Ellen

Part 18

Chapter 181,572 wordsPublic domain

«Il était donc là, corroborant de son faste et de ses dépenses la légende en train de s'établir de la prodigieuse activité de l'industrie américaine. Je ne sais même pas trop si Harvey n'exposait pas à Chicago quelque chose, car, outre sa banque, il dirigeait et commanditait je ne sais quelles usines et entreprises minières dans le Massachusetts et le Connecticut. Cet homme était trop de son pays pour n'avoir pas en lui l'intuition des trusts.

«Harvey était donc à Chicago. Il y occupait dans un des nouveaux hôtels de la ville tout un appartement au premier: la bagatelle de trente à cinquante dollars par jour, et il y était avec Mme Harvey. Mme Harvey, alors dans tout l'éclat d'une de ces beautés blondes que l'on ne rencontre que là-bas. Harvey a toujours eu le goût des très jolies femmes... La passion des sports, la folie des fleurs rares et la gourmandise des chairs lumineuses lui ont fait une universelle réputation de gentleman. A New York, à Paris, à Berlin, comme à Londres, les orchidées et les maîtresses d'Édouard Harvey sont un propos courant, mais les alcôves haut cotées, où le banquier, depuis quinze ans, sème sans compter l'or et les bijoux, lui ont-elles jamais fourni un spécimen de beauté pareil à celui de sa femme? Grande et musclée, la taille mince avec des seins et des hanches d'un galbe incomparable, Mme Harvey était à la fois une créature de rêve et de réalité. Elle avait tout pour elle: le bleu profond des yeux, des yeux de violette aux longs cils soyeux et lustrés, la transparence du teint et la rutilence d'une chevelure aux reflets de métal. Elle avait à la fois la fragilité d'une fleur et la robuste souplesse d'un bel animal; tout en elle commandait le désir, le rose brillant de ses ongles, la rougeur charnue de sa bouche, la soie duveteuse de sa nuque. Whistler, s'il l'eût peinte, eût intitulé son oeuvre _Symphonie en blanc, rose et or_. Les races jeunes peuvent seules produire des êtres aussi rayonnants; et, quoique très sûr de la loyauté, mieux, de la fierté de sa femme, Harvey n'en était pas moins très jaloux, mais il se gardait bien de n'en laisser rien paraître. Il aurait trop craint de froisser la jeune femme.

«Mme Harvey n'en révolutionnait pas moins tout Chicago. Sa fortune, sa situation unique, sa radieuse jeunesse, son luxe, son train de maison et l'audace ruineuse de ses toilettes en faisaient la professionnelle beauté de la saison. La curiosité soulevée autour d'elle flattait et énervait à la fois son mari. Harvey n'en suivait pas moins passionnément tous les soirs les parties du Club, tandis que la jeune femme bostonnait et flirtait dans les salons de l'hôtel. Il y avait bal et comédie tous les soirs, c'est là la vie américaine. Le millionnaire s'attardait au baccarat jusqu'à minuit, une heure, et retrouvait en rentrant sa femme dans leur appartement. Mme Harvey y remontait vers les onze heures, onze heures et demie. Ils occupaient, chacun, une vaste chambre communiquant par un grand salon. Parfois, le banquier rentrait plus tôt. Il traversait alors les salons de l'hôtel et y faisait un ou deux tours de valse avec sa femme, car il fut toujours un merveilleux danseur.

«Un soir, que la déveine au jeu avait vidé son portefeuille, se trouvant la tête un peu lourde, Harvey rentrait vers les dix heures. Il montait directement chez lui. Le portier d'étage lui ouvrait sa porte. Son valet de chambre n'était pas là. Harvey donnait l'électricité et commençait à se déshabiller. Un bruit léger dans la pièce voisine attirait son attention: Mme Harvey était donc déjà rentrée, à moins que ce ne fût la femme de chambre préparant la couverture. Le banquier entrait chez sa femme, l'électricité s'y éteignait aussitôt, des pas couraient sur le tapis et une porte se refermait. Le banquier avait dérangé quelqu'un..., un amant ou un voleur? Harvey connaissait depuis longtemps les exploits des rats d'hôtel; les écrins de Mme Harvey étaient de ceux pour qui l'on peut risquer un coup d'audace, mais la beauté de la jeune femme était aussi de nature à inspirer toutes les témérités.

