Part 14
«La Palomba était entièrement démenazée: la Compagnie anonyme y avait fait maizon nette. L'intendant et le perzonnel ahouris ze réclamèrent des zordres zignés de la marquize. Des voleurs, pas de traze. La marquize ne pout même indiquer la direczion da l'île où elle avait été zéquestrée. Le danger d'aimer trop les promenades sur l'eau avec des gondouliers inconnous, la nouit!»
III
OPERATIONS YANKEES
--Les bandes organisées en vue de s'emparer des portefeuilles et des écrins cotés dans le monde du sport et de la finance, mais ce sont de véritables administrations fonctionnant d'après des statuts, à l'instar de Sociétés coopératives. Elles ont leurs agences de renseignements, leurs voyageurs et leurs courtiers, leurs pisteurs surtout ou plutôt leurs rabatteurs, lancés à travers les capitales et les villes de luxe, à l'affût du bon coup à faire... Ces bandes! mais elles ont mieux! Elles ont leurs maisons de banque et de recel, et celles-là de tout repos et d'absolue sécurité, complètement inconnues de la police, car la maison de recel supprimée, c'est l'effondrement même de la combinaison.
«Le siège de ces Sociétés est ordinairement en Amérique ou à Londres; un grand port de commerce aussi, port d'embarquement et de départ, est un centre indiqué d'opérations: Marseille, Newhaven, Chicago ou Hambourg. Je ne vous parle pas des villes d'eaux, surtout celles où l'on joue. Le joueur est une proie d'élection et une aubaine pour ces chevaliers du rossignol et de la pince-monseigneur. Et quel admirable outillage la maison-mère ne met-elle pas à la disposition de son personnel! Il y a des trousses perfectionnées, où tous les instruments nécessaires à forcer une porte, un sac à bijoux et même un coffre-fort s'aplatissent et se résument, démontés pièce par pièce, en une infinité de petites lames et de rouages minuscules, dont l'ensemble ne dépasse pas la longueur et la grosseur d'un pouce. En cas d'arrestation, le malfaiteur porteur de cette trousse a pour la dérober les plus subtiles cachettes; et la police, au courant des imaginations osées des cambrioleurs, a dépisté depuis longtemps le stratagème des chaussures à semelles creuses et des talons tournants. Certaines légendes littéraires, mais démenties quai des Orfèvres, voudraient que le service anthropométrique ait parfois découvert des trousses professionnelles à l'endroit où le Nègre de la maréchale Lefèvre avait caché le diamant dérobé à sa maîtresse. Mais ce sont là des inventions de chroniqueur. Le corps humain n'a pas cette élasticité, et si sur la frontière belge les filles enrôlées dans les bandes de contrebandiers trouvent, pour passer tabacs et cigares, d'étranges ressources en elles-mêmes, ce moyen, quoi qu'on en ait écrit, est refusé aux malfaiteurs. La nature a été avare envers l'homme, car les femmes soupçonnées de porter de la marchandise prohibée et des trousses de caroubles (pour parler argot) ont, en cas de péril, l'épaisseur complice de leur chevelure, pour y dérober la preuve de leur culpabilité. Mais la police, déjoueuse de ruses, a aussi éventé le stratagème du chignon. Mais que nous voilà loin de compte, mon cher Cantho! Vous m'avez raconté, et de façon savoureuse, la manière dont la marquise Amaforti fut dépouillée de tout son mobilier d'art dans sa villa de la Brenta, ce dernier automne, et comment, emmenée et séquestrée par une bande audacieuse de malfaiteurs en une île de la lagune, elle avait dû, sous les pires menaces, signer l'ordre de laisser déménager tout son domaine. Je n'ai pas oublié comment l'opération eut lieu sous les yeux ébaubis de l'intendant et du personnel ahuri de la villa; la chose fut menée et enlevée de main de maître. D'après ce que vous m'avez dit, ce doit être une bande américaine qui fit le coup. Ces gens-là sont hors pair; leur organisation fonctionne sur des rouages administratifs admirables; ils n'opèrent que sur des renseignements précis et n'hésitent pas à faire les plus grands frais; la mise de fonds n'est rien pour eux auprès de la réussite. La marquise Amaforti devait être épiée, surveillée et pistée depuis longtemps. Aussi voyez avec quelle sûreté de main la marquise fut dévalisée, et avec quelle impunité s'en tirèrent les voleurs.
