Part 4
_Et la foule de la place Saint-Marc, la foule des promeneurs et des flaneurs, attablés aux cafés, devant les lentes allées et venues des dentellières et des verriers de la ville déambulant par couples avec les officiers de la flotte, les marins de l'Arsenal, et tous les Allemands et tous les Anglais des Cooks et les derniers descendants des Doges. Toute l'Europe qui voyage est là, Autrichiens vêtus de vert et coiffés du petit feutre fleuri d'edelweiss; Anglais à casquettes à carreaux, cravatés de rouge dans des homespuns jaunâtres; Russes aux doigts chargés de bagues; Français paonnants et bavards et tous les esthètes du monde curieux de la purulence sublime, que certains veulent voir en Venise, et en mal de se mouvoir en beauté dans la cité du Carpaccio._
_Toutes les laideurs cosmopolites, toutes les extravagances de Londres et de Berlin, toutes les curiosités moscovites et toutes les vanités latines aussi, on les croise et on les toise devant Jésurum et Salviati; et ce soir, je suis du nombre, mais si absorbé par les Tiepolo et les Véronèse que je vois marcher devant moi en châle de laine et en veston de toile, que je regarde à peine les Barbares. Sur une estrade, des musiciens jouent du Wagner; dans les groupes, on annonce que le fils, Siegfried Wagner, vient d'arriver à l'hôtel Danielli._
* * * * *
10 octobre.--_Je reviens de la Judecca, il est minuit, je suis revenu par des canaux abandonnés, déserts. Ce soir, un ciel invraisemblable, d'un bleu de fumée, tout pommelé de nuées de givre gris, épousait amoureusement les flèches des campaniles et les marbres des balustrades; sur la lagune, une lune de féerie enchantait le glissement silencieux des gondoles. Alors j'ai dit, en passant auprès du Giardinetto:_
Gondoliere! à San-Giorgio Maggiore!
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Lady Horneby tournait des pages, cherchant instinctivement des paysages où son fils reparlât de Venise, Venise où, dans sa conviction, il avait pris la fièvre dont il était revenu mourant à Londres.
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Londres, novembre 1901.--_Venise, j'ai revu Venise et j'en ai toujours subi le charme; je l'ai toujours trouvée à la fois la même et plus neuve encore. L'habitude et quatre séjours consécutifs en six ans n'ont rien changé, ni en moi ni en elle. Chaque fois que je la revois, c'est la même sensation de griserie nostalgique et d'enivrement calme, faite d'enthousiasme artiste et de ferveur du passé. J'ai acheté un coffret à Venise, un vieux coffret aux armes de Dandolo. Une devise y court sur un des panneaux:_
Cor magis tibi senescenti pandit. _Mon coeur est plus à toi depuis que tu vieillis._
_Eh bien! cette devise est mon état d'âme vis-à-vis de la ville. Plus je la revois, toute décrépite et caduque qu'elle soit dans ses marbres devenus pareils à de l'ivoire et ses ors plus verdis que ses marbres, plus elle entre en moi et plus je me sens en elle. Certes, je n'ignore rien de ses tares, je la sais devenue une auberge; et, comme l'amant d'une courtisane, je souffre de voir ses palais, ses musées, ses ciels et ses églises en proie à la horde affreuse des Cooks et des brasseurs d'affaires étrangers. Courtisane, oui, cette dogaresse déchue et ruinée l'est devenue; mais c'est Tiepolo qui l'a peinte, c'est Véronèse qui lui a donné ses attitudes, et, sous l'arche de ses palais, c'est l'Adriatique qui lui tend son miroir!_
Et plus loin: _Venise, j'en ai gardé une impression si harmonieuse et si profonde, qu'en tout autre pays je me sens en exil._
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Cette phrase terminait le journal, c'était la dernière qu'eût écrite Edwards. L'exil! lady Horneby ne connaissait que trop cette sensation d'exil, cette impression de n'être bien nulle part,--et ce désir d'ailleurs qu'ont tous ceux qui vont mourir. La sonnette de la porte d'entrée, carillonnant dans la nuit, la faisait tressaillir. Une persienne, puis une fenêtre s'ouvraient, des pourparlers s'engageaient sur la route, puis des pieds nus montaient l'escalier, on frappait à sa porte. «Madame, c'est une dépêche, faisait la voix de Marius.»
