En Asie centrale

Part 4

Chapter 43,961 wordsPublic domain

Des niches ménagées dans l'épaisseur des murs remplacent nos placards. Le Sarte y dépose les objets d'un usage journalier: le koumgane (théière), l'aftaba (aiguière pour les ablutions), le livre en lecture--lorsque l'hôte est lettré,--le plateau de cuivre sur lequel sont offerts les fruits secs et les friandises pour souhaiter la bienvenue aux visiteurs.

L'appartement des femmes, adossé au migman-khana, contient les coffres où les vêtements sont renfermés; c'est là qu'on place les ustensiles de ménage dans les niches et qu'on suspend les khalats à des chevilles enfoncées dans la paroi.

Par le froid, toute la famille se réunit dans cette chambre, autour d'un brasero installé sous le sandal, table basse en bois, sur laquelle on place une large couverture ouatée. Chacun tire sur lui un coin de la couverture, se cache les jambes, et tous, recroquevillés, serrés les uns contre les autres, passent dans cette posture les longues soirées d'hiver. Une chandelle de suif les éclaire, ou simplement une mèche de coton plongée dans l'huile et dont le lumignon fume en brûlant. Le Sarte ne fait pas de grands frais d'éclairage; au reste, il veille rarement tard.

Dans cette chambre, dont le plus grand côté a quatre mètres au maximum, souvent sept à huit personnes dorment ensemble. L'air est corrompu rapidement, et la puanteur de l'huile, les vapeurs du brasero, augmentent encore l'insalubrité du logement. Malgré tout, les femmes n'en sortent guère durant la mauvaise saison.

A côté de la chambre des femmes, on voit souvent une cuisine spéciale au-dessus de laquelle se trouve une sorte de poulailler ou une chambre à sécher les raisins nommée balian-khâna (chambre haute), terme où d'aucuns ont vu l'origine du mot «balcon». Le balian-khâna sert également à loger les parents venus de loin.

De la cour placée devant le harem on peut passer dans le jardin, mais par une porte basse et étroite, par précaution contre les curieux.

Les appentis formant les dépendances de la maison se trouvent à l'intérieur du biroun ou lui sont contigus. Ils servent de grenier pour le foin, qu'on entasse aussi sur le toit, et d'écuries pour le bétail, qui mange dans des auges en terre battue.

Telle est la maison d'un Sarte dans l'aisance. Pour le riche, elle sera plus grande et mieux ornée: les colonnettes de bois de l'aïvane seront grossièrement sculptées; les niches des chambres seront d'albâtre, agrémentées d'arabesques; les murs seront blanchis, et les tapis remplaceront le feutre.

Quant à la maison du pauvre, elle est plus petite, se compose d'une chambre unique, sorte de terrier où il vient dormir en compagnie d'un abondante vermine.

On retrouve dans le costume des Sartes l'uniformité qui se manifeste dans leurs habitations. Ici, la mode n'existe point, on ne fait point sur mesure, la «confection» triomphe. Quelle que soit leur situation, les Sartes se couvrent de vêtements taillés sur un patron unique.

Tous portent le kouliak, chemise en coton ou en calicot; l'ichtane, large et court caleçon de même étoffe, et, par-dessus, le khalat, longue robe coupée droit, aux manches fort larges à l'épaule, étroites aux extrémités, et si longues qu'il suffit de fermer le poing en baissant les bras pour qu'elles tombent et qu'on puisse s'abriter les mains du froid ou de la pluie. Le khalat descend plus bas que les genoux; il est d'une étoffe légère de coton, et, s'il doit servir de pardessus, d'une étoffe de soie ou de laine.

Le Sarte aisé porte plusieurs khalats l'un sur l'autre, et les serre avec le bilbak, ceinture de cotonnade, longue parfois de dix mètres. Le khalat de dessus seul reste flottant; on le ferme sur la poitrine avec des cordons.

Le bilbak n'est si long qu'en raison des usages nombreux auxquels on le destine; en voyage, par exemple, il sert de serviette, de mouchoir, de porte-monnaie, de sac aux provisions. Tel revient du bazar ayant dans son bilbak tout ce que nous mettrions dans un panier.

