Emile et les autres

Part 1

Chapter 13,706 wordsPublic domain

CHARLES DERENNES

LE BESTIAIRE SENTIMENTAL

III

EMILE ET LES AUTRES

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22,--PARIS

DU MÊME AUTEUR:

ROMANS

Le Renard bleu (Albin Michel). Les Bains dans le Pactole (Albin Michel). Le Pou et l’Agneau (Ferenczi). Mon Gosse (Baudinière). Etc., etc.

_En préparation_:

Gaby, mon amour... (Albin Michel). L’Ile flottante.

LE BESTIAIRE SENTIMENTAL

Vie de Grillon (Albin Michel). La Chauve-Souris (Albin Michel).

_En préparation_:

Les Porte-Bonheur (Kiki, Filon, etc.). L’Etre qui viendra. La Société des Fourmis.

EN MARGE DU BESTIAIRE

_Pour paraître prochainement_ (Collection Colette): L’Enfant dans l’herbe.

POÈMES

Perséphone. La Fontaine Jouvence (Garnier Frères). La Princesse (Les Amis d’Edouard, Champion).

_En préparation_:

La Matinée du Faune.

Il a été tiré de cet ouvrage:

7 exemplaires sur Papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 7

15 exemplaires sur Papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 15

35 exemplaires sur Vergé pur fil des Papeteries Lafuma numérotés à la presse de 1 à 35

Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.

_Copyright 1924 by Albin Michel._

A CLAUDE FARRÈRE A CAUSE DE CHAT COMME ÇA, ET A PAUL LÉAUTAUD A CAUSE DE CHATI, DE PETITE CAFÉ, DE MINNE ET DE RIQUET, ET DE BIBI, ET DE PITOU ... ET DE GOLO ET D’ÉMILE ... ET DES AUTRES

PRÉFACE

DE L’AMITIÉ ET DE L’ÉTUDE MAL ENTENDUES DES ANIMAUX

Je reçois constamment des lettres: «Vous qui aimez les bêtes...»

J’y réponds rarement, parce que je n’aurais plus le temps de m’occuper d’autre chose, et qu’elles dénotent, huit fois sur dix, une étrange inintelligence du but que je poursuis en faisant paraître de petites études naturelles, comme _Vie de Grillon_ ou _la Chauve-souris_.

Tranchons le mot, soyons cyniques: j’aime les bêtes d’une façon intéressée, pour la joie que me valent l’observation et l’expérimentation exercées à propos d’elles, en savant d’occasion, donc en égoïste, et non pas, en la plupart des membres de la Société protectrice des animaux... Certes, j’approuve de tout cœur cette Société et la loi Grammont; j’ai envie d’étrangler, aussi bien que le roulier qui brutalise ses chevaux sous l’influence d’un coup de vin, le charcutier qui pratique la vivisection intensive sous prétexte d’inspiration scientifique...

Mais...

* * * * *

... Mais je connais une charmante vieille dame qui, jusqu’à sa mort, a juré de porter, éternellement fixé à son poignet par un bracelet de cuir, le portrait sous médaillon d’un caniche qu’elle perdit il y a eu vingt ans aux pommes.

J’en sais une autre,--celle-ci beaucoup plus jeune, ma foi!--qui va chaque mois au moins orner de fleurs la tombe d’un bull dans le cimetière canin d’Asnières, où il dort son dernier sommeil...

Tant pis pour moi si l’on m’en veut de protester contre de pareilles marques d’affection! J’estime que, s’il faut aimer les bêtes, qui sont, en effet, infiniment aimables, il faut aussi que notre intérêt pour elles soit digne de nous et qu’il soit surtout--ce dont le prétendu ami des bêtes ne semble guère, à l’accoutumée, se douter--digne d’elles.

Par exemple, il est entendu que, ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le chien. Soit! Mais pourquoi ne pas _transposer_, quand il s’agit d’animaux domestiques? Pourquoi ne pas dire: ce qu’il y a de plus mauvais dans le chien, c’est l’homme? Le malheureux toutou, auquel nous devrions, par convenance pour nous et par amitié pour lui, concéder une _valeur_ plus désintéressée, ne nous plaît en général que dans la mesure où il flatte notre orgueil, ou quelque autre de nos défauts.

