Part 15
Le trotteur détale, et voici le cab filant à toute vitesse dans la nuit. Nora Lhérys s'était légèrement assoupie--Cléopâtre est un des rôles les plus exténuants du répertoire--et, bercée par le mouvement de la voiture, la tragédienne s'était laissée envahir par la demi-torpeur des détentes nerveuses. Elle avait appuyé sa tête sur l'épaule de sa femme de chambre et sommeillait; la femme de chambre, demeurée éveillée, ne reconnaissait pas le chemin. Quelle étrange route avait donc prise le cocher! Elle regardait avec stupeur: des haies succédaient à des grands murs de propriétés et, par-dessus les petites clôtures, des grandes prairies s'étendaient à perte de vue, coupées, çà et là, par des files de saules. Ce n'était pas là la banlieue qu'elles habitaient. Et la stupeur de la camériste devenait de l'inquiétude, et cette inquiétude se changeait de seconde en seconde en angoisse grandissante... Et la femme de chambre n'osait pourtant pas réveiller sa maîtresse de peur de l'effrayer. Le cab roulait maintenant en pleine campagne. Tout à coup, il s'arrêtait court. Trois hommes, surgis d'un bouquet d'arbres, étaient à la tête du cheval. Le brusque arrêt et son cahot avaient arraché Nora à sa torpeur. Elle se penchait curieusement en dehors.
--Qu'est-ce qu'il y a, Harry?
On était au carrefour de trois routes, et la lune, qui venait de se lever, éclairait à perte de vue tout un horizon de pâtures et d'enclos. La tragédienne s'avisait seulement des trois hommes debout au milieu du chemin; l'un d'eux avait pris une des lanternes et l'approchait de la tragédienne. L'homme était masqué.
--Ne vous effrayez pas, madame! Nous ne vous voulons aucun mal. Veuillez seulement nous remettre votre valise et vos bijoux.»
Nora est toujours armée. Elle braquait sur l'inconnu le canon de son revolver. L'homme lui avait saisi le poignet et, appuyant sur sa gorge la pointe d'un stylet:
--Allons, pas de manières! Ne nous contraignez pas à employer la force, il y aurait du vilain et, nous vous le répétons, nous ne vous voulons aucun mal. Exécutez-vous, donnez-nous la valise aux bijoux.
Un des autres hommes, surgi de l'autre côté du cab, maintenait la femme de chambre à demi morte d'épouvante. Le troisième était toujours à la tête du cheval.
--Et Harry, mon cocher! s'écriait instinctivement l'actrice, vous l'avez tué, vous l'avez assassiné, misérables!
--Votre cocher! ricanait l'homme d'une voix goguenarde, il ronfle tranquillement dans une écurie de White-Chapel, préalablement ligoté. Mais il a trop bu pour s'en rendre bien compte. Il vous sera rendu sain et sauf. C'est ce brave garçon qui le remplace pour cette nuit.
Le cocher, descendu de son siège, s'était approché. Un cache-nez remonté jusqu'aux yeux et son chapeau rabattu sur le front le faisaient impénétrable. Mais la tragédienne reconnaissait sur son dos la livrée de l'absent.
L'homme continuait:
--C'est un brave compagnon qui vous reconduira chez vous, à cent mètres du moins de la maison, pourvu que vous promettiez de ne pas jeter les hauts cris, ou, sans cela, nous serons forcés de vous abandonner ici, sur la route, et la banlieue de Londres n'est pas très sûre la nuit... D'ailleurs, je me ferai un devoir de vous reconduire moi-même. Il y aura bien une petite place entre vous. Permettez-moi d'abord de vous débarrasser de ce revolver. Il vous gêne.
Et quand il eut cueilli délicatement l'arme des mains de l'actrice interdite:
--Je vous ai déjà demandé deux fois, madame, de vouloir bien nous remettre votre sac à bijoux.»
La campagne était absolument déserte; les trois routes s'étalaient, puis s'amincissaient, toutes blanches sous la lune, dans des directions inconnues, et la tragédienne savait ses bijoux faux.
Elle s'exécutait de bonne grâce. Elle remettait la valise à son interlocuteur. Il la passait à l'un des autres hommes et, en un clin d'oeil, la route se trouvait libre. Des quatre hommes debout autour du cab, trois avaient disparu; le cocher était remonté sur son siège, derrière la voiture; les deux autres s'étaient évanouis dans la nuit. La valise avait été véritablement escamotée. Nora, en racontant la chose prétendait avoir eu la sensation d'un tour de clowns ou d'une séance de magie.
