Éloge du sein des femmes Ouvrage curieux
Chapter 5
«Je n'ai point dormi cette nuit, Madame, ou du moins, le songe que j'ai fait occupoit si sensiblement mon esprit, que j'ai cru veiller en fort bonne compagnie. J'ai cru avoir toujours auprès de moi les deux tétons de Madonte, et les voir avec ce même éclat qui me surprit hier au soir quand votre main obligeante les délivra de la prison qui les enfermoit. Vous pouvez bien croire, Madame, que je n'ai pas gardé le silence dans une si belle occasion de parler: mais, pourrez-vous croire que ces jolis tétons m'ont aussi parlé, et que notre conversation a été fort agréable? Que ceci ne vous surprenne point, les tétons ont, pour ceux qui les entendent, leur langage, aussi bien que les yeux. Comme je les ai trouvez en humeur de causer, j'ai eu la curiosité de leur faire cent questions sur leurs aventures, auxquelles ils m'ont répondu le plus galamment du monde. J'aurois bien envie de vous redire ici tout notre entretien, mais il sera plus aisé de vous l'écrire. Voici pourtant quelques-unes de leurs paroles que j'ai impatience de vous apprendre, parce qu'elles m'ont semblé les plus jolies. C'est la réponse qu'ils m'ont faite sur l'étonnement que je leur ai témoigné qu'ils fussent ainsi séparez, et qu'ayant l'un avec l'autre tant de rapport, ils vécussent en mauvais voisins, sans s'approcher, sans se baiser, enfin comme des ennemis irréconciliables. Il est vrai, m'ont-ils dit, nous sommes ennemis, et la ressemblance ne fait point chez nous ce qu'elle fait partout ailleurs. Elle nous oblige à nous haïr; et notre réciproque jalousie nous tiendra toujours éloignez. Quoique nous n'ayons qu'un même coeur et qu'un même intérêt, nous n'avons aucune disposition à nous unir. L'Amour, qui est un petit boute-feu, nourrit entre nous cette division. Il nous promet de nous aimer tous deux pendant que nous nous haïrons, et jure de nous quitter aussitôt que notre haine cessera. Mais, de bonne foi, aimables tétons, ai-je répliqué, ne seriez-vous point comme quelques-uns de vos frères, qui jamais ne se touchent le jour, et qui se baisent pendant toute la nuit; qui ont inclination à s'approcher, et qui ne vivent éloignez que par contrainte? Vous serez étonnée, Madame, que j'aye osé leur parler d'une manière si désobligeante, mais sachez que ce n'a été que par adresse. Car quoique je n'eusse point de pareils sentimens, je voulois les obliger à m'ôter le doute que je témoignois, en souffrant que mes doigts fussent avec mes yeux témoins de leur division. Ma ruse a réussi comme je l'avois désiré; les deux tétons de Madonte s'étant un peu enflez de colère et d'orgueil, à cause de mon injuste soupçon, ont consenti que je fisse l'épreuve que je souhaitois, et cette épreuve a d'abord fait sentir à mes mains la vérité qui avait paru à mes yeux.
Après cela, je ne me suis plus étonné qu'ils eussent tant de disposition à la haine; car j'ai trouvé tant de dureté dans l'un et dans l'autre, qu'il n'y a pas apparence que rien les puisse jamais attendrir. Au reste, Madame, je gage que votre belle parente ne sait rien de ce qu'ont fait chez moi ses tétons. J'ai appris d'eux-mêmes qu'ils font bien d'autres choses, sans son congé; ils m'ont dit que lorsqu'elle y pense le moins, ils se divertissent à prendre des coeurs, partout où ils trouvent des yeux, et que c'est leur passe-temps le plus ordinaire. Ils m'ont dit même que quand ils ont pris quelqu'un, et que Madonte s'en apperçoit, elle le traite aussi cruellement que si sa prise l'avoit offensée. Elle l'insulte, dans son esclavage, elle ne lui donne aucun secours, et prend plaisir à le voir mourir de langueur.»