Ainsi, les caresses serviles qu’il octroie si volontiers aux bipèdes permettent aux plus misérables de ceux-ci de posséder un serviteur et un courtisan. Mais il y a pire: ces pauvres bêtes, façonnées depuis des millénaires par une hérédité d’esclavage, parodient les tares (ou les vertus, mais c’est moins fréquent!), les allures et jusqu’aux grimaces de ceux dont elles ont fait leurs dieux Lares. Elles reflètent fidèlement, avec une facilité déplorable, celles des manies, ceux des tics, ceux des instincts qui nous sont les plus coutumiers. Je commenterai plus loin l’histoire de deux chiens que j’ai connus dans mon enfance: le dogue du boucher du coin ressemblait, museau et caractère, à son patron. Pourquoi? Parce que celui-ci cultivait sa férocité et son goût professionnel de l’odeur du sang, ceci sans le savoir, peut-être, mais un peu comme Dieu fit quand il nous créa à son image (flatteur pour lui!)... Cependant, la levrette de la gentille modiste d’en face sautillait tout le long du jour sur le trottoir avec une coquetterie un peu niaise et tellement jumelle de celle même que sa patronne pratiquait!

Et le boucher du coin disait de son gros chien camus:

--Un travailleur, messieurs... et un gaillard!

Et la modiste d’en face disait de sa grêle chienne au museau pointu:

--Un amour, et si sensible, mesdames!

Ainsi n’admiraient-ils qu’eux-mêmes dans leurs frères inférieurs, ou prétendus tels. Une admiration de ce genre me semble, à le déclarer net, aussi peu flatteuse pour l’être humain qui l’éprouve et la chante à tout venant que pour l’animal qui la subit.

Il est vrai que ce dernier n’en peut mais. Et, «en l’espèce», je juge que, dans le cas du boucher et du bouledogue, de la modiste et de la levrette, les «frères inférieurs» n’étaient pas nécessairement ceux qu’on aurait cru pouvoir désigner de prime abord, sans hésitation possible.

* * * * *

La Science ne va plus aujourd’hui jusqu’à décider péremptoirement que l’homme descend du singe; elle transige et explique que l’homme est un singe qui a réussi. Je me suis attiré toutes sortes de foudres pour avoir énoncé qu’il fallait aller plus loin, que l’homme était un singe qui avait mal tourné,--puisqu’il avait été obligé d’inventer le feu, et réalisé par la suite diverses autres conséquences du «Progrès» qui rendent les guerres et l’existence actuelles, la mort et la vie, si séduisantes dans leur ensemble...

Mais tenons-nous-en aux toutous. Car il en est aussi de «progressistes», ou plutôt de «perfectionnables».

On dit d’eux qu’ils sont de luxe. Je les considère plutôt comme des loups qui ont mal tourné; ceux-ci, par notre faute, ont partagé le mieux, presque à l’égal de nous, la male-chance des hommes par rapport à la chance,--relative, car tout est relatif!--des singes et surtout des grands anthropomorphes...

* * * * *

A la vérité, ce qui fait le mérite des bêtes, c’est la valeur de l’intérêt que nous leur portons; mais il ne faut pas les aimer bêtement, anthropomorphiquement: _il faut les comprendre_.

Ceci, au point de vue intellectuel.

Et, _au point de vue moral_: il faut que nous fassions tout pour que ces esclaves, _qui ne sont esclaves que par notre faute, restent auprès de nous aussi rapprochés que possible de ce qu’ils seraient si nous n’existions pas_.

Voilà, je crois, la vraie maxime de ceux qui s’intéressent aux bêtes autrement que d’une façon «anthropomorphique» et sensiblarde.

Je me souviens d’un jour de l’hiver dernier, où, près d’une fenêtre provinciale, je relisais je ne sais plus quelle page féroce, splendide (et cependant moins _hallucinée_ qu’à l’ordinaire) de Mirbeau. Or, voici qu’à quelques pas de la maison maternelle, sur le trottoir, retentit soudain un miaulement lamentable.

