Emile Zola, Sa Vie—Son Oeuvre

Chapter 7

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Cette semaine, par corvée de métier, j'ai ouvert, pour la première fois, le soupirail qui mène à _l'Assommoir_. Voici le trou, voici l'échelle, descendez! Je suis descendu. J'ai parcouru, à travers un ennui noir et une répugnance écœurante, cet égout collecteur des mœurs et de la langue, enjambant à chaque pas des ruisseaux fangeux, des tas de linges sales humés avec ivresse par leurs ignobles brasseurs...

Zola, à l'époque où il fulminait son anathème, aussi excessif, aussi déraisonnable que celui de Paul de Saint-Victor, pourtant fin critique littéraire et écrivain très coloriste, subissait la pleine influence d'Alfred de Musset. Celui-là, c'était son dieu, son maître, son idéal et son modèle! Il devait, plus tard, renier sensiblement l'idole de la vingtième année. Alfred de Musset, dont la véritable gloire provient du théâtre et non de la poésie lyrique, est surtout le poète favori de ceux qui ne sentent ni ne comprennent poétiquement. Tous les hommes de prose raffolent d'Alfred de Musset. On peut expliquer cette prédilection par la forme facile, par la versification lâchée et souvent prosaïque de ses poèmes. Ils n'ont pas d'aspérités ni de difficultés. Ils sont limpides, coulants, pour employer l'expression favorite des professeurs de littérature, ces vers qui semblent «écrits comme on parle», le plus bel éloge dans une bouche incompétente. N'étaient ses tableaux trop crus et ses sujets souvent trop hardis, Musset serait devenu le poète des institutions de jeunes demoiselles. _L'Espoir en Dieu_, les _Stances à Malibran_, et quelques autres pièces décentes figurent dans les anthologies _ad usum puellarum_. Il prêche aussi une philosophie facile, à la portée de chacun, et qui séduit les âmes simples. Les sanglots passionnés, les beuglements désespérés, qu'il pousse avec l'élan d'un chanteur de romances, dans la sensible oreille du vulgaire, retentissent, comme la plus sublime expression de l'amour déçu, de la jalousie inquiète, de la débauche et de l'ivresse aussi. Chaque petit jeune homme retrouve un peu de ses clameurs, ou de ses hoquets, dans ces vers tumultueux. Le jeune Zola admirait tout dans Musset. Il disait: «Quelle grande et belle figure que ce Rolla!» Éloge excessif pour un fêtard décavé, qui se tue sur le lit d'une pauvre fille, dont il a payé, avec ostentation, la triste nuit. Il loue même son poète à raison de sa versification incorrecte et du décousu de sa forme. Il lui emprunte son apostrophe à la cheville: «J'ai une sainte horreur de la cheville. C'est, à mon avis, la lèpre qui ronge le vers.» Il confondait volontiers la cheville avec l'épithète, qui est la parure du vers. Sans épithètes, la phrase rimée, le vers, n'ont ni force ni coloris. La cheville n'est que la mauvaise épithète, en toc, la monture mal sertie par un joaillier insuffisamment approvisionné, et peu habile.

L'influence mussettiste, très vivace durant la période juvénile de Zola, chez lui ne persista pas. Elle apparaît dans les poèmes de _Paolo_, de _l'Aérienne_, de _Rodolpho_, elle demeure invisible, complètement éteinte dans l'œuvre virile, dans l'œuvre véritable.

Michelet, Hégésippe Moreau, Rabelais, Dante, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, et quelques autres auteurs modernes, figurent encore parmi les confidents et les consolateurs du jeune ermite du belvédère de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, mais ne semblent pas avoir sérieusement agi sur sa pensée, sur ses projets littéraires. Il devait, plus tard, lire Taine et quelques livres de physiologie et de science mentale, comme _l'Hérédité_ du docteur Lucas, ou de sociologie anecdotique, comme _le Sublime_ de Denis Poulot. Ces ouvrages contribuèrent à la seconde éducation de Zola. Ils agirent sur sa pensée émancipée, et sur son œuvre d'homme fait. Le rimeur obstiné, mais pas doué, qu'était l'auteur de _Rodolpho_, parvenu à la maturité de l'intelligence, en possession de toute sa volonté, énergiquement renonça à la poésie. Il fit, avec un héroïsme dégoûté, le sacrifice de ses rimes. Jetant ses premiers vers au fond d'un tiroir, sans préoccupation d'éditeur, accrochant la lyre dans l'armoire aux souvenirs, avec une résignation virile, regrettant peut-être de n'avoir pu devenir le lyrique et le poète épique qu'il avait souhaité d'être, il empoigna, afin de produire l'œuvre nouvelle, la prose, «mâle outil pour les fortes pensées».

