Ellen

Part 9

Chapter 93,724 wordsPublic domain

--Oui, ces quarante-huit heures-là ne furent pas précisément drôles, philosophait de Brochart, mais il y a de ces minutes dans la vie, et, encore, vous, vous n'avez eu qu'un soir de _sciopero_. Moi je l'ai eu pendant quarante-huit heures. Il a commencé le dimanche matin pour finir le lundi à minuit.

Alors, Désambrois:

--Je vous conseille, vous n'avez pas été comme moi forcé de porter vos bagages à la gare à Danielli.

Les trois hommes s'esclaffaient.

--Comment, mon pauvre Désambrois, vous avez fait le portefaix, vous, un homme archi-millionnaire!

--Moi, et ma femme aussi.

--Comment, la baronne Désambrois a porté sa valise?

--Parfaitement. Hélène portait l'étui aux cannes et parapluies, moi j'avais les deux mains prises: ma valise d'une main et dans l'autre son nécessaire, et il pèse.

--Mais vos domestiques?

--Nos domestiques! Le valet et la femme de chambre, nous les avions expédiés le matin du lac de Garde. Ils étaient arrivés à Venise à une heure de l'après-midi, mais, terrorisés par la grève, ils s'étaient bien gardés de venir à notre rencontre à la gare. D'abord, comment l'auraient-ils trouvée, la gare? Ils ne connaissaient pas la ville, et s'orienter à Venise, la nuit, et y trouver la _ferrovia_ sans gondole... car il n'y avait pas de gondole, à Venise, pendant le _sciopero_.

--Naturellement, approuvait de Brochart.

--Nos domestiques! Ils avaient déjà eu bien du mal à trouver Danielli en plein jour, et puis ils étaient figés par la peur. Le _sciopero_ visait tout le monde. Dans la matinée, les grévistes s'étaient présentés dans tous les hôtels pour emmener avec eux le personnel.

--Ça, c'est vrai, appuyait de Brochart: à la Luna, où j'étais descendu, ils avaient réquisitionné les sommeliers et les maîtres d'hôtel.

--Et à Britannia donc! renchérissait Désambrois. Intimidés par le danois de l'hôtelier, qui avait montré les dents à leurs guenilles, les grévistes prétendaient qu'on avait voulu les faire dévorer par le chien de l'établissement. Ils revenaient en nombre avec des fagots et des bûches, les entassaient devant Britannia et voulaient brûler l'hôtel. La troupe fut réquisitionnée pour en défendre les abords. La princesse Strya, qui nous racontait la chose le lendemain, en était encore toute tremblante; elle avait failli mourir de peur. Ah! l'Italie a été gaie pour les _forestieri_ cet automne.

--Mais votre arrivée à Venise, baron, votre arrivée! Comment vous êtes-vous tirés de là?

--Mais plutôt mal. J'aurais bien voulu vous y voir.

--Vous voilà donc débarquant en pleine nuit sur le quai de la gare.

--Oui, mais il faut reprendre de plus haut. Nous arrivions déjà pas rassurés, la baronne et moi. Nous avions fui dans une panique Milan en proie aux _scioperanti_; à Vérone, notre voiture avait été arrêtée en pleine campagne par les grévistes, et nous n'avions dû notre salut qu'à l'automobile d'Astier. Quant aux journaux italiens lus dans le train, ils donnaient la chair de poule; les _scioperi_ s'étaient déclarés à Gênes, à Livourne et à Turin; à Brescia, des femmes et des enfants s'étaient couchés sur les rails pour empêcher les trains de partir. Qu'allions-nous trouver à Venise? «Bah! Venise est une ville de luxe qui ne vit que des étrangers, avait dit Hélène, la population y est douce et trop intelligente pour effarer d'un geste inutile la foule des _forestieri_; la moindre manifestation serait la mort de la saison, elle viderait les hôtels», et mille autres raisonnements échafaudés dans sa jugeotte de femme.

«Venise! le coeur me battait de la revoir; nous étions justement sur la digue, au milieu des étendues d'eau de la lagune morte. Pas drôle la pâleur livide de ces lieues d'eau morne dans la mélancolie du soir! J'avais beau me pencher à la portière, l'horizon demeurait sombre; je ne voyais aucune lumière, et cette obscurité ne laissait pas que de m'inquiéter. Enfin nous arrivions.

