En chine: Merveilleuses histoires
Chapter 3
L'engouement de la cour pour l'art théâtral gagna vite les hauts fonctionnaires et les particuliers. Chacun voulut avoir son théâtre privé, ses acteurs et sa troupe de danseurs. Cela devint bientôt une folie qu'il fallut réprimer; on limita entre autres, le nombre des danseurs que chacun, selon son rang, fut autorisé à entretenir: on en accorda soixante-quatre à l'empereur, trente-six aux princes du sang, seize aux ministres, huit aux membres de la noblesse, deux seulement aux lettrés et aux particuliers.
Les ballets, à cette époque, étaient extrêmement magnifiques et portaient des titres pompeux. Ils s'intitulaient: Le Portique des nuées; Le Grand tourbillon; La Cadencée, qui est, paraît-il, la plus gracieuse danse de l'antiquité; La Grande Dynastique, celle-ci lente et grave; La Bienfaisante; la Guerrière; la danse de la Plume, du Bouclier, des Banderoles bariolées. Il y en avait une, celle du Dragon, dont les évolutions avaient lieu dans l'eau, et une autre, où figurait un taureau avec lequel le danseur luttait en le tenant par les cornes.
Cet empereur, Mine-Roan, qui ne dédaigna pas de monter sur les planches, est considéré encore aujourd'hui, comme le patron du théâtre et des comédiens. Dans les coulisses, sa statuette est toujours placée sur un petit autel où l'encens brûle toujours. Chaque acteur, avant d'entrer en scène, salue pieusement l'image de celui qui, il y a dix siècles, leur fut bienveillant, et protégea les artistes. Et rien n'est plus touchant que l'expression de cette reconnaissance qui ne finit jamais.
CHAPITRE VII
LA MAISON
Les maisons chinoises, même les plus opulentes s'élèvent rarement au-dessus du rez-de-chaussée; elles se composent d'une suite de bâtiments séparés par des cours, et affectés chacun à un usage particulier. On construit le plus souvent sans fondations ni cave, sur de larges bases en moellons qui reposent immédiatement sur le sol; les murailles minces, hautes de 20 à 25 pieds, sont faites de briques d'une couleur cendrée: la brique vaut en Chine, suivant son volume, de 18 à 45 fr. le mille. Les tuiles qui recouvrent la toiture sont creuses comme des gouttières; on les pose d'abord sur le côté bombé en rangées longitudinales contiguës, puis les rainures plus ou moins larges que les rangées laissent entre elles, et qui pourraient donner passage à la pluie, sont recouvertes par d'autres tuiles placées en sens inverse; puis tous les matériaux disparaissent sous les peintures brillantes et les ornements. Les chevrons des toits dépassent toujours l'aplomb des murs et les dessous de ces avancements sont le prétexte de délicieuses décorations. C'est aux poutrelles entrecroisées sous ces auvents que l'on suspend les grosses lanternes ovoïdes sur lesquelles est écrit d'ordinaire le nom du propriétaire de la maison.
Montons quelques marches, et pénétrons dans la salle de réception, après avoir admiré la superbe guirlande de feuillage et de fruits d'or qui encadre la porte jusqu'à mi-hauteur des chambranles; une légère balustrade ferme seule le seuil, et lorsqu'on l'a franchi, on se trouve dans un étroit péristyle qui communique directement avec le salon et semble en faire partie. Si vous êtes un visiteur de condition inférieure vous ne dépasserez pas ce péristyle et c'est à genoux que vous devrez adresser la parole au maître du lieu qui, assis sur le banc d'honneur au fond de l'appartement, ne vous prêtera qu'une attention distraite et dédaigneuse; mais si vous êtes mandarin comme lui, il agira tout autrement: il se précipitera à votre rencontre, vous accablera de politesses et vous entraînera avec les marques de la plus vive affection vers le banc d'honneur, où il vous fera asseoir à sa gauche. On servira aussitôt le thé, les sucreries, les pipes, et tandis que l'hôte vous demandera avec le plus profond intérêt des nouvelles de toute votre glorieuse famille, vous pourrez examiner la salle de réception. Elle est assez vaste, éclairée sobrement par des châssis découpés à jour, où s'enchassera l'hiver, la coquille transparente d'un mollusque, «le placuna.» Un parfum délicat y flotte, qui émane des bois précieux dans lesquels sont taillés les meubles. Autour des murailles règne une frise très riche de couleur et d'or: ce sont de petits personnages en bois sculpté, des chevaux, des paysages; de grandes inscriptions sur fond rouge décorent aussi les parois. Le caractère chinois est par lui-même décoratif, et les fils du Céleste-Empire aiment à avoir sous les yeux les préceptes, les maximes, les pensées de leurs anciens sages.