L'inconnu beau parleur, demeuré auprès des deux femmes, s'installait en s'excusant entre elles deux et le cab repartait au grand trot. Il roulait près de trois quarts d'heure et s'arrêtait de nouveau. L'homme sautait à terre et, offrant la main aux voyageuses:
--Vous êtes arrivées, mesdames, votre maison est à cent mètres. Vous en reconnaissez les murs d'ici. Vous m'excuserez si je ne vous reconduis pas jusqu'à la grille, mais la prudence et la discrétion ont des nécessités que vous comprenez comme moi.
La tragédienne regardait les fenêtres éclairées de sa villa briller joyeusement dans la nuit. Toute secouée qu'elle fût par l'alerte, elle riait pourtant sous cape en songeant aux bijoux. Elle rendait presque imperceptiblement son salut au voleur incliné très bas devant elle.
--Vous êtes témoin, madame, que nous ne vous avons fait aucun mal, faisait-il d'une voix presque implorante.
--Et mon revolver? demandait l'artiste.
--Oh! madame, permettez-moi de le garder en souvenir de vous. On n'a pas tous les jours l'honneur de dévaliser Mme Nora Lhérys.
Une malice pétillait dans les yeux de l'actrice.
--Mes bijoux! Ils sont un peu connus, je vous préviens, et d'un placement difficile. Si vous aviez quelques ennuis, vous savez où les rapporter, je les reprends au prix coûtant. Vous avez mon adresse.
Et elle se dirigeait vers sa villa.
L'homme était déjà remonté dans le cab et le cheval filait au grand trot.
Voilà, mon cher Cantho, l'exacte vérité sur l'aventure arrivée à Londres à Nora.
LA CONQUÊTE DE PARIS
--Assez remué de souvenirs et de potins comme cela, mon cher Cantho. Les Alpes du Tyrol doivent se profiler toutes blanches au-dessous de Murano, et j'ai lu dans les journaux d'hier qu'il y avait de la neige à Venise. Laissons la ville des doges dormir aux bords de ses canaux fourrés d'hermine dans le noir apparu plus noir de ses vieux palais et parlons de vous, mon cher ami. Qu'êtes-vous venu faire ici? Je vous croyais au Caire. Vous avez donc lâché les pyramides?
Nous achevions de dîner. Le maître d'hôtel venait de servir les fruits rafraîchis.
Cantho avait un geste d'une insouciance bien italienne:
--Il faut vivre, zézayait-il avec un clignement d'oeil; ze zouis venou izi faire oune expozitione...
--De vos oeuvres! Je vous prédis un beau succès, Cantho.
--De mez oeuvres et de zelles dez autres. Les peintres américains, ceusse de France et de tous les pays, ils expozent touzours des vues prizes à Venize; et les peintres véniziens, ils n'envoient zamais, eux, de leurs toiles en Franze. Alors, z'ai penzé avec d'autres camarades qu'il fallait montrer aux Pariziens comment, nous autres de Venize, nous comprenons les ziels et les monuments de notre pays. Ai-ze eu tort?
--Non pas. L'idée est admirable, d'autant plus qu'étant le premier peintre de l'Italie du Nord, les toiles de vos chers camarades vont paraître des croûtes auprès des vôtres!
--Ah! mon cer monsieur Ménard, ze vous azoure! protestait le Vénitien. Vous me connaissez mal.
--Au contraire, je vous juge très bien. C'est très fort, très fort, ce que vous faites là, Cantho. Vous méritez de réussir.
--Vous m'y aiderez?
--Dans la petite combinazione, mais comment donc! de tout mon possible. Mais vous allez du coup me brouiller avec ces pauvres peintres vénitiens.»
Toute la face camuse de Cantho pétillait de malice: ses prunelles, ses narines, ses lèvres, tout jusqu'à ses oreilles semblait rire dans la grimace enflammée de pourpre, qu'était devenu son visage.
--Mais non, mais non! se défendait Cantho; si leurs peintoures n'ont pas de sucés, ze les zignerai de mon nom et ze les venderai comme des z'études de moi et ze les venderai coume du pain.