Je regarde: c’était un malheureux chaton, sous la pluie, dans la boue; un affreux petit animal, maigre, affamé, égaré. Et moi, je croyais comprendre très bien tout ce que son miaulement éperdu contenait de détresse. Je croyais comprendre... Que dis-je? Je traduisais à mesure:

«Je suis terrifié, j’ai faim, j’ai froid... Je n’y suis pour rien, ce n’est pas de ma faute!... Si les hommes n’avaient pas domestiqué mes ancêtres, je serais déjà capable, même si petit, de chercher ma pitance dans quelque fourré lointain. Mais je suis dans la ville où il m’a fallu naître, devant ces divinités qui disposent de tout et qui vont certainement encore me chasser à coups de bottes ou de balai.»

Comme pour confirmer les sentiments que mon imagination prêtait à la bestiole (mais mon imagination s’égarait-elle beaucoup?), une voisine s’écria:

--Il est encore là?... C’est celui qui, ce matin, maraudait dans ma cuisine!... Sale bête!

Le petit chat miaula plus fort, supplia, ce qui parut irriter davantage encore la commère. Elle cria tant et si bien que son mari surgit sur le seuil...

--Flanque-lui donc _Ravachol_ aux trousses! glapit-elle.

L’homme eut un bon gros rire, siffla, puis:

--Au chat, _Ravachol_, au chat!

Un chien, un superbe berger alsacien (?), accourut... «Au chat!...» Ça ne traîna pas: deux ou trois bonds joyeux, un coup de mâchoire,--crac!...--et il n’y eut plus sur la chaussée, sous la pluie, dans la boue, qu’une petite boule de fourrure grise et sale qui gisait, les reins brisés, avec une fine langue rose recroquevillée aux bords des gencives brunes et des dents blanches. La femme montra un visage épanoui, triomphant: l’homme eut de nouveau son bon gros rire placide; le chien revint vers ses Dieux Lares, satisfait, avec des aboiements victorieux, fit le beau, reçut des caresses... (Oui, Mirbeau eût admirablement conté cette histoire-là!)

C’était pourtant un bon chien... C’étaient pourtant de braves gens...

* * * * *

Non, sous aucun prétexte, il ne faut aimer les animaux en ce qu’ils nous rappellent de notre propre nature: tout esprit clair et débarrassé des préjugés ordinaires sait que nous risquerions d’apprécier presque uniquement en eux les sentiments que les moins intéressants de nos semblables ne constatent pas sans inquiétude dans leur propre cœur.

Il faut comprendre ce que le Pauvre des pauvres appelait, en ses Fioretti, l’adorable Sainteté des Bêtes. Les bêtes ont leur sainteté, que je nommerai, moins dévotement, leur dignité. Mais qu’est la dignité d’un animal domestique (oh! non par sa faute, encore une fois!), à côté de celle d’une bête sauvage? C’est à l’état sauvage que doivent, des ans et des ans, ceux qui prétendent chérir leurs frères inférieurs, les observer.

Les observer, oui, car on ne chérit véritablement pas une créature, quelle qu’elle soit, que l’on n’a pas longtemps _observée et comprise_. Il faut voir les animaux à l’œuvre, à leur œuvre; et non à la nôtre--car, lorsque notre collaboration leur fait défaut, l’œuvre, je vous prie de le croire, n’en est pas moins belle et noble pour cela.

* * * * *

Quant aux «petits chienchiens à leurs mémères», ils ne seront jamais, d’ailleurs,--en plus sympathique généralement,--que les caricatures de ces dames.

Mais je n’aime plus guère à m’occuper d’humaine et surtout de féminine psychologie.

I

ÉMILE OU DE LA PERSONNALITÉ CHEZ LES BÊTES

_LIVRE PREMIER_

PSYCHOLOGIE HUMAINE ET PSYCHOLOGIE ANIMALE

1

Quiconque tente une étude de ce genre, et même aussi modeste d’intentions et d’effets que celle que voici, se doit de noter d’abord à quel point est impropre le terme _psychologie_, lorsqu’il s’agit de projeter quelques lueurs sur les mystères de l’âme animale.

D’autres écriraient: de ce qui sert d’âme aux bêtes ou leur constitue un semblant d’âme. Je préfère dire âme tout court, et ceux qui ont pris quelque intérêt à mes précédents essais du même genre[1] doivent connaître (même s’ils ne partagent point tout à fait mon avis), que, concédant une âme aux bêtes, ou plutôt ne voyant pas très clairement où finit l’instinct et où commence l’intelligence, je ne m’exprime pas de la sorte pour des motifs uniquement sentimentaux.

