Part 1
THÉOPHILE GAUTIER
ÉMAUX
ET
CAMÉES
ÉDITION DÉFINITIVE
AVEC UNE EAU-FORTE PAR J. JACQUEMART
PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1888
Tous droits réservés.
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
OEUVRES COMPLÈTES DE THÉOPHILE GAUTIER
PUBLIEES DANS LA BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
à 3 fr. 50 le volume
POÉSIES COMPLÈTES. 1830-1872. 2 vol. ÉMAUX ET CAMÉES. Edition définitive, ornée d'un portrait à l'eau-forte, par _J. Jacquemart_. 1 vol. MADEMOISELLE DE MAUPIN. 1 vol. LE CAPITAINE FRACASSE. 2 vol. LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition. 1 vol. SPIRITE, nouvelle fantastique. 5e édition. 1 vol. VOYAGE EN RUSSIE. Nouvelle édition. 1 vol. VOYAGE EN ESPAGNE (Tra los montes). 1 vol. VOYAGE EN ITALIE (Italia). 1 vol. NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc.) 1 vol. ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol. TABLEAUX DE SIÈGE.--Paris, 1870-1871. 2e édition. 1 vol. THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets). 1 vol. LES JEUNES-FRANCE, romans goguenards. 1 vol. HISTOIRE DU ROMANTISME, suivie de NOTICES ROMANTIQUES et d'une Étude sur les PROGRÈS DE LA POÉSIE FRANÇAISE (1838-1868). 3e édition. 1 vol. PORTRAITS CONTEMPORAINS (littérateurs, peintres, sculpteurs, artistes dramatiques), avec un portrait de Th. Gautier, d'après une gravure à l'eau-forte, par lui-même, vers 1833, 3e édition. 1 vol. L'ORIENT. 1 vol. FUSAINS ET EAUX-FORTES. 2 vol. TABLEAUX À LA PLUME. 1 vol. LES VACANCES DU LUNDI. 1 vol. CONSTANTINOPLE. 1 vol. LES GROTESQUES. 1 vol. LOIN DE PARIS. 1 vol. PORTRAITS ET SOUVENIRS LITTÉRAIRES. 1 vol. GUIDE DE L'AMATEUR AU MUSÉE DU LOUVRE. 1 vol. SOUVENIRS DE THÉÂTRE, D'ART ET DE CRITIQUE. 1 vol.
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PRÉFACE
Pendant les guerres de l'empire, Goethe, au bruit du canon brutal, Fit _le Divan occidental_, Fraîche oasis où l'art respire.
Pour Nisami quittant Shakspeare, II se parfuma de çantal, Et sur un mètre oriental Nota le chant qu'Hudhud soupire.
Comme Goethe sur son divan A Weimar s'isolait des choses Et d'Hafiz effeuillait les roses,
Sans prendre garde à l'ouragan Qui fouettait mes vitres fermées, Moi, j'ai fait _Émaux et Camées_.
AFFINITÉS SECRÈTES
MADRIGAL PANTHÉISTE
Dans le fronton d'un temple antique, Deux blocs de marbre ont, trois mille ans, Sur le fond bleu du ciel attique, Juxtaposé leurs rêves blancs;
Dans la même nacre figées, Larmes des flots pleurant Vénus, Deux perles au gouffre plongées Se sont dit des mots inconnus;
Au frais Généralife écloses, Sous le jet d'eau toujours en pleurs, Du temps de Boabdil, deux roses Ensemble ont fait jaser leurs fleurs;
Sur les coupoles de Venise Deux ramiers blancs aux pieds rosés, Au nid où l'amour s'éternise, Un soir de mai se sont posés.
Marbre, perle, rose, colombe, Tout se dissout, tout se détruit; La perle fond, le marbre tombe, La fleur se fane et l'oiseau fuit.
En se quittant, chaque parcelle S'en va dans le creuset profond Grossir la pâte universelle Faite des formes que Dieu fond.
Par de lentes métamorphoses, Les marbres blancs en blanches chairs, Les fleurs roses en lèvres roses Se refont dans des corps divers.