Je me renversais un peu en arrière pour contempler cet homme admirable:
--Mon cher Cantho, vous êtes plus Parisien que moi et vous avez tout à m'apprendre. Vous avez sans doute déjà choisi votre salle d'exposition. Puis-je savoir où je serai convié à admirer vos toiles et celles de vos amis? Vous êtes, vous le savez, le seul, à mon avis, qui ayez compris et bien rendu Venise, son atmosphère de nacre humide et les gris infiniment doux et changeants des vieux dômes de marbre sur les ciels de l'Adriatique... Vous exposerez où?
--Mais çez Dourand-Ruel ou çez Zeorzes Petit.
--A merveille, vous avez du flair. Le loyer est un peu chaud, mais la publicité y est tout installée.
--Oh! la poublizité, interrompait Cantho, z'aurai oun zcandale, z'il le faut. Z'ai oune maîtreze très zalouse qui tirera oun coup de pistolet zour moi, zi z'est nézézaire. Ze l'ai ammenée eçprès avec moi d'Italie.
--Ah! vous l'avez amenée?
--Oui, Zinah est capable de tout, za ne dépend que de moi.
--Mes compliments, c'est une Vénitienne?
--Prezque, elle est de Vérone, le pays dou grand Paolo; des çeveux couleur de couivre, oun front a zinq pointes et çalouze comme oun tigre.
--Tigresse, faisais-je en rétablissant le français du peintre, et elle était avant d'être Mme Cantho?
--Modèle, déclarait emphatiquement le Vénitien. Ze l'ai connoue dans l'atelier d'oun ami, mais çe l'ai connoue vierze. Zamais z'avant moi, par la Madona, ze le zoure, zamais aucun homme! Elle ze dénoudait bien pour les z'autres, maiz elle ne z'est dézhabillée que pour moi.
J'appréciais la délicatesse de la restriction.
--Et jolie, cette Zinah?
Et j'allumais une troisième cigarette.
--Admirable, vous la verrez çez moi. Oune Vénus Anadyomène, mais bien plous oune femme dou Tintoret que dou Véronèze. Elle est frottée de roze partout, dans les bonz endroits, avec des petits frisons d'or qui z'alloument de zi de là. Zi ç'avais à la peindre, ah! ze crois qu'il m'en faudrait dou vermillon et dou zaune de chrome zoure ma palette. Oun vrai coucer de zoleil sour le Lido, que la noudité de Zinah!
--Et cette nudité-là n'a jamais tenté votre pinceau, Cantho?
--Oh! moi, ze ne m'attaque pas au nou, ze ne fais que le payzaçe.
--Et c'est peut-être un tort, entre nous. Un joli modèle est chose rare, et la nudité d'une maîtresse a fait ici la fortune de plus d'un peintre. On est très friand de morceaux de nu à Paris.
Nous n'en dîmes pas plus ce jour-là; nous nous étions attardés à bavarder. Il était près de dix heures, et Cantho, qui n'avait pas prévenu sa maîtresse, avait hâte de rentrer auprès d'elle. Zinah avait dû l'attendre pour dîner: quel accueil allait-il trouver auprès d'elle? Mme Cantho était coléreuse et loquace comme une rousse Italienne, et le peintre appréhendait les bordées du seuil.
--Baste! ça préparera le petit scandale que vous méditez en vue de votre exposition! faisais-je en redressant d'une bourrade le dos voûté de Cantho.
Le peintre avait les épaules trapues et un peu hautes, mais il les bombait encore, en prévision des véhémences qui allaient pleuvoir dessus.
Je hélais un rôdeur et je mettais mon Vénitien en fiacre.
--Où faut-il vous conduire?
--Rue des Abbesses, 34.
--Hum! c'est bien haut et la clientèle riche, Cantho, récalcitre à Montmartre.
--Oui, ze zais! la plaine Monzeau ripostait ce transalpin averti. Ze vais çercer oun autre zite, z'aurais z'oune autre adreze pour mon catalogue.
«34, rue des Abbesses», m'avait dit Cantho en me quittant. A quelque temps de là, me trouvant sur la Butte, je me souvenais de l'adresse et poussais jusque chez le peintre. Mon Vénitien habitait une véritable cité d'artiste, au fond d'une cour dont tous les bâtiments étageaient, du rez-de-chaussée au cinquième, des grandes baies vitrées d'atelier. «Au troisième, escalier J», avait daigné me répondre un concierge bougon. J'escaladais une soixantaine de marches et sonnais à une porte ornée de faux cuirs de Cordoue. C'était Cantho qui venait m'ouvrir et il était en tenue de travail.