[1] _La Vie de Grillon_ et _La Chauve-Souris_.

Terme impropre--dis-je,--que celui de psychologie appliqué à l’âme des animaux, terme non seulement impropre, mais dangereux, puisqu’il risquerait de nous inviter à étudier l’âme des bêtes comme nous faisons celle de nos semblables: méthode qui, dès le principe, serait défectueuse.

Mais, au fait, en quoi consiste l’œuvre de l’observateur de ses semblables, du psychologue _humain_?

Nous sommes à peu près assurés que, pour la plupart des hommes, deux et deux font quatre et que la somme des angles d’un triangle est égale à deux droits; les phénomènes intellectuels, leur processus et leur exercice, grâce à la possibilité de communes mesures d’homme à homme, sont donc susceptibles d’être étudiés à peu près objectivement et de donner lieu à des lois provisoirement indiscutables. Mais, dès qu’il s’agit de phénomènes sensoriels ou sentimentaux, l’abîme déjà se creuse entre individus d’une même espèce, voire de la même famille, et l’on doit se rabattre, pour tenter d’y voir clair, sur la méthode introspective, faire de soi-même son objet d’expérience, l’objet d’expérience par excellence, celui à propos duquel on a le plus de chance de ne pas trop se tromper.

Nous pouvons parfaitement côtoyer toute notre vie des gens qui appellent le vert rouge, et réciproquement, sans nous en douter et sans qu’ils s’en doutent eux-mêmes.

Les miroirs des sens sont loin de refléter le monde extérieur de la même manière, et, si n’importe qui d’entre nous se trouvait logé brusquement dans la peau de son meilleur ami ou de son frère, et pourvu à l’improviste de ses machines à interpréter le monde, il y aurait chance qu’il se crût soudain éberlué, ou devenu dément, ou transporté dans une autre planète que cette terre.

2

Quand nous disons des autres hommes «nos semblables», c’est une expression qui a sans conteste son charme social, mais qui est indubitablement inexacte et insuffisante dès qu’il s’agit de la vie psychique. Chaque homme est aux autres hommes un monde clos et mes semblables peuvent bien me raconter ce qui se passe en eux-mêmes, que je les y invite ou non, sans que je me juge obligé de les croire pour cela.

Non que l’on soit tenu par principe de suspecter leur bonne foi. Mais, pour les croire _scientifiquement_, il faudrait, comme l’on dit, pouvoir y aller voir... Les erreurs que nous faisons sur notre compte sont fréquentes, et si un mur opaque et infranchissable nous sépare des autres âmes, combien de fois des nuées et des voiles ne s’interposent-ils pas, fallacieux, entre notre intelligence condamnée à l’impuissance et nos sentiments devenus pour elle étrangement confus et obscurs?

Freud, étudiant avec la précision et la subtile logique que l’on sait les phénomènes si troublants du sommeil et du songe, n’attribue aux expériences faites sur les autres ou aux informations documentaires bénévolement fournies par ceux-ci, qu’une valeur très relative.

Il est bien évident qu’en pareil cas le sujet peut, non seulement se tromper en toute sincérité, se souvenir mal, défectueusement s’expliquer, mais aussi conter d’énormes blagues au plus savant, au plus averti des spécialistes... Bref, l’humaine psychologie, pour une immense part de l’ordre d’études qu’elle embrasse, est condamnée à se fonder sur une base subjective, presque uniquement subjective, à laquelle on ne saurait dénier quelque incertitude et quelque instabilité.

3

La psychologie animale se heurte, bien entendu, à des difficultés de méthode encore plus considérables.

Elles proviennent d’abord de ce fait que le mur, si souvent opaque et infranchissable d’homme à homme, devient encore plus décourageant d’homme à bête.

En second lieu, il ne saurait être question ici, sinon exceptionnellement, de ces phénomènes intellectuels auxquels je faisais allusion tout à l’heure, et grâce auxquels certaines échelles peuvent être lancées par-dessus le mur, quelques fenestrelles pratiquées en lui: l’âme de l’animal est avant tout un monde de sentiments et de sensations qui ne sauraient naître et se développer d’une manière analogue aux nôtres qu’à titre d’exception et absolument par hasard. Entre ses sentiments ou sensations et nos sensations, il n’y a même pas une apparence de possibilité de commune mesure.

