En Asie centrale

Part 22

Chapter 222,582 wordsPublic domain

Avec ses rues étroites, tortueuses, sales, se traînant le long des pentes, avec son bazar sombre, couvert, aux carrefours de voûtes de briques, Chahr a l'aspect d'une ville du moyen âge. A chaque pas, on rencontre les restes de constructions que Timour fit élever dans ce lieu de sa naissance, qui n'était alors que le village de Kach. On dit que l'illustre conquérant songea même à en faire la capitale de son vaste empire; mais il abandonna ce projet. Samarcande, posée au milieu d'une plaine fertile où se croisent les routes du monde central asiatique, était bien la ville que devait préférer à toutes les autres celui qui fut un politique avisé autant que capitaine habile. Il n'en pouvait trouver une dont la situation répondît mieux aux intérêts de la bonne administration et de la facile défense du pays.

Chahr ne pouvait être qu'une très-agréable résidence d'été, le Schœnbrünn de Samarcande et rien de plus.

Autrefois plus peuplée, cette ville compte encore quinze mille habitants. D'habitude, pendant les grandes chaleurs, l'émir de Bokhara habite sa maison de campagne, où il donne des fêtes. Mais c'est à Chahr, dans les bâtiments construits au pied des ruines de l'_Ak-Saraï_, qu'il expédie les affaires sérieuses, qu'il tient sa cour et que veillent ses guerriers.

Le beg de Chahr nous invite à l'aller voir. Pour pénétrer jusqu'au logement qu'il habite à l'intérieur de la forteresse, il faut traverser plusieurs cours communiquant par des portes couvertes qui servent de corps de garde. Chaque fois que nous passons devant une de ces portes, des soldats d'opéra-comique se précipitent sur leurs fusils, s'alignent à peu près et présentent les armes. Leur costume est voyant et fait pour inspirer la terreur. Ils ont la tête surmontée d'un vaste bonnet de peau de mouton noir, une veste rouge avec des boutons de métal, s'enfonçant dans un tchalvar jaune en cuir dont le fond est d'une ampleur extravagante. Ils sont chaussés de bottes aux talons ferrés. Comme armes, ils ont des sabres, des fusils à piston avec une baïonnette triangulaire.

Les oudaïtchi nous introduisent chez le beg; ses serviteurs emplissent la cour avoisinante, et ses subordonnés se tiennent debout à la porte de la salle. Le beg est de taille moyenne, replet, avec une tête fine d'ecclésiastique. Il passe pour avoir la confiance de son maître, qui n'en reçoit que de bons conseils. Il est d'une politesse obséquieuse, nous accable de compliments, ne tarit pas d'éloges sur son voisin, le gouverneur de la province de Samarcande, et sur le gouverneur général du Turkestan, que «l'émir aime au delà de ce qu'on peut croire. C'est au point qu'il tombe malade chaque fois qu'il apprend une indisposition du général Kauffmann.»

Le beg nous donne ensuite quelques-uns de ses serviteurs, qui nous font visiter la forteresse.

En face d'une porte, nous voyons un canon sur un affût, mais pas de boulets ni d'artilleurs. On nous promène dans plusieurs cours qui sont entourées de constructions servant à loger les soldats et les serviteurs. Les appartements réservés à l'émir et à sa famille sont vis-à-vis d'un colossal portique couvert de briques émaillées, seul reste d'un palais construit par Timour[54]. Le portail menace ruine et écrasera un beau jour les soldats logés dans une masure adossée à sa base. L'habitation de l'émir, qu'on a placée prudemment à distance, n'est pas luxueuse, elle est en briques cuites, crépie de plâtre, à un étage, avec une galerie devant les chambres tout autour de la cour. Elle donne sur un jardin planté de mûriers et de rosiers; un homme y était occupé à distiller l'essence de rose pour l'usage personnel de l'émir, qui mêle ce parfum à l'eau de ses ablutions. Toutes les chambres étaient inhabitées et vides de meubles.

[Note 54: Palais blanc.]

Nous rentrons à notre logis par le bazar, qui est peu animé, comme tous les bazars du pays les jours où il n'y a pas de marché. Nous remarquons des cotonnades anglaises, mais en petite quantité et à un prix plus élevé que les cotonnades russes.

Trois ou quatre armuriers sont occupés à fabriquer des fusils à mèche, rayés droit et même en spirale. Tous les appareils et outils sont maniés à la main, le maître ouvrier les a construits lui-même assez ingénieusement. La matière première lui vient en barres du grand dépôt qui est à Bokhara, où le fer arrive par l'entremise des Tartares de Kazan. Le kilogramme coûte plus de un franc, prix du gros.

