Ellen

Part 6

Chapter 63,866 wordsPublic domain

La sonnette d'entrée carillonnait donnant raison à la jeune fille, un bruit de jupes et d'éclats de rires remplissait le corridor, la porte s'ouvrait toute grande. «Bonsoir, c'est nous, riait la voix mordante de Gladys, nous venons cueillir le fiancé. Bonsoir Ellen, bonsoir madame Horneby. Où se cache donc le beau lieutenant? il n'est pas déjà dans les ruines?» Miss Harvey se tenait debout, sa jolie tête encapuchonnée de dentelles, toute la gaieté de ses dix-huit ans et toute sa malice d'enfant terrible dans le sourire de ses petites dents blanches et la luisance de ses yeux. Derrière elle, c'étaient les cheveux d'or de miss Heacon et les bandeaux noirs de la comtesse Zisko dans des envolements de tulles et de soies; comme un effluve de jeunesse pénétrait dans la pièce, Harry venait de paraître à la porte du jardin, une oeillade de miss Harvey allait le cingler sur le seuil; l'officier colonial ne disait mot, un peu gêné. «C'est nous, reprenait la voix de tête de Gladys, nous n'avons qu'une parole, nous venons vous chercher. Tu nous prêtes bien Harry pour vingt minutes, n'est-ce pas, Ellen? puisque vous avez campo ce soir, monsieur Astlher.--Mais je ne sais, je ne peux, balbutiait l'officier.--Alors nous rentrons à Hyères, nous sommes quatre hommes et trois femmes, ce serait shocking, la comtesse a son mari et Zaneskine, c'est très bien. Dora est défendue par un flirt princier, mais, moi, je ne puis m'aventurer seule avec Forgett. Forgett est trop compromettant, et puis je comptais sur vous, monsieur Astlher comme porteur de torche. Vous me l'aviez promis.--Mais allez donc, Harry, intervenait Ellen.--Et je vous avais réservé une surprise, un guitariste extraordinaire et qui a des yeux, le plus beau garçon du pays. Il est amoureux fou d'Ellen.--Qu'est-ce que c'est que ça, faisait l'officier en haussant les épaules?--La vérité pure. Lorsqu'il a su que vous étiez de la partie et que nous venions vous chercher ici, il n'a plus rien voulu savoir. Vous ne connaissez pas Marius, il habite ici.--Qu'est-ce que ce garçon, je ne l'ai jamais vu.--Je vous crois. Depuis votre arrivée ici, il a quitté la villa, il ne peut pas vous voir.--Vous inspirez des passions, Ellen?--Il faut le croire, répondait la malade raidie dans un sourire qui faisait mal, nous nous trompons déjà l'un l'autre. Allez, Harry, ne faites pas attendre Gladys.--Merci.--Mais demandez la clef à Brigitte. Quand vous rentrerez, ma mère et moi, nous serons couchées.--Mais je te le rends dans vingt minutes, insistait Gladys.--Vingt minutes ou deux heures, qu'importe, ma fille se couche à neuf heures, il est déjà plus. Bonsoir, Harry.»

Miss Harvey s'avançait pour baiser la joue d'Ellen, lady Horneby l'arrêtait d'un geste. «Bonsoir, Gladys. Une prière, en rentrant ne faites pas trop de bruit quand vous passerez devant sa porte, nous dormirons sans doute, mais Ellen a le sommeil très léger.--Oh maman! faisait miss Horneby en se jetant dans les bras de sa mère, la porte à peine fermée sur les intrus.--Que veux-tu, ma chérie! c'est la vie. Tu la commences à peine, tous et toutes nous y blessent.--Comme tu as été dure pour eux, maman.--Oh! Harry n'a rien compris, il est décidément trop bête.--Et tu défendais Gladys, tu la croyais bonne.--Bonne! Et brisée par les émotions de la journée jusqu'au blasphème, je ne sais même plus s'il y a de la bonté au ciel.»