Nous voici donc dans l’obligation d’inférer, de traduire,--de traduire avec des chances perpétuelles de trahir.

4

Le pire des écueils que ménage aux hommes qui s’intéressent aux bêtes l’étude de leur mentalité et de leur moralité, écueil que je tenterai d’éviter avec le plus de soin, est celui vers lequel tend perpétuellement à nous conduire ou nous ramener la manie invétérée de juger nos «frères inférieurs», ou prétendus tels, selon nous-mêmes.

Lorsque Buffon, à propos du cheval, parle de noblesse, il n’y a là qu’association d’idées assez puériles, en tout cas superficielles et peu solides, dans l’esprit et sous la plume du pompeux écrivain; l’idée de cheval a évoqué pour lui d’autres idées ou images nobles et brillantes, que désignent des mots comme chevalerie, chevauchée, cavalerie, cavalcade.

Ajoutez à cela l’expression d’une reconnaissance égoïste, l’exposé des services que rend à l’homme «sa plus noble conquête», la louange de son endurance au labeur, de sa fidélité à son maître, de sa reconnaissance envers celui qui le nourrit et le caresse, et Buffon ne doutera pas de nous avoir suffisamment éclairés sur la psychologie hippique.

Ainsi d’ailleurs le voyons-nous, d’un bout à l’autre de la part descriptive de son œuvre,--et qui en est bien la plus caduque,--juger toutes bêtes sauvages ou domestiquées en raison de considérations strictement humaines, d’ordre plutôt esthétique quand ce sont les bêtes sauvages et surtout les grands fauves qui sont en cause, d’ordre plutôt utilitaire et vaguement moral quand il traite d’animaux devenus nos auxiliaires ou nos familiers.

Mais, pour nous en tenir au cheval, et à ne le juger qu’en hommes, nous aurions pu tout aussi justement dire de lui qu’il est un animal assez stupide, gourmand, sujet à des épouvantements ridicules, volontiers capricieux ou têtu. Certes, nous n’en serions pas plus avancés dans la connaissance foncière et profonde de son être, et, probablement, au lieu de verser dans cet anthropomorphisme que j’ai maintes fois dénoncé, dans cette infirmité intellectuelle de ramener à nous toutes les créatures, aurions-nous agi avec plus de logique et de raison en nous demandant, par exemple, si les vertus que nous lui attribuons ne sont pas des défauts ou de navrants pis-aller, selon lui, et si, au contraire, il ne conçoit pas quelque fierté obscure de cette stupidité et de cette poltronnerie qui le caractérisent également?

_LIVRE DEUXIÈME_

DU PLAGIAT OU DE LA «SINGERIE» CHEZ LA PLUPART DE NOS FAMILIERS

1

Il faudra donc nous débarrasser de cet anthropomorphisme tel que je viens une fois de plus de le définir.

Ceci posé, je m’empresse de reconnaître, que, lorsqu’il s’agit d’animaux domestiques, et c’est ici le cas, ceux-ci ne nous facilitent guère une besogne déjà compliquée et scabreuse. Car la domestication leur fait adopter quantité de nos manières et même de nos manies.

Il n’y a pas que les romanciers, les poètes et les planteurs de choux à se plagier les uns les autres, parfois bien involontairement. L’imitation est une grande loi naturelle, une loi universelle, une loi générale; et tout objet ou tout être pour qui cette loi resterait par hasard lettre morte serait considéré justement comme une anomalie, une monstruosité.

Chacun de nous, dans la vie courante, et tout aussi longtemps qu’il respire, regarde, écoute, touche, goûte et sent, chacun de nous est plagiaire sans qu’il s’en doute, un peu de la même façon que M. Jourdain était prosateur.

Qu’est-ce en effet qui saurait mieux qu’un miroir répondre à la définition du plagiaire?

Or, tout homme, grâce aux modestes miroirs des sens par lesquels il reflète le monde, est le plagiaire partiel d’une réalité dont l’ensemble lui échappe.