De belles lanternes pendent du plafond; derrière le banc d'honneur se déploie un grand paravent en bois de fer incrusté de nacre. Le banc d'honneur est une sorte de grande table basse entourée de trois côtés d'une petite balustrade; des coussins plats et fort durs sont posés sur le fond du banc en marbre de Yunar enchâssé dans le bois ramagé; deux petits traversins servent à appuyer les coudes, et la table, semblable à un large tabouret, qui sépare le visiteur de son hôte, est destinée à supporter les tasses et le thé. Un épais tapis en poil de chameau s'étend sur le sol; des tables et des chaises en marbre et en bois de fer, cette matière extrêmement dure que l'on travaille si merveilleusement à Canton, sont rangées sur deux lignes; deux grandes glaces, soutenues par des supports magnifiquement sculptés, complètent l'ameublement, ces cadres sont en métal un peu troubles peut-être. Il y en a de ronds comme la pleine lune, et qui font un effet pittoresque sur le dos d'un dragon, ou entre les griffes d'un chien fantastique.
Dans les maisons plus riches s'élèvent encore au milieu de jardins, de très somptueux pavillons vers lesquels on monte par quelques marches qui leur servent de base. La balustrade en bois découpé qui entoure ce terre-plein est ordinairement ornementée du méandre bien connu que l'on nomme une grecque et que l'on devrait plutôt nommer une chinoise, car les Chinois bien avant les Étrusques et les Grecs ont orné leurs objets d'art de cette ligne décorative qu'ils savent varier à l'infini; on retrouve ces méandres qui, d'après les récits homériques décoraient le bouclier d'Agamemnon sur des vases de la dynastie des Chang, qui remonte beaucoup plus haut que le siège de Troie. L'ensemble de la construction de ces pavillons est du plus bel effet; ils sont construits dans cette architecture singulière dont l'élégante originalité est telle qu'elle était dans les siècles passés, telle qu'elle sera longtemps encore. La forme gracieusement concave des toitures recourbées aux angles, et qui s'appuient si légèrement sur des piliers de bois sans fûts ni chapiteaux, n'a-t-elle pas malgré la splendeur des ornements quelque chose de simple et de primitif? Son aspect ne fait-il pas songer à la tente fragile des premiers pasteurs?
Dans les jardins, verdoie et s'épanouit toute la flore Chinoise: des palmiers, des citronniers, des myrthes, toute une armée de cactus aux dards aigus, des cameliers, des magnolias et une infinie variété d'arbustes. Parmi les fleurs, huit ou dix espèces de lys d'une beauté incomparable; le Yeng-Yeng, cette fleur délicieuse, dont le parfum enivre; le splendide Melumbo que l'on considère comme une plante sacrée, l'olivier odorant, le dragonier pourpre qui fournit le bois de fer, l'amarante, le goyavier, le figuier banian au feuillage toujours vert, le Tchou-lau, dont la fleur très odorante sert à parfumer le thé de qualité inférieure, et par dessus tout, cette reine des fleurs que les poètes comparent aux femmes les plus belles, cette préférée des parterres chinois, à qui les jardiniers consacrent des soins infinis et qui l'emporte sur toutes ses rivales en beauté, en éclat, en ampleur: la pivoine arborescente!