Les ramiers de nouveau roucoulent Au coeur de deux jeunes amants, Et les perles en dents se moulent Pour l'écrin des rires charmants.
De là naissent ces sympathies Aux impérieuses douceurs, Par qui les âmes averties Partout se reconnaissent soeurs.
Docile à l'appel d'un arome, D'un rayon ou d'une couleur, L'atome vole vers l'atome Comme l'abeille vers la fleur.
L'on se souvient des rêveries Sur le fronton ou dans la mer, Des conversations fleuries Près de la fontaine au flot clair,
Des baisers et des frissons d'ailes Sur les dômes aux boules d'or, Et les molécules fidèles Se cherchent et s'aiment encor.
L'amour oublié se réveille, Le passé vaguement renaît, La fleur sur la bouche vermeille Se respire et se reconnaît.
Dans la nacre où le rire brille, La perle revoit sa blancheur; Sur une peau de jeune fille, Le marbre ému sent sa fraîcheur.
Le ramier trouve une voix douce, Écho de son gémissement, Toute résistance s'émousse, Et l'inconnu devient l'amant.
Vous devant qui je brûle et tremble, Quel flot, quel fronton, quel rosier, Quel dôme nous connut ensemble, Perle ou marbre, fleur ou ramier?
LE POËME DE LA FEMME
MARBRE DE PAROS
Un jour, au doux rêveur qui l'aime, En train de montrer ses trésors, Elle voulut lire un poëme, Le poëme de son beau corps.
D'abord, superbe et triomphante Elle vint en grand apparat, Traînant avec des airs d'infante Un flot de velours nacarat:
Telle qu'au rebord de sa loge Elle brille aux Italiens, Écoutant passer son éloge Dans les chants des musiciens.
Ensuite, en sa verve d'artiste, Laissant tomber l'épais velours, Dans un nuage de batiste Elle ébaucha ses fiers contours.
Glissant de l'épaule à la hanche, La chemise aux plis nonchalants, Comme une tourterelle blanche Vint s'abattre sur ses pieds blancs.
Pour Apelle ou pour Cléomène, Elle semblait, marbre de chair, En Vénus Anadyomène Poser nue au bord de la mer.
De grosses perles de Venise Roulaient au lieu de gouttes d'eau, Grains laiteux qu'un rayon irise, Sur le frais satin de sa peau.
Oh! quelles ravissantes choses, Dans sa divine nudité, Avec les strophes de ses poses, Chantait cet hymne de beauté!
Comme les flots baisant le sable Sous la lune aux tremblants rayons, Sa grâce était intarissable En molles ondulations.
Mais bientôt, lasse d'art antique, De Phidias et de Vénus, Dans une autre stance plastique Elle groupe ses charmes nus.
Sur un tapis de Cachemire, C'est la sultane du sérail, Riant au miroir qui l'admire Avec un rire de corail;
La Géorgienne indolente, Avec son souple narguilhé, Étalant sa hanche opulente, Un pied sous l'autre replié.
Et comme l'odalisque d'Ingres, De ses reins cambrant les rondeurs, En dépit des vertus malingres, En dépit des maigres pudeurs!
Paresseuse odalisque, arrière! Voici le tableau dans son jour, Le diamant dans sa lumière; Voici la beauté dans l'amour!
Sa tête penche et se renverse; Haletante, dressant les seins, Aux bras du rêve qui la berce, Elle tombe sur ses coussins.
Ses paupières battent des ailes Sur leurs globes d'argent bruni, Et l'on voit monter ses prunelles Dans la nacre de l'infini.
D'un linceul de point d'Angleterre Que l'on recouvre sa beauté: L'extase l'a prise à la terre; Elle est morte de volupté!
Que les violettes de Parme, Au lieu des tristes fleurs des morts Où chaque perle est une larme, Pleurent en bouquets sur son corps!
Et que mollement on la pose Sur son lit, tombeau blanc et doux, Où le poëte, à la nuit close, Ira prier à deux genoux.
