Émancipées

Part 13

Chapter 133,684 wordsPublic domain

—Et celles qui ont fondé l’«Académie des femmes sans sexe»? Une certaine mistress Godwin ayant prétendu que la femme est appelée à partager avec l’homme toutes les fonctions sociales, mais qu’elle en est empêchée aussi bien par sa faiblesse musculaire que par le développement de ses seins et de ses hanches ...

—Ce n’est cependant fichtre pas cela qui les gêne d’ordinaire! murmura Magimier.

—Eh bien, les adeptes de mistress Godwin, qui sont nombreuses et abondent surtout à Boston, s’appliquent à se faire maigrir et à acquérir du nerf ... Des folles encore, vas-tu dire! Mais il y en a, comme cela ou autrement, des quantités, de ces toquées, là-bas! Et celles qui se battent en duel? Et celles qui ont fondé le club des non mariées, _The Anti-chair-warming Society_ ...

—Tu parles anglais?

—Je ne te dirai pas que j’ai inventé la méthode Robertson, mais ...

—N’as-tu pas d’ailleurs fréquenté une école normale? N’avais-tu pas fait autrefois encadrer tes brevets?

—Quelle mémoire! Tu es étonnant, ma parole! Mais oui, je les ai encore là, sous verre, dans ce tiroir; mais je ne les exhibe plus: pas besoin de se faire moquer de soi, ou de perdre des clients ... Eh bien, ce club des filles à marier fonctionne dans le Connecticut; les jeunes misses, pour en faire partie, doivent prendre l’engagement formel de refuser toute visite d’un célibataire qui, après la troisième entrevue, n’aura pas sollicité l’honneur de demander leur main: mariage ou boycottage. Trois entrevues, pas davantage! Sais-tu ce que les garçons du pays ont fait et comment ils ont répondu à cette mise en demeure? Ils ont contre-boycotté les boycotteuses, ils sont allés chercher femmes ailleurs, voilà tout.

—C’était tout naturel.

—Et celles qui se mettent en loterie? Oui, à un dollar le billet! J’en ai vu comme cela plusieurs ...

—De façon à se constituer une dot?

—Évidemment! Toujours pratiques, toujours le dieu dollar! Mais quels mariages! Ça n’existe même plus, le mariage, là-bas, autant dire; ce n’est plus qu’une plaisanterie, dont ces demoiselles sont les premières à s’amuser. C’est à qui d’entre elles, par exemple, fera célébrer son union à la plus grande altitude possible, et alors la cérémonie a lieu en ballon ou au sommet d’une montagne. D’autres, au contraire, luttent pour la profondeur, et descendent dans des souterrains ...

—Insensé!

—C’est ce que je te dis: c’est fou! Des toquées, des détraquées, toutes, ou peu s’en faut, et des détraquées égoïstes, féroces. Nous en avons des échantillons par celles qui viennent en Europe faire leurs farces.

—Effectivement!

—Si je te disais que j’ai vu à Derby, dans ce même État de Connecticut, une grand’mère de cinquante-neuf ans épouser son petit-fils, son propre petit-fils, âgé de vingt ans? Pourquoi ce mariage? Uniquement pour que la fortune des deux conjoints ne sortît pas de la famille. C’est une autre façon de la comprendre, la famille, encore une fois, une autre morale ... Un petit fils qui épouse sa grand’mère, ça ne les choque pas; la loi ni la décence n’ont à intervenir. Du reste, était-ce bien sa grand’maman? Il ne s’en doutait peut-être pas. On ne s’y reconnaît plus, puisqu’on divorce là-bas comme on veut et autant qu’on veut, pour un oui ou un non, illico, séance tenante; et je ne sais pourquoi ces dames et messieurs s’obstinent à garder encore un semblant de cérémonial nuptial. Ils ne tarderont pas, j’aime à le croire, à s’en défaire, avec les hôpitaux, les malades et le reste. Beaucoup de particuliers même ne prennent plus la peine de demander le divorce et se remarient aussi souvent que le cœur leur en dit: tel gentleman possède ainsi, toutes bien vivantes, une demi-douzaine d’épouses, qu’il pourrait qualifier de légitimes; réciproquement, quantité de gentlewomen ont tout un stock d’époux ... Autant, mon Dieu, faire le métier que je fais: on ne profane aucun culte au moins! Il est vrai que leurs cultes, à eux,—ils en ont je ne sais combien!—s’accommodent de toutes les bizarreries, de toutes les dérisions et les extravagances. As-tu jamais vu un homme, en même temps qu’il fait enterrer sa femme, faire célébrer son mariage avec une autre? J’ai vu cela à Huntington, dans l’État de Virginie. Le service funèbre s’achevait à peine, que le veuf alla offrir son bras à une cousine de la défunte, puis, s’approchant du pasteur, lui dit: «Pendant que vous y êtes, vous seriez bien aimable de nous marier? Ça nous épargnerait la peine de revenir ...»