«Oui, ce devait être des Américains! Ce sont bien là leurs façons de faire. J'ai pour eux la plus vive admiration. Ce sont des mathématiciens de premier ordre. Ils mettent tous les atouts dans leur jeu par un calcul logique des chances et des probabilités; mais pourtant ils ne réussissent pas toujours.
«Vous avez entendu parler de Nora Lhérys, et peut-être même l'avez-vous connue. Nora est maintenant retirée du théâtre; elle a eu la sagesse de disparaître en plein succès, de quitter, au milieu des ovations et des enthousiasmes, la scène où le public la voulait encore; et de ce départ en pleine apothéose, le calme de sa retraite a gardé comme un reflet de splendeur. Nora a rempli le monde d'une rumeur d'éloges et de cris de stupeur. Pendant vingt ans, elle traversa l'Europe dans un tumulte de succès, de scandales et d'aventures, affolant les foules ameutées de la vision d'une princesse des siècles héroïques, tout à coup réapparue parmi ces temps nouveaux; car il y avait dans Nora Lhérys de l'impératrice, de la princesse de contes de fées et de la courtisane. Il y avait de la prêtresse aussi; et les maîtresses de papes, les favorites d'émirs, les reines captives ou guerrières, les saintes un peu fées et les princesses magiciennes, les Cléopâtre, les Marozia, les Sémiramis, les Catherine II et les Élisabeth de Hongrie, que la tragédienne, à force d'art, de beauté et de volonté aussi, évoquait hors de la nuit des âges, étaient peut-être moins belles dans la fiction des poètes, que les créatures de rêve et de passion réincarnées par elle dans la réalité.
«Eh bien! Nora Lhérys eut deux fois maille à partir, dans sa carrière d'artiste, avec une de ces bandes organisées de malfaiteurs. Les étoiles et les femmes de théâtres sont très visées par ce genre d'associations; les écrins des actrices en vedette (et, par ce temps de bluff à outrance, la réputation d'une femme s'étaye moins sur son talent que sur la valeur de ses bijoux), donc, les écrins des artistes en vedette les désignent tout naturellement à l'attention des sociétés. Le hasard des tournées favorise les entreprises; c'est le transbordement des bagages de gare en gare, l'effarement des arrivées dans des villes inconnues, les débarquements dans des hôtels étrangers et la brusquerie des départs: autant d'occasions que ces messieurs ne manquent pas de mettre à profit; et les actrices le savent bien, qui, maintenant, n'emportent plus que du faux dans leurs tournées. _Chatte échaudée craint l'eau froide._
«Mais, il y a dix ou quinze ans, les chevaliers du rossignol et du chloroforme avaient moins remué le monde du bruit de leurs exploits; l'Amérique, usine infatigable de bandes syndiquées de malfaiteurs modern style, n'avait pas encore inondé la vieille Europe et les réseaux de ses chemins de fer de ses produits perfectionnés; l'Amérique opérait encore chez elle ou du moins ne passait pas le détroit, se contentant de quelques opérations, sous bénéfice d'inventaire, à Édimbourg et à Londres, opérations entreprises au profit de la communauté,--car l'Anglais et l'Américain, étant de même race, ont conservé la même langue, et s'ils se détestent cordialement, ils oublient vite leurs anciens griefs, pour s'associer, quand il s'agit de _business_ et de monnaies à empocher.
«Je parle du commerce des voleurs.