Il n'est pas rare qu'on se méprenne, à vingt ans, sur sa vocation et sur ses aptitudes. Ceci se produit dans «le commerce des Muses», comme dans tout autre entreprise. Les circonstances, le besoin d'un travail productif, le défaut d'énergie, et la disposition qu'on a, surtout dans la jeunesse, à imiter, font que plus d'un écrivain, et plus d'un peintre, stagnent dans la médiocrité simiesque, tandis qu'en dirigeant autrement leurs efforts, en modifiant leur genre, en changeant de but, ces ratés eussent peut-être atteint la maîtrise. Le tort de certains artistes, souvent laborieux et patients, c'est de ne pas reconnaître qu'ils se sont fourvoyés, et surtout, ayant fait cette constatation, de persister. On peut, à la guerre, vaincre comme Ajax, malgré les dieux; il est impossible, en art, de triompher, si l'on n'a pas le don spécial au combat qu'on livre.

Zola eut le mérite de bien discerner sa fausse vocation de poète, et la force de ne pas s'entêter à rimer des vers, qu'il reconnaissait sinon absolument mauvais, du moins faibles et quelconques. Le sacrifice qu'il fit des enfants de son inspiration est plus héroïque que celui d'Abraham, car aucune volonté divine ne lui ordonnait de jeter ses vers au bûcher. De lui-même, il précipita dans le tombeau d'un tiroir, destiné à rester perpétuellement clos, ces premières œuvres qui lui avaient pourtant procuré tant de jouissance, tant de consolations, durant la conception. Il les avait engendrés, ces pauvres avortons, dans un logis ouvert à tous les vents, avec le ventre creux et les pieds gelés, mais, en les procréant, il avait eu la fièvre au front, le spasme au cœur, et de la joie partout.

Ce ne fut ni par lassitude ni par dépit qu'il se résigna à ne pas publier ses poèmes et qu'il décida aussi de ne plus en écrire désormais. Il avait eu diverses pièces rimées insérées dans un journal littéraire. Il lui eût été sinon très facile, du moins possible, de découvrir un éditeur bénévole. Au besoin, comme tant d'autres, il eût jeûné pour donner de la pâture à l'imprimeur, et eût été imprimé, comme Paul Verlaine et plus d'un contemporain, à ses frais. Il trancha net, et se dit: mes vers demeureront éternellement inédits!

Quel fut le point de départ de cette conversion à la prose, aux articles de critique, et bientôt au roman? Qui lui inspira son abjuration de la poésie? Il ne l'a pas clairement dit, ni à Paul Alexis, ni à personne. On peut admettre que, grand lecteur de Montaigne, s'accoutumant, d'après ce profond maître, à se regarder, à s'étudier, et «à se controller soy-même», pourvu d'un sens critique aiguisé, il ait analysé impartialement, et comme s'il se fût agi d'un autre, son œuvre: _l'Amoureuse Comédie_ et aussi _la Genèse_, et contrairement au Créateur de la Bible, en face de son ouvrage, il n'avait pas trouvé que cela fût bon.

Il est possible aussi que, préoccupé de se procurer les ressources quotidiennes, sans se condamner à l'internement dans un bureau, ce qui lui paraissait insupportable, voyant et comprenant, de sa chaise de commis de la librairie Hachette, la facilité relative du placement lucratif de la prose, il ait ajourné à des temps plus favorables le luxe de la poésie. Beaucoup agirent comme lui. Que de lyres déposées provisoirement, dans un coin, en attendant, sous la nécessité de vivre littérairement, en produisant de la prose au débit courant, et qui ne furent jamais reprises! Un vers ironique de Sainte-Beuve a servi d'épitaphe à pas mal de ces «poètes morts jeunes en qui l'homme survit».

