Chapter 24
Ici, une critique s'impose: si _l'Assommoir_ était une vaste fresque ouvrière, brossée d'après nature, à larges touches, avec crudité, et d'un pinceau brutal, souvent, mais peinte aussi en pleine pâte de vérité; si les modèles avaient été observés dans toute leur réalité, l'artiste n'eût pas manqué de donner une place, et au premier plan, à ces ouvriers parisiens si connus, si répandus: le vieux travailleur, à barbe grisonnante, ancien combattant de 48, plein des souvenirs de la barricade, évoquant les journées tragiques de juin, l'émeute de la faim, maudissant Cavaignac, et narrant les atrocités commises par les petits «mobiles», féroces gamins, fils d'ouvriers défenseurs des bourgeois. Ce type existait alors, et très net, très accusé. Il manque. A côté de lui, il eût fait figurer le socialiste rêveur et utopiste, ayant mal et trop lu Proudhon, énonçant de chimériques projets, construisant, avec des matériaux imaginaires, une cité future idéale et humanitaire, où seraient réalisés les plans fantaisistes des Cabet et des Considérant, fondateurs de fantastiques Icaries. Il eût aussi dessiné les silhouettes familières aux hommes de la génération qui assista à la chute de l'Empire, du jeune ouvrier froid, pincé, aux lèvres minces, lisant beaucoup, pérorant avec âpreté, n'allant au cabaret que pour y rencontrer des amis politiques, recherchant les postes de secrétaire ou de trésorier de groupes, organisant des cercles d'études sociales, et préparant, avec une flamme intérieure, révélée par l'éclat sombre des yeux, la lutte finale du prolétariat. Zola ne l'a ni vu, ni même connu, cet affilié à l'Internationale, futur délégué au comité central de la garde nationale, communard ardent, combattant du fort d'Issy ou délégué à une fonction quelconque, destiné, s'il échappait à la fusillade, aux avant-postes, au massacre du Père-Lachaise ou à l'exécution sommaire de la caserne Lobau, à être déporté en Calédonie. L'ouvrier politicien, le socialiste doctrinaire et le militant révolutionnaire absents, la représentation de la vie ouvrière se trouve incomplète et _l'Assommoir_ n'est qu'une ébauche inexacte des mœurs et des passions de la population parisienne. Et l'estaminet clos, aux carreaux brouillés, le lupanar-café dont le numéro géant flamboyait autrefois, sur les boulevards extérieurs, à Monceau, _la Patte de chat_, à Rochechouart, _le Perroquet gris_, et ainsi de suite à la file, raccrochant au passage, les samedis de paie, l'ouvrier rentrant des Ternes à la Villette. Zola complètement l'a négligé, oublié. C'est pourtant, comme le cabaret, un des endroits démoralisateur de la classe ouvrière.
Lantier est un personnage flou, vague, impersonnel sans être typique, dessiné de chic, d'après le Jupillon de _Germinie Lacerteux_. En lui donnant des idées et des préoccupations politiques, Zola a encore commis une erreur, et ajouté à l'inexactitude du tableau. Presque tous les ouvriers, à l'époque où se place le drame de _l'Assommoir_, s'occupaient de politique, et étaient ouvertement hostiles au gouvernement impérial. Les votes des circonscriptions populaires en font la preuve. Malgré la pression administrative formidable et la puissance de la candidature officielle, les ouvriers de Paris nommaient alors députés: Jules Favre, Émile Ollivier, Ernest Picard, Garnier Pages, Darimon, les fameux Cinq, puis bientôt Jules Simon, Pelletan, Bancel, enfin Rochefort et Gambetta. Ceci prouvait la force de l'opinion démocratique et opposante dans les faubourgs. Ce n'étaient pas les seuls souteneurs qui battaient, avec des majorités écrasantes, les candidats du gouvernement. Bien au contraire, ces êtres à part dans la société, vivant comme en dehors de la population, dont ils ne partageaient ni les labeurs, ni les soucis, ni les préoccupations, étaient, en grande majorité, indifférents à tout ce qui se rapportait à la politique et aux affaires publiques. N'étant pas électeurs et sans domiciles stables, ils se désintéressaient des opinions et des luttes. Si, par hasard, ils témoignaient d'une préférence gouvernementale, c'était en faveur du régime existant: ayant pour principe de ne pas se mettre mal, sans nécessité, avec les autorités. Au moment des désordres provoqués dans la rue par la police, à la fin de l'Empire, ce furent les souteneurs, descendus de Ménilmontant, qui formèrent les contingents des fameuses Blouses Blanches: Lantier, certainement, se fût trouvé parmi eux.