—Ça nous ferait gagner du temps.

—C’est cela! _Time is money_, toujours!

—Et le pasteur?

—Il a procédé très bénévolement à l’office nuptial; puis le mari s’en est allé conduire au cimetière le corps de sa première femme, en compagnie de la seconde qu’il venait d’épouser.

—Impayable!

—Avoue que ces citoyens-là n’ont pas la caboche faite comme nous! Jamais un Français, un Européen, n’aurait l’idée macabre de faire coïncider son remariage avec les obsèques de sa défunte moitié: il attendrait un peu. En supposant qu’il se montrât aussi impatient, ce serait le prêtre qui s’opposerait à une pareille comédie, les assistants qui protesteraient ... Là-bas, cela semble tout naturel: on est accoutumé à toutes les excentricités et extravagances imaginables. Avant tout il faut éviter de se déranger, n’est-ce pas? Les affaires sont là qui s’imposent, vous talonnent! _Business! Business!_ C’est le mot d’ordre. _Make money_, faites de l’argent: voilà leur devise. Elle justifie tout. Des sauvages, vois-tu, ces faiseurs d’argent, tous ces trappeurs, ces cow-boys, ces flibustiers! Des cannibales qui s’éclairent à l’électricité ...

—Et se crient: «Allô! Allô!»

—C’est cela même! Je t’avais déjà dit ça? Tu possèdes une mémoire!

—Comparable seulement à la dent que tu as contre l’oncle Sam.

—Une rude dent, c’est vrai! Vous, les hommes, avec du quibus dans vos poches, vous vous en fichez! Vous allez partout. Mais une femme sans le sou, obligée de turbiner ... Ah! là là! Quel pays! Je t’ai ennuyé avec toutes mes histoires, ajouta Clara en voyant Magimier prendre son chapeau et se diriger vers la porte; excuse-moi, mon gros; mais, quand on me met sur ce chapitre ...

—Tu ne m’as nullement ennuyé, répliqua Magimier, au contraire!

—C’est par politesse que tu me dis cela, par galanterie ... Eh bien, c’est ce que ne ferait jamais un Yankee! Jamais de formes, avec eux; jamais de gracieuseté, de courtoisie, de galanterie! Tout ce qui est urbanité et sociabilité, lettres closes pour eux! A quoi bon? C’est perdre son temps ... Mais voilà que je recommence! Au revoir, mon chéri! A bientôt? Ne sois pas si longtemps!»

VIII

Avant de rentrer chez elle, où Veyssières devait venir la voir ce jour-là, Katia Mordasz pénétra dans la boutique de son voisin, le petit horloger Jean-Louis, pour recourir à ses bons offices et lui demander de régler sa montre.

«Voulez-vous me la laisser quatre ou cinq jours, mademoiselle? dit-il. Je vous en prêterai une autre en attendant.»

Katia accepta l’offre, et, comme elle allait se retirer:

«Croyez-vous, hein? reprit le bonhomme en se plantant les deux poings sur les hanches. Croyez-vous?...

—Quoi donc, monsieur Jean-Louis?

—Ils en ont du toupet, hein! Ils trouvent qu’ils ne sont pas assez!!!

—Ah! vous voulez parler de l’augmentation du nombre des députés, de cette proposition?...