Les poèmes de Zola ne sont pas demeurés entièrement inédits. Dans son livre sur lui, _Notes d'un Ami_, Paul Alexis en a publié des fragments. Ils nous permettent de juger ces œuvres de jeunesse, et d'apprécier l'intensité de la perte que nous avons pu faire, par suite de la résolution impitoyable de l'auteur. Assez ingénument, Zola a témoigné d'une secrète et persistante tendresse pour ces rimes, semblables à ces fleurs printanières séchées dans les pages d'un livre, que l'émotion ravive, que le souvenir colore, et que parfume encore le souvenir, quand on les retrouve à l'automne. En remettant à son ami ces poésies exhumées, en vue de leur citation dans son ouvrage, Zola n'a pu s'empêcher de dire:

Je n'ai pu relire mes vers sans sourire. Ils sont bien faibles et de seconde main, pas plus mauvais pourtant que les vers des hommes de mon âge qui s'obstinent à rimer.

Zola a raison, ces vers de jeune homme ne sont pas plus déplorables que beaucoup d'autres qui conduisirent leur auteur à l'Académie. _L'Amoureuse Comédie_, est divisée en trois poèmes: _Rodolpho_, _l'Aérienne_ et _Paolo_. Un artisan habile en supercheries littéraires, un Mac-Pherson truqueur de pages mussettistes, aurait pu intercaler ces petits poèmes dans les _Contes d'Espagne et d'Italie_, comme fragments inédits retrouvés dans les papiers de l'auteur des _Nuits_, après sa mort, ou comme conservés dans les manuscrits de Paul, son frère, ou même comme ayant été découverts parmi les carnets de ménage d'Annette Colin, sa vieille servante. Le public eût été facilement abusé. A part quelques experts en versification, qui eussent diagnostiqué que c'était trop bien rimé, pas assez lâché, pour avoir été tissé sur le même métier que _Namouna_, la majorité se fût pâmée en disant: «Voilà du bon Musset!... dans ce Rodolpho, qui ne reconnaîtrait un frère de Rolla!»

Quelques exemples. Ce début n'était-il pas tout à fait dans la désinvolte manière du conteur en vers des aventures galantes et cavalières de don Paëz, avec la facture toutefois de Théophile Gautier, en son conte rimé d'_Albertus_:

Par ce long soir d'hiver, grande était l'assemblée Au bruyant cabaret de la Pomme de Pin. Des bancs mal assurés, des tables de sapin, Quatre quinquets fumeux, une Vénus fêlée: Tel était le logis, près du clos Saint-Martin. C'était un bruit croissant de rires et de verres, De cris et de jurons, même de coups de poing. Quant aux gens qui buvaient, on ne les voyait point. Le tabac couvrait tout de ses vapeurs légères; Si par enchantement le nuage, soudain Se dissipant, vous eût montré tous ces ivrognes, Vous eussiez aperçu, parmi ces rouges trognes, Deux visages d'enfants, bouche rose, œil mutin, À peine dix-huit ans. Tous deux portaient épée...

Rodolpho et Mario, en buvant, se font des confidences. Mario apprend le nom et la demeure de la maîtresse de son ami, la belle Rosita. Rodolpho est sûr de la fidélité de la donzelle. Si on lui apprenait qu'elle le trompe avec son compagnon, il n'en croirait rien.

Le portrait de cet éphèbe séducteur, buveur et un peu jobard, est tracé, d'après la méthode du peintre de Rolla:

Vous eussiez vainement cherché dans la cité, Un buveur plus solide, une plus fine lame, Que notre Rodolpho, terrible enfant gâté, Toujours gai, buvant sec, sacrant par Notre-Dame, Amant de la folie et de la liberté. C'était le plus joyeux d'une bande joyeuse. Qui passait la jeunesse, attendant la raison, Ayant l'amour au cœur, aux lèvres la chanson. C'était un garnement à la mine rieuse. Tout rose, avec fierté portant un duvet noir, Qu'il cherchait à friser d'une main dédaigneuse. Aussi que de regards il attirait, le soir, Lorsque, entouré des siens, aux lueurs des lanternes, En chantant, il sortait, l'œil en feu, des tavernes...