«Donc, il y a quinze ans, le métier de voleur d'écrins était moins divulgué, et Nora Lhérys était dans toute sa gloire. A tort ou à raison, la tragédienne passait pour avoir les plus beaux diamants du monde, les plus belles émeraudes surtout. De quelques liaisons royales, assez adroitement démenties pour être immédiatement ébruitées, Nora avait gardé un choix inestimable de colliers. Il y avait le collier du roi de Grèce, celui du roi d'Italie et celui de l'empereur d'Allemagne. Nora est Autrichienne et, à ce titre, n'avait pas trop pressuré les archiducs; mais toute la Russie avait donné dans les parures de turquoises, et Nora possédait les plus belles pierres de l'Oural. L'actrice avait là une authentique fortune et le public était convié, tous les soirs, à admirer la générosité des souverains sur les épaules et dans les cheveux de l'étoile; le snobisme s'était emparé de la chose, et croyez que bien des loges et des avant-scènes applaudissaient l'actrice, plus curieuses des diamants de Berlin et des émeraudes d'Athènes que de Poppée ou de Marie Stuart, ce soir-là évoquées par Nora.
«Tant d'opulence devait attirer l'attention des voleurs. Nora partait justement pour l'Amérique; c'était une de ses premières tournées. Elle allait initier le nouveau monde aux subtilités d'Alexandre Dumas et au français de M. Victorien Sardou. Nora s'embarquait à Hambourg; elle venait justement de donner une série de représentations à Berlin. Sur le transatlantique la tragédienne était prévenue que ses écrins étaient visés. On l'avertissait de se tenir sur ses gardes et d'avoir à ouvrir l'oeil. Nora est une femme de tête; elle prenait immédiatement toutes les précautions: elle confiait ses écrins au commandant du bord et, déjà libérée d'un poids pendant la traversée, accordait ses flûtes pour déjouer à l'arrivée les complots dont elle était l'enjeu. C'était d'abord, à peine débarquée à New-York, la nouvelle aussitôt répandue qu'on lui avait volé ses bijoux. Elle n'avait sauvé que ses turquoises de l'Oural, car il fallait bien que le public eût quelque chose à se mettre sous la lorgnette; la presse s'emparait de l'affaire. Le vol dont la tragédienne avait été la victime s'ébruitait; le bluff organisé portait merveilleusement. Entre temps, l'impresario de l'actrice, homme de tout repos, avait porté les joyaux en péril à la Caisse des consignations. Ses écrins une fois en sûreté, la tragédienne avait respiré; elle savait bien que les voleurs ne risqueraient pas le coup pour ses turquoises. Il y en avait bien pourtant pour cinquante mille francs, mais la tragédienne, en femme avisée, en avait déprécié la valeur. Elle n'en prenait pas moins toutes espèces de précautions au Baleistry, où elle était descendue. Elle savait de longue date que les voleurs de bijoux prennent volontiers les couloirs d'hôtels pour théâtre de leurs exploits: elle exigeait pour elle et sa femme de charge une grande chambre au second, sans porte de communication avec les chambres voisines. La pièce étant immense, elle y faisait dresser un autre lit pour une amie à elle, de toute confiance, attachée à sa troupe, et, dernière précaution enfin, elle y faisait monter un lit de camp pour Édouard, son valet de chambre, un vieux serviteur à toute épreuve, déjà depuis quinze ans attaché à son service. L'homme coucherait dans un des petits couloirs d'entrée de la chambre, car la pièce était ainsi disposée que deux cloisons y formaient l'alcôve, et ces cloisons faisaient avec les murs deux petites antichambres donnant sur le palier. Ces deux retraits s'éclairaient par les impostes de deux portes, toutes les deux munies de verrous. Nora inspecte la pièce, vérifie serrures et fermetures et, le dîner expédié (car toute la troupe, débarquée le matin, tombait de fatigue), remonte avec sa garde improvisée dans sa chambre; tout ce beau monde s'enferme, la tragédienne se couche, les deux autres femmes en font autant, et Édouard, derrière un paravent déployé, se met le dernier au lit. Chacun a un revolver à sa portée, sur une chaise ou sur une petite table; et, rompu par les émotions du voyage, tout ce beau monde s'endort.