Ajoutons que ce personnage, le vagabond spécial, comme on dit aujourd'hui en termes judiciaires, assez facile à se représenter, et dont les exemplaires sont fort nombreux sous nos yeux, n'est pas non plus exactement observé, ni pris dans la réalité. Lantier, c'est l'homme qui débauche une femme mariée, établie, et qui l'entraîne à la ruine, à la déchéance, à la mort. C'est un traître de mélo. Ce n'est pas l'un de ces pourvoyeurs qui pullulent aux abords des ateliers, des magasins, des gares. Ils guettent les jeunes filles coquettes et frivoles, les provinciales venant à Paris, à la suite de couches, les domestiques sans places, les femmes lâchées par un amant volage, et, quand ils se sont emparés de ces proies faciles, ils s'efforcent, en les cajolant, en les brutalisant aussi, de les «mettre au truc», c'est-à-dire de les envoyer sur le trottoir ramasser, dans la boue de l'amour vénal, les subsides nécessaires à leur entretien, à leurs plaisirs. Beaucoup sont les amants de filles d'amour leur rapportant le salaire ignominieux, le jour de sortie de la maison close. Lantier, bien qu'exploitant la tendresse de Gervaise, la poursuivant, la dominant, agit plutôt en amant ordinaire de femme mariée, et ce n'est pas du tout le don Juan du «tas», pilotant et rançonnant la malheureuse ouvrière d'amour, qu'il change fréquemment, et avec laquelle il ne mène nullement l'existence du ménage à trois. Zola nous a donné un souteneur romanesque, idéalisé, fictif, après Gervaise, poursuivant Mme Poisson, ou toute autre femme mariée; les scombres du ruisseau ne le reconnaîtraient pas pour un des leurs. Ils ne lui permettraient pas de frayer dans leur bande. Un «paillasson», tout au plus pour employer un des termes de leur langage, et non pas un vrai «marle».
Comme Lantier, le personnage sympathique Goujet, est incomplet et exceptionnel. C'est le seul honnête homme du livre. Un parfait imbécile, ah! le sentencieux raseur et quel insupportable prêcheur. Zola avait un faible pour ce type, inventé par lui, de l'ouvrier prudhommesque et sentimental, pourvu de toutes les qualités du cœur, orné de tous les dons de l'esprit. On le retrouve dans plusieurs de ses romans. Ce Goujet, amoureux platonique et délicat de la chaude et ouverte Gervaise, et qui demeure toujours sur le seuil, hésitant et godiche, est introuvable dans les faubourgs. Pour avoir son modèle, il faudrait se reporter à l'époque où George Sand, cohabitant avec Pierre Leroux et s'imprégnant de son socialisme poétique, faisait s'adorer à distance les vicomtesses et les compagnons menuisiers, qui, entre autres singularités, avaient celle de n'avoir jamais donné de coups de varlope dans leur tablier d'innocence. Zola, en ses années d'apprentissage littéraire, avait beaucoup trop lu George Sand, et il lui en était resté une propension à supposer, comme l'auteur du _Meunier d'Angibault_ et du _Compagnon du Tour de France_, qu'il existait, dans la classe ouvrière, à côté de crapuleux fainéants et de grossiers ivrognes, des êtres sensibles, sentimentaux, fidèles amoureux jamais récompensés, de chevaleresques Amadis de l'usine ou du chantier, avec cela tout bourrés de belles phrases sur l'honneur, la vertu, le travail, qu'ils débitaient à leur belle, ahurie, nullement pâmée, dont les lèvres, à la fin, s'entr'ouvraient, non pour un baiser ni pour un soupir de désir et d'abandon, mais pour laisser filer un simple et logique bâillement. Goujet, amoureux transi, est plus beau et plus bête que nature.