LE THÉ
De temps immémorial, le thé est cultivé en Chine, tandis que son usage en Europe ne remonte pas au-delà du dix-septième siècle.
Les espèces de thé sont très nombreuses; il y a le Pi-ka-va, à pointes blanches, que nous nommons Péko, et dont on distingue plusieurs espèces, entre autres le Pé-ko orange; le Bohéa, du nom des collines où on le cultive; le Kou-gou, le Sou-chong, reconnaissable à la petitesse de ses feuilles; le Pou-chong, variété du Sou-chong particulièrement estimée; la fleur du printemps Hy-sou; le Young-Hy-sou plus délicat que le précédent; le Hy-sou-tchou-lan parfumé artificiellement; le Siao-tcheou, petites perles que nous appelons poudre à canon; et le thé impérial, Ta-tcheou, grandes perles, dont la saveur est la plus aromatique. On donne à ces différentes sortes de thé des appellations très fantaisistes: qualité des plus rares, qualité exquise, qualité extraordinaire.
Le thé impérial du Ju-nan est très rafraîchissant; le thé de neige, Sué-tcha, au contraire, tonique et astringent.
Les Chinois prennent le thé sans sucre, et ne le préparent pas comme nous; ils se servent rarement de théière; c'est dans la tasse même qu'on place les feuilles, et chacun les laisse infuser à son goût. Voici d'ailleurs la recette la meilleure donnée par l'empereur Kieng-long, dans une pièce de vers qu'il composa sur le thé: «Mettre sur un feu modéré un vase à trois pieds dont la couleur et la forme indiquent de longs services, le remplir d'une eau limpide de neige fondue, faire chauffer cette eau jusqu'au degré qui suffit pour blanchir le poisson et rougir le crabe, la verser aussitôt dans une tasse faite de terre de yué, sur les feuilles d'un thé choisi, l'y laisser en repos jusqu'à ce que les vapeurs, qui s'élèvent d'abord en abondance et forment des nuages épais, viennent à s'affaiblir peu à peu et ne sont plus que de légers brouillards sur la superficie; humer alors sans précipitation cette liqueur délicieuse, c'est travailler à écarter les cinq sujets d'inquiétude qui viennent ordinairement nous assaillir. On peut goûter, on peut sentir; mais on ne saurait exprimer cette douce tranquillité dont on est redevable à une boisson ainsi préparée.»
Cette ode, et quelques autres traductions en français, valurent à Kieng-long une épître de Voltaire dont voici quelques passages:
Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine Ton trône est donc placé sur la double colline! On sait dans l'Occident, que malgré mes travers, J'ai toujours fort aimé les rois qui font des vers. ................................................... Ô toi que sur le trône un feu céleste enflamme, Dis-moi si le grand art dont nous sommes épris Est aussi difficile à Pékin qu'à Paris.
CHAPITRE VIII
LE MOBILIER
Pour se fournir de beaux meubles en Chine, il faut se rendre dans une des rues les plus commerçantes de Canton, et aller les choisir au magasin très célèbre de Long-Sing-Kong.
Aussitôt entrés, nous irons tout droit à ce beau lit taillé dans un bois d'une essence particulière, nommé pa-ko, auquel les différents vernis communiquent les tons les plus divers. De fines colonnettes supportent le ciel du lit, autour duquel circule une double galerie fouillée à jour, comme une dentelle. Toutes les parties sculptées ont le ton chaud du vieil ivoire et contrastent très heureusement avec la couleur plus sombre des parties planes. Un dragon s'entortille autour des colonnettes de la façade et forme une ornementation très originale. Ces colonnes s'appuient sur des groupes de dix personnages; dans l'un, un jeune garçon s'apprête à soulever le couvercle d'une espèce de bol qu'il présente à son compagnon avec des contorsions bizarres; de l'autre côté, un des personnages tient entre ses bras un dauphin qui fait jaillir une gerbe d'eau par sa gueule; ce qui paraît amuser prodigieusement la seconde statuette. Ces deux sujets doivent faire allusion aux premières actions de la vie journalière: les ablutions matinales, et le déjeuner.