* * * * *

Harry Astlher rentrait de son équipée dans les ruines. Si les émotions de la journée avaient brisé lady Horneby, les péripéties de ces dernières vingt-quatre heures, jointes aux effarements de la veille, n'avaient pas moins troublé le calme du bel officier. Sa stupeur en retrouvant sa cousine si changée, la certitude qu'elle n'en avait plus pour longtemps à vivre, la scène pénible qu'il avait eue, le matin, avec lady Horneby, l'adjurant de mentir à sa fille, cette comédie de l'amour imposée à sa pitié, et puis dans la journée l'imprévue rencontre de Gladys et sa société dans le cadre des ruines; Gladys, son ancien flirt d'il y a quatre ans, retrouvée plus jolie et plus étourdissante d'esprit que jamais, sa coquetterie, la hardiesse de ses allures et de ses propos, ses provocations à son adresse, tout cela avait bouleversé ce pauvre Harry, mais tout cela n'était rien encore auprès du trouble extraordinaire où venaient de le jeter les vingt minutes passées dans le clair-obscur des décombres et des broussailles, à la lueur des torches, en compagnie de l'endiablée Anglaise. Ah! cette lune de printemps dans ce ciel de Provence au-dessous de la silhouette agrandie des tours d'enceinte du vieux château, la métamorphose en choses qui rêvent et qui veillent de tous ces agaves et de tous ces lentisques immobiles dans l'ombre, leur aspect de plantes fantômes dans l'enchantement du silence et de la nuit, et, dans cette solitude peuplée d'âmes végétales, enivrante de trop de sèves et de trop de senteurs éparses, le profil délicat et précis de Gladys idéalisé par la clarté de l'astre et, contre son torse d'homme, la tiédeur de ce corps souple et son frôlement continu. Elle avait pris son bras à la sortie de la villa Soleil, y pesant à plaisir et parfois effleurant son épaule de ses dentelles et de ses cheveux. Forgett avait ouvert la petite porte et ils avaient pénétré dans les ruines; les torches erraient de ci de là, portées en avant par des hommes invisibles dans l'ombre. Leur rougeoiement mettait des lueurs fantastiques dans le bleu nocturne, parfois un pan de muraille jaillissait des ténèbres violemment éclairé, et comme une armée de feux follets précédaient les visiteurs.

Gladys Harvey étourdissait l'officier de son babil. Curieuse et caressante, elle s'inquiétait de ses quatre années de séjour aux Indes, de ses campagnes, des mois qu'il avait passés sous la tente, de ses rapports avec les Cipayes, des habitudes et de la docilité des hommes et des fêtes légendaires de Bénarès et de Singapoor. Elle voulait tout savoir; tout l'intéressait, et les palais des Maarajahs et les cérémonies dans les temples, le mystère des religions millénaires et la veillée solennelle des divinités ignorées et terribles dans des sanctuaires inconnus. Elle voulait connaître aussi les légendes des Bouddhas, le culte des forêts et celui des montagnes, les récits effarants que l'on chuchote sur les lacs, les rites des sacrifices, le symbole des offrandes, la beauté des bayadères et le faste des chasses royales. Harry subjugué répondait d'un mot, sans détours et sans phrases, sans aucune littérature surtout. L'enjouement de la jeune fille piquait dans le récit des remarques drôles et d'imprévues questions. Elle y mêlait aussi de personnels souvenirs, des souvenirs de bals, de fête et de garden-parties auxquels l'officier et elle avaient assisté. C'était avant son départ, et c'était, à chaque minute, des _vous rappelez-vous, Harry_? Et son incessant verbiage évoquait des retours de chasse en Écosse et d'épiques parties de tennis. D'Ellen, il n'était pas question.

Forgett s'était un peu retiré à l'écart. La comtesse Zisko, très myope, poussait des petits cris en s'accrochant tour à tour au bras de Zanouskine et à celui de son mari; les voix de Réginald et de miss Heacon, demeurés en arrière, discutaient froidement des cas douteux de gulfs et de foot-ball. Forgett avait pris la tête et dirigeait les porteurs de torches.

Les visiteurs parvenaient ainsi au bord d'une rampe dominant à pic un petit bois d'oliviers. L'endroit était vertigineux et sinistre; et, ainsi déformée par la nuit, la joyeuse bande ne reconnaissait plus la terrasse où elle avait déjeuné à midi. Le mur de la citadelle formait là entièrement corps avec le roc; le terre-plain s'assombrissait de quenouilles de cyprès, une tour de guetteur démantelée en flanquait un angle. Forgett donnait l'ordre aux porteurs de pencher leurs torches sur le vide. Des agaves monstrueux jaillis de la roche apparaissaient dans la lueur, dardant sur l'abîme un hérissement de sabres glauques. Les femmes avaient toutes un mouvement de recul.