À côté du portrait du cavalier, tout ce qu'il y a de plus 1830, et dont on cherche la vignette due à Devéria, vient la description chaude de la fringante frimousse, objet de la passion du don Paëz de la rue Saint-Martin. C'est toujours la fameuse Andalouse, au sein bruni, que l'on connaît dans Barcelone, et ailleurs.

... au matin d'une nuit D'ardente volupté, qu'une maîtresse est belle! Sa bouche, de baisers toute chaude, sourit; Son œil, demi-voilé, de bonheur étincelle; Un désir gonfle encor sa gorge de frissons, Et l'odeur de l'amour sort de la chevelure. Une cavale, jeune et fougueuse d'allure, Après un long combat, à la voix du clairon, Généreuse, oubliant sa récente blessure, Relève avec ardeur la tête, et, se calmant, Hennit, frappe le sol et bondit en avant. De même Rosita, délirante, éperdue, Corps que l'on peut abattre et non pas apaiser, Devant son Rodolpho se dressait demi-nue...

La comparaison avec la «cavale» était indiquée, comme la trahison de cette Rosita, que le terrible Rodolpho crible de coups de poignard, sans épargner le perfide Mario.

Sous le nom de _l'Aérienne_, il évoquait une jeune personne qu'il avait rencontrée par les promenades d'Aix. Cette muse provençale glissait, légère en robe blanche, dans le traditionnel rayon argenté de la lune, selon la poétique des _Nuits_. _L'Aérienne_ est à la fois parente de la dame disant au poète de prendre son luth avant de l'embrasser, et de la Sylphide de Chateaubriand. Elle dialogue avec lui, sur le mode mussettiste. A noter ce salut à la Provence rappelant fort l'hommage à l'Italie, l'une des cavatines favorites de Musset:

... Ô Provence, des pleurs s'échappent de mes yeux, Quand vibre sur mon luth ton nom mélodieux. Terre qu'un ciel d'azur et l'olivier d'Attique Font sœur de l'Italie et de la Grèce antique, Plage que vient bercer le murmure des flots, Campagnes où le pin pleure sur les coteaux; Ô région d'amour, de parfum, de lumière, Il me serait bien doux de l'appeler ma mère... ... Mais, si je suis enfant d'un ciel triste et brumeux, Nymphe, bien jeune encore, je vis briller tes yeux, Et, courant me chauffer au duvet de tes ailes, Avide, je suçais le lait de tes mamelles. Et toi, mère indulgente et le sourire au front, Tu ne repoussas pas ce frêle nourrisson. Au bruit de tes baisers, tes bras, dans la charmille, Me bercèrent parmi ta céleste faucille, Et ton regard d'amour fit glisser dans mon cœur Un reflet affaibli de ta sainte splendeur. Ah! c'est de ce regard, que moi, l'enfant de l'ombre, Je vis un astre d'or remplacer ma nuit sombre. Et sentis de ma lèvre un souffle harmonieux S'échapper en cadence, et monter dans les cieux. C'est de lui que je tiens ma couronne et ma lyre, Mon amour des grands bois, des femmes et du rire...

Malgré la faiblesse de nombre d'expressions, les épithètes vagues et banales, les chevilles abondantes, que pourtant il dénonçait avec virulence, Zola, dans cette invocation virgilienne, a montré un certain souffle. Il a, en outre, affirmé son sentiment vrai, presque filial, pour cette terre des figues et des cigales, où il avait joué enfant, où il rêvait adolescent, et où il lui avait été donné, jeune homme, de rencontrer _l'Aérienne_, une demoiselle S... à l'état-civil:

... jusqu'aux derniers taillis, j'ai couru tes forêts, Ô Provence, et fouillé tes lieux les plus secrets. Mes lèvres nommeraient chacune de tes pierres, Chacun de tes buissons perdus dans les clairières. J'ai joué si longtemps sur tes coteaux fleuris, Que brins d'herbe et graviers me sont des vieux amis...