À chaque angle de la toiture, un chien fantastique tient entre ses dents, d'un côté un sabre, de l'autre un bâton de commandement, ce qui semblerait indiquer que ce lit a été exécuté pour un mandarin guerrier. Quatre petits groupes, qui surchargent l'ornementation, nous paraissent confirmer cette hypothèse. On y voit, dans l'un, un chef militaire entouré de son escorte, qui part pour la guerre, enseignes déployées; dans l'autre, le même mandarin garde une allure plus paisible, et s'avance suivi d'un cortège civil; le troisième nous fait assister à un combat acharné, dans lequel notre héros remporte la victoire, car le dernier groupe a pour sujet une marche triomphale, où le glorieux vainqueur est ramené par une foule enthousiaste, au milieu des bannières conquises, et précédé par des musiciens qui, à en croire leurs attitudes, doivent faire un beau charivari. Le plafond du lit est tendu de soie et une belle frange doublant la ramagure de la frise met la dernière touche à cet admirable meuble.
Un autre lit taillé dans le même bois arrondit ses formes singulières à côté de celui-ci. Le ciel est pareil à l'arceau d'une tonnelle qui se refermerait de façon à former le cercle parfait. Imaginez-vous une grosse lanterne ronde dans laquelle on aurait taillé, de chaque côté, une ouverture. Les parois sont faites de mousseline divisée en carrés par de légers châssis de bois; la transparente étoffe est historiée de peintures évoquant des scènes de la vie privée, des paysages: clairs de lune, ou levers de soleil.
Un troisième lit, fait sans doute sur un modèle européen; de superbes buffets incrustés de nacre, surchargés de sculptures, d'oiseaux fantastiques, de bêtes inconnues, de dragons tordant leur corps souple; des armoires dont les portes sont découpées à jour, des étagères, des chaises, des tables, complètent la remarquable exposition du chinois Song-Sing-Kong.
King-Cheng-Youn est aussi de Ning-po; les meubles, qu'il sculpte, sont d'un tout autre genre que ceux de son compatriote et confrère; chez lui, tout est doré et peint des couleurs les plus vives. Le lit, ou plutôt l'appartement qu'il offre à notre admiration, est du plus joyeux effet, il est fouillé, découpé, enluminé d'écarlate et d'or; sur les frises, sur les colonnes courent, se battent, se reposent ou se promènent des personnages hauts comme la main, très finement sculptés et très vivants. Une sorte de petite antichambre, presque entièrement close, précède la couche; on place là une table et des chaises et les jeunes époux, en s'éveillant, après avoir fait craquer leurs doigts l'un après l'autre et s'être frotté le creux de l'estomac, ce qu'un Chinois ne manque jamais de faire avant de se lever, prennent en tête à tête leur déjeuner du matin. Ce lit est vendu déjà, il a été payé cinq mille francs.
Les battants d'armoires, de buffets, de bahuts disparaissent sous un fourmillement de petits bonshommes, vêtus des plus beaux habits couleur d'émeraude, de pourpre, d'azur, se livrant à toutes sortes d'occupations. Le dossier d'un certain canapé, dont la forme dénonce une arrière-pensée d'exportation, nous fait assister à une réception d'ambassadeurs; l'empereur apparaît au fond, tandis qu'un personnage s'agenouille sur les marches du trône, que les mandarins font la haie, et que la foule admire; de chaque côté, des esclaves tiennent en main des éléphants. Ce dossier est tout à fait charmant; mais nous aimons moins l'étoffe qui recouvre le siège et les coussins, dont le ton vineux est assez peu en harmonie avec le rouge éclatant des boiseries.