Forgett jouissait de l'effet qu'il avait préparé. «Hein! est-ce assez turc! Quelle merveilleuse et naturelle oubliette pour des favorites infidèles! Vous figurez-vous les Fathma et les Zuleïka des légendes musulmanes, préalablement ligotées dans un sac avec le chat, le coq et la vipère réservés à la femme adultère comme au parricide, et précipitées dans le ravin?» Et prenant une voix de mélodrame: «Vous imaginez-vous leur chute à travers la rigidité de ces cactus, leurs dards éraflant la toile des sacs et la chair des condamnées, et finalement l'écrasement flasque et mou des corps sur la roche grise en bas. Quel cadre pour un conte des Mille et une Nuits! Tenez, avec le reflet des torches on croirait voir une tache de sang là-bas, sur cette pierre.» Toutes les femmes avaient un frisson; Harry sentait trembler le bras de Gladys, elle se pressait peureusement contre lui. «Je n'ai pas cessé de vous aimer, Harry. Vous savez que je vous aime toujours.» Elle avait parlé dans un souffle. Un tressaillement secouait Harry. «Sérieusement, reprenait-elle, vous n'épousez pas Ellen, n'est-ce pas?--J'ai donné ma parole, répondait l'officier.--Mais elle se meurt, ce mariage serait un crime. Vous ne voyez donc pas dans l'état où elle est; elle ne pourra le supporter, votre étreinte la tuerait, et y survivrait-elle, voyez-vous les enfants qu'elle vous donnerait, des condamnés comme elle et ses soeurs, mais c'est abominable. La vie n'épouse pas la mort.--Je suis son fiancé, répondait le jeune homme.--C'est bien.» Miss Harvey avait brusquement quitté le bras de l'officier et s'avançait vers le vide, le jeune homme avait un mouvement de peur. Miss Harvey prenait une torche des mains d'un des porteurs, se penchait dans le noir et y laissait tomber la résine enflammée. La torche tournoyait, allumant dans sa chute les parois du roc et les pointes des agaves, elle atteignait le fond, et sa flamme rougeâtre semblait y saigner. Miss Harvey la regardait s'éteindre lentement. «Je vous aimais, n'y pensons plus, et elle reprenait le bras du jeune homme. Nous rentrons, n'est-ce pas?»

Ils retraversaient les ruines en silence, toute leur gaieté était tombée; Harry s'arrêtait à la porte de la villa, il introduisait la clef dans la serrure. «Je vous laisse donc à votre cher devoir, persiflait la voix de miss Harvey.--De grâce, baissez la voix, Gladys.--Bah! croyez-vous qu'Ellen ignore la comédie que joue votre pitié. Mes compliments, Harry, vous êtes une belle âme.» Et miss Harvey prenait le bras de Forgett.

La petite troupe s'enfonçait dans la nuit, et Harry Astlher rentrait dans la villa.

VIII

TROIS DAMES DANS L'ILE

Harry Astlher se déshabillait. Il avait soigneusement amorti le bruit de ses pas en montant l'escalier. Une légère angoisse lui avait serré le coeur en entrant dans le silence de la demeure. La maison était comme morte, toutes ses fenêtres éteintes, et pourtant il avait cru entendre se refermer une croisée derrière les persiennes closes, au moment où il prenait congé de Gladys, mais sûrement il avait rêvé... quelque domestique peut-être. La chambre d'Ellen donnait sur la terrasse, de l'autre côté de la route; il y avait beau temps que toutes les femmes de la maison étaient couchées. Il s'était glissé comme un voleur dans la solitude du vestibule et avait escaladé à pas de loup le bois craquant des marches, et maintenant, la porte fermée, il se dévêtait dans la petite chambre claire que lui avait donnée lady Horneby.

Il avait allumé trois bougies et, sa tunique déjà ôtée, il dégrafait devant la glace le satin noir de son hausse-col: un léger bruit lui faisait dresser l'oreille. On heurtait timidement à sa porte; en effet, quelqu'un était là. «C'est vous, ma tante», disait-il en allant ouvrir; il croyait à une visite de lady Horneby, il se savait en faute et s'attendait à de justes remontrances.