Dieu créa l’homme à son image, dit la Genèse. Nous, nous nous créons et recréons perpétuellement à l’image de Pan, pourrait-on dire aussi.

L’une de ces formules est sacrée, l’autre profane; mais, en fin de compte, toutes deux s’accordent et concordent admirablement.

2

Traitant des dons d’imitation dont font preuve les bêtes, je ne m’attarderai pas sur ces phénomènes de mimétisme, aujourd’hui bien connus de tous, qui font le caméléon varier de teintes selon celles des lieux ou des heures où il promène sa pataude paresse, qui imposent à mon amie Zompette, la grenouille verte, de passer par toute la gamme des verts selon qu’on garnit son bocal de sombre laurier ou de pâle mimosa.

Il est généralement admis que cette faculté que possèdent certains êtres de changer de couleur comme à volonté est une arme naturelle à eux concédée pour leur permettre de se dérober plus facilement aux yeux de leurs ennemis...

Explication qui sent un peu bien son Bernardin de Saint-Pierre, lequel voyait en toutes choses la sollicitude d’une Providence vraiment précautionneuse, tatillonne et en tout cas romanesque à l’excès.

A la vérité, ce mimétisme doit être d’ordre esthétique plutôt que pratique. Je n’y vois point l’effet d’une sollicitude supérieure, encore moins un procédé de défense, mais art instinctif, coquetterie involontaire ou jeu inconscient.

Oui, un jeu que l’animal se donne à lui-même pour son plaisir obscur, une fête dans son royaume clos, une satisfaction à cet appétit d’imitation que je signalais tout au long de l’échelle des êtres, une récréation analogue à celle de la parure masculine ou féminine, à quoi l’on voit que se complaisent tant de bêtes, de préférence dans la saison des amours, mais maintes fois aussi de la manière la plus désintéressée.

Ceci, du reste, est une autre histoire...

3

--Car, parlant d’imitation de la part de nos familiers, j’entends ici imitation voulue, consciente, exécutée par commodité naturelle, par obéissance à la loi générale, mais aussi dans un but agréable ou profitable à l’individu.

Cette tendance à l’imitation est observable déjà chez quantité d’animaux sauvages. Je n’en citerai qu’un exemple, que j’ai d’ailleurs apporté en d’autres circonstances et pour illustrer une suite de raisons d’ordre différent.

Contrairement à ce que nous pourrions croire, tous les castors ne sont pas ces étonnants constructeurs de huttes et de cités lacustres qu’on nous apprit à admirer dès notre enfance: il en est de vagabonds, gîtant et fondant famille au hasard, en des logements de fortune offerts par la nature; mais si ces vagabonds rencontrent des congénères plus civilisés, plus avisés et laborieux, «on les voit», nous conte Buffon parfaitement informé (pour une fois), par un de ses correspondants, «on les voit qui les observent et qui ne tardent pas à faire de même...»

Notons au passage qu’une telle adaptation, précédée d’observation, implique incontestablement le raisonnement dans l’esprit du castor, et une éducation rapide, vivement menée, ne participant en rien de cette science et de cette habileté héréditaires et routinières, par quoi l’on a coutume de séparer l’animal de l’homme et l’instinct de l’intelligence... Mais, ceci aussi est une autre histoire, pour le moment du moins.

4

Comme il est facile de le prévoir, en passant des animaux sauvages ou libres aux domestiques, on constatera un notable accroissement des facultés de plagiat, et, bien entendu, le modèle choisi par ces imitateurs résolus sera de préférence l’homme, le patron, le maître.

Non pas toujours, néanmoins.

Un de mes amis me contait l’hiver dernier que ses poules, dont il possède une fort remarquable collection, lorsqu’il les logeait dans l’enclos des pintades, ne tardaient pas à imiter l’allure et les manières particulières à celles-ci, comme si elles les avaient jugées plus imposantes ou distinguées.

Je me suis méfié un peu, cet ami étant Gascon,--comme moi-même,--mais j’ai constaté par la suite l’exactitude absolue de la chose et il est facile à n’importe qui d’en faire autant.

D’autre part, divers journaux ont mentionné il y a quelques mois une chatte allaitant et, par la suite, chérissant un rat blanc devenu le compagnon de jeu de ses fils.