Les meubles qu'expose Koong-tai, de Canton, sont d'un style sévère et noble; le bois de fer, dur comme du métal, noir comme l'ébène, est la matière que son ciseau fouille de préférence et sous lequel elle semble aussi souple que l'argile. Il n'est pas de coffret précieux, de poignées de sabres, de branches d'éventail, découpés avec plus de délicatesse que ce grand lit noir d'un si majestueux aspect. Une sombre végétation foisonne sur les colonnes, rampe sur la corniche, s'enchevêtre, s'enguirlande, avec des légèretés de dentelle; au plafond roulent des nuages sanglants desquels surgit une face de monstre, comme on doit en voir dans l'illusion des cauchemars et qui semble placée là pour donner une sinistre direction aux rêves du dormeur. Des paysages sculptés, encadrés de bois de fer et posant sur le corps de deux chimères, des écrans tout de bois de fer déchiquetés comme ces feuilles que rongent les insectes et s'appuyant sur un pied élégamment contourné; des sièges larges et massifs complètent cet ameublement d'une splendeur un peu sombre. Avant de quitter la boutique de Song-Sing-Kong, nous nous arrêterons encore devant un délicieux paravent où sur la soie blanche encadrée de bois sculpté, parmi des fleurs et des feuillages d'or, des papillons, des oiseaux, des paons ouvrent leurs ailes et déploient leur somptueux plumage.
CHAPITRE IX
LES COSTUMES
Un riche commerçant de Canton a eu l'ingénieuse idée d'installer dans son palais un musée de mannequins revêtus des différents costumes en usage dans toutes les classes sociales de l'Empire.
Il nous a été permis de visiter ce musée, et grâce à ces personnages, si bien imités qu'on peut les croire vivants, nous avons pu nous faire une idée exacte des différents aspects d'une population chinoise.
On aperçoit d'abord des outils que nous pourrons nous imaginer mis en mouvement sous la main de ces divers travailleurs par qui et pour qui ils ont été faits.
Voici un paysan qui pousse une charrue d'une forme primitive. Il en connaît le mécanisme et sait la guider à travers les champs ou les rizières, après y avoir attelé des buffles gris, forts et trapus, des mulets, des ânes ou même des chiens.
Ces ouvriers mettent en activité ce métier à tisser d'aspect bizarre sur lequel sont tendus des fils d'azur; ce soldat manoeuvrerait aisément ces longs sabres tandis que ces jeunes élégants se promèneraient en se dandinant, marchandant ces boules d'ivoire, ces pipes, ces éventails, maniant les jades sculptés, les fleurs de cristal de roche, palpant les étoffes, heurtant de l'ongle, en connaisseurs, les flancs rebondis et sonores des porcelaines, et que les beaux mandarins ventrus et majestueux se reposeraient assis dans les larges sièges taillés pour eux par les ébénistes de Ning-po ou de Canton.
Voici justement un personnage d'un haut grade, sur un tabouret de porcelaine, ce qui, sans l'offenser, nous permettra de l'examiner tout à notre aise. Cherchons d'abord quel est le globule qui orne sa coiffure pour savoir tout de suite à quoi nous en tenir sur sa dignité. C'est le bouton de corail rouge. Saluons très bas, et soyons heureux de n'être point Chinois, car il nous faudrait accomplir en son honneur le Ko-teon, c'est-à-dire nous prosterner et frapper la terre du front. Ce globule rouge indique un mandarin de second rang. Il n'y a plus au dessus de lui que le globule de rubis. Voyons encore quel est l'animal brodé sur le plastron qui retombe sur la poitrine de ce seigneur, et nous serons complètement renseignés sur son état social: un lion. Nous sommes en présence d'un mandarin militaire; un mandarin civil aurait sur la poitrine un faisan doré. L'agrafe de sa ceinture doit être en or enrichi de diamants, son collier en perles de corail et de jade vert: c'est bien cela; de plus, il a deux dragons d'or brodés sur le large collet de satin noir qui recouvre ses épaules, et les manches de sa robe de soie sont beaucoup plus longues que les bras, et se terminent en forme de sabot de cheval, ce qui est très grand genre.