--Ah! z'est vous, çer ami, quelle çanze!
--Je vous dérange?
--Vous, zamais. Ze prépare mon ezpoziçion. Vous allez en zuzer. Z'ai modèle.
--Comment, modèle! Vous m'avez dit que vous ne faisiez que le paysage.
--Oui, avant de venir à Paris, mai z'ai zouivi vos conseils. Maintenant, ze fais le nou.
Tout en causant, Cantho m'avait poussé plus que conduit dans le clair-obscur d'un petit couloir. Il ouvrait enfin une porte: un flot de clarté inondait un vaste hall; je m'arrêtai ébloui. Debout sur une table à modèle, une femme nue donnait la pose. De la cambrure des reins frottée de rose aux frisons d'or roux de la nuque, jamais je n'avais encore vu une pareille splendeur. Les bouts des seins crêtés et droits, les talons comme vermillonnés, les ongles des orteils et jusqu'à la fleur ambrée du nombril, tout brillait dans cette créature d'un éclat humide et nacré de coquillage. Comme une lumière émanait de cette chair de pêche et de fleur, et, en vérité, ce modèle inattendu éclairait bien plus l'atelier que la baie du vitrage.
--Mme Cantho, faisait le peintre... M. Ménard... Allons, zoiz z'aimable, Zinah.
La femme tournait vers moi l'insolence d'un joli profil de dogaresse courtisane. Elle n'avait eu ni surprise, ni pudeur; ses narines seules avaient frémi, comme celles d'une pouliche à l'odeur de la poudre. La femme nue me déshabillait froidement d'un oeil clair et scrutateur. Deux hommes assis sur un divan s'étaient levés à mon entrée.
--M. Armédo et M. Alfred Léviston. Vous connaizez zans doute zes mezieurs?
En effet, je les connaissais de nom. Armédo est un des plus gros courtiers grecs de Marseille, et Alfred Léviston est le richissime banquier américain de New-York, mais que faisaient-ils dans l'atelier de Cantho?
Les deux hommes s'étaient rassis et avaient repris leurs cigarettes. Cantho m'avait campé debout devant son chevalet. La nudité de sa maîtresse y éclatait en larges taches roses et or, savoureuses comme un beau fruit. Tourmentée comme une flamme, la chevelure était un véritable éclaboussement de terre de Sienne et de jaune de chrome d'un effet fantastique et fou; mais la couleur était admirable. On y reconnaissait tout de suite la palette rutilante et le métier étourdissant de Cantho.
--Eh bien! qu'en dites-vous, çer ami? me demandait le peintre.
--Moi, j'en suis baba!
Je ne trouvais rien autre chose.
--N'est-ce pas, c'est tout à fait déconcertant, soulignait le Grec Armédo. Qui aurait jamais cru que le paysagiste, qu'est Cantho, réussirait ainsi la figure?
--Cantho s'est affirmé un des premiers peintres du nu, renchérissait le Yankee, il a le mouvement de Boldini dans le tumulte de couleurs de Whistler.
Que pouvais-je ajouter après cela! Mme Cantho, descendue de sa table, servait à ces messieurs des sodas. Elle s'était drapée dans un caftan de velours rose turc, qui en faisait la plus capiteuse odalisque des contes du docteur Mardrus. Ses étonnants talons vermillonnés ajoutaient encore à l'illusion: ils couraient, on eût dit, teints de henné sur les rosaces veloutées d'un tapis d'Orient. Une servante assez malpropre venait d'apporter un plateau chargé de verres et de sirops. Zinah, plus indécente encore dans son caftan que dans sa nudité, présidait très sérieuse à la confection des breuvages. Des vues de Venise, des canaux et des rios, où excellait le peintre, et de ses merveilleux ciels de l'Adriatique, il n'était plus question. En véritable artiste, Cantho ne vivait plus et ne respirait plus que pour son étude de nu.
--Z'est zour elle que ze compte pour mon expozicion.
D'ailleurs, il avait presque vendu toutes ses Venise: Armédo lui en avait acheté dix, et Léviston quinze. Il lui en restait à peine une vingtaine.
--Et vous attendez certainement un autre amateur?
--Mais oui, me répondait naïvement le peintre. M. De Lénancourt, le directeur des mines de Cenouilly; za vizite est annonzée pour aujourd'hui. Z'est oun amateur éclairé, m'a-t-on dit.