Mais, à côté de ces deux personnages vagues et irréels, quelle vie, quel relief l'auteur a su donner à ses deux figures du premier plan: Coupeau, Gervaise, et aux personnages plus en arrière, mais qui demeurent devant les yeux, dans la mémoire, si nets, si vrais, si vivants, ceux-là! Et quels magnifiques tableaux se déroulent, dans une clarté intense, de la première à l'ultime page de ce maître-livre! Ce sont hors-d'œuvre, pour la plupart, mais ils sont toute l'œuvre, et constituent la plus magistrale des compositions.
C'est d'abord l'impressionnante et si réelle descente du faubourg en éveil, à l'aube frissonnante. Comme un régiment qui part, les ouvriers, en marche pour le travail, vont par files, par pelotons, et voici la pause devant le comptoir, puis le morne et régulier défilé reprend. Le sombre Paris, le vieillard laborieux de Baudelaire, en se frottant les yeux, empoigne ses outils, cependant que le vent du matin souffle sur les lanternes. Zola a rivalisé, ici, avec le merveilleux aquafortiste du _Crépuscule du Matin_; il l'a commenté, agrandi.
Puis c'est la scène du lavoir, la lutte grotesque et tragique des deux femmes à la rivalité naissante, l'insulte suivie de la fessée, épisode plein de vie, de mouvement, de rumeur. La rencontre de Coupeau et de Gervaise devant le zinc du père Colombe, et la noce, où Mes-Bottes, Mme Lerat, les Lorilleux, la grande Clémence se trémoussent, pérorent, rigolent avec une alacrité donnant l'illusion de la vie et la sensation du déjà vu.
D'autres morceaux suivent, d'une exécution aussi rigoureuse: c'est la blanchisserie, avec son odeur fade de linges échauffés, son atmosphère alourdissante et son personnel remuant, babillard et trivial. L'apprentie délurée, vicieuse, la grande Clémence dépoitraillée, Gervaise grasse, active cependant, allant, venant, besognant, j'ordonnant, mettant les fers au feu toujours en riant, satisfaisant les pratiques, gagnant de l'argent, taillant des bavettes oiseuses entre deux pliages, et, de temps en temps, jetant des regards indulgents de travailleuse réussissant, sur son homme encore aimé, dorloté, excusé, car, pour la première fois, il est rentré saoul, et cuve, sans malice, dans l'arrière-boutique. Toutes ces scènes composent un drame simple et vrai. Impossible de mieux rendre les allures, les façons de vivre et d'ouvrer du petit commerce. Le repas joyeux et plantureux, donné dans l'atelier, presque dans la rue, imposant l'envie et l'admiration aux voisins, avec M. Poisson, qui, en sa qualité de sergent de ville, est réputé avoir l'habitude des armes, investi, par conséquent, de la mission de trancher le gigot, dont d'abord il détache, au milieu de rires polissons, «le morceau des dames», l'ivresse tapageuse grandissante, l'étourdissement général, tout ce tohu-bohu d'ouvriers et de petits bourgeois en liesse, l'apothéose de Gervaise toujours heureuse et de Coupeau seulement éméché, pas encore incendié dans les flammes de l'alcool, voilà l'un de ces morceaux d'art où Zola s'est montré peintre puissant, à la touche sûre. D'autres scènes, comme la veillée mortuaire, où l'on perçoit l'horrible glou-glou de la «vieille qui se vide», la faction lamentable de Gervaise sur les boulevards extérieurs, la mort navrante de la petite Lalie, le delirium tremens final sont d'une rare puissance, et la mémoire en garde à jamais l'impression.