«Le train entre en gare, les voyageurs descendent. Sur le quai, aucun porteur, pas un facchino, qu'y a-t-il? _Sciopero, Sciopero generale._ Ici comme partout, la grève a suspendu tout travail; des groupes d'ouvriers silencieux surveillent les abords de la gare. Il y a bien là une bande de portiers d'hôtels, mais ils n'ont plus leur casquette galonnée; on ne sait à qui s'adresser. Parvenus sur les marches de l'escalier, c'est bien pis: pas une gondole! Les gondoliers sont aussi en grève. Venise n'a plus ce moyen de locomotion ni de transport; le Grand Café s'enfonce obscur entre deux hautes rangées de maisons noires. Venise est privé de gaz depuis la veille. Nous débarquons dans une ville vraiment morte; il va falloir gagner notre hôtel à pied, à pied par ses quartiers déserts et miséreux qui sont les faubourgs de la gare, et ces quartiers, je ne les connais pas. Les étrangers ne s'aventurent jamais à pied au delà du Rialto.

--Mon pauvre ami! riait de Brochart.

--Mon pauvre ami! Vous êtes superbe. Quand on connaît la ville, il y a quarante minutes à pied de Danielli, où nous allions, de l'endroit où nous étions, et j'avais deux valises à la main, la mienne et le sac de ma femme. A Venise, pas d'auberge auprès de la gare; inutile de songer à y coucher. Que faire? Quant à nous aventurer sans guide par le dédale de ces rues inconnues, c'eût été folie, et les voyageurs arrivés en même temps que nous avaient disparus. Nous étions là dans l'ombre, environnés de groupes d'ouvriers silencieux; ils nous surveillaient, attentifs à ce qu'aucun d'entre eux ne nous portât nos valises. Ah! nous avons vécu là une de ces minutes!

«Un vieil ouvrier s'offre enfin pour nous conduire, les autres s'y opposent; mais comme il est convenu qu'on ne lui donnera pas de pourboire et surtout qu'il ne portera rien, on consent à le laisser marcher devant nous. Et nos transes vont alors commencer. Oh! cet exode interminable par des ruelles étroites et noires, inextricables, coupées d'escaliers et de ponts; puis ce sont des passages sous des voûtes, des descentes de marches dans du mystère et de l'obscur, et à chaque instant un clapotement d'eau sinistre, l'eau d'un canaletto apparu au bout d'une strada.

--Et pas le moindre canot automobile, hein, mon pauvre baron! c'est alors qu'un canot à pétrole aurait fait votre affaire, le canot sauveur comme l'automobile d'Astier. Mais vous n'étiez plus dans la plaine de Vérone!

--Heureusement y avait-il de la lune. Le vieil homme marchait devant, la baronne suivait, trébuchante, et les valises pesaient lourd; et les trois grévistes qui ne nous quittaient pas. Oh! cette escorte silencieuse de trois inconnus dans la nuit. Ah! nous n'en menions pas large, ma femme et moi; j'avais toujours mes six mille francs en portefeuille et cette fois tous les bijoux d'Hélène dans ma valise, ceux qu'elle emporte en voyage.

--Une bagatelle de cent mille francs, gouaillait le petit de Mercoeur.

--Quatre-vingt-dix mille francs, faisait modestement Désambrois.

--Nous ne sommes pas loin de compte.

--Enfin, après vingt minutes d'escorte, les trois hommes s'évanouissaient dans l'ombre et nous respirions.

--Et toujours pas le moindre canot automobile, insistait l'ironique de Mercoeur.