«Le lendemain, Nora se réveille, la tête lourde, dans une atmosphère épaisse. Il fait grand jour, à en juger par la lumière fusant à travers les rideaux, car la chambre est plongée dans l'obscurité. Nora s'étonne d'y trouver tout le monde endormi; elle sonne, elle appelle, on accourt du dehors; tout le monde dort et les portes ne sont plus fermées. Le personnel tire les rideaux, ouvre les fenêtres; les femmes s'étirent, blanches de sommeil. Toutes ont le coeur fade et mal à la tête. Quant à Édouard le valet de chambre, impossible de le réveiller.
«--Mais qu'est-ce qu'il y a?... ça pue le chloroforme ici!...
«Et Nora s'emporte et s'inquiète:
«--Mais qu'est-ce que vous avez, vous autres? vous êtes comme des mortes! quelles figures! Eh bien! vous dormez? Mais quelle heure est-il?...
«--Une heure.
«--Une heure!...--Et la tragédienne bondit hors de son lit.--Une heure, et nous nous sommes couchées hier à neuf! Alors, nous avons dormi seize heures d'affilée!... Mais c'est fou, invraisemblable. Il y a quelque chose là-dessous!... Et cette odeur de chloroforme! Vous ne la sentez donc pas?... Et cet autre qui ne se réveille pas!...
«Et Nora s'agitait, allait et venait dans les flots de dentelles de son peignoir. Et, tout à coup, interpellant le personnel de l'hôtel:
«--Et vous, comment êtes-vous entrés ici? Les verrous étaient donc ôtés, les portes ouvertes. Alors quelqu'un s'est introduit, cette nuit, ici!
«Et, comprenant soudain:
«--Et mes turquoises, mes valises, mes bijoux!...
«Les valises sont aussi ouvertes, les écrins ont disparu, les voleurs ont soigneusement visité les bagages de la tragédienne. Ils ont même emporté les revolvers qui leur étaient destinés. Nora s'est laissée choir, atterrée, sur un fauteuil.
«--On m'avait bien prévenue. Mais par où, par où sont-ils entrés?...
«Et le maître d'hôtel, qui vient enfin d'arracher le valet de chambre à son évanouissement, s'avise tout à coup des deux impostes des portes; les vitres qui les emplissaient n'y sont plus; des vitriers, experts dans le maniement du diamant, les ont coupées et emportées. Et toute la scène du vol se reconstitue. Juchés sur une échelle, les malfaiteurs ont démonté successivement chaque vitre d'imposte et par l'ouverture ont vaporisé, adroitement et patiemment, du chloroforme dans la chambre. Les dormeurs une fois anesthésiés, nos gens n'avaient eu qu'à descendre dans la pièce et faire main-basse sur les bijoux convoités; quelques tampons d'ouate imbibés de chloroforme sous le nez des anesthésiés trop lents avaient complètement assuré la sécurité de leur travail. La chose terminée, ils n'avaient eu qu'à tirer les verrous et tourner les clefs dans les serrures pour se retirer à la muette. Nora Lhérys s'éveillait dévalisée. Mais comment les voleurs avaient-ils pu opérer sans être inquiétés dans l'hôtel? Il est certain qu'ils avaient des complices dans le personnel. Mais ces bandes organisées, celles d'Amérique surtout, sont assez riches pour s'assurer des intelligences dans la place, partout où elles en ont besoin. Heureusement, la tragédienne avait-elle été prévenue; les voleurs eux-mêmes furent dupes dans cette affaire. Nora Lhérys en fut pour ses turquoises. Les écrins de prix étaient en sûreté.»
IV
BANLIEUES DE LONDRES
--Nora Lhérys n'a-t-elle pas été une fois dévalisée à Londres? demandait Cantho. Il me semblait que les journaux, il y a cinq ou six ans, avaient été remplis d'une arrestation sensationnelle de l'actrice entre Greenwich et Wolwich.