--Mais comment donc, mon cher! Mes compliments. Lénancourt est un homme de goût. Il a eu les plus jolies femmes de Paris: c'est un juponnier féroce. Aussi, naturellement, est-il collectionneur. L'amour du beau se poursuit en tout. La fortune de Lénancourt lui permet de cultiver l'art dans toutes ses branches; mais je le croyais surtout amateur de bibelots, de vieux Saxe. Vous savez sans doute, mon cher Cantho, ce qu'on est convenu d'appeler objet de Saxe en dialecte parisien.
Et, regardant fixement le peintre dans les yeux:
--Je vois que mes conseils ne sont pas tombés dans l'oreille d'un sourd. Comme vous avez eu raison, mon cher, d'abandonner le paysage pour le nu. Je vous l'avais bien dit: un beau modèle peut conduire à tout et vous avez bien fait de compter sur Madame.
Et, m'étant incliné bien bas devant le caftan rose de Zinah, je prenais congé du couple averti.
Décidément, ce Cantho était né coiffé ou tout au moins réussissait merveilleusement à l'être. Il avait su attirer sur lui attentions, faveurs et protections. On s'occupait de son exposition en haut lieu; des amateurs éclairés, enthousiastes de son talent, commanditèrent le jeune maître et firent pour lui les frais de location des salles de la rue de Sèze. L'inauguration en fut un triomphe. Toute la presse, intéressée par les amateurs éclairés, célébra à l'envie cet événement bien parisien. En huit jours, Zéno Cantho devint célèbre sur le boulevard. Lui seul avait compris et bien traduit Venise; des bons camarades venus avec lui des lointaines lagunes et comme Cantho, amoureux fervents de l'Adriatique, la presse, il est vrai, parla moins. On les cita juste comme les comparses de la pièce et les satellites obligés de cette nouvelle gloire. Une étoile venait enfin de se lever au ciel de l'art...
--Et une comète à son ciel de lit, insinuèrent de mauvais plaisants.
Mais la calomnie ne s'attaque qu'au véritable mérite; dans les milieux d'amateurs éclairés, il n'était bruit que de la beauté, du charme étrange et prenant de la belle Mme Cantho. Toute dévouée à la carrière de son mari, elle en était le modèle et l'inspiratrice, et le vrai talent du peintre ne s'était révélé que du jour où elle avait consenti à poser devant lui...
--Et quelques autres, ajoutait l'incorrigible groupe de médisants.
Enfin, c'était le ménage le plus uni, le plus touchant, et des douairières du Faubourg, gagnées par le catholicisme militant de la jeune femme, nièce, paraît-il, de S. Em. le cardinal Appiani, ex-nonce du pape, la citaient comme exemple aux évaporées modern style de la Rive gauche, la prônaient dans les salons les plus fermés.
Quant à Cantho, il gagnait ce qu'il voulait. Le jeune ménage habitait maintenant un petit hôtel de la rue Fortuny et y recevait tous les mardis soir l'ambassade ottomane et la colonie romaine et la noblesse roumaine aussi.
Citée dans toutes les premières, la jolie Mme Cantho avait le tact exquis de n'y paraître qu'avec un seul rang de perles, les perles tombées des ciels nacrés et flous de son mari. On ne lui connaissait qu'un défaut: une jalousie maladive et féroce pour ce brave Cantho, qui pourtant ne la trompait pas; mais c'était plus fort qu'elle. Son tempérament d'Italienne reprenait le dessus; cette Véronaise ne plaisantait pas avec les infidélités supposées de Cantho. La duchesse de Neurflize, née Champoiseau, eut même un bien joli mot à propos de cette jalousie:
--Cette jolie Mme Cantho, non, ce qu'elle est jalouse de son mari! Cela lui gâte la vie. Songez, elle est même jalouse pour lui.
LEURS ÉCRINS
I
AUTOUR D'UN COLLIER
--Bravo, Ponette! comme elle danse!
Des femmes s'étaient levées et, le buste en avant, les deux mains appuyées au rebord des tables, regardaient la jolie fille avancer et reculer dans un remous de jupes de soie et de dentelles, souplement docile au va-et-vient de son danseur. L'orchestre des Lautars, installé entre deux colonnes de l'Atrium, martelait les mesures d'une valse. Ponette et son danseur la bostonnaient, mais avec une telle souplesse et un tel abandon dans l'absolue précision de leurs pas en avant et de leurs pas en arrière, que la valse en devenait bien moins américaine qu'espagnole. D'origine espagnole ou tout au moins brésilienne devait être, en effet, le danseur de Ponette.