Ce Le Pays était un très-rude patineur. Sa Caliste lui avait promis de l'aller voir, dans le tems qu'une cruelle fièvre le travailloit et l'avait mis dans un état pitoyable. Il lui fait premièrement le portrait de son visage de cette sorte:
«Pour ma mine, vous ne vîtes jamais rien de si étrange: mes yeux sont devenus plus grands que tout le reste de mon visage, et il vous sera facile, s'il vous en prend fantaisie, de compter mes dents au travers de la peau de mes joues. Il ne faudra pas vous étonner, si je vous fais froide mine; je la fais à tout le monde, et me la fais à moi-même, quand je me regarde au miroir. Quelqu'envie que j'aye de vous plaire, je ne pourrai point m'empêcher de vous faire laide grimace.» Il ajoute ensuite:
«Ce qu'il y a de bon, Caliste, c'est que mes mains, dont vous vous êtes plainte tant de fois, ne vous donneront aucun sujet de me quereller. Je vous jure qu'en l'humeur où je suis, les tétons de la belle Hélène, qui assurément devoient être des plus beaux, puisqu'ils firent tant jouer des mains les Troyens et les Grecs, ne me feroient pas présentement tirer les miennes de dessous ma fourrure. Jugez, par là, si vous auriez à craindre du reste, et si vous ne vous en irez pas de chez moi sans avoir crié contre mes emportemens!»
Marot avait le même défaut que Le Pays, et ne laissait échapper aucune occasion de mettre ses yeux au bout de ses doigts. Il aurait bien souhaité, un jour des Innocents, de savoir où était le lit de sa belle, pour la faire passer par l'étamine. N'en pouvant venir à bout, il se contenta de lui écrire ces vers:
Très-chère soeur si je savois où couche Vostre personne au jour des innocens, De bon matin j'irais à vostre couche. Voir ce gent corps que j'ayme entre cinq cens: Adonc, ma main (veu l'ardeur que je sens), Ne se pourrait bonnement contenter, Sans vous toucher, tenir, tâter, tenter; Et si quelqu'un survenoit d'adventure, Semblant ferois de vous innocenter: Seroit-ce pas honneste couverture?
Après tout, si ce qu'on vient d'alléguer, n'engage point les belles à laisser aux amans les coudées franches et les mains libres, il n'en est pas moins vrai que toutes n'ont pas cette austérité. La Corine du tendre Ovide ne faisait pas tant la renchérie. Elle alla un jour trouver ce poëte dans un équipage très-galant, et dans ce désordre voluptueux qui favorise et provoque si bien la liberté des mains: Ovide lui-même nous l'apprend dans une de ses élégies amoureuses:
Le chaud que le midi fait naître sur la terre, Aux plaisirs d'exercice avoit livré la guerre: Quand je m'allai jeter tout fatigué, tout las, Sur un lit de repos qui ne m'en servit pas. J'attendois la Beauté dont mon âme est charmée. Ma fenêtre n'étoit ouverte, ni fermée, Et ces deux changements se cédant tour-à-tour, Laissoient voir un combat de la nuit et du jour. L'on voit dans les forêts de ces sombres lumières, Qui ne sont ni clartez, ni ténèbres entières, Et tels sont du soleil les timides flambeaux, Lorsqu'il vient sur la terre, ou qu'il va sous les eaux. Tel est le tems obscur qu'il faut donner aux dames; De peur que la clarté ne trahisse leurs flâmes. L'Amour est un enfant qu'on nous a peint sans yeux, Et ce dieu veut toujours être aveugle en ses jeux. Après quelques momens, je vis entrer Corine; Sous l'habit du plaisir, qu'elle avoit bonne mine! Un voile transparent, de ses rares beautés Dans un léger nuage étouffoit les clartés. Il faisoit à ma vue entière violence, Sans sauver mes desirs de leur impatience: Et ses cheveux, poussés d'un mouvement jaloux, Cachoient toute sa gorge à mes transports si doux. Corine valoit bien qu'ils me fissent querelle. Jamais Sémiramis n'avoit paru si belle; Et ceux qui de Laïs chantèrent les attraits, N'avoient, pour les toucher, formé tant de souhaits. Le linge me déplut, quoiqu'assez favorable; J'en fis avec Corine un combat agréable, Sa main vint au secours; mais je lus dans ses yeux, Que son coeur et sa main se trahissoient entr'eux. Sa vertu vouloit faire une honnête retraite, Ses efforts languissans demandoient sa défaite Et je vis peu d'obstacles en ce plaisir égal A vaincre un ennemi qui se défendoit mal. Quand son voile en tombant la laissa toute nue, Jamais rien de si beau ne s'offrit à ma vue. La nature sans art fait honte aux ornemens, Jamais de si beaux bras n'unirent deux amans. Jamais de deux couleurs gorge si bien mêlée Ne fut par les baisers doucement accablée. Et jamais les voisins de ce qu'on ne dit pas, N'étalèrent aux yeux de si charmans appas. Je regardai longtems, mais en pareil mystère, L'on ne peut pas toujours regarder sans rien faire. Je fis donc ce qu'on fait loin des regards fâcheux, Et lorsque des amants le veulent bien tous deux. Quand j'eus fait mon devoir, en homme de courage, Corine pour dormir me prêta son visage: Je pris un doux repos sur ce lit de corail, Mais certes le repos ne vaut pas le travail, Grands Dieux! qui me voyez peut-être avec envie; Laissez-moi me choisir les plaisirs de la vie. Je renonce au sommeil, et le milieu du jour, Comme il est le plus chaud, est plus propre à l'amour.