—Ils sont tout près de six cents! Ils ne s’entendent d’aucune façon, ni au propre ni au figuré. Quand l’un pérore à l’extrémité gauche, ses paroles n’arrivent pas jusqu’à l’extrémité droite, tant la salle est vaste, nécessairement! Et ils trouvent que ce n’est pas encore assez, qu’ils sont trop peu! Oh! là là là là là! Si ce n’est pas se ficher du peuple! Et savez-vous pourquoi cette augmentation, mademoiselle Mordasz? Je vais vous le dire! C’est qu’il y a un tas de paresseux, un tas de fainéants, de flandrins et de propres à rien, dont on ne sait que faire, un tas de braillards et de piliers de café qu’il faut caser ... et on les case dans la politique, on nous les flanque sur le dos! C’est la princesse qui paye tout cela. Croyez-vous? 675 députés, d’après le nouveau projet! 675! Ah! misère! Quand le quart, 150 ou 200 suffiraient si largement à la besogne!

—Et vous ignorez encore le plus joli, monsieur Jean-Louis. Vous ne vous doutez pas de la nouvelle!

—Quoi donc?

—C’est que, d’après une motion faite à la Chambre dans la séance d’aujourd’hui, de cette après-midi même, vos bons amis les députés estiment non seulement qu’ils ne sont pas assez nombreux, mais encore et surtout qu’ils ne sont pas assez payés, et ils réclament un salaire supérieur.

—Non, pas possible?

—Je vous demande pardon.

—Pas possible, mademoiselle Mordasz! Vous plaisantez!

—Je ne plaisante nullement.

—Vous vous moquez de moi!

—Du tout, monsieur Jean-Louis: je ne me permettrais pas ... Vous savez lire? reprit Katia en tirant un journal de sa poche et le dépliant. Voyez vous-même le compte rendu de la séance. Tenez, incrédule!

—Pas assez payés! En effet, ils ont raison: ils sont vraiment impayables, ces messieurs! Pour la besogne qu’ils font ... Ah! Seigneur mon Dieu! soupira le petit horloger.

—Eh bien, êtes-vous convaincu?

—Quinze mille francs chacun, au lieu de neuf mille, soit six mille francs d’augmentation par siège ... C’est pour rien! Faut-il que la France ait une santé tout de même! Faut-il quelle ait les reins solides, hein, mademoiselle Mordasz? Quel pays de ressources! Quel admirable ... Dire qu’elle peut fournir à tout cela! Même ils sont modestes, nos représentants! Pourquoi s’allouer seulement six mille balles de plus, soit quinze mille par an? Ils pouvaient tout aussi bien s’en adjuger vingt mille, trente mille ... Il faut leur savoir gré de leur modération. Mais oui! Car ils sont impayables, je vous dis, impayables! Ça n’a pas de prix, ces services-là; c’est au-dessus de ... Seulement, comme s’écriait Arlequin en tombant du haut de la colonne Vendôme: «Ça va bien, pourvu que ça dure!» Le malheur, c’est que ça ne dure pas, mademoiselle Mordasz, c’est que ça ne peut pas durer! C’est qu’au pied de la colonne, il y a le pavé, où l’on vient se briser le crâne; c’est qu’au bout du fossé, il y a la culbute; c’est que la France s’appauvrit et s’amoindrit d’année en année; sa population décroît de plus en plus, sa richesse de même, son prestige et son influence kif-kif: il n’y a que ses dépenses qui augmentent. Ah! de ce côté-là!... Voilà, permettez-moi de vous le dire, mademoiselle Mordasz, voilà la situation que vous devriez exposer, le péril que vous devriez signaler dans vos articles du _Libéral_, péril qui prime tout ...

—Permettez, monsieur Jean-Louis, je ne suis pas Française, et il est plus convenable que je ne m’occupe pas, dans mes articles, de votre politique intérieure. Je suis tenue à une grande réserve, à cause de ma qualité d’étrangère.

—C’est vrai, vous m’avez déjà expliqué cela. Je lis souvent vos articles du _Libéral_, ceux de _la Révolte_ aussi ...

—Ah! ah! Vous vous émancipez, monsieur Jean-Louis.

—Faut bien s’instruire ... Et tenez, il y a encore autre chose, mademoiselle, une autre question des plus graves, et dont il vous serait loisible de parler.

—Laquelle donc?

—Une calamité! un vrai désastre! Hier encore, pas plus tard qu’hier, mademoiselle, je passais dans la rue de la Gaieté, derrière la gare Montparnasse ...

—Je connais.