Le romantique impénitent que fut Zola, bien qu'ici moins débordant, a, dans _l'Assommoir_, donné sa note: elle est macabre. Le père Bazouge, le croque-mort ivrogne et philosophe, qui circule dans l'œuvre, pour un contraste voulu, est un de ces personnages exceptionnels comme les bourreaux, les bouffons, les nains difformes, que Victor Hugo se plaisait à introduire au milieu de ses autres personnages, en manière d'antithèse vivante, et que Zola critiquait et raillait. Ce Bazouge a paru plus en sa place dans le mélo de Busnach que dans le livre. Les porteurs des pompes funèbres, qui sont de simples déménageurs, coltinant des cercueils, comme ils transporteraient des coffres, ont moins de poésie et plus de simplicité dans la vie réelle. C'est ici un comparse romantique. Un burgrave du faubourg.
_L'Assommoir_ n'a pas, ne pouvait avoir, chez nous, une influence moralisatrice quelconque. Nous ne sommes pas des Anglais pour y admirer, sous le titre de «Drink» (Boisson), un appel à la tempérance. Il n'a détourné aucun ouvrier du cabaret. Les ouvriers ne l'ont d'ailleurs pas lu. C'est un réquisitoire contre l'alcoolisme, il est vrai, mais il s'étend à la classe des travailleurs prise dans sa totalité. C'est un anathème en masse et un mépris collectif. On pourrait reprocher à l'auteur, tout en généralisant l'abrutissement de la classe ouvrière par le comptoir, et les terribles breuvages qu'on y débite, d'avoir pourtant pris pour point de départ un fait d'exception. Ce n'est pas tant l'alcool que la fatalité qui cause la déchéance de Coupeau et de Gervaise. L'Ananké antique domine toute la tragédie. C'est un accident qui entraîne la dégringolade morale et matérielle du couple. Coupeau était un bon ouvrier, rangé, laborieux, sobre surtout. Quand il lui fallait trinquer avec les camarades, on est homme, donc sociable, et l'on ne saurait refuser une politesse qu'on doit ensuite rendre, il ne prenait que des boissons inoffensives. On le surnommait Cadet-Cassis, parce qu'à la verte et à la jaune qu'on servait aux amis il substituait le doux cassis, une consommation de dames. Gervaise était vaillante et tendre. Le bonheur logeait dans la maison. Une chute, un accident du travail, qui aurait pu ne pas se produire, le fait à tout jamais déguerpir. C'est parce que Coupeau est blessé, parce qu'il a le loisir de la convalescence, qu'il se met à fréquenter l'Assommoir, qu'il se laisse agripper par la machine à saouler, perdant le goût du travail en prenant celui de l'alcool. Si Coupeau n'eût pas été précipité d'un échafaudage, il eût continué à boire du cassis et eût offert, jusqu'à la fin de ses jours, avec sa Gervaise, le modèle du ménage ouvrier. Ce n'est donc pas le cabaret du père Colombe, qui est cause de la chute morale de ces deux infortunés, mais la chute matérielle, la tombée du tréteau. Supprimez l'accident, et le cabaret, l'Assommoir perd son relief romantique et sa couleur truculente.
Zola préoccupé, en écrivant _l'Assommoir_, de peindre la vie ouvrière de Paris, voulait montrer les ravages que fait l'alcoolisme dans le monde du travail; une moralité, un avertissement, et un enseignement social pouvaient en provenir. Et pourtant, la seule pratique leçon à tirer du livre, c'est que l'ouvrier doit éviter de dégringoler d'un échafaudage.
Il est vrai que les livres comme celui-ci ne doivent avoir aucun but moralisateur, aucune tendance utilitaire, et que nous n'avons à demander à l'auteur que du talent, et au roman que d'être intéressant et beau, d'être œuvre d'artiste, et, non sermon de prédicant.
_L'Assommoir_ n'est pas le meilleur, mais il est le plus violent et le plus impressionnant des romans de Zola. Il est demeuré le plus notoire, sans être pourtant celui qui se soit le plus vendu. Mais, à coup sûr, c'est celui qui a attiré le plus d'injures à son auteur, par conséquent la plus grande célébrité. Toutes les pierres qu'on jette à un écrivain finissent par former un haut piédestal, sur lequel il se trouve tout naturellement hissé, et d'où il domine la foule. Un moment vient où les pierres ne l'atteignent plus, il est trop haut, et le lapidé devient le glorifié.