--Oui, j'ai lu cela, je m'en souviens, répondis-je.
En effet, la tragédienne avec son luxe était une proie indiquée pour les bandes organisées de l'autre côté du détroit. Les fabuleux écrins que lui prêtait la légende excitaient bien des convoitises. A New-York, Nora Lhérys, prévenue, avait passé à travers les mailles du complot tendu pour la dépouiller. De tous les joyaux visés, les malfaiteurs n'étaient parvenus qu'à soulever les turquoises de l'actrice, dépouilles opimes de la Russie, une bagatelle de cinquante mille où ces messieurs avaient cru trouver plus d'un million. Nora Lhérys se l'était tenu pour dit. Rentrée à Vienne, elle avait commandé, chez un bijoutier de toute discrétion, les garnitures en faux de ses plus célèbres pièces. C'est à quoi se sont résignées depuis presque toutes les femmes de théâtre. Celles qui ont un écrin respectable en possèdent toutes un double pour les tournées de province et de l'étranger. La plupart du temps même, ce sont des joyaux faux que nous admirons sur la scène; les vrais sont réservés au public des premières et des répétitions générales. Ne croyez pas, d'ailleurs, que ces dames se tirent de toute cette fausse joaillerie à bon compte: rien de plus coûteux que les faux beaux bijoux; les pierres ne sont rien, la monture est tout, et diamants, émeraudes et saphirs faux ne font illusion qu'à l'expresse condition d'être aussi bien montés que les vrais, et il suffit d'avoir passé vingt minutes chez un grand bijoutier pour savoir ce que coûtent les belles montures.
Voilà donc Nora Lhérys à Londres.
C'était en pleine saison, en 1895, je crois; elle donnait alors une série de représentations à Gaity-Theater. _Élisabeth d'Angleterre_, de Carducci; _Lucrèce Borgia_ et _Marie Tudor_, de Victor Hugo; la _Cléopâtre_ de Shakespeare et la _Joconde_ de d'Annunzio alternaient chaque soir sur l'affiche. Nora Lhérys a toujours exercé une sorte de fascination sur les Anglais. Sa plastique, qui était alors incomparable, y soulevait autant d'enthousiasme que son génie. Il faut avoir vu la Lhérys descendre, appuyée sur ses esclaves, de la galère de Cléopâtre, au milieu des flabellum, des enseignes et des aigles romaines et la pourpre déployée des étendards, pour comprendre ce qu'a été cette femme. Plus nue que la nudité même dans la transparence brodée d'invraisemblables voiles, les seins fleuris de béryls et la taille pliante sous le poids des joyaux, casquée d'or vert et la face encadrée de ruisselantes pendeloques, avec partout, dans la clarté chatoyante de ses voiles, d'énormes scarabées bleus d'Égypte, un grand lotus érigé dans sa main droite en guise de sceptre, c'était la déesse Isis elle-même. La nonchalance de ce corps de nymphe n'égalait que la profondeur mystérieuse de ses yeux: deux prunelles irradiées et violettes, allumées comme des flammes par la volonté de l'artiste encore plus que par l'artifice des introuvables fards... et la langueur de ses attitudes et l'attirance de ses gestes. C'était la Volupté même qui descendait au-devant d'Antoine, quand, debout sur le praticable figurant les bords du Cydnus, la Lhérys se cambrait, étincelante de pierreries, dans le faste chatoyant de sa cour orientale.
Elle n'était pas moins hallucinante quand, au dernier acte d'_Élisabeth_, comme tassée par l'âge et par la maladie, devenue, dans un écroulement de chair et d'hermine, une sorte de masse informe et geignante, elle râlait plus qu'elle ne jouait l'agonie de la vieille reine. A la fois boursouflée et hâve avec une face cadavéreuse de vieux pape, elle mimait, comme je ne l'ai jamais vu faire à d'autres, l'angoisse et les affres de la mort, avec en plus le désespoir rageur, le regret exaspéré de la puissance qui va échapper et qu'on ne peut retenir. Oh! la crispation fébrile de ses pauvres mains voulant poser la couronne sur la tête de Norfolk et, à la dernière minute, hésitant et retirant le diadème pour le cacher peureusement dans les plis de son manteau! Dans ce mouvement d'avare, blottie sur elle-même et serrant désespérément l'emblème de la royauté, l'artiste atteignait à une grandeur tragique, que dis-je, à une grandeur humaine plus impressionnante encore que la vision de beauté donnée dans la reine d'Égypte.