—Eh bien, j’ai compté! sur vingt-cinq maisons qui se suivent, il y a trente-sept marchands de vin! C’est-à-dire qu’il y en a quasi deux à chaque porte, l’un à droite, l’autre à gauche. Vous ne trouvez pas cela scandaleux, abominable? Vous ne voyez pas là un immense danger, une calamité publique? Ah! mademoiselle, si j’étais que de vous!

—Mais je ne peux pas faire fermer ces établissements!

—Vous pourriez démontrer les terribles conséquences qu’ils présentent pour la santé et la moralité publiques, pour le sort de notre race, mademoiselle! Et quelles dépenses! Tous ces ivrognes, ces alcooliques, qui viennent échouer dans les hôpitaux, à Saint-Anne ou ailleurs, qui prend soin d’eux, qui subvient à tous leurs frais de médication et d’entretien? C’est nous, nous tous, malheureux contribuables! C’est toujours sur nous qu’on tombe!»

En ce moment, Séverin Veyssières vint à passer. Il aperçut Katia chez l’horloger, tout contre la porte, et entra.

«Précisément, monsieur, poursuivit le père Jean-Louis, je causais avec mademoiselle d’une question dont je vous ai touché deux mots l’autre jour ...

—L’alcoolisme? interrompit Veyssières.

—Juste! Ah! vous vous souvenez?

—Comment donc! Et vous avez trouvé la solution du problème?

—Du ... de quel problème? demanda M. Jean-Louis en ouvrant tout grands les yeux.

—Pourquoi les races qui absorbent le plus d’alcool sont-elles les plus fortes, les seules puissantes et prépondérantes, tandis que les races sobres et buveuses d’eau, comme ces infortunés Ottomans ou ces fiers hidalgos, sont-elles sans vigueur, sans relief ni influence, des races qui s’éteignent?

—Je n’en sais rien, monsieur; je n’ai pas suffisamment étudié. Tout ce que je puis vous dire, c’est que c’est une plaie que l’ivrognerie, un fléau que tout bon gouvernement devrait s’appliquer à détruire. Mais je t’en fiche! Ça leur est bien égal. Pourvu qu’ils soient à la Chambre, qu’ils palpent leurs neuf mille ... pardon! leurs quinze mille francs, ainsi que mademoiselle vient de me l’apprendre! C’est que tout cela se tient: c’est compères et compagnons! Ce sont les marchands de vin qui font les députés, et ce sont les députés qui soutiennent et encouragent les marchands de vin. N’empêche, monsieur, que c’est une bien triste chose! Demandez à Mlle Mordasz! Nous avions dans la maison une malheureuse jeune femme de vingt ans, une blanchisseuse, qui s’est mise à boire, la Desroche, comme on l’appelait. Elle vivait avec un ouvrier zingueur, qui se livrait, lui aussi, à la boisson.

—Ils allaient bien ensemble, observa Veyssières.

—Eh bien, non, monsieur. La preuve, c’est qu’il l’a quittée. Ça le dégoûtait, comme il disait, d’avoir une femme pocharde.

—Et lui? fit Veyssières.

—Ce qui le dégoûtait bien davantage, ajoutez-le donc, monsieur Jean-Louis, c’était d’avoir une femme enceinte, déclara Katia. Voilà le vrai motif de la séparation.

—C’est possible, en effet, acquiesça l’horloger.

—C’est sûr et certain. L’ivrognerie n’a été que le prétexte. La vérité est qu’il a eu peur d’une nouvelle charge, peur d’avoir une bouche de plus à nourrir, et, bravement, il a décampé.

—C’est un misérable! dit Veyssières.

—Un gredin, une canaille, un criminel, tout ce que vous voudrez, poursuivit Katia. Mais ces épithètes ne pallient pas le mal et ne servent à rien.

—Ce qu’il aurait fallu, reprit le père Jean-Louis, c’est mettre l’embargo sur l’argent qu’il gagne, de façon à venir en aide à la future maman et au bébé.

—Au bébé qu’il a contribué à fabriquer, remarqua Veyssières, et dont il est responsable, de compte à demi avec la mère.

—Eh oui!

—Malheureusement, dit Katia, il a eu bien soin en partant de ne pas laisser son adresse, et ... cours après! Allez faire opposition sur les appointements de quelqu’un dont vous ignorez la résidence et le sort, qui s’est enfui au Canada ou dans l’Indo-Chine, ou n’est peut-être même plus de ce monde! Oui, cours après, avec ton enfant dans le ventre ou sur les bras! Ce qui vous prouve bien, Séverin, que la recherche de la paternité n’est qu’un leurre ...