Abdoul a apporté souvent de Samarcande des dépêches au beg de Chahr, et il nous donne sur son caractère des détails peu flatteurs. Il le dépeint comme un avare, comme un beau parleur, grand faiseur de gestes, prodigue de compliments «comme un loulli», mais payant peu ou point ses serviteurs, qui finissent par le quitter, désespérés d'attendre des appointements que leur maître promet toujours de leur donner sans s'exécuter jamais.

--Quant aux sarbasses (soldats), ajoute Abdoul, ah! maître, quels sarbasses! Il en faudrait beaucoup comme ceux-là pour chasser les Russes!

--Ils ne sont donc point courageux?

--Courageux! avec un bâton tu en ferais sauver trois cents. Tu ne sais donc pas qu'on les recrute parmi les gens qui rôdent inoccupés, qui ne savent que faire pour vivre. On leur offre un tenga par jour, un grand bonnet, une veste, un fusil, et ils n'hésitent point à s'enrôler. Et puis, quand le métier les ennuie, ils se sauvent dans le Turkestan russe.

--Mais quand une guerre est déclarée, ils se comportent bien, je suppose. Ils obéissent à leurs chefs?

--Ils obéissent lorsqu'on leur dit de piller, et ils sont toujours prêts à manger le palao. Il faut les voir en marche. Ils ont les poches pleines de noix, de raisins, d'abricots secs, de pistaches, et tout le long du chemin ils grignotent, car je t'assure qu'ils ont de bonnes dents. Et puis chacun d'eux a sa caille ou sa colombe pour jouer pendant les haltes. Et si l'ennemi est proche, ils ne se pressent point, pas plus que les chefs, et ils sont tous malades les uns après les autres. Ils trouvent toujours une raison pour s'écarter, et alors ils jettent leurs armes et se sauvent. Celui qui s'aperçoit que son voisin manque à l'appel dit au capitaine: «Capitaine, Abdoullah ne revient pas, permettez que j'aille le chercher.» Et le capitaine dit: «Va et reviens vite.» Il s'en va, mais ne revient pas. Et lorsqu'on voit l'ennemi, il en manque les trois quarts; au premier coup de fusil, tous s'enfuient comme des perdrix, et alors les grands chefs disparaissent à leur tour, et s'en vont conter à l'émir qu'ils ont combattu vaillamment, que tous leurs soldats sont tués, et l'émir dit au capitaine: «Par Allah! je te nomme colonel», et au colonel: «Je te nomme général.» Quels sarbasses! quels sarbasses!

Et Abdoul crache de mépris pour ses congénères.

Le même jour nous partons pour Kitab, la sœur jumelle de Chahr: un ruban de verdure les relie l'une à l'autre. Les chemins sont détrempés, et nous avançons difficilement.

L'Ak-Darya qui coule au pied de Kitab était gonflé par les pluies, et nous dûmes le traverser en arba. Les bagages furent vite transportés sur l'autre rive, grâce à des passeurs herculéens dont l'un ressemble à s'y méprendre au fameux lutteur Faouët, qu'admirait tant Théophile Gautier.

Les rues de Kitab sont de véritables marais. Cette ville est enfouie dans les arbres, entourée de champs fertiles; elle ne possède pas de monuments, et compte seulement quelques milliers d'habitants. Le beg, qui nous invite à le visiter et nous reçoit avec beaucoup d'affabilité, est en ce moment dans tous ses états. L'émir vient de lui réclamer une somme considérable qu'il n'aurait point dans ses caisses.

Ayant traversé le Kachka-Darya près des ruines d'une forteresse, nous arrivons à Kaïssar, où nous prendrons un guide pour traverser la passe de Katta-Karatcha.

Le chef du village nous reçoit très-cordialement. C'est chez lui que nous trouvons une boîte à sucre de la fabrique _David Sassoon and Co_, qui est venue des Indes par Mazari-Chérif jusqu'à l'extrême frontière de l'empire russe. On nous donne pour indiquer la route un homme de haute taille, d'une soixantaine d'années, qui connaît admirablement la montagne. Cet homme ne sait point d'où il est; nous le supposons Persan. Il a été apporté tout petit à Karchi par les Turcomans; sa bonne mine le fit acheter par le beg, qui le garda à son service jusqu'à sa mort. Le beg mort, l'esclave s'installa à Kaïssar, prit femme, et maintenant il est grand-père, et paraît très-content de son sort, car il rit volontiers. Sa principale occupation est de cuisiner pour le chef du village et de conduire les voyageurs de marque du Chahri-Sebz dans la province de Samarcande.

En trois heures nous atteignons, par un sentier pierreux, la plate-forme où les eaux se divisent, et les voyageurs font souffler leurs chevaux. Puis nous descendons vers Samarcande, car nous avons franchi la frontière; nous sommes de nouveau dans le Turkestan russe.