Par-dessus le bilbak, on boucle en outre le kiamar, ceinture mince en cuir, à laquelle sont suspendus en une touffe différents objets: un ptchak (couteau dans sa gaîne), un kaïrak (pierre à aiguiser), un bigis (poinçon), un doukerp (petits ciseaux pour la barbe et pour les ongles), de l'amadou dans un petit sac, un peigne en os ou en mûrier, et une bande de cuir tailladée qui sert d'ornement en attendant qu'elle soit usée en lanières.

Les Sartes ne font usage ni de la cravate ni de la chaussette; ils vont la poitrine découverte et se contentent d'enfermer leurs jambes dans les mazis où se perd leur ichtane.

Les mazis sont une sorte de bas en cuir souple et noirci, bordés en haut d'une ganse brodée ou de couleur voyante, tandis qu'au talon une applique de chagrin vert reproduit un motif quelconque d'ornementation.

Par-dessus les mazis, ils chaussent leur kaouch, babouches en cuir de mouton, à talons larges, qu'ils quittent à la porte des mosquées et à l'entrée des chambres. Les kaouch des élégants sont en chagrin vert, avec bouts retroussés, à talons pointus, gênant la marche et prouvant qu'on est de haute extraction par l'impossibilité dans laquelle on se trouve d'aller à pied.

Celui qui entreprend un voyage à cheval ou va assister à une course, remplace les mazis par des bottes de cuir blanc ou saour, à semelles garnies de clous brillants, et dont le talon est plus ou moins large, selon les prétentions à l'élégance.

Pour prendre part soi-même à une course, on passe le tchim ou tchalvar, très-ample pantalon de cuir à fond immense où les pans de tous les khalats possibles peuvent tenir à l'aise, et l'on serre la taille avec le bilbak.

Le Sarte, si pauvre qu'il soit, se coiffe toujours d'un tepe ou kaliapousch, petite calotte ronde qui s'adapte au sommet de la tête. Le tepe, très-simple pour le pauvre, est en velours brodé pour le riche; il sert comme de coiffe au turban roulé en torsades, et dont l'aspect varie avec la position de chaque individu. Le turban, par la forme qu'on lui donne, en dit aussi long sur son propriétaire que les différentes coiffures de l'Europe. Il a des particularités qui correspondent à la casquette à trois ponts, ou aplatie sur l'oreille, au képi, ou bien au plus irréprochable chapeau de soirée.

Un iman, un hadji (pèlerin de la Mecque), un mollah, un cadi, tout homme ayant des droits à la considération de la foule, se coiffe d'un turban volumineux, très-blanc, aplati de chaque côté des tempes au point de cacher presque la figure; l'étoffe est alors de mousseline ou de laine blanche. Un marchand se contente de rouler négligemment un tchalma de couleur de moindres dimensions; un pauvre diable n'a qu'un embryon de turban fait d'un lambeau de calicot, parfois assez sale. Le guerrier le porte moins large que le lettré, mais plus haut, soit pour se grandir, soit pour abriter son crâne des coups de sabre. Les enfants, habillés comme leurs parents, portent plutôt un turban de couleur.

Pendant l'hiver, on jette sur les vêtements une pelisse en peau de mouton de même forme que les khalats.

Quant au costume des femmes, il est fort simple, surtout à la maison, où elles ne portent qu'une chemise et un pantalon très-large serré aux chevilles. Le pantalon se met sur le corps; il est en coton, mais la partie visible, plus bas que la chemise, est quelquefois d'une étoffe mi-soie mi-coton appelée adras, ou même de kanaous tout en soie.

La chemise, en cotonnade ou en mousseline, est échancrée sur la poitrine pour les femmes, et sur l'épaule pour les jeunes filles.

Sur la chemise, la femme revêt une sorte de jaquette à manches étroites, serrant la poitrine et fermée par devant; par-dessus, le mourcek, khalat à manches larges, d'étoffe plus ou moins luxueuse, selon les fantaisies du mari.

La femme va généralement pieds nus dans les kaouch, et, pour voyager par le froid, elle se chausse de bas de laine. Sa coiffure, faite d'un mouchoir lié derrière la tête, se complète de l'ouramal, pièce de mousseline blanche dont les extrémités tombent sur les épaules.