Et c'était très plastique en même temps que très excitant, ce presque viol valsé par ce fin et souple danseur brun englouti, on eut dit, dans des jupes de femme. Aussi les mains baguées de l'assistance applaudissaient-elles à tout rompre, tandis que les colliers de vraies et de fausses perles frissonnaient sur les gorges moites.
La scène se passait au Carlston, le Maxim's de Monte-Carlo, Carlston, le cabaret de nuit où viennent se vider les salles de jeux après la sortie du théâtre.
La mode était, ce dernier hiver, d'y aller voir valser Ponette. C'était une assez jolie fille d'une souplesse de clown, dans des robes molles et floues qui ne lui tenaient pas au corps. Elle dansait, comme on se déshabille, avec une amusante impudeur.
Tous les yeux dévisageaient maintenant un autre couple. Un homme aux épaules solides venait d'entrer, la tête haute et les reins cambrés. Une gracilité toute frissonnante de satin paille, des seins menus, des épaules tombantes, une chair de pâte tendre, tant le grain en était fin sous le chatoiement des plus belles perles; une femme statuette l'accompagnait: «La Disdéri, la Disdéri.» Le nom courait de bouche en bouche. Il y a dix ans à peine, marchande d'oranges sur les quais de Naples, aujourd'hui un des bibelots d'alcôve les plus coûteux de l'Europe, la Disdéri, vingt-sept ans à peine, mais l'air d'en avoir seize dans sa minceur déliée et souple, est un des vivants exemples de l'omnipotence de la beauté sur les sens, combien oblitérés pourtant! des mâles contemporains. La Disdéri est le triomphe de la grâce nerveuse, de la pureté des lignes et de la jeunesse.
La Disdéri était alors la fille la plus luxueusement entretenue de tout Paris et, en effet, sir Thomas Forgett l'accompagnait. L'homme aux épaules de colosse, qui venait d'entrer avec elle, n'était autre que le roi du cuivre. Cet espèce de géant à la lèvre rasée, au teint cuit de hâle, et semblable, en vérité, à quelque commodore dans le brutal épanouissement d'une quarantaine hâlée et brûlée aux vents de tous les Océans et aux poudres de toutes les mines, résumait une des plus grosses fortunes d'outre-mer. Thomas Forgett était deux fois milliardaire, et ce fabuleux capital symbolisait l'énergie de toute une race, car à dix-huit ans Forgett était petit commis chez Léviston, Harvey et Cie, les banquiers de Boston. Ce bon Yankee avait mis vingt-deux ans à gagner ses deux milliards; aussi les perles de la Disdéri étaient-elles admirables. Leurs trois rangs avaient coûté trois cents mille francs; le collier venait en droite ligne de Ceylan, c'est-à-dire que sur le marché il eût valu le double; et c'était là une des moindres folies de l'Américain, car les débuts de la Disdéri à Londres avaient coûté tout autant, sinon plus, au yankee. Forgett avait eu cette fantaisie de faire consacrer le talent de sa maîtresse par la presse et l'opinion. La Disdéri venait de danser dans un ballet commandé, partition et poème, aux deux maîtres les plus en vogue de Milan, puis le ballet avait été imposé au théâtre. Il se trouvait, d'ailleurs, que l'Italienne dansait à miracle. La Disdéri était trop bien faite pour ne pas créer du charme et de l'harmonie dans chacun de ses mouvements, mais ce n'étaient ni ce charme ni cette beauté qui préoccupaient ce soir-là le Carlston. Toutes les femmes ne voyaient que les trois rangs de perles et la fortune inespérée de cette marchande d'oranges entretenue par ce milliardaire. Les hommes, eux, devenus muets avec des prunelles haineuses et des visages fermés, toisaient à la fois l'heureux amant de cette adorable fille et le détenteur d'aussi fabuleuses sommes: le bonheur d'autrui nous paraît toujours immérité.
--C'est scandaleux! Il a encore gagné ce soir.
--Combien?
--Soixante-dix mille! Il a une chance de cocu...
--... Rétrospectif, car, vous savez, la Disdéri ne le trompe pas.
--Ah!