Lady Horneby allait ouvrir en peignoir. «Pas de mauvaises nouvelles, au moins, Madame?» demandait le Hyérois. La dépêche venait de Gènes et était signée Harry: «Serai demain à Marseille et le soir à Hyères, passerai deux jours, préparez Ellen et toutes mes tendresses à la darling, suis en joie. Votre neveu, Harry.»
Debout près de la lampe, lady Horneby relisait le télégramme. Pourquoi n'en éprouvait-elle aucun plaisir?
V
LA MAISON EN FÊTE
«Mais on se marie donc ici, voilà toute la maison fleurie comme pour un matin de noces!» Le docteur Didier venait de pousser la porte de la salle à manger. La vieille Mme Ayrargues, en train de garnir les vases de la cheminée de branches de cerisier en fleurs, haussait les épaules et continuait son travail, une femme de journée la suivait pas à pas, lui tendant une grande corbeille plate remplie de fleurs, branches de pommiers, de cerisiers, de pêchers même jetées pêle-mêle avec des oeillets et des mimosas tardifs; la Hyéroise puisait à même et les piquait un peu partout. La porte du salon ouverte à deux battants laissait voir une ornementation plus savante: un amoncellement de roses blanches, et des jaillissements d'iris jaunes et violets s'élançant en fusées de tous les vases; toutes les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer le bleu du ciel et le bleu de la mer, mais c'est surtout par les fleurs que les deux pièces semblaient illuminées. Tous ces floconnements roses, toutes ces corolles printanières avaient une clarté propre dont s'embaumait et resplendissait à la fois la demeure. Marius, écroulé sur une chaise de la salle à manger, regardait tous ces préparatifs d'un oeil indifférent; il tenait bien sur ses genoux son éternelle guitare, mais ne daignait pas même en toucher les cordes. De l'autre côté du corridor, dans la cuisine, on entendait remuer sur les fourneaux des plats et des casseroles.
A travers les effluves de toutes ces fleurs, le docteur Didier fleurait une odeur de victuailles. «Mais on n'a pas dévalisé que le jardin, on a aussi dévalisé le marché, souriait-il en brochant des babines, quelle fête préparez-vous donc, maman Ayrargues, on attend un prince ici?» La vieille Hyéroise gardait sa bouche cousue. «Oui, je comprends, reprenait le docteur Didier, encore un caprice de la petite.--Un caprice! et Mme Ayrargues venait se planter devant le médecin. Un caprice! plût à Dieu, et levant les deux bras au plafond pour attester le ciel de son malheur, c'en est bien un autre, il arrive.--Qui ça?--Mais le fiancé, le cousin de ces dames, l'officier aux Indes, un Anglais comme elles. Ah! pauvre de nous, le télégramme est arrivé cette nuit; la petite ne tient pas en place, elle court dans la maison depuis le matin, il a fallu dépouiller trois vergers. Il y a là pour cinquante francs de fleurs des arbres fruitiers, quelle pitié!... Et mon pauvre Marius, faisait-elle en désignant le jeune homme affalé sur sa chaise, mon pauvre Marius, il souffre.»
Le désespoir de Mme Ayrargues était trop comique, le docteur Didier ne pouvait s'empêcher de lui rire au nez; la Hyéroise tournait les talons et sortait en claquant la porte. Le neveu suivait indolemment la tante.