Dans _Paolo_, la note religieuse, ou, du moins, le vocabulaire pieux, et le décor mystique se mêlent aux expressions amoureuses. L'apostrophe à Voltaire ne s'y rencontre pas, mais don Juan a la sienne:

... C'est maintenant, don Juan, à toi que je m'adresse! Ne fus-tu pas celui, qui, du nord au midi, Superbe et désolé, traîna derrière lui, Comme un roi son manteau, sa fougueuse tendresse?... Toi, le hardi don Juan, toi, le larron d'honneur, Le héros des balcons, de l'échelle de soie Qui, s'il l'eût bien voulu, du trône du Seigneur, Convoitant une vierge, eût arraché sa proie...

Le premier chant de la trilogie de _l'Amoureuse Comédie_ contient aussi l'inévitable prière au bon Dieu, obligatoire d'après le rituel de Musset. Zola, ici, se montrait le plus docile des imitateurs. Il ne fut jamais ni pieux, ni même croyant. Assurément, il ne se proclama point, sur la place publique ou même en des libelles, anticlérical. Il ne fît pas partie de la franc-maçonnerie. Il s'est montré seulement peu respectueux du sacerdoce et indifférent au dogme, dans ses écrits. Il a généralement agi en libre-penseur. Je ne pense pas que ses enfants aient été baptisés. Il lui a plu, dans _Rome_, de tracer le tableau des menées, des intrigues et des passions, s'agitant dans les chambres du Vatican. Il n'est pas entré dans sa pensée de faire œuvre de militant de l'anti-papisme. Quand il a peint, un peu de seconde main, d'après _les Courbezon_ et _l'Abbé Tigrane_ de Ferdinand Fabre, ses prêtres de _la Conquête de Plassans_, de _la Faute de l'abbé Mouret_, il n'a pas cherché à faire de caricature. Il ne se préoccupait nullement de combattre ou de ridiculiser la religion catholique. Pas davantage il ne voulut outrager son fondateur, quand il donna son nom à un rustre facétieux et venteux.

Il eut l'intention de consacrer un poème à Jeanne d'Arc. Évidemment, il n'eût point pris Voltaire comme modèle. Il n'eût même pas laïcisé la sainte de la Patrie, comme c'est la mode aujourd'hui, où l'on cherche à nous présenter la Bonne Lorraine, sous l'aspect brutal, et avec l'allure extravagante d'une Théroigne de Méricourt primitive, mélangée de Louise Michel. Anatole France vient de restituer à Jeanne d'Arc son vrai caractère de sainte du moyen âge. Ce fut l'intention de Zola.

Il ne se dissimulait pas la difficulté du sujet:

D'autant plus, disait-il, que je l'ai pris sous un point de vue qui exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple, et parlant comme doit parler une jeune fille, pas de grands mots ni de points d'exclamation, ni de lyrisme plus ou moins à sa place: un récit grand dans sa simplicité, un vers sobre et disant nettement ce qu'il veut dire. Ce n'est pas là une petite ambition...

La tentative eût été, au moins, curieuse à connaître, réalisée. Il est probable que Zola renonça entièrement à son projet. On ne trouve pas traces des essais ou de commencement du poème annoncé. Peut-être les plans et divisions du poème de Jeanne d'Arc se trouvaient-ils dans les projets et ébauches, que l'auteur détruisit.

Zola avait remporté des prix d'instruction religieuse, mais, à l'époque de _l'Aérienne_ et de la fièvre poétique, il n'avait de religion que pour rimer. C'était tout un dictionnaire commode où puiser, que le vocabulaire pieux, et un magasin de décors tout faits, propres à placer partout, que le paradis, les anges et les démons. On a dit que l'idée de Dieu avait été fort utile aux tyrans. Elle n'a pas été sans rendre des services aux faiseurs de vers. Avec les étoiles et le ciel bleu, les accessoires du culte et le langage de la foi, on a un fonds poétique courant, d'emploi facile. Hugo, malgré l'opulence de son lexique, si quelque décret sectaire l'eût privé du droit d'employer le mot Dieu, se serait trouvé réduit à l'indigence lyrique. C'est donc surtout par enthousiasme d'emprunt, par une sorte de langage convenu, auquel les poètes, dans certains cas, s'empressent de recourir, que l'auteur de _Paolo_, dans un accès de littérature religieuse renouvelé du Musset de _l'Espoir en Dieu_, s'écriait:

... Oh! Seigneur! Dieu puissant, créateur des mondes Qu'enflamma ton haleine, éclatantes lueurs; Toi qui, d'un simple geste, animes et fécondes Nos ténébreux néants, nos poussières immondes, Qui tiras du limon de saints adorateurs!