ETUDE DE MAINS
I
IMPÉRIA
Chez un sculpteur, moulée en plâtre, J'ai vu l'autre jour une main D'Aspasie ou de Cléopâtre, Pur fragment d'un chef-d'oeuvre humain;
Sous le baiser neigeux saisie Comme un lis par l'aube argenté, Comme une blanche poésie S'épanouissait sa beauté.
Dans l'éclat de sa pâleur mate Elle étalait sur le velours Son élégance délicate Et ses doigts fins aux anneaux lourds.
Une cambrure florentine, Avec un bel air de fierté, Faisait, en ligne serpentine, Onduler son pouce écarté.
A-t-elle joué dans les boucles Des cheveux lustrés de don Juan, Ou sur son caftan d'escarboucles Peigné la barbe du sultan,
Et tenu, courtisane ou reine, Entre ses doigts si bien sculptés, Le sceptre de la souveraine Ou le sceptre des voluptés?
Elle a dû, nerveuse et mignonne, Souvent s'appuyer sur le col Et sur la croupe de lionne De sa chimère prise au vol.
Impériales fantaisies, Amour des somptuosités; Voluptueuses frénésies, Rêves d'impossibilités,
Romans extravagants, poèmes De haschisch et de vin du Rhin, Courses folles dans les bohèmes Sur le dos des coursiers sans frein;
On voit tout cela dans les lignes De cette paume, livre blanc Où Vénus a tracé des signes Que l'amour ne lit qu'en tremblant.
II
LACENAIRE
Pour contraste, la main coupée De Lacenaire l'assassin, Dans des baumes puissants trempée, Posait auprès, sur un coussin.
Curiosité dépravée! J'ai touché, malgré mes dégoûts, Du supplice encor mal lavée, Cette chair froide au duvet roux.
Momifiée et toute jaune Comme la main d'un pharaon, Elle allonge ses doigts de faune Crispés par la tentation.
Un prurit d'or et de chair vive Semble titiller de ses doigts L'immobilité convulsive, Et les tordre comme autrefois.
Tous les vices avec leurs griffes Ont, dans les plis de cette peau, Tracé d'affreux hiéroglyphes, Lus couramment par le bourreau.
On y voit les oeuvres mauvaises Écrites en fauves sillons, Et les brûlures des fournaises Où bouillent les corruptions;
Les débauches dans les Caprées Des tripots et des lupanars, De vin et de sang diaprées, Comme l'ennui des vieux Césars!
En même temps molle et féroce, Sa forme a pour l'observateur Je ne sais quelle grâce atroce, La grâce du gladiateur!
Criminelle aristocratie, Par la varlope ou le marteau Sa pulpe n'est pas endurcie, Car son outil fut un couteau.
Saints calus du travail honnête, On y cherche en vain votre sceau. Vrai meurtrier et faux poëte, II fut le Manfred du ruisseau!
VARIATIONS SUR LE CARNAVAL DE VENISE
I
DANS LA RUE
Il est un vieil air populaire Par tous les violons raclé, Aux abois des chiens en colère Par tous les orgues nasillé.
Les tabatières à musique L'ont sur leur répertoire inscrit; Pour les serins il est classique, Et ma grand'mère, enfant, l'apprit.
Sur cet air, pistons, clarinettes, Dans les bals aux poudreux berceaux, Font sauter commis et grisettes, Et de leurs nids fuir les oiseaux.
La guinguette, sous sa tonnelle De houblon et de chèvrefeuil, Fête, en braillant la ritournelle, Le gai dimanche et l'argenteuil.
L'aveugle au basson qui pleurniche L'écorche en se trompant de doigts; La sébile aux dents, son caniche Près de lui le grogne à mi-voix.
Et les petites guitaristes, Maigres sous leurs minces tartans, Le glapissent de leurs voix tristes Aux tables des cafés chantants.
Paganini, le fantastique, Un soir, comme avec un crochet, A ramassé le thème antique Du bout de son divin archet,
Et, brodant la gaze fanée Que l'oripeau rougit encor, Fait sur la phrase dédaignée Courir ses arabesques d'or.