—Cependant vos bonnes amies Elvire Potarlot, Angélique Bombardier, René d’Escars, Nina Magloire et tant d’autres la réclament à cor et à cri.

—Elvire Potarlot l’a depuis peu rayée de son programme.

—C’est vrai, répliqua Veyssières. Pauvre Elvire! Et plus infortuné programme! Elle passe son temps à le transformer, à le rogner ou l’allonger, le ...

—Elle a reconnu toute l’insuffisance de la mesure, toute l’inutilité de cet expédient.

—Tant que nous ne serons pas revenus à l’androgyne de Platon, ou que la «côte d’Adam» n’aura pas repris sa place, tant que les hommes ne pourront pas devenir enceintes comme les femmes, tant qu’il y aura deux sexes, en d’autres termes, il n’y aura rien de fait: toujours l’inégalité subsistera, l’injustice régnera: voilà la thèse que soutient obstinément et plus que jamais cette chère Elvire, dit Veyssières.

—Un seul sexe? se récria le père Jean-Louis en écarquillant les yeux. Les hommes devenant enceintes comme les femmes? Ah! je serais, ma foi, curieux de voir ça! Mais c’est une timbrée, cette demoiselle Potarlot!

—Eh! Eh! Elle n’est pas la seule à demander cela, pour établir entre ces dames et nous la parfaite égalité ou l’équivalence absolue, insinua Veyssières.

—En attendant, et en dépit de ses désirs et divagations, ce sont les femmes qui, seules jusqu’ici, sont chargées de concevoir, reprit le père Jean-Louis. Eh bien, monsieur, c’est pitoyable de leur permettre de se boissonner comme des hommes! Voilà mon sentiment. Qu’il y ait inégalité, injustice, tout ce qu’il vous plaira, soit! mais je trouve abominable qu’on tolère pareil scandale, pareil crime: des femmes, des femmes près d’accoucher, grosses à pleine ceinture, qui s’absinthent et se pochardent, des mères ayant leur enfant au sein, se traînant de comptoir en comptoir, tombant et roulant au ruisseau ... Honteux, monsieur! Abominable! Abominable! Si nous avions un gouvernement sérieux, un gouvernement ayant pour deux liards de jugeotte, de gingin et de poigne, il veillerait à cela et ne tolérerait pas plus la liberté de la soûlographie que celle de l’assassinat. Non, monsieur, il ne tolérerait pas ... Cette blanchisseuse, la Desroche, dont nous parlions il y a une seconde, elle est morte, morte en état d’ivresse, et cette ivresse avait occasionné une fausse couche ... Son amant, qui s’est tiré les flûtes et a disparu, est peut-être mort aussi à l’heure qu’il est; mais du moins il est mort seul, lui; tandis qu’elle a entraîné une mort avec la sienne, celle de l’enfant qu’elle portait. Voilà la différence, et pour moi cela tranche tout.

—Vous n’êtes pas partisan de l’égalité ni de l’équivalence des sexes, je vois cela, monsieur Jean-Louis, dit Veyssières.

—Ce n’est pas moi, monsieur, qui n’en suis pas partisan, c’est la nature,—la nature et le bon sens. Tenez, monsieur, nous avons d’autres ivrognesses dans la maison ... Ça foisonne partout maintenant, cette engeance-là! Faut bien que ça imite les hommes, pas vrai? puisqu’on est égaux!—Il y a une femme Birot ... celle que vous avez vue un jour soûle avec la Desroche ...

—Je me rappelle.

—Eh bien, monsieur, la semaine dernière, elle a égaré son gosse, un pauvre mioche de trois ans; elle l’a perdu du côté de Montrouge, où elle était allée gobelotter avec Mme Margotin, sa voisine ... Impossible ensuite de se remémorer ce qu’elle en avait fait, du petit, où elle avait bien pu le laisser ... Ce n’est qu’hier qu’on le lui a ramené. Elle ne s’en inquiétait pas autrement d’ailleurs. Vous avez dû entendre parler de cette affaire, mademoiselle?

—Oui, répondit Katia. Je trouve comme vous tout cela déplorable, monsieur Jean-Louis; mais je songe aussi à tout ce que les privations et la misère font endurer à ces femmes, et je comprends qu’elles aillent chercher dans l’ivresse un peu de répit et d’oubli ...