Prenons congé de cet imposant dignitaire avec tous les égards qui lui sont dus et approchons-nous d'un de ses voisins, lequel, absorbé dans la lecture d'un livre de morale, ne fera pas attention à nous. Il trouve, à ce qu'il paraît, notre climat un peu frais, car il porte des bottes fourrées, et sa robe est entièrement doublés d'astrakan blanc. Celui-ci est un mandarin de troisième rang; il a le globule de saphir sur sa calotte, et un paon brodé sur le pectoral, c'est un civil: un léopard ornerait la poitrine d'un guerrier de ce rang; peut-être a-t-il conquis un grade dans les lettres, peut-être fait-il partie de la forêt des mille pinceaux, de cette illustre académie des Han-Lin, dans laquelle on n'est admis qu'après avoir triomphé des plus rudes épreuves. En ce cas, nous le saluerions avec plus de respect encore que nous n'en témoignions tout à l'heure à son compagnon, bien que ce dernier lui soit supérieur hiérarchiquement.
Le lecteur ignore peut-être qu'il y a neuf degrés dans la hiérarchie civile et militaire de kouen, que nous nommons mandarins--un mot d'origine portugaise--et que chaque grade a ses insignes: le globule (ting-tsen), le pectoral (pou-fou), et l'agrafe de la ceinture, dont la matière et l'ornementation sont déterminées. Les kouen du premier rang portent le globule de rubis, l'agrafe d'agate; ils ont sur la poitrine une cigogne aux ailes ouvertes, ou bien la licorne marine, s'ils sont chefs guerriers.
Nous avons vu quels sont les insignes des mandarins de second et de troisième rangs. Le quatrième grade porte le bouton bleu opaque, l'agrafe d'or ciselé ornementée d'argent, sur le pectoral la grue ou le tigre. Le globule de cristal appartient au cinquième degré, avec le fermoir d'or plein agrémenté d'argent, et le faisan argenté sur le plastron remplacé par un ours pour les militaires. Le sixième degré est désigné par le bouton blanc opaque, l'agrafe de nacre, l'aigrette brodée sur la poitrine, ou la face de tigre pour les soldats. On reconnaît les kouen du septième grade au globule d'or plein, à la ceinture retenue par un fermoir d'argent, à la perdrix brodée sur la soie du pectoral, laquelle lève une patte, pour indiquer l'intention de monter: un rhinocéros remplace la perdrix sur la poitrine des guerriers; ceux du huitième ont le bouton d'or ciselé, l'agrafe de corne, pour broderie la caille ou le rhinocéros; et enfin le neuvième degré est reconnu au bouton d'or strié, au fermoir en corne de buffle, au passereau ou au morse figuré sur le pectoral.
Comme on le voit, les oiseaux ne décorent que la poitrine des mandarins civils, les quadrupèdes sont réservés aux guerriers, ce qui semble indiquer pour les premiers une sorte de priorité dans l'égalité même, la bête ailée étant évidemment plus noble que l'animal attaché à la terre. En effet, dans les cérémonies officielles le mandarin civil a le pas sur le mandarin militaire du même rang. La raison de cette inégalité est sans doute l'infériorité littéraire du guerrier, moins versé en général dans les choses de l'esprit et, on le sait, la première gloire d'un Chinois est d'être un lettré. Aussi faut-il pour gravir le moindre degré de l'échelle hiérarchique, avoir préalablement obtenu un grade littéraire dans les examens publics, auxquels tout le monde peut librement concourir.