Avant d'arriver au premier village d'Amman-Koutane, le long d'une pente, on nous montre une longue traînée de cailloux; nous ne voyons là qu'un éboulis tel qu'il s'en fait lorsque les rochers s'effritent. Mais c'est, paraît-il, le «méguil de la couleuvre», et le guide nous conte que, «dans le temps passé,--bien avant Timour,--une couleuvre habitait la passe. Elle mesurait plus de trois cents mètres de longueur, avait une gueule énorme, dévorait les passants et même des caravanes entières. On ne pouvait plus aller par ce chemin du Chahri-Sebz à Samarcande. C'était une grande gêne pour le commerce. L'émir promit donc une haute place et une récompense magnifique à qui débarrasserait ses États d'un tel fléau. Un homme bien avisé usa de la ruse suivante. Il fabriqua un coffre, le remplit de poudre, y fixa une mèche très-longue. Puis il plaça la machine infernale sur le chemin du serpent, qui l'avala d'un coup. Puis, la boîte dans le ventre du reptile, il battit le briquet, mit le feu à la mèche, et le monstre éclata en trois morceaux. Il mourut, et on l'enterra à cette place.

--Est-ce que beaucoup de personnes ont vu ce serpent?

--Oui, répondit le guide, ils sont morts depuis longtemps. Au reste, voici le méguil, et la tête du monstre fut mise en terre près du champ labouré que vous voyez bien.

Le soir, nous couchions à Ak-Tepe, et le lendemain nous partions pour Samarcande, qui apparut soudain, dans la grande vallée du Zérafchane, comme un bouquet tombé sur un tapis vert.

* * * * *

Une boîte ayant contenu du sucre fabriqué dans l'Inde anglaise; un ex-esclave; une légende; telles sont nos constatations en achevant cette première partie de notre voyage.

Elles disent la situation présente de ce pays. C'est d'abord l'antagonisme commercial des Russes et des Anglais, et l'extrême activité de ces derniers; puis une transformation sociale qui s'opère par le sabre des Russes: la disparition de l'esclavage; enfin, le grand obstacle à ce que certaines populations d'Asie emboîtent le pas à celles d'Occident, qui est le goût extrême du surnaturel, l'absence complète d'esprit d'induction, dont témoigne une légende, tentative la moins scientifique d'expliquer un fait très-simple.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

I

DE MOSCOU A TACHKENT.

Moscou.--Nijni.--Traversée sur le Volga et la Kama.--Les passagers du _Samolet_.--Perm.--Yékatérinbourg.--Un couvent de nonnes.--Le tarantasse.--Un enterrement sibérien.--Les déportés.--Le _cimex lectuarius_.--Les Kirghiz.--La steppe de Baraba.--Sémipalatinsk.--L'Ala-Taou.--L'Ili.--Vernoié.--Le Talas.--La vallée du Syr ou Iaxartes. 1

II

TACHKENT INDIGÈNE.

Population flottante.--Population sédentaire: Kirghiz, Tatars, Indous, Tsiganes, Juifs.--Les Sartes.--Construction et disposition d'une maison indigène.--Costume d'un homme.--Pas de mode.--Les différents aspects d'un turban.--Costume des femmes.--Leur éducation.--Histoire d'un mariage; la cérémonie.--Parures des femmes.--Leur vie après le mariage.--Leurs distractions. 31

III

TACHKENT INDIGÈNE (suite).

Les hommes.--Éducation d'un garçon.--Les metcheds; les médressés.--L'enseignement que donnent les mollahs.--Un saint orgueilleux.--Les lettrés; leurs mœurs.--A propos d'Akkouli Bey.--Les talismans; le commerce qu'on en fait.--Histoire d'un talisman.--Un savant grincheux.--Superstitions.--Prédiction drôlatique.--Distractions des hommes: courses, combats de cailles, de perdrix, etc. 53

IV

DE TACHKENT A KARCHI.

Nos plans.--L'ambassade afghane.--A travers la steppe de la faim.--Les membres de l'ambassade.--La famille de l'émir Abdourrhaman-Khan.--Départ de Samarcande.--La steppe.--La recette pour le kabâbe.--Les Turcomans.--Procédés de _routiers_.--Dans le Bokhara.--Rachmed-Oullah médecin, diplomate et cuisinier.--Scène de bivouac.--Entrée triomphale à Karchi. 77

V

KARCHI.

Notre logement.--Le Karaoul.--Les Ersaris.--Une connaissance de Tachkent.--Les consultations du docteur russe.--L'origine d'un instrument de musique.--La Chine.--La prison.--La fosse aux punaises.--Le Palais-Royal de Karchi. 101

VI

DE KARCHI A L'AMOU DARYA.