II
SUR LES LAGUNES
Tra la, tra la, la, la, la laire! Qui ne connaît pas ce motif? A nos mamans il a su plaire, Tendre et gai, moqueur et plaintif:
L'air du Carnaval de Venise, Sur les canaux jadis chanté Et qu'un soupir de folle brise Dans le ballet a transporté!
Il me semble, quand on le joue, Voir glisser dans son bleu sillon Une gondole avec sa proue Faite en manche de violon.
Sur une gamme chromatique, Le sein de perles ruisselant, La Vénus de l'Adriatique Sort de l'eau son corps rose et blanc.
Les dômes, sur l'azur des ondes Suivant la phrase au pur contour, S'enflent comme des gorges rondes Que soulève un soupir d'amour.
L'esquif aborde et me dépose, Jetant son amarre au pilier, Devant une façade rose, Sur le marbre d'un escalier.
Avec ses palais, ses gondoles, Ses mascarades sur la mer, Ses doux chagrins, ses gaîtés folles, Tout Venise vit dans cet air.
Une frêle corde qui vibre Refait sur un pizzicato, Comme autrefois joyeuse et libre, La ville de Canaletto!
III
CARNAVAL
Venise pour le bal s'habille. De paillettes tout étoilé, Scintille, fourmille et babille Le carnaval bariolé.
Arlequin, nègre par son masque, Serpent par ses mille couleurs, Rosse d'une note fantasque Cassandre son souffre-douleurs.
Battant de l'aile avec sa manche Comme un pingouin sur un écueil, Le blanc Pierrot, par une blanche, Passe la tête et cligne l'oeil.
Le Docteur bolonais rabâche Avec la basse aux sons traînés; Polichinelle, qui se fâche, Se trouve une croche pour nez.
Heurtant Trivelin qui se mouche Avec un trille extravagant, A Colombine Scaramouche Rend son éventail ou son gant.
Sur une cadence se glisse Un domino ne laissant voir Qu'un malin regard en coulisse Aux paupières de satin noir.
Ah! fine barbe de dentelle, Que fait voler un souffle pur, Cet arpége m'a dit: C'est elle! Malgré tes réseaux, j'en suis sûr,
Et j'ai reconnu, rose et fraîche, Sous l'affreux profil de carton, Sa lèvre au fin duvet de pêche, Et la mouche de son menton.
IV
CLAIR DE LUNE SENTIMENTAL
A travers la folle risée Que Saint-Marc renvoie au Lido, Une gamme monte en fusée, Comme au clair de lune un jet d'eau...
A l'air qui jase d'un ton bouffe Et secoue au vent ses grelots, Un regret, ramier qu'on étouffe, Par instant mêle ses sanglots.
Au loin, dans la brume sonore, Comme un rêve presque effacé, J'ai revu, pâle et triste encore, Mon vieil amour de l'an passé.
Mon âme en pleurs s'est souvenue De l'avril, où, guettant au bois La violette à sa venue, Sous l'herbe nous mêlions nos doigts.
Cette note de chanterelle, Vibrant comme l'harmonica, C'est la voix enfantine et grêle, Flèche d'argent qui me piqua.
Le son en est si faux, si tendre, Si moqueur, si doux, si cruel, Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre On ressent un plaisir mortel,
Et que mon coeur, comme la voûte Dont l'eau pleure dans un bassin, Laisse tomber goutte par goutte Ses larmes rouges dans mon sein.
Jovial et mélancolique, Ah! vieux thème du carnaval, Où le rire aux larmes réplique, Que ton charme m'a fait de mal!
SYMPHONIE EN BLANC MAJEUR
De leur col blanc courbant les lignes, On voit dans les contes du Nord, Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes Nager en chantant près du bord.
Ou, suspendant à quelque branche Le plumage qui les revêt, Faire luire leur peau plus blanche Que la neige de leur duvet.
