Elpénor

Part 4

Chapter 41,567 wordsPublic domain

Zeus hésitait, car pour la première fois il entendait ce nom sonore mais obscur. C’est alors qu’Ulysse, revenu avec son équipage au grand complet du royaume d’où jamais nul ne reviendra, ni ne revient, fit étendre sur un bûcher le corps lavé et huilé d’Elpénor, et commença de prononcer l’oraison qu’il récitait par cœur à chaque enterrement de matelot, ornant le défunt, si médiocre fût-il dans la vie, de qualités extrêmes, lui attribuant tous les vers et les découvertes anonymes, pour remonter le moral des survivants, et aussi avec la bonté sincère qu’inspire de voir étendu sans appétit de la vie et de l’air même, celui-là qui la veille encore se repaissait de mouton sur le gril.

--O Zeus, commença-t-il, toi qui te plains d’être obligé de te pencher pour apercevoir des humains autre chose que des boules crépues et opaques, et dont les regards arrivent bien juste à glisser sur la pente des visages suppliants, tu peux contempler de face aujourd’hui, dans son ensemble et sa majesté, avec ses jambes arquées comme la paire de cornes du cerf-volant, le plus illustre de nos compagnons! O mes amis, retenez une minute vos larmes qui coulent sur son corps huilé par gouttes gonflées, et criez à Zeus lequel entre tous les habitants d’Ithaque, lequel entre tous les Grecs, vous souhaiteriez le plus ne pas savoir privé de la lumière!

--O Zeus, c’est Elpénor! clamèrent toutes les voix, parmi lesquelles Zeus distingua, parvenue la première à l’Olympe, la voie aiguë de Périmède. Il crut bon d’y répondre par son tonnerre, et le nom d’Elpénor fut contenu pour la première fois dans le céleste roulement.

Ainsi un gravier parfois se loge dans un bouclier de bronze...

--Ce que fut Elpénor, ô Zeus? continua Ulysse. Demande plutôt ce qu’il ne fut pas. Il fut un cœur tendre dans un corps d’acier, une âme de choix dans une enveloppe hors de pair; le calembour à peine se contenait en son palais comme dans la bouche du perroquet la langue épaisse, et que dire aussi de son esprit ingénieux? C’est lui, charron, qui inventa la brouette, la changeant par un tréteau en roue à repasser, et il inventa aussi le lit, seule demeure commune des Dieux et des hommes. C’est lui, banquier, au jour de la septième collecte d’or, qui imagina de faire accepter pour moitié du versement les coupons thraces. C’est lui, poète, l’auteur des deux vers fameux: «Mon âme a son secret, ma vie a son mystère», et «Qu’est-ce que tout cela qui n’est pas éternel?» Et à ce propos, vous enfants, entonnez le couplet qu’il chantait en peignant le cheval de Troie. Non sans réciter d’abord l’épigramme qu’il dédia à Hercule, le soir où ce dieu nous contait son combat de Némée, et le fils d’Alcmène, encore que vantard comme tous les chasseurs, ne laissa pas d’en rire aux éclats!

Il dit, et tous déclamèrent, Périmède battant la mesure:

Hercule--parlons moins fort!-- A tué le lion de Belfort.

Puis ils entonnèrent, alanguis, la complainte que chante le pilote durant les longues nuits, à l’heure où sur tous les visages de pilote coule la clarté de la même étoile:

Ecclissè, Ecclissa, Mon bateau t’entraîne, Nous avons tous fait ça, Comme chante Hélène.

Gentil fuseau, ciseau méchant, Marchandis’s pour les filles, Ecclissè, qu’il est beau le champ Qu’on fauche sans faucilles!

Tous pleuraient. Au seuil de leurs narines et de leurs yeux s’amassait la fumée du bois vert, et il s’en évadait, comme le blaireau extrait de son terrier, un noir chagrin,

--Merci, camarades, dit Ulysse, et dites encore à Zeus quel nom, s’il nous était accordé de voir revenir du royaume d’où nul jamais n’est revenu un des héros du siège, quel nom sortirait de vos bouches? Est-ce le nom d’Ajax, le nom d’Achille?

--C’est le nom d’Elpénor! clamèrent les matelots, et la voix de Périmède surpassait toutes les autres.

C’est ainsi qu’Ulysse implorait le maître du monde, assuré qu’aucun cadavre ne peut renaître à la vie, que le destin est inéluctable, et que les trois terribles filles qui dévident et coupent n’ont jamais su, de leurs doigts osseux, faire à notre fil rompu un nœud coulant ou même une boucle.

Mais Zeus, de tant de douleur ému, rendit la vie à Elpénor, mort pour jamais, qui se dressa sur son bûcher, pour la première fois de sa vie embaumant et lavé, et ces deux journées dans l’ombre des Enfers n’eurent d’autre effet que d’adoucir sa peau, comme deux journées de piscine.