«Rentrer chez lui, y prendre son revolver! l'inconnu pouvait s'échapper... Appeler, c'était très bien si c'était un rat d'hôtel! Le personnel accouru se saisirait du misérable. Mais si l'individu, qu'il avait dérangé et qui se cachait certainement là, était un soupirant de sa femme, pis, s'il s'était introduit de complicité avec Mme Harvey, c'était la jeune femme à jamais compromise, un irréparable scandale! Et puis, en somme, Mme Harvey n'était peut-être pas coupable. Cet amoureux, si c'en était un, avait peut-être risqué ce coup d'audace à son insu. Le banquier voyait rouge. Il s'armait d'un des chenets de la cheminée et se dirigeait vers la porte qu'il avait entendu refermer: c'était celle du cabinet de toilette. Il tournait l'obturateur, un flot de clarté crue inondait la pièce. Rien. Le cabinet était vide. Une espèce de penderie, où l'Américaine entassait ses malles et l'excédent de sa garde-robe, faisait suite à ce cabinet. C'était une vaste chambre sans issue, qui servait aussi de débarras. Harvey y pénétrait. Rien que des peignoirs et des manteaux pendus le long des murs et cinq ou six grandes malles. Le couvercle d'une de ces malles bougeait, c'était une énorme malle en osier. La clef était demeurée sur l'une des serrures. Avec un merveilleux sang-froid Harvey s'approchait de la malle, s'asseyait dessus, et donnait un tour de clef. Mme Harvey entrait au même instant:

«--Tiens, c'est vous! que faites-vous donc là? demandait la jeune femme.

«--Rien. En rentrant, tout à l'heure, j'ai cru entendre du bruit. Vous savez, dans ces hôtels! Rien, en effet! j'avais rêvé.

«--Dans ces hôtels! oh! le Barlster est trop bien surveillé!

«Puis, avec un sourire qui découvrait toutes ses dents:

«--Me feriez-vous l'honneur d'être jaloux, par exemple?

«--Pourquoi pas?

«Harvey continuait de peser de tout son poids sur le couvercle d'osier, il sentait, sous lui, quelqu'un remuer et haleter.

«--Pourquoi pas? et il fixait la nudité radieuse de la jeune femme debout devant lui.

«--C'est que, si vous me soupçonniez, vous m'autoriseriez à tout, Édouard, et du bout de son éventail elle frôlait la joue de son mari.

«--Non, je ne suis pas jaloux, faisait l'Américain, qui sentait maintenant la malle presque immobile, mais je trouve cette pièce bien encombrée. Vous tenez à tous ces colis? On pourrait en faire descendre quelques-uns à la réserve des bagages. Cette malle en osier, par exemple, celle sur laquelle je suis assis, vous n'y tenez pas?

«--Moi! Pas du tout, elle est vide.

«--Eh bien! je la ferai enlever demain. Vous avez sommeil, darling?

«--Si vous voulez, j'ai sommeil, Édouard, et les deux époux rentraient dans leur chambre à coucher.

«Il fermait soigneusement la porte de la penderie à clef, à clef la porte du cabinet de toilette et demeurait, cette nuit-là, auprès de Mme Harvey. Le lendemain matin, vers dix heures, il faisait descendre la malle dans les réserves de l'hôtel, qui sont d'immenses caves construites immédiatement sous les sous-sols. Les Harvey prolongeaient encore un mois leur séjour à Chicago. Au départ, l'Américain négligeait de réclamer la malle. Il la laissait dans les réserves, où elle doit être encore; l'anonyme captif entre ces parois a-t-il réussi à s'échapper ou y est-il mort étouffé? En ce cas, la puanteur du corps en décomposition a dû révéler sa présence, même à travers les remugles moisis des caves du Barlster; mais, en Amérique, les grands hôtels ont trop le souci de leur respectabilité pour que l'on y découvre jamais un cadavre, et voilà, mon cher Baudran, un joli trait de sang-froid de cet incorrigible danseur.»

TABLE DES MATIÈRES

ELLEN

I. L'arrêt 1 II. Pour guérir 13 III. Lettres de Cannes 25 IV. Bains de soleil 36 V. La maison en fête 54 VI. Harry Astlher 66 VII. Gladys Harvey 79 VIII. Trois dames dans l'île 92 IX. La vie et le rêve 105 Épilogue 120

TRAINS DE LUXE

DE MILAN A VENISE. I. Ce que femme veut 127 II. La nuit unique 139

SUR LES LACS. I. Classes dirigeantes! 149 II. Les dessous de ma femme 157 III. Respectability 166

MONTE-CARLO. I. La question du pourboire 177 II. Nuits d'Italie 186 III. Pudeurs anglaises 198

CHOSES DE LA-BAS. I. Un soir aux Zatteré 209 II. Le danger des gondoles 221 III. Opérations yankees 233 IV. Banlieues de Londres 244 La Conquête de Paris 255

LEURS ÉCRINS. I. Autour d'un collier 267 II. La Disdéri 278 III. Les saphirs de Milla 290 American Dance 303

16-11-05.--Tours, Imp. E. ARRAULT.

PIERRE DOUVILLE, Éditeur

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Notes du transcripteur

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. Les passages en italique sonts notés _entre caractères soulignés_.