--Vous êtes stupide, mon cher. Non, pas le moindre canot automobile, mais le silence et le complet abandon. Ah! le délabrement et la misère de ces faubourgs de Venise, quelle détresse! Parfois des chuchotements dans l'embrasure d'une porte, une lueur filtrait à travers des persiennes mal closes, des gens se devinaient embusqués sous une voûte, derrière un pilier; des sensations de guet-apens et de coupe-gorge. Ah! les malandrins auraient eu beau jeu dans cette ville sans police et sans lumière, abandonnée au bon plaisir des grévistes. Enfin, nous traversons des places toutes blanches de lune; çà et là surgissent des façades sculptées de palais; nous croisons quelques groupes et c'est le Grand-Canal. Voici les arches du Rialto. Nous n'en pouvons plus. Il y a une heure que nous marchons. Deux jeunes femmes, deux ouvrières de Venise, minces et longues dans leur châle, s'offrent pour soutenir Hélène; l'une lui prend des mains le paquet de cannes et de parapluies, qu'elle portait depuis la gare, et le cache sous son châle, à cause des _scioperanti_. Ces scioperanti!

«Au lieu de prendre par la Merceria, pleine de monde, nous gagnons Saint-Marc par des viccoli déserts. Rencontrées par des grévistes, les deux petites Vénitiennes, pour nous accompagner, auraient certainement des ennuis... La place Saint-Marc!... Des groupes silencieux l'emplissent, la lune seule l'éclaire; des échafaudages dressés pour les réparations des Procuraties et les charpentes montées autour de la Bibliothèque changent complètement son aspect. A la place Saint-Marc, d'ailleurs, toutes les boutiques sont fermées, les restaurants clos. Nous traversons la Piazetta, arrivons aux Schiavoni, montons et descendons le pont parallèle au pont des Soupirs, et tombons presque morts à Danielli. Tout y était fermé; à peine si on voulait nous ouvrir. Le maître d'hôtel avait eu aussi le matin affaire aux _scioperanti_; une salutaire terreur figeait toute la ville. «Ah! madame, ah! monsieur, nous vous avons cru morts!» C'est Georgette, la femme de chambre d'Hélène, et Henri, mon valet de chambre. Ils se jettent presque dans nos bras. Nous sommes si ahuris que nous les laissons faire, nous leur rendons presque leur étreinte. Dans ces moments-là...

«--On n'a pas pris les bijoux de madame, s'informa Georgette.--Monsieur a ses valeurs, au moins? s'enquiert Henri. Bons serviteurs, ils ont l'instinct et le sentiment de la propriété comme leurs maîtres. Nous les rassurons et nous montons enfin à nos chambres; là, on nous sert à souper, un souper sans pain. Sciopero de boulangers depuis la veille? Un tub, et nous nous mettons au lit, un lit bien gagné, et nous y dormons, oui, nous y dormons, rompus de fatigue et rassurés par l'hôtelier, qui nous a donné sa parole que le _sciopero_ prendrait fin le soir même à minuit et qu'il n'en serait plus question le lendemain... Et voilà notre entrée à Venise! Je vous assure qu'on ne nous y reverra de longtemps!»

De Brochart s'était levé depuis quelques minutes. Il était venu se camper devant Désambrois, avait croisé ses bras et l'écoutait parler avec un visible dédain; le dédain se changeait même en mépris.

--Et vous vous êtes couchés sans plus? articulait-il d'une voix lente. Vous n'avez même pas eu la tentation d'ouvrir la fenêtre et de regarder les Schiavoni sous la lune, les Schiavoni déserts, sans un passant, sans une gondole, avec le campanile de San-Giorgio Maggiore à l'horizon et, à l'entrée du Grand-Canal, devenu une allée de palais fantômes, la veillée de marbre de la Salute et de ses dômes en soie blanche dans le bleu de la nuit! Non, vous n'avez pas eu cette idée-là? Mais vous êtes un barbare, Désambrois, vous aviez là une occasion unique! Vous doutez-vous qu'on ne reverra peut-être jamais Venise comme elle a été cette nuit-là? Une Venise sans restaurants, sans boutiques, sans gondoles, une Venise reculée de huit siècles, la Venise du Carpaccio, presque!

Et la voix de Brochart prenait des intonations sourdes de malédiction. Alors le gros usinier, interloqué:

--Mais je tombais de fatigue; tant d'émotions! Je n'en pouvais plus... Et puis ouvrir les fenêtres, la nuit! Et les moustiques!