O femmes auxquelles il est si difficile d'échapper aux moyens de séductions multipliées contre vous, je pense que la mode que vous avez établie de nous découvrir gratuitement ce que vous avez de plus beau, est un excellent moyen de diminuer nos désirs par l'habitude de voir, et par la satiété; mais si, dans le tête-à-tête, vous voulez conserver toute votre raison, et ne point donner de droits sur vous, en faisant un ingrat ou un inconstant, n'oubliez pas de défendre les jeux de mains, dont les conséquences sont funestes à la vertu; retenez bien le sens de ces vers, que vous vous ferez expliquer avant de rien permettre, et vous me remercierez:
_Post visum, risus, post risum, venit ad usum: Post usum tactus: post tactum, venit ad actum. Post actum, fructus: post fructum, poenitet actum._
Toutes les gradations de l'audace sont expliquées dans le distique suivant, et toute la tactique de l'amour y est développée:
_Visus et alloquium: tactus, post oscula, factum: Ni fugias tactus, vix evitabitur actus._
La chair est faible, l'esprit est prompt. La pudeur a contre elle cinq ennemis terribles, désignés ci-dessus, c'est-à-dire la vue, l'entretien, le toucher, le baiser et le fait. Si vous n'évitez pas le toucher, vous n'éviterez pas le fait. Un amant qui a obtenu un baiser, est un sot s'il reste en chemin; songez-y.
_Oscula qui sumpsit, si non et coetera sumpsit, Hæc quoque quae data sunt, perdere dignus erit._
CHAPITRE V.
DES LAIDS TÉTONS.
Il est possible que ce chapitre ne plaise pas à toutes les femmes; mais sera-ce leur faute? sera-ce la nôtre? N'y en aura-t-il pas beaucoup qui voudront en appeler de notre jugement? Nous touchons la corde sensible, et nous sommes de plus en plus effrayés des précautions à prendre pour ménager l'amour-propre. Comment un sein doit-il être, pour être laid? Voyons ce qu'en ont dit les différents auteurs qui ont traité cette belle matière. C'est à présent que je sens tout ce qu'a de pénible l'emploi d'historiographe des tétons; que ne puis-je sauter à pied-joints sur ce maudit chapitre! Pourquoi ne marche-t-on pas toujours sur des fleurs dans cette vie? Pourquoi? pourquoi?... Eh, mon Dieu! tous ces pourquoi-là allongeraient mon chapitre; hâtons-nous de glisser sur les difficultés, courons dans une mauvaise route, pour nous reposer et nous rafraîchir, quand nous serons arrivés à son terme.
Je compte d'abord pour laids tétons, ceux d'une taille énorme, par exemple, ceux de Mme de Bouillon, du _Roman comique, qui en avait la valeur de vingt livres distribuées à poids égaux sous chaque aisselle_.