«Non, c'est moi, moi, Ellen,» et la jeune fille, demeurée blottie dans l'ombre, pénétrait svelte et vive dans la chambre de l'officier. Harry avait un mouvement de recul. C'était elle, toute blanche dans une longue robe d'intérieur de soie molle. Elle avait jeté un grand manteau de drap blanc sur ses épaules. La gravité de ses yeux démentait l'enjouement de son sourire, il y avait comme une décision inscrite dans l'ensemble de ses traits. «Remettez-vous, Harry, quittez cet air effaré... Oui, c'est moi, j'ai à vous parler.» La jeune fille avait refermé la porte. «Vous m'avez attendu, balbutiait l'officier; au moins vous n'êtes pas malade?--Non. Oui, je vous ai attendu puisque j'avais à vous parler, Harry.» Astlher sentait sa tête chavirer. «Mais ici, dans ma chambre, Ellen, vous n'y songez pas, si votre mère soupçonnait.--D'abord, elle ne soupçonne pas, elle dort, pauvre mère, elle est si fatiguée. Nous lui avons, vous et moi, donné quelques émotions aujourd'hui...--Mais...--Il ne peut y avoir d'inconvenance entre nous, Harry, ne suis-je pas votre fiancée.--C'est justement cela...--Mais une fiancée si platonique. Croyez bien, mon cousin, que je ne serais pas ici si je sentais le moindre désir entre nous, mais vos regards m'ont avertie, je suis ici chez le plus loyal et le plus dévoué de mes amis.--Oh! cela, Ellen.--J'ai dit de mes amis, et la voix de la jeune fille se nuançait de tristesse. Nulle part je ne me sens plus en sûreté qu'auprès de vous. Vous ne m'avez pas dit de m'asseoir, Harry, je le fais,--et prenant une chaise la malade s'installait auprès de la table, elle s'y accoudait dans une pose de nonchalance, élevait vers son cousin la pureté de son profil.--Allumez donc une quatrième bougie. Trois lumières, cela porte malheur.--Mais, Ellen, c'est de la démence, faisait l'officier, interloqué de cette assurance et de ce naturel. Songez qu'il est plus de dix heures et que vous êtes dans ma chambre. Allons, assez d'enfantillage, il faut rentrer chez vous.--Il n'y a pas d'enfantillage ici, Harry, je vous assure que c'est très sérieux. Toute la maison repose, personne ne sait que je suis ici, il faut même que tout le monde l'ignore, ma mère surtout.--Vous me déconcertez, Ellen.--Oh! pour si peu de temps. Et la jeune fille avait un joli geste d'insouciance. C'est la dernière soirée que vous passez ici, ne pouvez-vous me la donner, vous ne m'avez pas gâtée aujourd'hui.--Oui, je sais, j'ai eu tort, vous allez me reprocher Gladys.--Ai-je prononcé le nom de Gladys. Il ne s'agit que de nous deux, de moi surtout. Vous partez demain, ne pouvez-vous me donner une heure. Qui sait si nous nous reverrons jamais!--Ah! vous voilà bien.--Oui, qui sait si nous nous reverrons jamais! insistait la voix alentie d'Ellen, vous n'avez pas une heure à me donner. Si, n'est-ce pas; tenez, je vais allumer une lampe--et la jeune fille se levait,--c'est lugubre, ces bougies, on dirait une veillée de mort.» Harry s'était assis à l'autre bout de la table. Impatienté, ses doigts en tambourinaient le rebord.--Ça va être long?--Mais assez, répondait Ellen en venant s'asseoir, nous allons agiter des choses graves.--Si graves que cela?--Mais oui, puisque je viens les traiter la nuit, et même assez difficiles à aborder. Aussi pour m'aider j'ai apporté un livre, et la jeune fille retirait de son corsage un petit album relié en maroquin vert.--Un livre! vous venez me faire la lecture maintenant.--Oh! trois cents lignes au plus, c'est un petit conte de moi.--Un conte de vous! vous écrivez donc, maintenant.--Il faut bien passer le temps, une malade.--Ah! c'est votre journal de jeune fille, il fallait le dire.--Non pas, ce serait bien monotone, mon journal, il n'y a rien dans ma vie. C'est un recueil de contes. Vous savez que dans la famille nous avons la manie d'écrire. Mon frère Edwards a laissé un très intéressant journal, mais moi qui ne suis qu'une petite fille, j'écris des contes, des contes imités de Gabriel Dante Rossetti et de notre Swinburne.--Ah! vous lisez Swinburne. Vous êtes devenue tout à fait femme auteur?» Ellen ne relevait pas l'impertinence.--Cousine, est-ce que ma tante sait que vous écrivez?--Non, ma mère ne sait pas tout ce que je fais, mais mon mari l'aurait su. Écoutez mon conte, Harry, c'est le dernier que j'ai composé, je l'ai écrit ici, je l'ai rêvé dans les ruines du château.--Ah!--Il faut bien faire quelque chose pour les enfants, n'est-ce pas?» Et la jeune fille, ayant approché la lampe, commençait d'une voix calme et grave.

TROIS DAMES DANS L'ILE

_Dans un jardin d'été trois dames sont assises, trois dames de jeunesse et de beauté, toutes les trois vêtues d'étoffes fleuries et de nuances à la fois si douces et défaillantes que le regard semble s'y caresser; leurs pieds nus reposent dans l'herbe et, derrière elles, de claires roses trémières érigent leurs thyrses où des fleurs de soie se fripent et se déploient, rouges comme le vin nouveau et roses comme le désir._

--En effet, tout à fait du Swinburne! Vous avez de la mémoire, Ellen.--Ne m'interrompez pas et laissez-moi lire! La jeune fille reprenait.

_Elles se dressent si claires dans le bleu du ciel d'août, les hautes roses trémières, que l'on dirait des cierges allumés en plein midi; à l'horizon, le bleu du ciel baise le bleu de la mer qui verdoie et, sur le rivage liséré d'argent, le bleu vert de la mer se confond avec le vert des prairies. Il y neige des aubépines roses, qui sont des pommiers tardifs, et des pommiers nains, qui sont des aubépines précoces. Des moutons errent dans la prairie et sur les flots en lapis-lazuli s'arrondit la voile d'une blanche galère; mais les trois dames, le dos tourné au paysage, ne s'inquiètent ni des troupeaux épars, tels des flocons d'écume, ni de la galère à la proue recourbée, tel un cygne._

--Nous nous souvenons de Florence, nous avons vu les Primitifs, souriait l'officier. Ellen le faisait taire d'un geste.

_La première tient à la main un cistre, un petit cistre en forme de coeur, dont les cordes sont autant de fils d'or, et ses yeux bleus, du bleu des pervenches d'avril, s'alanguissent de mélancolie._--Votre portrait, cousine.--Si vous voulez.

_Elle est la plus pâle des trois, et sur sa robe, du vert changeant des mers d'orage, s'effeuillent çà et là des bouquets de violettes mêlés de fleurs d'iris. Son voile bleuâtre a glissé le long de ses épaules, ses épaules frêles d'une blancheur d'hostie, et de ses doigts exsangues, alourdis de joyaux, elle tourmente indolemment les cordes d'or du cistre en marmonnant tout bas des lambeaux de chansons._

_C'est l'Espérance._

--Une bien belle dame, soulignait Harry.

_La seconde, gainée dans une longue robe de brocart d'argent qui la fait ressembler à un lis, ouvre tout grands deux yeux profonds, deux yeux pleins d'ombre dont le regard brûle et défaille comme une flamme sous la pluie._--Vos yeux, Ellen. La jeune fille haussait les épaules.--Vous travaillez d'après vous-même, vous êtes la Mme Vigée-Lebrun de la plume. La jeune fille poursuivait: _Un lourd ceinturon bossué de rubis étreint ses flancs si strictement qu'il les meurtrit; et, couronnée de bleus chardons des dunes, elle n'en sourit pas moins sous le feuillage déchiqueté qui la pique et, toute la face extasiée, elle appuie sur son coeur une gerbe des mêmes chardons bleus et de branches de houx._--Oh! imaginative que vous êtes, vous avez le culte de la souffrance.--Peut-être, mais laissez-moi lire.