—Mais leurs enfants, mademoiselle? Vous n’ignorez pas ce que devient la fille de Mme Birot, Octavie, cette traînée? Elle a débauché le petit Margotin. Pendant que les deux mères vont de conserve s’imbiber comme des éponges, les deux gosses, le gamin et la gamine, s’exercent à un autre jeu ... Elle est vicieuse comme trente-six diables, cette moucheronne! Ainsi elle donnait des sous au petit Margotin, au petit Jujules ... Vous le connaissez, mademoiselle? On a voulu savoir d’où venait cet argent, à qui elle l’avait volé. Ça intriguait les deux femmes, naturellement. «Il ne me manque rien! déclarait la mère Birot. Pour sûr, ce n’est pas chez nous qu’elle barbote. Je n’ai pas assez de pépètes pour les laisser traîner comme ça!» Et savez-vous ce qu’on a découvert? On a découvert que mamzelle Tavie, qui n’a pas encore ses treize ans, allait se balader les après-midi du côté des fortifications et qu’elle aguichait les hommes, les vieux de préférence. Elle a déjà fait condamner un ancien locataire de la maison, un employé de l’hôtel de ville, qui était cependant très bien ...

—S’il avait été si bien que cela, interrompit Katia, ou plutôt s’il avait été un peu mieux, il n’aurait pas répondu aux avances de cette polissonne; il lui aurait vigoureusement tiré les oreilles ...

—Eh oui, mademoiselle! C’est évident! Nous sommes d’accord, repartit le père Jean-Louis. S’il avait été un ange ou un castrat ... Le malheur, c’est qu’on n’est pas de bois, n’est-ce pas donc, monsieur?»

Veyssières en souriant opina du bonnet.

«Je comprends très bien qu’on tienne à faire respecter l’enfance, et, plus que personne, j’ai souci de ce respect; mais, nom d’un pétard! quand l’enfance est plus corrompue que la vieillesse, quand c’est elle qui vient provoquer, qui se montre effrontée, dépravée et cynique ... Si vous saviez, mademoiselle, ce qui se passe dans quantité de ces ménages, où père, mère, filles et garçons vivent entassés dans la même chambre; où, pour régaler les mioches et leur donner du cœur au ventre, on ne trouve rien de mieux que de leur verser de pleines rasades d’eau-de-vie, et leur apprendre à lamper ça d’un trait et sans grimaces, hope donc! ce qui résulte de ces soûleries, de ces abrutissements et de ces promiscuités ... ah! c’est du propre, allez! Faut entendre ma nièce, l’institutrice des écoles communales! Elle voit toutes ces horreurs-là de près, et elle le connaît, ce joli petit monde, elle le connaît bien. On ne se douterait jamais, me dit-elle souvent, combien il y a de ces fillettes à qui leurs papas ou leurs frères ont ... ont ... manqué de respect! Et avez-vous observé une chose, mademoiselle? Faites-y bien attention, à ce que je vais vous dire! C’est que, quand on vient à découvrir qu’une de ces jeunes drôlesses a été ce qu’on nomme victime de la lubricité d’un vieillard, et que ce vieillard continue à ... comme on dit encore, à abuser d’elle, ce n’est jamais elle qui appelle à l’aide ni crie au secours, jamais elle qui se plaint! Remarquez bien cela, mademoiselle Mordasz, lorsque vous lirez dans les journaux une affaire de ce genre.

—Vous avez de ces malheureuses petites une bien mauvaise opinion, monsieur Jean-Louis.

—Oh! oui, mademoiselle! Et ma nièce l’institutrice, qui les connaît mieux que moi, en a encore une bien plus mauvaise. Elles sont très mal, voilà la vérité, et leurs frères leur ressemblent, s’ils ne sont pas pires. Et d’où vient cela? C’est que les parents, eux aussi, eux surtout, sont très mal; c’est que la famille,—ce qu’on a toujours proclamé la base de la société,—est atteinte dans son essence, et se disloque, s’effondre et tend de plus en plus à disparaître.

—Nous lui ferons d’autres bases, à votre société, murmura Katia.

—Vous dites, mademoiselle?

—Je dis que vous avez raison, que la famille se meurt ...