Ceux de Paquette, à qui Le Pays dit: _«Pour votre gorge et vos tétons, ils ne sont pas blancs; mais, certes, il y a de la chair et si les tétons s'achetoient à la livre, vous pourriez vous vanter d'être plus riche que votre maîtresse.»_
Le _Poëte sans fard_ drape compétemment une femme, qui avait des tétons aussi gros que des pis de vache. Il lui dit:
Philis, tu demandes pourquoi Je ne sens point d'amour pour toi? La raison est, que tes mamelles Te vont jusques sous les aisselles; Que ton nez est des plus punais, Et que ta bouche sent mauvais! Je crois d'ailleurs, ô vieille vache! Puisqu'enfin tu le veux savoir, Que tout ce que l'habit me cache Est encor plus vilain que ce qu'il laisse voir.
Je mets encore au nombre des tétons dégoûtants, ceux qui ressemblent à la suie, comme ceux de Tisiphone: Despréaux, dans son _Dialogue des morts_, fait ainsi faire à Sapho, l'un des personnages du _Grand Cyrus_[9], le portrait de cette blonde du royaume de Pluton:
«Vous croyez que je ne connois pas Tisiphone; c'est une de mes meilleures amies. Vous ne serez peut-être pas fâché que je vous en fasse le portrait. L'illustre fille dont j'ai à vous parler, a quelque chose de _si furieusement_ beau, elle est si terriblement agréable, que je suis _épouvantablement_ empêchée, quand il vous en faut faire la description. Elle a les yeux vifs et perçans, petits, bordés d'un certain incarnat qui en relève _étrangement_ l'éclat. Comme elle est naturellement propre, est-elle aussi naturellement négligée; et cette négligence fait qu'on peut voir souvent sa gorge, qui est toute semblable à celle d'une Amazone, à la réserve que les Amazones n'avaient qu'une mamelle brûlée, et que l'aimable Tisiphone les a toutes deux. Ses cheveux sont longs et annelez, et semblent autant de serpenteaux qui se jouent autour de sa tête, et qui se viennent jouer sur son visage.»
[Note 9: Boileau en a fait une maligne application à Mlle de Scudéri même, l'auteur de ce roman, à laquelle tous les auteurs d'alors donnaient le nom de Sapho. Le poëte Le Brun nous retrace les écarts de Boileau, dans ses vers contre la citoyenne Th... P..., auteur de _Sapho_ et de _Camille_, et autres femmes auteurs.]
De plus, je trouve laids des tétons, quoique beaux, quand la personne qui en est pourvue est trop coquette, ou plutôt impudique. Ce caractère efface toutes les beautés qu'elle pourrait avoir. Telle était la Macette, à laquelle le satyrique Regnier, plutôt par ironie que sérieusement, donne des éloges plaisants, quand il lui dit, pour la louer, que ses cheveux sont aussi dorés qu'une orange, plus frisés qu'un chardon; que le soleil n'est auprès du brillant de ses yeux, qu'un cierge de la Chandeleur, et que sa mine de poupée prend les esprits à la pipée et les appétits à la glu. Ensuite, lui parlant de ses tétons qui ne marquent que de la lascivité, il s'exprime ainsi:
Les Grâces, d'amour échauffées, Nud-pieds, sans juppes, décoiffées, Se tiennent toutes par la main, Et d'une façon sadinette Se branlant à l'escarpolette, Sur les ondes de votre sein.
Outre cela, je déclare que des tétons me paraissent laids, quelque bien tournés qu'ils puissent être, quand le sexe les fait servir de prétexte pour être infidèle. Une Cloris dit à une Philis, dans Regnier que je viens de citer:
La foi n'est plus aux coeurs qu'une chimère vaine, Tu dois, sans t'arrêter à la fidélité, Te servir des amans comme des fleurs d'été, Qui ne plaisent aux yeux qu'étant toutes nouvelles: Nous avons de nature au sein doubles mamelles, Deux oreilles, deux yeux et divers sentimens, Comment ne pourrions-nous avoir divers amans? Je connois mainte femme à qui tout est de mise, Qui changent plus souvent d'amant que de chemise.
Pour voir la laideur d'un téton dans toute son étendue, on n'a qu'à lire l'épigramme que voici, faite par Marot, sur le laid tétin:
Tetin qui n'a rien que la peau, Tetin fine, tetin de drapeau, Grand'tetine, longue tetasse, Tetin, doy-je dire bezace; Tetin au grand vilain bout noir, Comme celui d'un entonnoir. Tetin qui brimballe à tous coups Sans estre esbranlé, ne secous, Bien se peut vanter qui te taste, D'avoir mis la main à la paste.