_Un ciboire est à ses pieds, qui luit dans l'herbe enrichi de pierreries, et des rubis scintillent dans sa coupe, des rubis ou du sang? La face de la dame resplendit toute rose, toutes roses ses épaules, toute rose sa gorge dans sa robe d'argent; mais il y a des fleurs rouges dans les plis de l'étoffe, où sa main appuie les chardons et les houx, et parfois c'est la robe entière qui devient rose, tandis que le visage, les bras nus et la gorge blêmissent et que la chevelure couleur de ténèbres devient soudain rousse, rousse ou rouge de sang!_

_C'est la Ferveur._

--Mais je ne vous soupçonnais pas ce talent d'écrivain.

_La troisième, hautaine au profil délicat, avec une bouche charnue, les ailes du nez mobiles et des yeux de caresse._--Mais c'est Gladys, cette fois, s'exclamait l'officier, et Ellen reprenait... _la troisième, hautaine au profil délicat... peigne avec un peigne d'or une longue chevelure jaune parsemée d'escarboucles_.--Une chevelure jaune! non, ce n'est plus Gladys, je retire ce que j'avais dit.

_... Elle peigne sa chevelure et rit de toutes ses dents à un miroir poli qu'encadrent deux vipères; elle tient le clair miroir à la hauteur de ses lèvres, et sa nudité vierge ondule et frémit à travers les mailles brillantes et bruissantes d'un étroit filet d'or._

_Des aigues-marines, des émeraudes et des opales, toute une floraison de gemmes translucides et changeantes, ruissellent le long de ses bras nus, de ses seins et de ses épaules prises aux mailles du filet. Elle a des bracelets aux bras, des anneaux aux chevilles, et des bagues aux orteils; tout en elle est reflet, lueur et rayonnement, mais entre ses seins, jaunit un bouquet de roses sèches, et son rire sonne faux, et faux le cliquetis de ses joyaux scintillants._

_C'est l'Illusion._

--Notre maîtresse à tous.

_Et l'Espérance, dans sa robe verte où des fleurs se fanent, maigrit et pâlit chaque jour; elle se lasse d'attendre celui qui ne vient plus et de chanter des chants que personne n'écoute. Une mortelle tristesse envahit ses yeux bleus, son front de jour en jour fléchit, fléchit plus lourd sous le ruisseau de ses cheveux d'heure en heure plus pâles._

_Ses mains exsangues n'ont même plus la force de rattacher son voile, son voile transparent couleur de ciel et d'eau, derrière les plis duquel l'Espérance apparaissait jadis désirable aux hommes, aux hommes qui l'oublient._

_Elle les a trompés si longtemps._

_La Ferveur, dans sa robe de neige ensanglantée, elle, continue, indifférente à tout, à se meurtrir la poitrine et les tempes; sa souffrance l'exalte et sa chair, éperdue de cruelles délices, palpite et défaille avec des mots d'amour. Que lui importe la galère et ses nochers peureux, prudemment arrêtés devant l'île? Elle creuse sa douleur et s'en nourrit, son supplice l'enivre et, prolongeant son angoisse à plaisir, elle aime sa torture et boit dans le ciboire brazillant de pierreries son propre sang qui la fait vivre._

--L'Aïssaoua du trio, goguenardait le jeune homme.

_Quant à l'Illusion, dans sa gaine dorée, elle ne fait plus illusion qu'à elle-même. Il y a des siècles que les hommes la connaissent sans l'avoir jamais vue. Les récits des aïeux ont instruit les petits-fils. Elle s'est appelée Circé et Calypso, et les poètes eux-mêmes, les poètes épris des mensonges et des fables, ne croient plus à ses fables._

_Seule dans son île, où nul vaisseau n'abordera plus, elle s'affole devant un miroir, éprise quelle est de sa forme vaine, elle s'éblouit les yeux de l'éclat de ses joyaux et se grise l'oreille de leur froid cliquetis._

_Et entre deux rires elle proclame, orgueilleuse «Je suis l'Amour et la Jeunesse.» Et la Ferveur répond, les prunelles agrandies, balbutiante d'extase: «Ma plaie m'enivre, j'aime et je vis», tandis que l'Espérance morne, attristée et lasse, secoue sa tête blonde et dit: «Je n'attends plus.» Et l'innocence des brebis bêlantes et des agneaux errant dans l'île anime seule les prés, les bosquets et les vergers en fleurs où l'homme de ces temps ne vient plus._

_Dans un jardin d'été trois dames sont assises, trois dames de jeunesse et de beauté, toutes les trois vêtues d'étoffes fleuries._