«Il y a du nouveau», pensait le docteur, mais un pas léger descendait l'escalier, le médecin reconnaissait celui de lady Horneby. Il ouvrait la porte du salon au moment même où l'Anglaise mettait la main sur la poignée. «Hé bien, vous voilà heureuse», disait-il, mais il s'arrêtait brusquement, lady Horneby avait sa figure soucieuse des mauvais jours, une ride profonde barrait son front, et ses yeux clairs, comme cachés sous l'arcade sourcilière, accentuaient encore le pli amer de la bouche. «Vous savez déjà, faisait-elle en inspectant rapidement la décoration de la pièce.--Oui, lord Astlher arrive et vous n'êtes pas en joie, alors pourquoi toute cette maison en fête, je n'y comprends plus rien, votre gendre arrive et...--Mon gendre! et l'Anglaise avait un mauvais sourire. Vous savez bien qu'il ne l'épousera pas. Tenez, voici son télégramme, je l'ai reçu cette nuit.--Mais ce télégramme.--Oui, mais il ne l'a pas revue depuis son départ et, quand il la reverra, il y a quatre ans qu'ils se sont quittés, la reconnaîtra-t-il seulement?--Mais.--Oh! je vois ma fille telle qu'elle est, la pauvre enfant ne peut plus inspirer d'amour, l'égoïsme des hommes est si puissant. Harry saura-t-il seulement dissimuler.--Vous dites?--Je ne dis rien, mais je ne veux qu'une chose et celle-là je la veux bien, je veux que ma fille meure heureuse.--Mais miss Ellen n'en est pas là.--Si, docteur, Ellen en est là, je ne m'illusionne pas. Comme ses soeurs, son frère, ma fille est condamnée, mais ce que je ne veux pas, c'est qu'elle se voie mourir. Cette douleur est pour moi, je veux la porter seule, je veux que mon enfant s'éteigne, ignorante de son mal, dans l'illusion de sa beauté, de son amour et de sa jeunesse, je veux que jusqu'à la dernière minute Ellen se croie aimée. Je ne voudrais pas que ma petite fille s'en aille de ce monde, le coeur brisé, navré de désespoir. Vous me comprenez, je veux la voir mourir dans un sourire, et la froideur d'Harry, un mouvement de recul de son fiancé, ah, cela je le sais, elle n'y survivrait pas. Mais voilà, devant cette maigreur et cette pâleur Harry aura-t-il la force de soutenir ce mensonge! voilà ce qui m'épouvante et m'étreint le coeur.»
Lady Horneby s'était laissée tomber sur un fauteuil, sa respiration était entrecoupée, haletante; le docteur Didier lui avait pris les mains, il ne trouvait rien à lui dire. «C'est comme ces fleurs, disait lady Horneby en fixant d'un oeil égaré les branches de cerisier de la cheminée, vous savez ce que l'on dit en Irlande sur la maison parée dans l'attente du fiancé. Elle appelle l'amour et c'est la mort qui entre.--Mais vous êtes folle, milady, c'est vous qu'il faut soigner.--Oui, en effet, je suis un peu folle de terreur, car j'observe ma fille depuis ce matin. Je vois son exaltation et sa fièvre grandir, cela avait déjà commencé hier après une lettre reçue de Cannes, de cette Gladys, et, ce matin, quand je lui ai apporté le télégramme de son cousin, à la violence avec laquelle elle a saisi mes mains et au cri qu'elle a poussé... je ne lui croyais pas cette force. Elle a bondi hors de son lit, et vous croyez qu'elle s'est jetée dans mes bras pour y pleurer, sangloter comme à son habitude; non, elle a couru pieds nus à son miroir et, ramenant en bandeaux ses cheveux sur ses tempes, ses cheveux un peu défaits pendant la nuit, elle n'a eu souci que de son visage et s'est contemplée longuement, mais avec quels yeux, Docteur! C'étaient des yeux de femme, ce n'étaient plus des yeux de jeune fille, je ne les reconnaissais plus. «Je suis encore jolie, n'est-ce pas, Harry pourra m'aimer encore? dites-moi que je suis encore jolie, maman?» C'était sa seule préoccupation, et puis elle a mis un peignoir, est descendue, a donné des ordres, il fallait des fleurs, beaucoup de fleurs pour accueillir le fiancé et parer la maison; j'ai vu le moment où elle allait descendre dans Hyères; heureusement a-t-on trouvé tout cela dans les jardins voisins. Elle a voulu assister au triage des branches, indiquer la décoration elle-même et n'est remontée chez elle que toutes les choses en train, mais elle n'en pouvait plus. Que nous réserve la fin de cette journée! j'en ai le coeur serré, Docteur, et ces gens de Cannes, cette Gladys Harvey et sa bande qui vont peut-être venir aujourd'hui. S'ils allaient se rencontrer avec Harry! Gladys a été jadis en coquetterie avec lui et Ellen qui ne l'a pas oublié. En vérité, la tête me tourne et le coeur me chavire, Docteur, et puis la chose la plus atroce, la plus alarmante de toutes, l'attitude d'Harry vis-à-vis Ellen. Pourra-t-il prendre sur lui de surmonter son émotion et de n'en laisser rien paraître. Ellen qui s'est mis en tête de l'aller chercher à la gare. Ah! cela, il ne le faut pas, vous le lui défendrez, Docteur, je compte sur vous. Vous resterez au besoin à lui tenir compagnie pendant que j'irai à la gare préparer mon neveu, l'endoctriner, lui faire la leçon, et puis vous dînerez avec nous, Docteur, votre présence amortira le choc. Ne me refusez pas cela, Docteur, nous avons tant besoin de vous aujourd'hui.» Et la pauvre femme pétrissait nerveusement les mains du vieillard. «Et notre malade, interrogeait-il, elle repose maintenant?--Non, elle ne repose pas», faisait la jeune fille, tout à coup surgie derrière eux, dans l'embrasure de la porte. Elle était entrée à pas de loup par le salon; il y eut une stupeur. «Non, elle ne repose pas, je vous entends comploter contre moi, mais vous n'empêcherez pas la fiancée d'être jolie. Suis-je assez jolie ce matin, Docteur?» Toute rose, les yeux d'un bleu violet dans une face, on eût dit, d'azalée tant elle était lumineuse, Ellen Horneby se silhouettait mince comme une tige dans les flots de tulle et de surah d'un peignoir corail. La poitrinaire était resplendissante, l'amour l'avait transfigurée.