* * * * *

C’en était fait. Elpénor avait voulu revoir la belle Lampétie, sa cousine, gardienne des troupeaux sacrés et, la nuit venue, promettant au pilote les charmes de Phaétuse, la seconde vachère, il l’avait détourné jusqu’à l’île du Soleil. Tant Phœbus est peu redouté de celui que regarde Diane! C’en était fait. Les bœufs divins étaient égorgés, et bien que de leurs chairs cuites continuassent à s’exhaler de lugubres gémissements, les malheureux compagnons d’Ulysse s’attardaient à leur dernier repas, étonnés seulement, à la longue, du silence des mets innocents, bécasses, poissons et beignets aux légumes... Hélas! la foudre avait fracassé leur navire: quatre fois il tourna sur lui-même comme aux exercices d’escadre ce vaisseau espagnol quand on ne déchargeait pas à la fois les pièces de ses deux bords; puis il sombra, et tous flottèrent sur le gouffre comme des oiseaux marins; d’abord de tout leur corps nu, et ils semblaient des cygnes; puis voguèrent leurs têtes seules, pareilles aux oies sauvages; enfin quelques mains ouvertes, hirondelles des mers, et Ulysse bientôt flotta seul. D’une coupe rapide, il nageait vers les débris du navire, et déjà il les atteignait, quand deux bras vigoureux enlacèrent son col.

--O Neptune! murmura-t-il, as-tu besoin de me saisir à bras le corps? La lutte est inégale. Toi seul as pied dans ces abîmes!

--O Ulysse! répondit une voix lamentable, ce n’est pas un ennemi qui t’enlace, c’est un ami, le plus fidèle, c’est Elpénor!

Le roi d’Ithaque se débattait avec rage.

--O Ulysse! fils de Laerte! petit-fils d’Arcésius! Aie pitié! suppliait Elpénor. Et, comme on lance un câble et le relance, essayant sur le rivage le poteau qui ne craque pas, ainsi il cherchait à atteindre celui des ancêtres d’Ulysse qui pût accrocher la pitié. Cependant il ne lâchait pas non plus la nuque de son maître, car sa plus solide demeure au monde était ce héros flottant!

--Lâche ma tête! criait Ulysse.

--O Ulysse, c’est justement ta tête que j’implore, c’est à la plus divine part d’Ulysse que je veux devoir la vie. Ainsi, si tu étais Ajax, je me suspendrais à ton illustre bras, si tu étais Achille à ton talon, et, Latone, à tes seins. Bienheureux Elpénor, diront désormais les Grecs, comme Pallas naquit de Zeus, sous le marteau de la tempête il est né (mais tout nu) de la tête d’Ulysse, du cerveau même de l’Hellade!

Ulysse s’épuisait, et, comme le cheval du Nil sur le dos duquel des oiseaux picorent, pour chasser le dernier plonge ses lourds naseaux, il plongea et se défit de son dernier matelot, pour jamais...

Mais déjà Elpénor avait saisi ses deux chevilles.

--Sauve-moi, Ulysse, disait-il, ou m’apprends à nager! Sauve-moi, ou je maintiens tes jambes fermées comme des ciseaux, et t’empêche de fendre le drap écumeux. O maître, tu avais raison et je comprends ton courroux! C’est ce qu’il y a de plus indigne en toi que je conjure de me sauver, tes orteils, tes tendons... Ainsi je m’accrocherais la tête d’Ajax, aux seins d’Achille, à l’âme de Thersite!...

Sa voix soudain attendrissait Ulysse. Assuré maintenant par l’oracle de rentrer un jour, et seul, dans Ithaque, il s’accordait à lui-même de plaindre ce malheureux, par l’oracle assuré de périr.

--Pauvre Elpénor, fit-il.

--O cher Ulysse! clama Elpénor éperdu d’allégresse.

--Brave Elpénor, reprit Ulysse.

--O mon roi bien-aimé, ô ma seule vie! cria Elpénor suffocant de reconnaissance.

--Pauvre gros Elpénor, reprit Ulysse.

--O porte de mon cœur, ô chevilles de mon âme! clama Elpénor qui ne trouvait plus, dans sa joie, que des mots d’amour.

Mais, abusé par la flatterie du destin, il avait dans son transport ouvert les bras, abandonné, perdu Ulysse, et il coula. Il coula à pic, et la joie fut plus lourde en lui que la viande des bœufs divins en ses compagnons. Au-dessus du gouffre qui l’engloutit s’étala, car on l’avait enduit pour les funérailles d’une huile épaisse, une tache que moirait le soleil, ainsi que du monstre sous-marin que l’on éperonna. Et Elpénor, sur la terre source de désordres, donna soudain le calme à un arpent de tempête.

Ce fut le salut d’Ulysse, qui put atteindre une sorte de radeau. Il l’escalada; à l’aide d’une gaffe, puis d’un filin mena à bien ces opérations marines que les traducteurs ne peuvent se tenir d’expliquer, pour la facilité du lecteur, en leurs termes techniques: il argua une conasse dans le virempot, puis la masure ayant soupié, bordina l’astifin: il était sauvé!

Huit jours il fut ainsi sauvé, flottant à l’aventure, sans voile et sur un océan et dans une vie si déserte qu’aucune métaphore même ne pouvait s’ajouter aux pensées ni aux mots et les alléger. Le soleil étincelait, semblable seulement au soleil. La lune, semblable seulement à la lune, brillait, pâlissait... Ballotté, secoué, doré le jour, d’argent la nuit, Ulysse prenait parfois dans ses mains ses chevilles où les mains d’Elpénor avaient creusé des anneaux rouges, et il regrettait cette pauvre image indigente et obstinée de son destin, comme le chêne qu’emporte un torrent regrette sa racine moindre.

TABLE DES MATIÈRES

Pages.

LE CYCLOPE 1

LES SIRÈNES 49

MORTS D’ELPÉNOR 67

CHARTRES.--IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT.