Ellen

Part 2

Chapter 23,750 wordsPublic domain

La jeune fille s'était rapprochée de sa mère, elle lui prenait les mains et, posant sa jolie tête sur son épaule: «Maman, je suis donc bien malade?--Il faut guérir, mon enfant.» Ellen baissait un front brusquement barré d'une grande ride. «Ah! cet Hameroy, je le déteste», et puis redressant sa petite tête obstinée, aux traits tout à coup arrêtés par l'énergie saxonne: «Oh! maman, je vais mourir d'ennui dans cet Hyères.--Non, faisait Mme Horneby, Toulon est à côté, il y a l'escadre.--Tu sais bien que l'escadre est à Villefranche pendant tout le carnaval. Ah! il va être gai, notre mois de février, maman, et moi qui avais commandé chez Doucet un tas de jolies choses. J'avais apporté les modèles pour te les soumettre; je n'en veux plus, c'est fini. Dans ce pays de sauvages!» et, croisant brusquement ses jambes en tailleur, elle se rencognait dans le fond de sa chaise longue.

Lady Horneby se levait, venait s'appuyer des deux mains sur le dossier du meuble et, posant doucement sa joue sur celle de la révoltée: «Au contraire, il faut garder toutes ces jolies lingeries et ces modes parisiennes. Il faut songer à être très belle, ma mignonne. Harry ne revient il pas au printemps.--Harry! et la malade avait un regard à la fois effaré et joyeux.--Mais oui, il quitte son régiment fin avril, tu le sais, et il doit être à Londres dans la première quinzaine de juin, il s'arrêtera certainement ici pour saluer sa fiancée au passage. Ellen ne veut donc plus plaire à son cousin?--Oh! maman.» La jeune fille avait levé les bras et tendrement attirait sa mère contre elle. Une longue étreinte unissait les deux femmes.

En prononçant le nom d'Harry, lady Horneby avait touché une des fibres secrètes d'Ellen; les deux jeunes gens avaient été élevés ensemble et vaguement destinés l'un à l'autre dans les projets de leurs parents; miss Horneby adorait son cousin. Depuis quatre ans qu'il était aux Indes, il n'avait jamais cessé de donner de ses nouvelles tous les mois; cette correspondance était une des grandes joies d'Ellen, une de ses grandes préoccupations aussi. Dans ses lettres la jeune fille racontait tout à l'officier sur ses déplacements, ses excursions, ses voyages, ses bals, ses végliones, ses parties de tennis et ses succès mondains; elle lui racontait même ses flirts, elle y était parfois hardie, car cette petite fille ardente était aventureuse et coquette; mais, au cours de ses imprudences, Ellen n'avait jamais oublié la longue moustache blonde et le torse corseté de rouge de son beau cousin.

«Je me soignerai donc, maman, disait la malade blottie comme un petit enfant contre sa mère.--Et il le faut, tu sais, ma chérie, tu as beaucoup maigri; tu es encore jolie, certes, mais ces grands yeux-là sont creux et ce visage est émacié par la fièvre. Tiens, regarde dans ce miroir, et, atteignant d'une main une petite glace ovale posée sur la table, lady Horneby la tendait à sa fille. Il ne faut pourtant pas que ce bel officier ne te reconnaisse pas.»

La jeune fille était devenue pensive, elle se regardait longuement dans le miroir. «Oui, j'étais plus jolie», et elle faisait un geste vers la cheminée. Lady Horneby devinait son désir, elle allait y prendre un portrait d'homme encadré d'argent ciselé: c'était la photographie d'Harry Astlher. Miss Ellen Horneby le contemplait longuement. Il y eut un silence. «Oui, Gladys est plus grasse que moi, mais elle est brune, pensait tout haut la poitrinaire. J'engraisserai à Hyères, maman?--Mais certainement, du moment que tu iras mieux, l'embonpoint te reviendra.» La jeune fille avait laissé le portrait et repris le miroir. «Alors nous allons à Hyères, câlinait lady Horneby, puisqu'il le faut? Et tu consentiras à te soigner sérieusement enfin, à suivre à la lettre toutes les ordonnances, tu ne te révolteras pas contre les prescriptions des médecins. On se couchera tôt, on ne sortira pas après le coucher du soleil, on mangera toutes les bouillies d'avoine sans faire la grimace.--Oui, maman.--Et pour commencer, faisait l'Anglaise enhardie, nous n'irons pas à l'Opéra ce soir.--Comment!--Le docteur Hameroy l'exige. L'humidité de ces brouillards est tout ce qu'il a de plus mauvais pour toi. Sortir le soir, c'est risquer une rechute. Tu ne voudrais pas m'attrister davantage, dis?--Soit, nous n'irons pas au _Tannhäuser_, et tout à coup se précipitant contre sa mère d'un élan un peu sauvage: Mais dis, maman, dis, on me guérira!» Lady Horneby pressait sa fille entre ses bras, elle appuyait lentement ses lèvres sur ses paupières, mais à la même minute une crispation douloureuse contractait tout son pauvre visage. Elle venait de percevoir dans l'haleine de sa fille la petite odeur de pourriture qu'elle avait si souvent respirée sur la bouche de ses autres enfants, et cette petite odeur-là ne la trompait pas.

Le rapide de luxe filait à travers la Crau incendiée de soleil. Adossée dans un angle du sleeping-car, Ellen Horneby, tout emmitouflée de lainages blancs et de fourrures, regardait fuir, sous le ciel implacablement bleu, l'aridité grise des plaines arlésiennes.

Assise en face d'elle, lady Horneby semblait dormir, mais son regard veillait sous le rideau de ses paupières. L'Anglaise les avait baissées pour mieux examiner sa fille, elle ne voulait pas que la malade pût lire dans ses prunelles la douleur et l'effroi de ses observations. Une nuit de chemin de fer avait-elle pu ravager à ce point la malade, n'était-ce pas plutôt la lumière crue du Midi qui accusait aussi cruellement cette pâleur plombée et cette maigreur? et lady Horneby en arrivait à maudire ce soleil de Provence qui défigurait ainsi son enfant. Que de précautions pourtant n'avait-on pas prises pour alléger les fatigues de ce voyage? Les deux femmes avaient quitté Paris l'avant-veille, par le train du soir. Parties dans la brume et le verglas, elles avaient trouvé le lendemain matin à huit heures, au-dessus des murailles crénelées d'Avignon, l'azur éclatant d'un ciel guérisseur.

Avignon! Elles y avaient passé la journée, Hameroy avait conseillé cette étape, elle coupait en deux le voyage et en diminuait d'autant la lassitude. Un télégramme avait préparé à l'hôtel deux chambres chauffées, où la jeune fille avait paressé jusqu'à deux heures de l'après-midi. Hameroy avait préféré le calme ensoleillé de la ville des Papes à la vie trépidante et au mouvement énervant de Marseille. La mère et la fille avaient la veille couché à Avignon et en étaient reparties le matin même; elles arriveraient à Toulon à onze heures et seraient à midi à Hyères.

Hameroy avait bien recommandé d'abréger le plus possible la vie d'hôtel, il voulait voir la malade en villa, le plus haut dans la vieille ville, la jeune fille ne dût-elle jamais descendre dans le nouvel Hyères; car il comptait encore bien plus sur le grand air et la lumière que sur la chaleur pour mener à bien la guérison; et surtout pas de promenades en voitures, Hameroy les avait formellement interdites. On s'y attarde toujours, avait-il dit, et c'est ainsi qu'on prend froid.

Ces dernières recommandations, le grand praticien avait pris la peine de venir les faire lui-même à domicile. Le jour de leur départ, dans la matinée, il avait trouvé le temps, en sortant de sa clinique, de passer à leur hôtel. Il avait demandé lady Horneby au salon et lui avait donné là les instructions dernières. «Didier, le docteur Didier, n'aura qu'à vous surveiller, je lui ai écrit d'ailleurs; mais maintenant, rappelez-vous ceci, madame, car le salut de votre fille en dépend: vous avez trop longtemps obéi, le temps est passé de l'obéissance, il faut maintenant vous faire obéir», et voilà qu'en contemplant le pauvre visage dévasté de la malade, lady Horneby s'apercevait avec terreur qu'hier encore elle avait cédé et enfreint les prescriptions de la Faculté. A quatre heures, Ellen s'ennuyant à l'hôtel avait voulu sortir, elle avait voulu aller revoir en voiture Villeneuve-les-Avignon, de l'autre côté du Rhône, Villeneuve-les-Avignon visité par elle, le printemps dernier, avec Gladys Harvey et toute une bande joyeuse de Monte-Carlo.

Villeneuve-les-Avignon et l'incurable mélancolie de cette ville de palais de cardinaux et de prélats, devenus des logis de paysans! L'automne empourpré du Midi n'en avait pas diminué la tristesse; la mère et la fille avaient erré, le coeur étreint, dans ces ruines déjà envahies par l'ombre et le crépuscule. Au fort Saint-André, où la jeune fille avait voulu monter, un vent froid s'était tout à coup élevé, des tourbillons de poussière avaient brusquement enveloppé la masse ronde des tours, et l'Anglaise se rappelait parfaitement son effroi en voyant une vieille croix de fer osciller sous le vent, au milieu des décombres.

Les deux femmes étaient revenues, le coeur serré d'une indicible angoisse, dans la bise aigre et les nuages de poussière d'une tombée de nuit équivoque. A l'horizon, un ciel de colère, un ciel on eût dit de flamme et de sang silhouettait en noir bleu la haute masse du Dum et les murs crénelés de la ville.

Pourvu qu'Ellen n'eût pas pris froid dans cette promenade!

Le train traversait justement les bastions effondrés du vieil Arles.

Du remblai de la voie lady Horneby découvrait les cyprès des Aliscamps. Leurs hautes quenouilles l'oppressaient comme un présage et, à la même minute, sa fille assoupie lui apparaissait si livide, si décharnée qu'elle faisait malgré elle un mouvement pour rompre ce sommeil de malade trop semblable à la mort.

«Mais qu'as-tu donc maman», faisait miss Horneby en soulevant ses paupières; elle attachait sur sa mère la transparence bleue de deux prunelles étonnées où se reflétait tout l'azur du ciel. Un flot de sang rose éclairait le visage blême, la lumière du Midi avait transfiguré toute cette lassitude, et lady Horneby se reprenait à espérer.

III

LETTRES DE CANNES

«Une lettre de Cannes, ma chérie!» et lady Horneby, entrée sur la pointe des pieds, déposait le courrier sur le lit d'Ellen; la malade entr'ouvrait ses paupières: «Une lettre de Gladys, donne!» et d'un geste nonchalant la jeune fille prenait la lettre et la glissait sous les dentelles de l'oreiller. «Comment! tu ne l'ouvres pas, demandait la mère.--Oh! tout à l'heure, j'ai bien le temps; songe, toute la journée, et miss Horneby se retournait dans la blancheur de ses draps.--Tu ne te sens pas plus mal au moins! tu n'es pas fatiguée.--Oh, pas plus que les autres matins, je suis toujours un peu lasse au réveil, maman. Quelle heure est-il?--Dix heures.--Comment! voilà deux heures que je dors.--Ah! c'est autant de pris sur l'ennemi. Vois, quel beau soleil, Ellen; ah, sommes-nous gâtées! quel temps!--Oui, toujours le même, nous n'avons pas encore eu de pluie depuis bientôt trois mois. Il y a des heures où ce sempiternel soleil me donne envie de pleurer.--Oh! Ellen, disait lady Horneby d'un ton de reproche, comme tu es injuste! Tu t'ennuies?--Dame, ça n'est pas très gai.--Nous allons faire une belle promenade aujourd'hui, ma chérie.--Oui, dans les ruines du château, à côté. Les ruines le samedi, les ruines le lundi, les ruines le mardi, les ruines le dimanche, toujours les ruines. Ah! les plaisirs d'ici ne sont pas variés.» Lady Horneby avait un geste désolé. «Mais, ma pauvre petite Ellen, puisque c'est pour ton bien!--Oui, je sais, est-ce que le docteur Didier est déjà venu?--Oui, mais tu dormais, il repassera tantôt.--Il m'ennuie, moi, le docteur Didier.--Ah! Ellen, peux-tu dire! un homme si dévoué et qui te soigne si bien!--Oui, un bien brave homme, m'a-t-il encore guérie?--Mais il faut plus de temps que cela, ma chérie.--Oh! maman, comme tu es naïve! mais dans le monde on met autant de temps à vivre qu'à mourir.--Tu es insupportable. Tu ne souffres pas davantage aujourd'hui?--Mais non, tu sais bien que lorsque je suis taquine, c'est que je vais mieux.--Soit, taquine-moi tant que tu voudras, mais ne dis pas de mal du docteur. Que deviendrions-nous sans lui ici, qu'y serions-nous devenues?--Comme s'il n'y avait que lui à Hyères. C'est vrai qu'il nous a trouvé cette maison.--Et elle n'est pas bien cette maison? Elle te plaisait tant au commencement. Impossible d'avoir une vue plus admirable.--Oh! oui, la vue est admirable, mais je la connais», faisait la jeune fille pendant qu'instinctivement soulevée, elle tendait le cou vers les fenêtres.

Les deux croisées grandes ouvertes laissaient entrer le bleu du ciel et le bleu du large; une éblouissante matinée de fin de février pailletait d'argent l'azur moiré de la mer, la Méditerranée frottée d'ail, comme disent les pêcheurs provençaux, la mer, le ciel et, à l'horizon, les découpures nettes et précises de Porquerolles, posées comme à plat sur la surface d'un miroir. C'est tout cela qu'on découvrait de la villa des dames Horneby; leur maison était tout à fait dans la ville haute, une des dernières du vieil Hyères, aux confins d'un faubourg, à deux cents mètres au moins au-dessus de l'église. Un sentier rocailleux tout criblé de soleil, impraticable pour des voitures, y conduisait entre des vieux murs de jardins. Les bagages de ces dames avaient dû y être transportés à bras.

C'est le docteur Didier qui avait trouvé cette maison. Des raisons sérieuses avaient motivé son choix; la difficulté des communications rendait impossible toute promenade en voiture, c'était moins une retraite qu'une aire, et dans ce nid d'aigles, Ellen Horneby ne pouvait songer à descendre dans Hyères, il eût fallu en remonter. Obéissant ainsi aux prescriptions d'Hameroy, le docteur Didier coupait court aux _five o'clock tea_ des grands hôtels et à toute tentative de sorties du soir. La malade était bien isolée dans une température de serre assainie par toutes les brises du large.

Lady Horneby avait aveuglément accepté cet exil. La villa Soleil avait dans le pays une légende qui lui aurait tout fait supporter. Un vieux Maître italien et des plus célèbres, il y a quarante années, y était mort à quatre-vingt-dix-ans. Venu s'échouer à Hyères à soixante-cinq ans, accompagné de sa femme, très usé et plus gravement atteint, la villa Soleil et le climat des îles d'Or lui avaient rendu la santé, mieux, l'avaient prolongé de vingt-cinq ans; le vieux Maître s'était comme desséché et momifié dans le soleil. L'exemple de cette longévité avait immédiatement décidé lady Horneby, elle espérait désespérément tout de ce calme et de cette situation pour le salut de sa fille.

La villa, haute de deux étages, mais assez petite en somme, commandait un petit jardin en terrasse planté de citronniers et d'orangers comme un jardin d'Italie. Des lauriers roses y voisinaient aussi avec les bougainvillias. De la terrasse on dominait tous les toits de la ville, qui dévalaient, découpés et pointus, le long des rues, en pentes pittoresques comme dans un décor; mais de la chambre d'Ellen, située au premier, on ne voyait que le ciel et la mer. Une branche d'amandier en fleurs, jaillie comme une fusée, se découpait délicate et rose sur le bleu lumineux du ciel. C'est cette floconneuse aquarelle que fixaient les yeux de la jeune fille, tandis que ses narines palpitantes humaient les senteurs du jardin. La douceur merveilleuse du climat y faisait éclater à la fois toutes les sèves sans souci des saisons, et de la floraison simultanée des bougainvillias, des orangers, des oeillets et des clématites, montaient des fragrances de vanille, d'encens et de miel.

La jeune fille, dans un bien-être inconscient, y respirait d'une narine avide, néanmoins étourdie.

Elle s'était même un peu assoupie. «Et le docteur, disait-elle d'une voix distraite, il a apporté des fleurs?--Comme toujours, tu le demandes?--Fais voir.--Tu les verras en bas, pas dans ta chambre, tu sais. Celles du jardin ne te suffisent pas? l'air en est imprégné.--Soit, quelles fleurs est-ce?--Des roses blanches et rouges, mais splendides.--Ah! toujours des roses, traînait la voix lassée de la malade.» Ellen avait dit cela du même ton que toujours du soleil.

Il y eut un silence, la malade était tombée dans sa torpeur. Lady Horneby ne pouvait s'habituer à ces somnolences, elles l'effrayaient; elle prenait sur une commode le vaporisateur rempli d'extrait d'eucalyptus et le faisait manoeuvrer, essayant d'éveiller un peu l'atmosphère alourdie de parfums de la pièce. Ellen suivait ses mouvements, l'oeil embusqué sous la frange de ses cils. «Maman! faisait-elle de sa voix d'enfant gâtée, je n'entends pas la guitare de Marius, ce matin.--Il est allé à Toulon, mon enfant.--Ah!» Et ce fut tout.

Marius Ayrargues était le neveu de la propriétaire des dames Horneby, le neveu chéri et choyé de la vieille Mme Ayrargues, veuve de M. Théodore Ayrargues, employé de la Mairie, propriétaire de la villa Soleil et de quelques autres immeubles à Hyères.

L'été, Mme Ayrargues habitait avec son neveu la villa qu'elle louait l'hiver; la location faite, elle se retirait dans un petit logement hâtivement bâti au bout du jardin, la cuisine demeurait commune. Lady Horneby s'applaudissait maintenant de cette complication qui l'avait effarée dans les premiers temps; la vieille Mme Ayrargues cuisinait de merveilleux plats du pays, dont la haute saveur avait souvent réveillé l'appétit hésitant d'Ellen. La complaisance de Mme Ayrargues était sans limite, elle s'était mise à l'entière disposition de ses locataires, leur avait fourni des domestiques du pays, les surveillait, les dirigeant au besoin pendant que lady Horneby était retenue près de sa fille; la cuisinière Aliette et Mme Ayrargues faisaient ensemble le marché, la table des Anglaises y gagnait. Brigitte, la femme de chambre de ces dames, était la seule à s'offusquer de tant de privautés, elle trouvait la vieille Ayrargues un peu familière. Lady Horneby, elle, s'en amusait; les allures trotte-menu de souris grise et la volubilité de Mme Ayrargues enchantaient Ellen.

Marius Ayrargues avait vingt-quatre ans, c'était l'idole et la seule passion de sa tante. Marius Ayrargues sortait du 7e alpin; il avait fait son service à Antibes, il en avait rapporté les galons de sous-officier et un goût inné pour la paresse; la faiblesse de sa tante l'y encourageait. C'était un garçon trapu, mais aux attaches fines; la race maure, si longtemps maîtresse absolue du pays, avait laissé en lui de profondes empreintes. Des Sarrasins, dont il était évidemment un lointain descendant, Marius Ayrargues avait le teint mat et ambré, le nez busqué aux narines sensuelles, les dents aiguës et blanches dans une bouche épaisse et le poil noir, dru et luisant: il en avait surtout la souplesse d'attitudes et les gestes enveloppants. Une langueur caressante y contrastait avec l'extraordinaire agilité de ses mains, le regard seul était chez lui bien provençal. Il roulait, sous des paupières long cillées de noir, des prunelles d'un bleu de nuit, des vrais yeux de Grec marseillais. Marius, intuitif et roublard comme tous ceux de sa race, jouait merveilleusement de ses yeux. Grâce à eux, il obtenait tout de sa tante.

Marius Ayrargues ne faisait rien. Depuis sa sortie du régiment, il attendait un emploi dans les Assurances qu'on lui avait promis, à Toulon ou à Marseille. En attendant, il battait les cartes dans les cafés de la ville neuve, allait au Casino le soir ou, assis sur une chaise de la cuisine, jouait indolemment de la guitare. De temps en temps, il allait à Toulon, pour y voir si la place venait, mais la place ne venait pas. On lui en proposait bien une à Lyon, mais sa tante ne voulait pas le laisser partir si loin, et Marius était bien forcé de reprendre sa manille au café du Commerce et les habaneras qu'il grattait vaguement sur les cordes de sa guitare... Le meilleur garçon du monde au demeurant. C'est ce Sarrasin mâtiné de Provençal, que ces dames Horneby avaient rencontré à leur première visite à la villa Soleil. Assis sur une chaise de la cuisine, avec, sur ses genoux, son éternelle guitare, à leur entrée, le Sarrasin ne s'était même pas levé. Il en montait tant, de ces Anglaises et de ces Américaines qui venaient visiter la villa et ne la louaient pas, mais la vue de miss Ellen, toute blonde et toute blanche dans un long manteau de drap blanc, avait éveillé le regard de Marius; et du bleu profond de ses prunelles tout le clair-obscur de la cuisine avait été soudain illuminé. «Handsome», avait dit simplement miss Ellen, avec la même intonation qu'elle eût eue devant un bronze de Musée ou un jeune tigre du jardin zoologique de Cimiez.

Maintenant, Marius Ayrargues et la jeune Anglaise étaient bons amis; le Sarrasin s'était apprivoisé et la Saxonne était un peu descendue de son piédestal, mais néanmoins un mutuel dédain persistait entre eux, marquant la différence des races. Pour la fille de lady Horneby, le beau Hyérois n'était rien de plus qu'un joli bibelot d'art, un bibelot vivant qui cadrait bien avec le ciel et le climat du pays. Il meublait, animait un peu la tristesse de la maison. Marius, lui, avait de la pitié, mais une pitié méprisante, pour cette anémie et cette maigreur; sa santé vigoureuse avait la peur de la maladie; pour rien au monde il n'eût touché les lèvres de cette poitrinaire, mais il admirait le luxe de ses robes, les dentelles de ses peignoirs et la soie claire de ses dessous. Marius, en bon méridional, avait le culte et le respect de l'argent: ces dames Horneby représentaient la richesse. La malade aimait les vagues bourdonnements dont la guitare du jeune homme emplissait la maison; parfois il lui arrivait de descendre au jardin et de lui demander de jouer pour elle quelques-uns de ses airs d'Espagne. Marius, flatté, s'asseyait sur un pliant auprès de la guérite d'osier où s'était installée l'Anglaise. Il prenait une pose abandonnée et, mettant en valeur sa main qu'il savait belle, il jouait avec toute sa petite âme futile et musicienne, en veloutant des oeillades et se cambrant d'un air avantageux. Ses simagrées amusaient énormément la mère et la fille, elles émotionnaient la tante, qui, remplie de vagues espérances, pensait in petto: si la petite pouvait s'éprendre de Marius! Le Hyérois apportait presque journellement des fleurs à ces dames; elles sont pour rien au marché d'Hyères, et puis Marius avait tant de jardiniers parmi ses amis. Le jour des Rois, qui est une grande fête en Angleterre, Mme Horneby, pour distraire Ellen, avait prié Mme Ayrargues et son neveu à sa table, le docteur Didier était du dîner. Au dessert, on avait tiré les Rois, la fève était échue à Marius. Un caprice du pâtissier avait remplacé la fève par une bague; rouge de cette allusion, Marius n'avait pas osé prendre pour reine miss Ellen, il avait offert la royauté à lady Horneby: cet incident avait fait tressaillir Mme Ayrargues. Pour elle, il y avait dans la villa Soleil comme une atmosphère de fiançailles.

Ellen s'était de nouveau assoupie, lady Horneby se penchait sur la jeune fille, ramenait sur cette poitrine les couvertures un peu dérangées et regagnait la porte sur la pointe des pieds. Elle descendait au rez-de-chaussée.