* * * * *
«C'est nous, tu ne nous attendais pas, hein! Oh! mais c'est joli ici! On dirait une serre, en voilà des fleurs! et l'on est dans la mer, quelle vue! Sais-tu que tu es très bien ici.» Et Gladys Harvey s'arrêtait comme étourdie à la porte du salon. Elle était là, en tenue de chauffeuse, un léger cache-poussière d'alpaga gris argent ouvert sur une robe de drap mastic; la casquette de velours à côtes, très haute, rabattue sur les yeux. Un gros bouquet d'oeillets roses fleurissait sa boutonnière. Derrière elle, dans le vestibule, se pressaient des têtes rieuses de jeunes femmes et de jeunes gens.
Ellen s'était levée de sa chaise longue très pâle, saisie au coeur par cette brusque entrée, qu'elle redoutait depuis le matin. Elle n'avait pas osé en parler à sa mère, la coïncidence du passage de Gladys à Hyères et de l'arrivée de son fiancé la bouleversait. Un soupçon l'avait mordue. Toute la matinée, elle avait craint une rencontre. «Mais qu'as-tu donc? faisait miss Harvey en se précipitant vers la malade, te voilà toute pâle. Je t'avais prévenue pourtant, tu as bien reçu ma lettre. Voilà Réginald, et tu ne le reconnais pas! Et puis mon amie Nadège, la princesse Nydorff, tu l'as vue à Cannes l'autre hiver, et sa soeur Dora Heacon; n'est-ce pas qu'elle est jolie? et mon flirt Bob Forgett, l'homme le plus inventif des Trois-Royaumes, celui qui a eu l'idée des cochons en baudruche pour la bataille des fleurs. C'est un peu à cause de lui que nous sommes ici. C'est lui qui nous a vanté ce fameux château d'Hyères; mais moi, je suis venue à cause de toi. Mais qu'as-tu donc? tu ne parles pas! embrasse-moi donc, Ellen.--Ellen est encore un peu souffrante, intervenait lady Horneby entrée au bruit; elle reposait, vous l'avez éveillée.--Souffrante, mais elle a une mine superbe, peut-être un peu plus tige que fille-fleur pourtant. Allons, lève-toi, Ellen, que je t'admire. Tu as un peu maigri, mais quel teint!--Un peu de calme, Gladys, Ellen a été très malade cet hiver». Et l'Anglaise faisait les honneurs de son home aux visiteurs; Gladys recommençait brièvement les présentations. Ellen avait un sourire forcé, un vague effroi de tous ces gens qui la dévisageaient.