--Les moustiques! Et de Brochart levait comiquement les yeux au ciel... Un concours imprévu de circonstances fait ressurgir du fond des siècles la Venise des Doges et des Musées; une lune invraisemblable s'en mêle pour achever le décor en l'an 1904, en pleine civilisation; vous avez cette chance unique de revivre une nuit dans un cadre d'il y a huit cents ans, et vous parlez de moustiques... Mais moi, qui avais passé par bien d'autres émotions que vous, puisque j'étais depuis deux jours dans cette grève, cette nuit-là, j'ai erré depuis dix heures jusqu'à cinq heures du matin dans le silence de la ville déserte, m'attardant à des angles de rues, à des coins de canaux, parcourant passionnément les vicoli et les places, ravi de m'enivrer de la Venise ressuscitée, redevenue de jadis.

--Non, vous, le vainqueur de la dernière course de bateaux automobiles.

--Oui, moi, Jacques de Brochart, l'enragé yachtman de Cowes et même de Joinville, et si un canot avait surgi cette nuit-là dans la lagune morte, croyez que j'aurais souhaité le voir sombrer, s'enfoncer, périr.

--Ah! de Brochart! s'esclaffaient Mercoeur et de Fly.

Alors Désambrois, reprenant son aplomb:

--Mais vous, de Brochart, vous êtes un artiste!

L'injure, lancée d'une intonation sûre, mettait fin à l'entretien.

SUR LES LACS

I

CLASSES DIRIGEANTES!

--Et j'ai commandé la lune pour vous, hein! Quel beau décor pour un cinquième acte?

--Et cela te coûte cinquante francs par jour? demandait Namève à Thomery.

--Non, soixante, rien que la chambre, mais ça les vaut.

Les Thomery faisaient aux Namève les honneurs de leur appartement à l'hôtel Adria, à Gravenna, sur le lac de Côme. Les Thomery, gâtés par les succès de théâtre de Jacques (Thomery se faisait de cent cinquante à deux cent mille francs par an avec trois pièces, l'une au Français, l'autre à la Renaissance et l'autre au Gymnase), avaient quelque peu semé à Paris Namève et sa femme; mais, enchantés de les avoir retrouvés sur les lacs, ils les avaient immédiatement invités à dîner à l'Adria et étaient montés ensuite prendre le café dans leur chambre. Ils étaient là, assis devant une grande baie donnant sur le lac. Une féerie givrée de montagnes s'immobilisait dans le cadre de l'énorme fenêtre; à leurs pieds le lac s'étalait, devenu de vif argent sous la clarté lunaire. Les Alpes ainsi apparues semblaient posées à plat sur un immense miroir.

--Et c'est là que tu travailles? demandait Namève à l'écrivain.

--Oh non! ici cela me serait impossible. Les grands horizons me dissipent, je travaille à côté, dans le salon turc.

--Il y a donc un salon turc? demandait le journaliste.

--Naturellement, pour ce prix-là! Il y a toujours un salon turc dans les hôtels allemands.

De Namève allait répondre; une cacophonie de cuivres lui coupait la parole:

--Qu'est-ce que c'est que ça? s'exclamaient les Namève.

--Ça--et l'auteur dramatique se levait au comble de l'exaspération--ça, c'est la musique, oui, tu entends, la musique municipale de Gravenna; car ils ont un orphéon ici. Tu entends comme il joue! une batterie de cuisine maniée par un orchestre de chats; mais la musique n'est qu'un prétexte, un prétexte à costumes. Si tu voyais ces chapeaux à panaches! Ah! l'amour du galon et de l'uniforme, de la parade aussi! nous sommes ici en Italie. Comme si ce n'était pas assez qu'ils jouent à la grand'messe et sur la place du Municipe chaque dimanche, il a fallu que le maître de l'hôtel les commande trois fois par semaine, pour y donner aubade aux imbéciles d'en bas, aux imbéciles à vingt-cinq et à trente francs par jour, qui s'embêtent à quarante francs l'heure, vautrés dans des rocking-chairs sur la terrasse, et ils écoutent ça sans broncher, les pleutres? Encore si c'était de la musique italienne, des chansons napolitaines ou des airs de la _Cavalleria_ roucoulés par des musicanti, cela serait au moins dans le cadre de ce lac, de ce clair de lune et de ces montagnes; mais ces marches guerrières raclées par ces menuisiers de village!

--Mon ami, il serait si simple de fermer la fenêtre, hasardait Mme Thomery.

--Non, ma chère. Je vais vous demander de vouloir bien nous hospitaliser chez vous. Nous allons passer dans votre chambre.

--Mais, comme vous voudrez, mon ami.

Et, arrêtant d'un geste la main de sa femme tendue vers le bouton électrique:

--Non, ne sonnez pas, nous ferons le transbordement du café nous-mêmes; j'ai dans le nez tout le personnel gourmé de cet hôtel.

*

* *

Et quand les deux ménages se furent réinstallés dans la chambre de Madame:

--Et nous avons ce charivari trois fois par semaine, faisait Thomery, en étreignant nerveusement son genou entre ses mains. Oui, tu m'entends, nous avons concert le mardi, le jeudi et le samedi. Trois fois par semaine impossible, avant onze heures, de causer, de travailler ou de dormir, et, à moins d'aller en barque sur le lac cueillir le serein et les rhumatismes, il faut subir l'orphéon de Gravenna.

Il y eut un silence; Namève, qui sentait Thomery en verve, ne soufflait plus mot; il attendait, quêtant l'aubaine de la bonne copie parlée par l'écrivain; Mme Thomery, consciente de l'énervement de son mari et prévoyant qu'il ne pourrait écrire une ligne le lendemain, essayait de changer le cours de la conversation, mais le grand homme était parti.

--Ah! ces grands hôtels où l'on ne peut manger à sa faim et passer une soirée tranquille!

--Comme tu exagères! osait Mme Thomery.

--Mais non, mais non! enrageait l'écrivain. Tu as vu quel piètre dîner nous avons fait faire à nos amis, le menu ne varie pas, c'est le même tous les soirs, on y perd son appétit; mais enfin il faut en passer par là. Il n'y a que chez eux que l'on peut se loger et qu'on est servi. Où trouver cet appartement ailleurs? Mais ce qui m'empoisonne autrement la vie que leur nourriture fade, c'est la clientèle. Oh! la clientèle de Cosmopolis, tous ces bouffis et ces ankylosés du capital, qui viennent là, ostensiblement, dépenser cinquante francs par jour! Tu crois peut-être qu'ils viennent ici pour voir les montagnes et les lacs? Erreur, ils viennent faire voir aux montagnes leurs complets de Londres et leurs coûteux dessous; d'ailleurs, aucune excursion, soit en bateau, soit en voiture. Au bout de huit jours, ils repartent de Gravenna comme ils y sont venus, ils paressent toute la journée dans des rocking-chairs devant la _bella vista_, ou signent des cartes postales destinées à faire pâlir d'envie les amies restées à Londres ou à Paris; dans le fond, ils tombent de fatigue et meurent d'ennui. Comment en serait-il autrement? Ils changent de toilette quatre fois par jour. Où prendraient-ils le temps d'excursionner ou d'aller quelque part? Il est parti, hier, une jeune femme jolie comme un amour, une Américaine, laquelle est restée cinq jours. Elle est arrivée et repartie avec deux femmes de chambre et cinquante-deux malles; elle ne tenait pas debout, se traînait plus qu'elle ne marchait, et sa lassitude faisait mal à voir. Lasse--on le serait à moins: cinquante-deux malles!--elle avait assisté au déballage et au remballage de tout cela; sur cinq jours elle a eu vingt-quatre heures à elle. Et elle est partie recommencer ce trafic-là ailleurs. Nous la retrouverons sûrement en septembre à Venise. C'est la grande vie que les galériens ne soupçonnent pas, le _hard-labour_ des damnés du luxe.

*

* *

«Si je vous disais qu'il y a ici des femmes qui s'habillent pour aller assister à l'arrivée du bateau! C'est un but et un prétexte. Sur cent Anglais qui descendent de l'Engadine et cinquante Autrichiens qui arrivent du Tyrol, elles ne connaissent âme qui vive. Qu'importe! Elles ont sorti leurs guipures et leurs valenciennes, elles ont toisé autrui et elles se sont fait toiser par les autres; les mâles, pendant ce temps-là, fument des cigares à cinq francs pièce et boivent des cocktails... C'est cette race-là, qui subit trois fois par semaine ce tohu-bohu exaspéré de cuivres et ne réclame pas, avachie qu'elle est jusqu'à l'anesthésie finale.

«Nous sommes, d'ailleurs, ma femme et moi, les bêtes noires de tout cet hôtel. Songez, nous faisons bande à part, nous ne descendons jamais sur la terrasse, nous n'adressons jamais la parole à personne, arrosons d'Asti la fadeur du menu, et l'_Asti spumante_, ici, c'est comme si vous dîniez au champagne; Emma ne s'habille que pour le dîner, je ne mets pas de smoking et nous n'écoutons pas le concert. Nous n'écoutons pas le concert!

«Nous avons déchaîné contre nous l'animosité générale. Songez: ne pas accepter les plaisirs, ne pas subir l'ennui d'autrui. D'abord, on aurait bien voulu dire que nous n'étions pas mariés; mais je suis trop connu. Alors on a interprété nos promenades en voiture et nos dîners à l'asti-champagne; on a traité cela de parties fines d'amoureux; ma femme me subjugue et me retient en flattant mes vices et, quand je m'enferme ici des heures pour travailler et qu'Emma demeure avec moi, peu soucieuse d'errer seule sous les arcades de la ville, Dieu sait ce que nous faisons ensemble! On a été jusqu'à demander à notre femme de chambre si ma femme n'était pas une maîtresse épousée. Et voilà le tour d'esprit, la bienveillance et les hypothèses ordinaires des honnêtes gens, des braves oisifs et des bourgeois.

*

* *

«Mais une chose vient de mettre le comble à l'exaspération générale. Avant-hier, il y a eu ici une soirée de prestidigitation. Un de ces pauvres hères qui vont de ville d'eaux en ville d'eaux essayer de nourrir leur nombreuse famille et de placer leurs maigres talents. Escamotage de boules, éclosions de fleurs en papier et divination d'objets cachés dans la salle; le spectacle était lamentable, mais il était gratuit, c'est-à-dire que c'était plein. Nous y étions; d'ailleurs, tout l'hôtel y était.

«Le prestidigitateur opérait, aidé de sa femme et de deux de ses fils. Au milieu de la séance, la femme et un des enfants firent la quête, quête plutôt piètre. En Italie, les petites pièces de vingt et de vingt-cinq centimes passent facilement pour une lire. Alors le malheureux mit en loterie une couverture de bourre de soie, une de ces couvertures fabriquées dans le pays, qu'on vend couramment cinq francs sous les arcades. Le placement des billets n'alla pas tout seul: ils étaient d'un franc pièce. Des familles de six personnes se cotisèrent pour en prendre un. Pour en finir ma femme et moi nous en prîmes vingt-cinq à nous deux et nous gagnâmes la couverture, sous les regards foudroyants d'envie et de mépris de toute la salle. Mais un moment qui fut tragique, moment où cette envie et ce mépris se changèrent en haine religieuse et sociale, c'est quand, ému de pitié pour ce pauvre prestidigitateur, je refusai de prendre sa couverture et le priai de la garder pour lui. Oh! la stupeur attendrie, les yeux presque en larmes du pauvre homme et de sa femme surtout, mais les sourires pincés des messieurs en smokings et les regards courroucés des grosses dames!

«Prodigues, immoraux et anarchistes, nous étions tout cela; nous avions lésé les droits de la propriété, outragé à la fois la société et la morale. Nous avions rendu la couverture!»

II

LES DESSOUS DE MA FEMME

--La malveillance! mais elle est embusquée partout. C'est le sentiment naturel de l'homme vis-à-vis de son prochain, et des femmes vis-à-vis des autres. Il y a longtemps que la sagesse des nations l'a résumé, ce bon sentiment, dans le célèbre aphorisme: _Homo homini lupus_. Ce serait folie de croire que la systématique hostilité, la calomnie et la médisance, dont nous avons tous à souffrir, soient l'unique apanage des classes dirigeantes. La malveillance est partout, et si nous nous en plaignons surtout chez nos égaux et chez nos pairs, c'est qu'avec eux les contacts sont immédiats. Ne croyez pas un instant que les classes inférieures ou que les inconnus, la rue par exemple, aient la moindre mansuétude à notre égard et ne nourrissent pas sur nous les plus injustes soupçons!