Zola ignoré, et, ce qui pis est, méconnu, fut, du jour au lendemain, grâce à _l'Assommoir_, une puissance. Il connut la roche Tarpéienne à rebours: on le précipita, comme infâme, dans le gouffre, et il se trouva, comme par un miracle, relevé et transporté immédiatement au Capitole. La haine et la sottise se trompent heureusement parfois dans leurs calculs et dans leurs guets-apens.
Zola n'eut pas une bonne presse, au lendemain de l'apparition de son livre. Elle fut, pourtant, excellente, mais, par surprise, et sans qu'il y eût, à cet égard, bonne volonté et complaisance intentionnelle. Aucune qualification désobligeante ne lui fut épargnée. On le proclamait roi de l'ordure et empereur des pourceaux. C'était, pour les uns, le plus dégoûtant des pornographes, et, pour d'autres, un insulteur d'ouvriers, bref un infâme, un scélérat, Zola-la-Honte!
Le plus répandu des journaux parisiens caractérisait ainsi l'œuvre et l'auteur:
À l'encontre de ce personnage des Contes de fées qui changeait en or tout ce qu'il touchait, M. Zola change en boue tout ce qu'il manie...
M. Jules Claretie, pourtant classé parmi les bénins, lançait cet anathème:
Une odeur de bestialité se dégage de toutes ses œuvres. Ses livres sentent la boue. C'est du priapisme morbide...
Le grand critique du _Temps_, M. Edmond Schérer, écrivait doctoralement:
On assure que Louis XIV aimait l'odeur des commodités; M. Zola, lui aussi, se plaît aux choses qui ne sentent pas bon...
Pour M. Louis Ulbach, oublieux de la publication, dans sa _Cloche_, de _la Curée_, et dont Zola avait été le rédacteur parlementaire, la littérature de l'auteur de _l'Assommoir_ était «putride».
M. Maxime Gaucher, dans la _Revue politique et littéraire_, se contentait de raconter et d'interpréter une anecdote enfantine, qu'il attribuait, d'après Paul Alexis, à l'auteur de _l'Assommoir_.
Émile Zola, disait-il, avait, dans son enfance, de la difficulté à articuler certaines consonnes. Ainsi, par exemple, au lieu de Saucisson, il disait Tautisson. Un jour, pourtant, vers quatre ans et demi, dans un moment de colère, il proféra un superbe: Cochon! Le père fut si ravi qu'il donna cent sous à Émile. Cela n'est-il pas curieux, en effet, que le premier mot qu'il prononça nettement soit un mot réaliste, un gros mot, un mot gras, et que ce mot lui rapporte immédiatement? Évidemment, cette pièce de cinq francs gagnée d'un seul mot, M. Zola se l'est, un beau jour, rappelée, au temps où les choses décentes qu'il écrivait ne faisaient pas venir un centime à sa caisse. Une révélation, ce souvenir se réveillant brusquement! Et alors il se sera écrié: Eh! bien! au fait, et les mots à cent sous! Alors, de même qu'en son jeune âge, ils lui ont porté bonheur...
C'est cette misérable et dérisoire critique, c'est ce tohu-bohu d'outrages et de blagues, c'est ce tintamarre haineux se propageant dans la presse, à tous les étages des feuilles plus ou moins vertueuses, c'est l'indignation des salons faisant chorus avec l'hostilité des faubourgs, c'est tout cet orchestre d'ignominie qui s'est trouvé attaquer, sans le vouloir, la marche du couronnement de Zola. Le mépris montant de la foule, le ridicule s'élevant des couplets de revues, cette clameur, comme au temps du normand Harold, poursuivant cet homme, tout à coup, et à l'insu des bouches hurlantes, se transformèrent en formidable Hosannah. Quelques semaines après ce déchaînement universel, par la force des choses, et de par la domination du talent, l'acclamation montait, grandissait, couvrait tout, et l'auteur de _l'Assommoir_, Zola-la-Honte, Zola-le-Pornographe, Zola-le-Cochon, était devenu Zola-la-Gloire!