Tetin grillé, tetin pendant, Tetin flestry, tetin rendant Vilaine bourbe en lieu de laict, Le diable te fit bien si laid.
Tetin pour tripe reputé, Tetin, ce cuide-je, emprunté Ou desrobbé en quelque sorte, De quelque vieille chevre morte, Tetin propre pour en enfer Nourrir l'enfant de Lucifer.
Tetin boyau long d'une gaule, Tetasse à jetter sur l'espaule, Pour faire (tout bien compassé) Un chaperon du temps passé, Quand on te void, il vient à maints Une envie dedans les mains, De te prendre avec les gants doubles, Pour en donner cinq ou six couples De souflets sur le nez de celle Qui te cache sous son aisselle.
Va, grand vilain tetin puant, Tu fournirois bien en suant De civettes et de parfums Pour faire cent mille defuncts. Tetin de laideur despiteuse, Tetin, dont nature est honteuse, Tetin des vilains le plus brave, Tetin, dont le bout toujours bave, Tetin fait de poix et de glus: Bran, ma plume, n'en parlez plus, Laissez-le là, ventre Saint-George, Vous me feriez rendre ma gorge.
Bon Dieu! le vilain objet!... hélas! le suivant, peint par Benserade, n'est pas plus gracieux; pourquoi des poëtes se plaisent-ils ainsi à tremper leurs plumes dans l'ordure? c'est qu'il faut des ombres aux tableaux.
Pendantes et longues mamelles, Où les perles et l'oripeau, N'imposent à pas un chapeau; Molles et tremblantes jumelles. Tetasses de grosses femelles, A couvrir d'un épais drapeau, Peau bouffie et rude, moins peau Que cuir à faire des semelles, De vieille vache aride pis: Que ne puis-je dire encor pis D'un sein qui tombe en pourriture! Sein d'où s'exhale par les airs, Un air qui corrompt la nature; Sein propre à nourrir des cancers.
Clément Marot et Benserade ne sont pas les seuls qui se soient occupés de décrire les vilains tétons; Rabelais, dans son épître à une vieille, Motin, Regnier, Sygognes, Maynard, se sont plu à nous détailler ces horreurs.
Maynard passant en revue tout le corps d'une vieille ridée, arrivé à ses tétons, s'écrie:
Vos tetins, dont la peau craquette Comme laurier qu'au feu l'on jette, A toucher ne sont point plus doux Que le dessus d'un vieux registre, Et comme un bissoc de belistre, Ils vous tombent sur les genoux.
Un peu plus loin, Sygogne, dans sa satyre contre une vieille sorcière, dit:
Vostre estomach faict en estrille Pourroit encor servir de grille, Vos flancs de herse on de rateau, Et de vos pendantes mamelles Un bissac ou des escarcelles Pour mettre l'argent du bordeau.
En voilà assez sur ce sujet peu ragoûtant; nous renvoyons les lecteurs amoureux de ces sortes d'écrits, au _Cabinet satyrique_; ils trouveront là-dedans de quoi se satisfaire.
Les tétons sont la dernière beauté qui vient au sexe, et la première qui est confisquée: il est peu de ces femmes privilégiées qui les conservent comme Ninon et Gabrielle B.... C'est pour cela qu'elles en ont un soin tout particulier, et qu'elles confient leurs enfants au sein mercenaire des nourrices.
Malgré cela, vingt ans de mariage gâtent les tétons les mieux faits. Ils ne sont pas non plus à l'épreuve de la vieillesse. Comme elle ternit le teint le plus vif, qu'elle éteint les yeux les plus brillants, elle amollit les tétons les plus rebondis. C'est ce que nous apprennent ces stances contre une dame qui avait vieilli à la cour, et qui se voulait marier:
Quoi! vous vous mariez! douce et tendre mignonne, Et ne l'avez encore été! Je ne vois rien du tout dessus votre personne, Qui ne prêche la chasteté.
Pour de l'âge, on sait bien que vous n'en manquez guère, Votre visage étant garant Que ce qu'on fait pour vous, se pouvoit fort bien faire Du règne de Henri-le-Grand.