La Lhérys dans une _Élisabeth d'Angleterre_ et dans _Cléopâtre_, inoubliables souvenirs!
Jamais souveraine en voyage ne fut plus acclamée, plus adulée par un peuple étranger que ne le fut, cet été-là, Nora par toute la population de Londres. C'était du délire. Quand elle sortait du théâtre, la foule dételait ses chevaux et se disputait l'honneur de traîner son cab. La police devait protéger les arrivées et les départs de l'actrice. Dans la société on disputait la gloire de l'avoir à déjeuner, à souper; on lui offrait des cachets invraisemblables pour une récitation d'une heure. Les femmes de la cour assiégeaient sa loge.
Un des enthousiastes de Nora n'avait pas permis que la tragédienne descendît à l'hôtel. Très riche, il avait mis à la disposition de l'actrice une maison merveilleusement installée qu'il avait dans la banlieue de Londres, la maison avec les écuries, les chevaux et toute la domesticité. Un grand jardin complétait le domaine: pelouses de velours vert, rouges incendies de géraniums en massifs allumant le clair-obscur de profonds ombrages, tout le décor de luxe des parcs anglais. La tragédienne serait mieux défendue là qu'à l'hôtel contre les indiscrets et les importuns; la distance et puis le personnel stylé de lord Hasting seraient autant de barrières entre elle et les fâcheux. Et la tragédienne avait accepté.
Le domaine était assez loin du théâtre. Le cab de lord Hasting y conduisait Nora tous les soirs; elle en repartait vers sept heures après une légère collation, et y rentrait après le spectacle; elle y avait généralement quelques invités à souper. Le même cab la reconduisait chez elle.
La Lhérys n'avait apporté à Londres que ses faux écrins, et bien lui en prit. Les laisser au théâtre eût été un aveu et une imprudence vis-à-vis le public. On ne laisse pas pour onze cent mille francs de diamants, d'émeraudes et de perles dans une loge d'artiste. Pour l'opinion la tragédienne devait avoir tous ses bijoux. C'étaient ses diamants royaux, ses perles fabuleuses et ses émeraudes célèbres que Londres devait évaluer et admirer dans les parures d'Élisabeth et les colliers de Cléopâtre. Nora avait réservé quelques bagues et quelques pendeloques authentiques pour ses soirées dans la gentry anglaise; mais elle ne portait que du faux à la scène. Nora Lhérys était très manégée et très adroite; elle a apporté dans la réclame une intuition naturelle et un doigté acquis, qui ont presque autant fait pour sa réputation que son talent et son génie; et pour entretenir la légende des écrins princiers, tous les soirs, en allant au théâtre Nora emportait, précieusement enfermés à clef dans une valise, ses fausses perles et ses Lère-Cathelain: elle n'eût pas pris plus de précautions pour du vrai. Et, la nuit, après le spectacle, elle les rapportait de même. Ces précautions surexcitaient follement la curiosité et l'opinion publique; mais elles attisaient aussi bien des convoitises.
Un soir que Gaity-Theater avait justement donné _Cléopâtre_, la tragédienne, son rouge une fois ôté, débarrassée elle-même enfin de ses costumes, s'enveloppait dans un de ces grands manteaux dont elle a lancé la mode et quittait précipitamment le théâtre; son cab l'attendait à la porte. Elle y montait et sa femme de chambre avec elle, porteuse de la valise aux bijoux.
Elle avait justement, ce soir-là, quelques amis à souper.
--Vite, Harry, vite à la maison et prenez par le plus court.