* * * * *
Après une œuvre violente comme _l'Assommoir_, Zola voulut une détente. Sa cervelle était en feu, il lui convenait de la rafraîchir. Il avait besoin d'air pur, de liquides doux, pour apaiser la fièvre prise au contact des cabarets et des bouges. Le public aussi, à ce roman âcre et pimenté, verrait avec satisfaction succéder une œuvre intime et discrète, avec de larges descriptions coupant de reposantes scènes d'intérieur. Alors il écrivit _Une Page d'Amour_.
Ce roman parut d'abord dans _le Bien Public_, à la place même où avait été publié, puis interrompu _l'Assommoir_. Le premier feuilleton fut inséré dans le n° du 11 décembre 1877; c'est à l'occasion de l'apparition d'_Une Page d'Amour_ que Zola donna, dans le même journal, son fameux arbre généalogique des Rougon-Macquart.
_Une Page d'Amour_, c'est l'histoire de deux êtres, un homme et une femme, que la maladie d'un enfant réunit. Ils s'aiment. Longtemps, ils hésitent à reconnaître eux-mêmes cet amour. Enfin, l'aveu éclate. La maladie de l'enfant, qui avait réuni les amants, les isole, et sa mort les sépare à jamais. L'homme retourne à sa compagne légale, au foyer conjugal, aux affaires et à la banalité écœurante de la vie de tous les jours, la femme se jette, comme en un port, en les bras d'un ancien notaire, amoureux en cheveux gris, qui se trouve être un honnête homme. Les deux couples peuvent encore être heureux. L'enfant pourrit sous la terre grasse du cimetière.
Tel est le squelette du drame. Rien de plus simple.
Le principal personnage d'_Une Page d'Amour_, «l'héroïne», c'est l'Enfant.
Elle s'appelle Jeanne. Elle a onze ans et demi. Victime fatale de la loi de l'hérédité, elle roule dans ses veines des globules malsains, et porte dans la matière nerveuse de son cerveau des ferments maladifs, semblables à ceux qui conduisirent son aïeule, Adélaïde Fouque, de qui elle procède, à la maison de fous des Tulettes, et qui la jetteront, la pauvrette, à douze ans, dans une bière, guère plus grande qu'un berceau.
L'enfant n'a que sa mère au monde. Elle l'aime fiévreusement, de toutes les forces irritables de son petit être exsangue, de toutes les ardeurs surexcitées de son organisme douloureux. Cet amour filial est si intense que la nerveuse petite fille sanglote de jalousie quand sa mère vient à caresser un autre enfant. Elle est à l'état de chloro-anémie. Sur le seuil de la puberté, la jeune fille s'arrête comme frappée. Une langueur invincible l'envahit, succédant à des ardeurs passagères. Les chairs s'amollissent. La peau prend des tons de cire. Un sang pâle, déchargé de fer, fait battre à peine ses artères. Voilà pour le physique. Le moral n'est pas moins atteint. Impressionnable à l'excès, Jeanne est restée deux jours frissonnante, au retour d'une visite de charité à un vieillard paralytique. Quand un orgue vient à jouer dans le silence des rues voisines, elle tremble et des pleurs mouillent ses yeux. Une nuit, à la clarté bleuâtre et calme d'une veilleuse, tandis que tout dort dans le paisible quartier de Passy, Hélène Grandjean, la mère, s'éveille à un cri sourd de l'enfant: Jeanne, raide, les muscles contractés, les yeux grands ouverts, dans une fixité sinistre, se tord sur son petit lit. Folle, navrée, hors d'elle-même, demi-nue, la mère crie au secours, et comme le secours ne vient pas, elle court le chercher. Elle descend, en pantoufles, dans la rue que couvre une neige légère tombée le soir, sonne à une porte voisine et trouve un médecin, le docteur Deberle, qu'elle entraîne en veston, sans cravate, sans lui permettre de se vêtir davantage. C'est l'amour, c'est l'amant, qu'elle ramène ainsi à la maison.