La femme ne passe dans la cour extérieure ou biroun, et ne sort dans la rue qu'après s'être cachée sous le parandja, manteau de couleur sombre, qui la couvre de la tête aux pieds et lui donne la tournure d'un épouvantail. Elle distingue son chemin au travers du tchimat, voile tissé en crin, qu'elle soulève dans les rues désertes afin de respirer plus à l'aise. Les Juives elles-mêmes doivent se masquer à la mode musulmane. Les vieilles femmes sont dispensées de ce déplaisant uniforme.

Les femmes sartes ne passent point gaiement l'existence. Jusqu'à l'âge de cinq ou six ans, on leur permet de jouer avec les autres enfants, et déjà on les initie aux menus travaux du ménage. Les filles des riches vont à la metched, où on leur enseigne à lire et écrire. Vers neuf ans, elles ont généralement terminé leurs études, faites à la légère, plutôt pour la forme, et, leur vie durant, elles restent d'une ignorance crasse.

Les unes savent à peine compter jusqu'à dix avec l'aide de leurs doigts; les autres, plus instruites, savent leur alphabet par cœur, sont en état de réciter une prière, d'épeler une ligne de manuscrit, mais c'est toujours par extraordinaire qu'elles savent lire couramment, et une femme maniant le calame passe pour une véritable merveille.

Elles sont nubiles vers onze ans. Les parents leur jettent alors sur la tête le tchimat qu'elles ne quitteront plus dans la rue, et, dans la cour intérieure de la maison, elles ne se découvrent dorénavant que devant leurs plus proches parents--ou leurs amoureux, à la dérobée.

On les prépare au mariage en leur enseignant à coudre, à filer la soie et le coton, car une fille a d'autant plus de valeur qu'elle est plus habile de ses doigts. Elle est «de meilleure défaite», et son père est en droit d'exiger un plus fort kalim du prétendant qui la lui demande.

Ici, le mariage n'est qu'un marché entre les pères de famille, dont l'autorité est absolue et décisive, en ce qui concerne leurs enfants. A la vérité, quand il est question d'une fille, les parties discutent moins et s'entendent plus facilement que lorsqu'il s'agit d'un cheval ou d'un mouton.

Voici l'histoire d'un mariage. Un père juge que le moment est venu de donner une femme à son fils, ou bien un homme marié, quelquefois grand-père, trouve bon d'augmenter le chiffre de ses épouses, celles qu'il possède ayant perdu de leurs charmes ou de leur habileté au travail.

Dans l'un et l'autre cas, on s'adresse à une vieille femme qui connaît un certain nombre de jeunes filles. C'est elle qui renseigne les intéressés sur la beauté et les qualités des jeunes personnes qui peuvent convenir. Les amateurs se décident d'après les descriptions flatteuses qui leur sont faites, et la vieille, qui joue le rôle d'entremetteuse matrimoniale, est chargée de négocier l'affaire. Elle se rend chez le père de la jeune fille et lui expose qu'un tel de telle famille désire qu'il lui cède une de ses filles. Le père accepte, et débat immédiatement avec la marieuse la nature et le montant du kalim.

Pour les gens aisés, le kalim se compose généralement d'une somme d'argent, d'un trousseau comprenant plusieurs habillements complets de femme, depuis la chemise jusqu'aux babouches, et de tout ce qui sert à la confection du repas de noces, y compris les raisins et les carottes.

Il arrive que la jeune fille apporte de son côté des meubles ou des immeubles quelconques, mais il n'en est point parlé d'abord, et c'est plus tard seulement, après la conclusion du mariage, que l'épouseur sait si son beau-père est un ladre ou un galant homme.

La coutume veut également que le mari ne voie sa femme à visage découvert qu'après la cérémonie; mais celui-ci prend ses mesures, et trouve le moyen, soit par une porte entre-bâillée, soit par-dessus le mur, d'apercevoir les traits de la jeune fille qu'on lui destine. La marieuse facilite cette indiscrétion en invitant à propos la jeune fille à lui faire visite. Elle sait bien que sa complaisance lui vaudra un petit cadeau de la part du coupable.