Bonne foi bokhare.--Réveil de la steppe au printemps.--Turkmène économiste.--Les puits.--Mirages.--Un cuisinier tatar.--L'histoire de Saïd-Achmed-Khan contée par un ménestrel du Badakchane.--Kilif.--L'Amou.--Khodja Saïb.--Les Kafirs.--Les Afghans.--Un bac.--Les Cosaques.--Chefs afghans.--A propos des Anglais.--Prétendues forêts. 116

VII

DE KILIF A CHIRRABAD.

Aspect du vieil Oxus.--Les Kara-Mogouls Turkmènes.--L'hiver de 1878.--Misère des Kara-Mogouls.--Chasse au lévrier, au fusil à mèche.--Un drôle d'oiseau.--Le roseau.--Les pillards.--Le gibier dans la jungle.--Reportage.--Admiration du succès.--On parle de tigres.--Différentes manières de naviguer, radeaux, outres.--Hommes qui gîtent.--De l'Amou à Chirrabad.--Exercice illégal de la médecine. 144

VIII

CHIRRABAD.

Le fils du Beg de Chirrabad.--Une maison de petite ville.--La forteresse.--Un chef de police.--Mode d'administration.--Rôle du bâton dans la comptabilité.--Le Beg de Chirrabad.--Chasse au faucon.--Conteurs et danseurs ambulants.--L'art d'affaiter les faucons et les aigles.--Un pèlerinage.--Les sauterelles.--Histoire de maquignons.--Comment se conclut un marché. 166

IX

LES RUINES DE LA VALLÉE DU SOURKANE.

Où sont les ruines?--Nadar le photographe et ses bottes.--Ak-Kourgane.--La maison d'un Ak-Sakal.--Un huilier.--Un riche industriel, un ouvrier.--Chahri-Goulgoula.--Aspect de la ruine.--Légendes.--Pèlerins.--Salavat.--Notre hôte est un saint.--L'ammoniaque.--La ruine de Chahri-Samâne.--Le Mausolée de l'émir Houssein.--Le Kerkisse.--Légendes.--Le manque d'eau. 190

X

DE TERMEZ A CHIRRABAD.

Patta-Kissar.--Une colonie qui commence.--Femmes turkmènes.--Cuisine.--Gengis-Khan à Termez.--Ibn-Batoutah.--Termez en 1315; ce qu'il en reste.--Un «mazar».--Ichanes.--Dîmes.--Encore des pèlerins.--Un Varan.--Le mirza «Iarim-Tach».--Nous retrouvons les Russes qui reviennent de Mazari-Chérif. 223

XI

LES MONTAGNES DE BAÏSSOUNNE.

Dans la montagne.--Ak-Koupriou.--Saïrâb.--Arbres géants.--Poissons sacrés.--Des Tadjiks.--Rencontre de nomades gagnant un _alp_.--Le défilé de la _Porte de fer_.--Timour et son beau-frère.--Un caravansérail à Tchachma-Ofizan.--Tarif de l'hôtelier.--La division du travail à propos de la construction d'une yourte.--La ville de Gouzar.--Un jour de marché. 240

XII

LA VILLE DU KARCHI.

Visites des hauts personnages de la ville.--Un bohémien montreur d'ours.--Un centenaire.--Un hammam; massage.--Un pont.--Les danseurs. Description.--Un jardin public.--Un saint peu fanatique. 268

XIII

LA VALLÉE DE KACHGA-DARYA.

Les lépreux.--Les loulli ou bohémiens.--Course à la chèvre à l'occasion de la mort d'un Ousbeg.--Le héros Abdoul.--Tchirakchi.--Un prince peu intelligent.--Les Ousbegs du Chahri-Sebz.--Chamatane.--Chahr; l'armée bokhare; le palais de l'émir.--De bons soldats.--La légende du grand serpent. 282

FIN DE LA TABLE

TABLE DES GRAVURES

Ruines de Chahri-Samane.--Mausolée de l'émir Houssein. Frontispice.

Chef kirghiz.--Femme sarte 12

Entrée de Tachkent.--Sous l'aqueduc 44

Indou.--Juif de Tachkent 64

Sarte.--Soldat afghan 84

A Tachlick 98

Kilif 130

Soir sur l'Amou 160

Chirrabad et sa forteresse 170

Tombeau du fils de Tamerlan.--Chahri Sebz 188

Fils de l'émir actuel de l'Afghanistan.--Chodja Saïb, ambassadeur.--Le mirza, leur précepteur 212

Ruines du caravansérail d'Abdoullah Khan 242

Caravansérail 254

Vues de l'oasis de Gouzar 262

Tombeau du père de Tamerlan.--Chahri Sebz 284

Plaine du Zerafchane 296

PARIS. TYPOGRAPHIE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.