«Maman nous suit, reprenait l'infatigable Gladys, elle sera ici dans dix minutes, mais quelle montée pour venir chez vous! elle désire tant voir Ellen. Nous en as-tu donné de l'inquiétude? et elle prenait entre ses mains celles de la jeune fille. Nous vous confions maman, car je ne la vois pas du tout escaladant ces ruines. Ah! je ne vous ai pas amené tout mon monde, j'ai eu pitié de vous, il y en a qui nous attendent sur la route et d'autres qui sont restés en bas, les flemmards! Nous sommes partis de Cannes depuis sept heures du matin.--Ah! nous en avons bouffé des kilomètres, sentenciait la jolie Dora.--Et vous dînez à Toulon ce soir! interrogeait lady Horneby.--Et nous y couchons aussi, nous voulons voir le Casino de Toulon, le Beuglant des matelots, nous serons demain matin à neuf heures à Marseille. Vous ne venez pas avec nous, madame?» Lady Horneby montrait du doigt sa fille retombée sur les coussins de sa chaise longue, la jeune fille se détendait un peu dans la conversation de miss Heacon et de la princesse Nydorff. Il y avait comme un malaise dans ce salon, miss Harvey le sentait. «Tu ne nous fais pas les honneurs des ruines, Ellen, hein! tu es un peu fatiguée. Allons vous autres!» Et elle se levait donnant le signal du départ. «Nous reviendrons te dire bonjour en repassant, nous te dirons comment nous avons trouvé ton domaine, princesse de légende du château d'Hyères.» Et sur le seuil de la porte: «Vous savez qu'il y a beaucoup trop de fleurs ici, disait-elle à lady Horneby, cela la fatigue, je la trouve un peu lasse.» Mais ce n'est pas toujours ainsi, disait étourdiment la mère, aujourd'hui nous sommes en fête.--Vous attendez quelqu'un?--Mais oui, mon neveu Harry Astlher qui nous arrive ce soir.--Ah! le fiancé arrive, ah vous m'en direz tant! le fiancé arrive, tout s'explique», et revenant brusquement sur ses pas: «Mes compliments, ma chère, et mes excuses aussi d'avoir troublé ton attente amoureuse. Je comprends ton air distrait. Après quatre ans d'absence revoir un fiancé. Ah! le bel Harry nous revient, et à quelle heure arrive-t-il ici? J'aurais été heureuse de le revoir.» Ellen ne disait plus un mot, sa respiration était devenue sifflante. «Mais pour le dîner, se hâtait de répondre lady Horneby, n'insistez pas Gladys, ajoutait-elle à voix basse, Ellen est un peu fantasque depuis quelque temps.--Pour dîner, s'exclamait la jolie chauffeuse, nous serons partis depuis longtemps. Nous dérapons à cinq heures, le temps de visiter les ruines. Tiens! voilà maman, allons, viens et ne fais qu'entrer et sortir, Ellen est un peu fatiguée, et puis tu les dérangerais; on attend le fiancé, nous le manquons de deux heures.--Harry Astlher, est-il possible!» gloussait, attendrie et moite et joignant les mains, la grosse dame toute rouge sous une guirlande de roses trémières; toute la bande était déjà sortie. «Allons, viens, maman. Adieu, ma jolie tige, reprenait d'un ton perfide l'insidieuse Gladys. Harry va te trouver un peu changée, mais si élégante!»
Elle était déjà dans le chemin, la compagnie joyeuse en escaladait la pierraille. «Hein! qu'en dites-vous, vous autres? un peu fichue, la fille-fleur.» La boutade était saluée de longs éclats de rire.
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«Madame, il va falloir partir si vous ne voulez pas manquer votre train, j'ai juste cinq heures un quart à ma montre.--Maman, tu as commandé l'omnibus, au moins!--Sois tranquille, il montera jusqu'à l'église, de là Marius portera la valise.--La valise, c'est vrai, il ne vient que pour quarante-huit heures.»
Il y avait bien cinquante minutes que ce bref entretien avait été échangé entre lady Horneby, sa fille et le docteur Didier; le docteur Didier, entré sur la pointe du pied, à cinq heures sonnant, dans la chambre où la malade était remontée après la visite de ces dames Harvey.
La sortie de sa mère soulageait Ellen comme d'un poids. Depuis trois heures, elle luttait pour dissimuler l'inquiétude et l'angoisse où l'avait jetée la venue de Gladys. Jusqu'à cinq heures, elle n'avait pas respiré, comptant les minutes et les secondes à s'écouler avant le moment fixé pour leur départ; les automobiles devaient maintenant rouler sur la route de Toulon et lady Horneby descendait la route d'Hyères... la gare et l'arrivée du train et la descente de wagon d'Harry Astlher...