Toi, le sublime artiste, amant de l'harmonie Créant des univers, qui les créas parfaits, Qui, depuis la forêt à la gerbe fleurie, Depuis le noir torrent à la goutte de pluie, Dans un ordre divin répandis tes bienfaits!

Toi, le Seigneur d'amour, de vie et d'espérance... Oui, je bénis ta droite, à genoux je t'adore. Je me prosterne au sein de ta création. Mon âme est immortelle, un dieu la fît éclore: Le feu qui me dévore Ne saurait s'échapper d'un infâme limon!

Cet amour qui me brûle est la flamme divine Qui, depuis six mille ans, régit cet univers. Sur les chants d'ici-bas, c'est le chant qui domine, Et mon âme devine Un puissant créateur dans des divins concerts!

Oui, je te reconnais, toi qui mis dans mon être Ce feu pur dont l'ardeur me rapproche de toi. Je ne maudirai plus le jour qui m'a vu naître, Et je veux, ô mon Maître, Comme un timide enfant, me courber sous ta loi.

Je m'incline devant ta sainte Providence. Je comprends les parfums, les chants et la clarté, Et je comprends en toi la suprême puissance, L'éternelle clémence, Pour verser à nos cœurs l'éternelle beauté!...

Quel lévite au cœur embrasé! Voilà un hymne qui semble échappé à la pieuse exaltation de Lamartine, ou plutôt de son élève, Turquety. Un véritable credo lyrique. Zola, à la même époque, exprime, en prose, d'analogues aspirations déistes, comme tous les incrédules, chez qui la sentimentalité persiste. D'abord, il déclare qu'il n'est d'aucune secte religieuse. Il affirme cette indépendance cultuelle, à un protestant, et à une vieille dame dévote, entre lesquels il se trouve placé, dans un dîner, et qui l'entreprennent sur ses croyances. Les commentateurs de la parole divine, la caste sacerdotale, l'homme qui sert d'intermédiaire entre son semblable et le ciel, voilà, selon lui, la plaie. Le prêtre fait un dieu à son image, mesquin et jaloux. Zola repousse donc le clergé. Il ne veut pas, entre le ciel et lui, d'autre truchement que la prière. Il admet un créateur vague, une âme immortelle. Il en est à la profession de foi du Vicaire Savoyard. Tout cela bien vague, bien incohérent. L'écorce du préjugé qui tombe, et la sève de l'indifférence qui monte.

Maintenant, ajoute-t-il, je ne sais si je suis catholique, juif, protestant ou mahométan.

Si on me demandait si je reconnais Jésus-Christ comme Dieu, je l'avoue, j'hésiterais à répondre. Jésus est plutôt, pour moi, un législateur sublime, un divin moraliste...

Par la suite, cette religiosité sentimentale, ce mystique élan vers une divinité créatrice et providentielle, s'atténuèrent, sans disparaître complètement. Les lectures scientifiques et l'observation de la vie firent, cependant, succéder assez rapidement leur influence aux préoccupations poétiques, et à l'opinion toute faite, non démontrée ni étudiée, puisée dans ses livres et ses relations d'alors, sur l'existence d'une divinité mêlée aux choses de la terre, d'une providence vigilante, et d'une âme pourvue d'une existence inexplicable, en dehors du corps, des organes de la vie même.

La foi artificielle et le travail poétique des années de jeunesse n'eurent point, par la suite, grande importance pour Zola. Ces lyriques divagations ne laissèrent nulle mysticité dans son esprit; elles ne déposèrent point un résidu tenace de tendances religiosâtres dans sa conscience. Elles ne contribuèrent en rien à sa fortune littéraire, à son succès. Le poète, resté longtemps ignoré, n'existe pour ainsi dire pas pour le public. Une large trace de ce labeur des années d'apprentissage se retrouve, pourtant, comme un germe englouti, dans les œuvres de la maturité. De grands sillons poétiques s'allongent dans son magnifique champ de prose, et surgissent tout à coup à fleur d'œuvre réaliste.