De ces femmes il en est une, Qui chez nous descend quelquefois, Blanche comme le clair de lune Sur les glaciers dans les cieux froids;
Conviant la vue enivrée De sa boréale fraîcheur A des régals de chair nacrée, A des débauches de blancheur!
Son sein, neige moulée en globe, Contre les camélias blancs Et le blanc satin de sa robe Soutient des combats insolents.
Dans ces grandes batailles blanches, Satins et fleurs ont le dessous, Et, sans demander leurs revanches, Jaunissent comme des jaloux.
Sur les blancheurs de son épaule, Paros au grain éblouissant, Comme dans une nuit du pôle, Un givre invisible descend.
De quel mica de neige vierge, De quelle moelle de roseau, De quelle hostie et de quel cierge A-t-on fait le blanc de sa peau?
A-t-on pris la goutte lactée Tachant l'azur du ciel d'hiver, Le lis à la pulpe argentée, La blanche écume de la mer;
Le marbre blanc, chair froide et pâle Où vivent les divinités; L'argent mat, la laiteuse opale Qu'irisent de vagues clartés;
L'ivoire, où ses mains ont des ailes, Et, comme des papillons blancs, Sur la pointe des notes frêles Suspendent leurs baisers tremblants;
L'hermine vierge de souillure, Qui, pour abriter leurs frissons, Ouate de sa blanche fourrure Les épaules et les blasons;
Le vif-argent aux fleurs fantasques Dont les vitraux sont ramagés; Les blanches dentelles des vasques, Pleurs de l'ondine en l'air figés;
L'aubépine de mai qui plie Sous les blancs frimas de ses fleurs; L'albâtre où la mélancolie Aime à retrouver ses pâleurs;
Le duvet blanc de la colombe, Neigeant sur les toits du manoir, Et la stalactite qui tombe, Larme blanche de l'antre noir?
Des Groenlands et des Norvéges Vient-elle avec Séraphita? Est-ce la Madone des neiges, Un sphinx blanc que l'hiver sculpta,
Sphinx enterré par l'avalanche, Gardien des glaciers étoilés, Et qui, sous sa poitrine blanche, Cache de blancs secrets gelés?
Sous la glace où calme il repose, Oh! qui pourra fondre ce coeur! Oh! qui pourra mettre un ton rose Dans cette implacable blancheur!
COQUETTERIE POSTHUME
Quand je mourrai, que l'on me mette, Avant de clouer mon cercueil, Un peu de rouge à la pommette, Un peu de noir au bord de l'oeil.
Car je veux, dans ma bière close, Comme le soir de son aveu, Rester éternellement rose Avec du kh'ol sous mon oeil bleu.
Pas de suaire en toile fine, Mais drapez-moi dans les plis blancs De ma robe de mousseline, De ma robe à treize volants.
C'est ma parure préférée; Je la portais quand je lui plus. Son premier regard l'a sacrée, Et depuis je ne la mis plus.
Posez-moi, sans jaune immortelle, Sans coussin de larmes brodé, Sur mon oreiller de dentelle De ma chevelure inondé.
Cet oreiller, dans les nuits folles, A vu dormir nos fronts unis, Et sous le drap noir des gondoles Compté nos baisers infinis.
Entre mes mains de cire pâle, Que la prière réunit, Tournez ce chapelet d'opale, Par le pape à Rome bénit:
Je l'égrènerai dans la couche D'où nul encor ne s'est levé; Sa bouche en a dit sur ma bouche Chaque _Pater_ et chaque _Ave_.
DIAMANT DU COEUR
Tout amoureux, de sa maîtresse, Sur son coeur ou dans son tiroir, Possède un gage qu'il caresse Aux jours de regret ou d'espoir.
L'un d'une chevelure noire, Par un sourire encouragé, A pris une boucle que moire Un reflet bleu d'aile de geai.
L'autre a, sur un cou blanc qui ploie, Coupé par derrière un flocon Retors et fin comme la soie Que l'on dévide du cocon.
Un troisième, au fond d'une boîte, Reliquaire du souvenir, Cache un gant blanc, de forme étroite, Où nulle main ne peut tenir.
