route, et elle se dit que là peut-être elle trouverait un refuge, une carrière, un trou où elle se terrerait.

Elle n'avait pas de temps à perdre: l'obscurité s'épaississait, et les roulements du tonnerre se prolongeaient maintenant indéfiniment, dominés à des intervalles irréguliers par un éclat plus formidable que les autres, qui suspendait, sur la plaine et dans le ciel, tout mouvement, tout bruit comme s'il venait d'anéantir la vie de la terre.

Arriverait-elle au bois avant l'orage? Tout en marchant aussi vite que sa respiration haletante le permettait, elle tournait parfois la tête en arrière, et le voyait fondre sur elle au galop furieux de ses nuages noirs; et, de ses détonations, il la poursuivait en l'enveloppant d'un immense cercle de feu.

Dans les montagnes, en voyage, elle avait plus d'une fois été exposée à de terribles orages, mais alors elle avait son père, sa mère qui la couvraient de leur protection, tandis que maintenant elle se trouvait seule, au milieu de cette campagne déserte, pauvre oiseau voyageur surpris par la tempête.