Ellen abandonnait ses deux mains au docteur Didier assis auprès d'elle; la Méditerranée déjà baignée d'ombre apparaissait, toute froide, dans un ciel vert; à Hyères, le soleil se couche derrière la presqu'île et n'allume jamais d'incendie sur la mer. L'heure était morne et terne, le médecin se levait pour fermer les fenêtres, puis, se rasseyant près de la malade, il reprenait ses mains dans les siennes. Il en avait tenu jadis d'aussi frêles et d'aussi brûlantes et connaissait de longue date leur vilaine moiteur; ces longues étreintes n'avaient pas retenu l'être cher dont le souvenir vivait toujours douloureux dans son coeur. Ah! oui, qu'il la connaissait bien, cette heure mélancolique et dangereuse entre toutes de la tombée du jour dans le Midi, l'heure des mauvaises pensées, des longs regrets et de la fièvre... La fièvre, il la sentait monter dans les doigts fluides qu'il tenait. Ellen avait fermé ses paupières, mais de grosses larmes coulaient sur ses joues, un grand silence flottait dans la chambre crépusculaire, et les larmes d'Ellen ne coulaient pas seulement sur son visage pâle, elles coulaient aussi dans l'âme du vieil homme, et une grande tristesse planait sur ces deux êtres, une grande tristesse et une grande douceur.
VI
HARRY ASTLHER
Harry Astlher achevait de déjeuner seul dans la petite salle à manger de la villa Soleil, les fenêtres béaient toutes grandes ouvertes sur un ciel d'un bleu limpide, si intense que la Méditerranée en paraissait argentée, comme embuée d'une légère vapeur. Tout éclatait de gaieté dans la salle à manger de Mmes Horneby, la nappe rose de la table, l'argenterie et les oeillets rouges du couvert et jusqu'au rose du jambon, auquel l'officier venait de faire largement fête. Il achevait de beurrer des tartines, qu'il arrosait de thé impérial et de temps à autre d'un petit verre de Porto. Harry Astlher était grand, robuste, admirablement découplé, le buste un peu court peut-être, les jambes un peu trop longues, mais la poitrine si adroitement bombée, sanglée et corsetée dans la veste écarlate de l'armée coloniale, que ses épaules en paraissaient plus larges et sa taille plus mince. Il offrait le type parfait de l'officier anglais qu'on voit dans tous les magazines et les illustrés, les traits réguliers, mais un teint de homard cuit. Une longue, longue moustache couleur de seigle mûr, et des yeux d'eau salée, des yeux de vague et non de source, d'autant plus bleus dans tout ce hâle, complétaient au physique le cousin de miss Horneby. Au demeurant, cet homme rouge n'était pas sans charme, malgré son nez busqué et sa face prognathe. Harry Astlher avait de la race, il respirait la force, l'entrain et la santé. Une raie impeccable séparait jusque dans la nuque les cheveux jaunes et luisants du lieutenant; un scarabée d'Égypte et deux saphirs de Ceylan bossuaient les doigts de sa main gauche; un rubis sang de pigeon, serti dans du platine, brillait à sa main droite, sa bague de fiançaille, mais Harry la portait au pouce par originalité.
Son appétit, sa belle humeur et le soleil illuminaient la pièce. Harry Astlher se coupait une cinquième tranche de jambon et se versait sa huitième tasse de thé, une porte s'ouvrait et laissait entrer lady Horneby. Le jeune homme se levait, passait sa serviette sur sa moustache et, respectueusement incliné, baisait la main de sa tante. «Eh! bien, comment ça va-t-il ce matin.--Mais pas mal.--Ellen a bien dormi?--Hum, comme à son ordinaire, Ellen n'a plus beaucoup de sommeil.--Ça reviendra. Elle n'est pas plus mal au moins... Elle est levée.--Oh! non, nous ne nous levons plus avant onze heures, le matin elle repose, elle répare.--Ah! elle sera plus fraîche pour le déjeuner.» L'officier avait repris sa place et s'était remis à manger.
Il ne voyait pas l'air contraint de lady Horneby; l'Anglaise s'était assise en face, un coude sur la table, le menton dans une main. La manche de son peignoir en glissant découvrait un bras blanc encore admirable; lady Horneby avait été une des plus belles femmes de son temps et, involontairement, l'oeil de l'officier considérait le nu et le galbe de ce bras; lady Horneby changeait d'attitude et rabattait sa manche. «Vous l'avez trouvée changée, hein?--Oui, mais pas tant que je le craignais.--Elle est bien maigre, n'est-ce pas?--Dame, elle n'est pas grasse.»