Cet autre, pour s'en faire un charme, Dans un sachet, d'un chiffre orné, Coud des violettes de Parme, Frais cadeau qu'on reprend fané.
Celui-ci baise la pantoufle Que Cendrillon perdit un soir; Et celui-ci conserve un souffle Dans la barbe d'un masque noir.
Moi, je n'ai ni boucle lustrée, Ni gant, ni bouquet, ni soulier, Mais je garde, empreinte adorée, Une larme sur un papier:
Pure rosée, unique goutte, D'un ciel d'azur tombée un jour, Joyau sans prix, perle dissoute Dans la coupe de mon amour!
Et, pour moi, cette obscure tache Reluit comme un écrin d'Ophyr, Et du vélin bleu se détache, Diamant éclos d'un saphir.
Cette larme, qui fait ma joie, Roula, trésor inespéré, Sur un de mes vers qu'elle noie, D'un oeil qui n'a jamais pleuré!
PREMIER SOURIRE DU PRINTEMPS
Tandis qu'à leurs oeuvres perverses Les hommes courent haletants, Mars qui rit, malgré les averses, Prépare en secret le printemps.
Pour les petites pâquerettes, Sournoisement lorsque tout dort, Il repasse des collerettes Et cisèle des boutons d'or.
Dans le verger et dans la vigne, Il s'en va, furtif perruquier, Avec une houppe de cygne, Poudrer à frimas l'amandier.
La nature au lit se repose; Lui, descend au jardin désert Et lace les boutons de rose Dans leur corset de velours vert.
Tout en composant des solféges, Qu'aux merles il siffle à mi-voix, Il sème aux prés les perce-neiges Et les violettes aux bois.
Sur le cresson de la fontaine Où le cerf boit, l'oreille au guet, De sa main cachée il égrène Les grelots d'argent du muguet.
Sous l'herbe, pour que tu la cueilles, Il met la fraise au teint vermeil, Et te tresse un chapeau de feuilles Pour te garantir du soleil.
Puis, lorsque sa besogne est faite, Et que son règne va finir, Au seuil d'avril tournant la tête, Il dit: «Printemps, tu peux venir!»
CONTRALTO
On voit dans le musée antique, Sur un lit de marbre sculpté, Une statue énigmatique D'une inquiétante beauté.
Est-ce un jeune homme? est-ce une femme, Une déesse, ou bien un dieu? L'amour, ayant peur d'être infâme, Hésite et suspend son aveu.
Dans sa pose malicieuse, Elle s'étend, le dos tourné Devant la foule curieuse, Sur son coussin capitonné.
Pour faire sa beauté maudite, Chaque sexe apporta son don. Tout homme dit: C'est Aphrodite! Toute femme: C'est Cupidon!
Sexe douteux, grâce certaine, On dirait ce corps indécis Fondu, dans l'eau de la fontaine, Sous les baisers de Salmacis.
Chimère ardente, effort suprême De l'art et de la volupté, Monstre charmant, comme je t'aime Avec ta multiple beauté!
Bien qu'on défende ton approche, Sous la draperie aux plis droits Dont le bout à ton pied s'accroche, Mes yeux ont plongé bien des fois.
Rêve de poëte et d'artiste, Tu m'as bien des nuits occupé, Et mon caprice qui persiste Ne convient pas qu'il s'est trompé.
Mais seulement il se transpose, Et, passant de la forme au son, Trouve dans sa métamorphose La jeune fille et le garçon.
Que tu me plais, ô timbre étrange! Son double, homme et femme à la fois, Contralto, bizarre mélange, Hermaphrodite de la voix!
C'est Roméo, c'est Juliette, Chantant avec un seul gosier; Le pigeon rauque et la fauvette Perchés sur le même rosier;
C'est la châtelaine qui raille Son beau page parlant d'amour; L'amant au pied de la muraille, La dame au balcon de sa tour;
Le papillon, blanche étincelle, Qu'en ses détours et ses ébats Poursuit un papillon fidèle, L'un volant haut et l'autre bas;