Vous éloignant d'ici, les beautés de la reine Ont purgé ce noble séjour: De même qu'un torrent, votre sortie entraîne Toute l'ordure de la Cour.
Celui qui vous épouse, en témoignant sa flamme, N'établit pas mal son renom: Qui s'est bien pu résoudre à vous prendre pour femme, Ira bien aux coups de canon.
Comme vous n'êtes plus qu'une vieille relique. Objet de la compassion. Dès qu'on dit que sur vous un sacrement s'applique, On pense à l'Extrême-Onction.
Qui se lie avec vous espère un prompt veuvage, Ou, peut-être, ce pauvre amant Entend que le contrat de votre mariage Passe pour votre testament.
Vous seriez bien sa mère, et la foi conjugale Est mal placée entre vous deux: L'inceste est en effet une chose si sale, Que le portrait en est hideux.
Les plus intemperez de votre bonne grâce, Ne donneroient pas un teston, Et l'on doit s'avouer qu'on est à la besace, Quand on vous touche le téton.
Souffrez ce petit mot, sans traiter de satire, Un stile si franc et si doux: Vous êtes en un point où l'on ne peut médire, Quelque mal qu'on dise de vous.
Urbain Chevreau[10], dans ses stances _sur une vieille amoureuse_, p. 150 de ses poésies, édition de 1656, in-12, décrit ainsi sa gorge:
Cependant, vous vous ajustez, Et votre gorge aux libertés Semble encor faire des menaces: Mais chaque jour nous regrettons Qu'il n'en reste plus que les traces: Et que vous ayez des besaces Où vous avez eu des tétons.
[Note 10: Le recueil de ses poésies est rare. Il s'y trouve quelques morceaux faibles, mais on le lit avec plaisir. Voyez ses épigrammes et son _Remède d'amour_, dans le recueil intitulé: _le Furet littéraire_ ou les _Fleurs du Parnasse_, 1 vol. in-12.]
Antoine Legrand nous démontre le pouvoir des ans d'une manière très-pathétique:
«L'arrière-saison, dit-il, a ses plaisirs: son utilité égale bien les incommodités qu'elle nous apporte. Elle est l'attente des laboureurs, et la récompense des vignerons; si elle dépeuple les campagnes et leurs collines, elle remplit leurs caves de vin, leurs greniers de grains et leurs granges de moissons. Mais, dès qu'une femme approche de la vieillesse, que ses cheveux prennent la couleur des cendres, que les rides sillonnent son front, que ses yeux commencent à jetter de la cire, que ses joues lui tombent sur le menton et que ces deux montagnes de lait deviennent une double besace pleine de sang; elle cesse d'être le souhait des hommes, ses amants en ont horreur: ceux qui la recherchaient auparavant la haïssent.»
Tout le monde connaît la réponse ingénieuse et maligne de Voltaire à une dame qui présumait trop de sa gorge. Deguerle, auteur de l'_Eloge des perruques_, l'a mise en vers. La voici:
Dans certain cercle assez galant, Certaine dame fort coquette, Allait chantant Papillonnant En débitant Mainte sornette. L'espiègle, comme une autre, avait été jeunette Un demi-siècle auparavant. Vieille, laide et coquette! autant Vaudroit, ma foi, singe en cornette. Un gros chanoine, aux yeux dévots, Du vénérable sein de la Vénus antique, Lorgnoit en tapinois les vieux débris jumeaux, Qu'agitait avec art maint soupir méthodique, Sous la gaze trop véridique. --Fripon, dit l'éternelle, où vont donc vos regards? Ces petits coquins-ci feront damner votre âme Voltaire l'entendit:--Petits coquins, madame Dites plutôt de grands pendards.
La voici autrement:
LA MÉTAMORPHOSE.
Gertrude à vingt ans fut jolie: Elle avoit deux petits tettons Qu'Ariste aimoit à la folie Et nommoit ses petits frippons. Ariste fit un long voyage, Et revint après vingt-cinq ans. Je laisse à penser quel ravage Chez Gertrude avoit fait le temps. Sur les frippons, par habitude, Ariste jeta ses regards: --Ah! mes petits frippons, Gertrude, Sont devenus de grands pendards.