Après ces préliminaires inévitables, le kalim est payé, puis on fixe le jour de la noce. Dans un certain monde, le nika ou mariage est compliqué d'une clause prévoyant le cas où le mari congédierait sa femme, et alors la mère de la fiancée et ses parents, d'accord avec les témoins, fixent le khakmar ou indemnité que la famille de la femme doit recevoir si tôt ou tard son époux la répudie. On procède ensuite à la célébration du mariage dans la maison habitée par la fiancée. Le mollah qu'on a invité pour réciter la prière est dans une première chambre, en compagnie du marié, des parents et des témoins. Dans une chambre voisine, la mariée, vêtue de ses plus beaux atours, se tient accroupie près de la porte fermée. Le mollah récite une prière, puis, à travers la porte, il demande à la jeune fille si elle veut d'un tel pour époux; sur sa réponse affirmative, il se tourne vers le futur, lui demande s'il veut prendre une telle pour femme. Le futur répond oui. Le mollah prend alors une tasse, la remplit d'eau, la présente au jeune homme, qui boit une gorgée et la lui rend. La tasse est portée à la jeune femme, qui imite son époux, et ce qui reste d'eau est bu de la même manière par les assistants. La tasse vidée, les femmes conduisent celui qu'on vient de marier près de celle qui l'attend à côté d'un lit couvert d'un drap «blanc» pour la circonstance; les femmes reçoivent des présents, puis se retirent en faisant les vœux de bonheur et des compliments.

Le mari reste trois jours avec sa femme dans la maison qu'elle habite; ensuite, il l'emmène sous son propre toit. Dès lors, commence pour l'épouse une existence d'une monotonie indicible.

Mariée à un riche, elle a l'avantage de disposer d'une chambre pour elle seule, ce qui la dispense de vivre en contact perpétuel avec d'autres compagnes plus âgées et d'humeur acariâtre, ou plus jeunes et jalouses. Son mari ayant de nombreux serviteurs mâles ne la surcharge point de besogne. Préoccupée surtout de plaire à son seigneur et maître, elle consacre ses loisirs à se parer. Aussi bien que ses sœurs d'Occident, elle connaît les artifices de la toilette, et sait ajouter à sa beauté l'éclat emprunté du maquillage. Avec l'ousma, plante cultivée dans les jardins, elle fait ses sourcils plus noirs, les prolonge jusqu'à la naissance du nez; elle donne du lustre à ses cils avec le sourma (antimoine) apporté de Russie, et elle dissimule sa pâleur sous une couche d'eïlik--un fard rose obtenu en infusant dans l'eau les racines d'une plante qui ressemble à la bourrache.

Puis, elle mêle des nattes de crin à ses cheveux qui pendent sur son dos en tresses minces et nombreuses, et, à leur extrémité, elle attache des perles, du corail, ou des verroteries enfilées. Elle teint aussi ses ongles avec la fleur pilée du henna mélangée d'alun, elle étale cette couleur jaune-rouge sur la paume de ses mains et même sous la plante de ses pieds. Afin de faire pénétrer le henna, elle l'applique le soir en forme de compresse qu'elle garde jusqu'au matin.

En toilette de sortie ou de gala, elle se charge de bijoux de haut en bas. Sur le front elle pose le barghek, bandeau en or orné de pendants alignés qui tremblent à chaque mouvement de la tête; sur les tempes ou sur la poitrine elle a les cylindres en or ou en argent, enrichis de pierres précieuses qui contiennent les toumors, préservant des maladies et des accidents; aux oreilles les boucles, et, passé dans l'aile du nez, un anneau, si telle est la coutume de son pays d'origine; au cou plusieurs rangées de colliers portant, l'un, le tchachpak, houppe de soie à calotte dorée ou d'argent; un autre, le peschaous, qui est une houppe également, mais ornée de corail et de pierres précieuses; ayant entre ses fils des chaînettes auxquelles s'attachent un cure-dent, une pince pour s'épiler. A chaque poignet sont superposés des bracelets d'or ou d'argent; des bagues innombrables sont enfilées à tous les doigts, et des anneaux serrent les chevilles.

Généralement petite, chétive, avec une tête vieillotte et impassible, de grands yeux noirs sans expression, la femme sarte ainsi peinte, sous sa clinquaille et ses falbalas, semble une figure de cire. Quand elle s'en va sur ses jambes grêles, elle se traîne comme une malade. Et elle peut bien l'être d'ennui, car la vie du harem manque de distractions. Il est vrai qu'à l'occasion des grandes fêtes religieuses ou des réjouissances domestiques, les femmes de connaissance se réunissent en l'absence des maris, et elles dansent, chantent en frappant le tchilmandy ou s'accompagnant du doutor. Celle qui gratte un ou deux airs agaçants sur ce primitif instrument à deux cordes, passe aux yeux de ses amies pour une musicienne consommée--telle la dame virtuose qui, chez nous, joue Chopin à première vue. Si leurs époux leur ont donné quelque argent, elles achètent des friandises et se régalent. Tout comme leur seigneur elles fument le tabac dans la pipe à eau, elles mangent l'opium et mâchent volontiers une résine nommée tchaktchak. Il n'est point rare qu'elles se grisent de bouza, mais elles préfèrent à tout le reste le «sucre de fleur», comme elles l'appellent poétiquement: le goulkant, mélange de graisse de mouton, de sucre et de haschich, qui procure des rêveries érotiques. La femme qui a goûté le goulkant en mange à tout propos et s'en procure à tout prix.

Elles luttent ainsi contre l'ennui. Et quand elles abusent des narcotiques, leur esprit sommeille, leur être s'abêtit, et elles végètent dans le harem. En cet état, elles ne prennent plus plaisir à sortir de la maison et à se faire montrer les étoffes dans le bazar, où elles vont quelquefois à cheval avec un jeune parent ou une vieille femme en croupe pour garder leur vertu. Elles préfèrent rester en place, le mouvement leur répugne.

D'aucunes ne sont point fidèles, ont des intrigues au dehors et se sauvent avec un amoureux.

Parvenues à la vieillesse, elles sont négligées de leur mari, qui prend des concubines, dès que ses femmes légitimes ne peuvent plus être des génitrices d'enfants ou des instruments de plaisir.

La femme mariée à un pauvre n'a pas tous ces loisirs. Elle n'a point de nourrice pour ses enfants, et en même temps qu'elle les élève, elle doit vaquer aux soins du ménage, coudre ses vêtements et ceux de la famille entière, laver le linge, filer, partager les travaux de son mari s'il exerce une industrie, et jusqu'à sa mort mal nourrie, mal habillée, elle n'est qu'une bête de somme surmenée par son maître.

III

TACHKENT INDIGÈNE (suite).

Les hommes.--Éducation d'un garçon.--Les metcheds; les médressés.--L'enseignement que donnent les mollahs.--Un saint orgueilleux.--Les lettrés; leurs mœurs.--A propos d'Akkouli Bey.--Les talismans; le commerce qu'on en fait.--Histoire d'un talisman.--Un savant grincheux.--Superstitions.--Prédiction drôlatique.--Distractions des hommes: courses, combats de cailles, de perdrix, etc.

Les hommes ont une vie plus agréable que les femmes. Ils sont élevés avec plus de soin, fréquentent l'école plus longtemps. C'est à l'âge de six ou sept ans que les fils de gens jouissant de quelque aisance commencent leurs études. Ils vont d'abord à la metched, façon d'école primaire libre, tenue par un mollah, enseignant à lire et à écrire. On prodigue le nom de mollah (instituteur, magister) à tout homme sachant lire un manuscrit, écrire une lettre ou simplement réciter la prière. Les gens des villes s'appellent quelquefois entre eux de ce nom, par politesse. De même que les hadjis, ces lettrés affectent de porter le turban blanc; ils jouissent de la considération des fidèles, qui les invitent volontiers à leur table dans les grandes occasions.

Le mollah n'a pas d'appointements fixes; il ne relève d'aucun ministère de l'instruction publique, et ses élèves le payent avec des cadeaux en argent et en nature. Durant la mauvaise saison, il rassemble les enfants dans la metched, s'il en a une à sa disposition, ou dans une chambre quelconque. Quand la température le permet, c'est en plein air, dans une cour ou sous les branches d'un arbre, qu'il infuse son savoir à ses jeunes disciples. Ils arrivent dès le jour, vont prendre leur repas vers huit ou neuf heures du matin, et, leurs forces réparées, se mettent de nouveau à l'œuvre jusqu'à midi ou une heure. Ensuite, ils sont libres jusqu'au lendemain.

Sous l'œil du maître, ils s'accroupissent en rond sur une natte et chantent, les uns l'alif (alphabet), les autres l'aftiaque ou livre d'épellation, et la leçon leur entre dans la tête par l'oreille. Quiconque passe devant une école entend une discordante musique. Un élève qui a étudié jusqu'au dix-septième ou dix-huitième chapitre de l'aftiaque prend le galamdane (écritoire) du maître et rend visite aux membres de sa famille et aux amis de la maison. Il présente l'écritoire ouvert et dit: «Alamnascha.» Chacun délie sa bourse et met la pièce dans l'écritoire. L'enfant frappe aux bonnes portes, et, sa tournée finie, apporte le produit de la quête à son maître. Celui-ci, encouragé à mieux faire par ces cadeaux, veille à ce que l'enfant dont la famille ne lésine point fasse de rapides progrès, et il le pousse--comme on dit dans nos écoles--la gaule au poing.

Le mollah fait bon usage d'une baguette longue et flexible pour rendre ses élèves assidus à la lecture et attentifs à ses explications. Parfois il attache avec une corde les jambes de l'enfant qu'il veut châtier; ses camarades lui saisissent les bras et le maintiennent étendu sur le dos, tandis qu'on le frappe sur la plante des pieds nus. Les enfants de la metched vont en corps à la mosquée réciter la prière; ils ne doivent point partir avant la fin, s'ils s'en vont trop tôt, ils sont punis à coups de gaule.

Après avoir bien étudié l'aftiaque, l'élève sait lire à peu près. On lui met alors le Coran entre les mains. C'est là un événement important de sa vie d'écolier que son père célèbre quelquefois par une réjouissance. On cuit force palao, on rassemble les parents et les amis, le maître est invité, il est le héros de la fête. On lui donne un beau khalat de soie qu'il revêt immédiatement et un long tchalma de laine blanche qu'il roule en turban autour de sa tête. L'enfant revêt une robe neuve, et des pièces d'étoffe sont distribuées à ses camarades. L'aîné des écoliers qui supplée le maître dans ses cours reçoit un tepe (calotte) brodé de soie, et il prend part au festin, assis près de son chef, qui le premier met la main au plat.

Les parents font quitter l'école à leurs enfants dès qu'ils peuvent les associer utilement aux travaux domestiques: ils prennent cette décision souvent après la circoncision du garçon, quand il a neuf ou dix ans. Il vit dorénavant avec son père, qui lui enseigne son métier ou l'art de tromper les clients s'il est marchand: car la probité est leur moindre défaut.

Lorsque les parents pensent que leurs enfants ont des dispositions pour l'étude et qu'ils pourront plus tard tirer parti de leur savoir, ils les laissent sous la direction du mollah. Et, avec le temps, ils parviennent à lire couramment, puis ils apprennent les noms des pays formant les sept climats, s'exercent à écrire, et celui qui a une belle main devient scribe et libraire du même coup, vendant les livres qu'il a copiés. Tel autre ayant de la mémoire, l'esprit délié et l'ambition d'arriver haut, s'en va à Samarcande, ensuite à Bokhara, la tête de l'Islam, étudier dans les médressés célèbres.

La médressé est une école supérieure entretenue grâce aux dons des fidèles qui lui lèguent des terres, une boutique, ou un bain dont le rapport sert à payer les professeurs et les élèves. Ces biens inaliénables s'appellent vakoufs; ils sont régis par le moutavalli, qui verse les sommes perçues au moudari (directeur de l'école), choisi parmi les hommes illustres par leur savoir ou leur sainteté. Chez nous les choses se passèrent de la sorte jusqu'à la sortie du moyen âge.