Ellen

Part 12

Chapter 123,869 wordsPublic domain

«L'homme élevait lentement sa lanterne à la hauteur de son visage; je reconnaissais le portier de l'hôtel. Il avait ôté sa tunique à boutons de métal et se tenait là, vêtu seulement d'un pantalon et d'un gilet.

«--Que voulez-vous? que faites-vous ici?

«L'homme souriait de toutes ses dents, sa large bouche aux lèvres rouges s'ouvrait jusqu'aux oreilles, et, d'une voix rauque:

«--_No fate rumore_ (ne faites pas de bruit), vous m'avez donné cinq francs, je suis venu.

«Cinq francs... Il était venu!... Je ne comprenais pas.

«L'homme souriait toujours; ses yeux étincelaient dans l'ombre, phosphorescents et bleus comme une flamme d'alcool. Je le voyais frissonner de la nuque aux talons d'un imperceptible tremblement qui me gagnait à mon tour. Si je n'étais pas une libérée de préjugés, je pourrais dire que je donnai dix autres francs et que je congédiai cet homme, car j'avais enfin compris sa méprise et son désir. Mais nous étions là, seuls tous les deux dans la nuit, moi, femme de vingt-huit ans, lui, garçon de vingt-cinq; je voyais la nudité de son cou robuste; sa chemise entr'ouverte bâillait sur une poitrine velue et je ne voyais plus que cette poitrine; mes yeux se souvenaient de ses poings noueux et du sourire à dents blanches, aigu et goulu; j'éteignais la bougie, que j'avais instinctivement rallumée dans mon trouble, et le garçon éteignait sa lanterne. Deux bras nerveux m'étreignaient à la taille, un genou frôlait le mien, le poids d'un corps faisait craquer le lit... et ce fut une de ces étreintes...»

--D'Italie.

--Et tout cela pour la somme de cinq francs. Ah! c'est un pays unique pour les femmes qui voyagent seules, et, pourtant, comtesse, vous n'aviez pas majoré le pourboire...

Il y eut un silence.

--Et vous êtes partie le lendemain?

--Sans doute.

--Ce pauvre Autrichien! Vous n'avez pas eu la tentation de passer à Dezenano une autre nuit?

La comtesse Azimoff regardait de haut son interlocuteur; elle avait un imperceptible haussement d'épaules, tirait une cigarette d'Orient de son étui d'or incrusté d'opales et, avec une souveraine nonchalance:

--Faire renaître une occasion n'est plus une surprise des sens, mais du libertinage. Une fantaisie n'est pas une habitude.

III

PUDEURS ANGLAISES

--Nous avons beau être en France et pis à Monte-Carlo, la plaisanterie a des bornes. Pour moi, l'histoire de la comtesse Azimoff est tout à fait shocking, shocking. La comtesse a beau être nihiliste et libérée de tout préjugé, elle est née. Vous me voyez au regret que ma soeur Bellah ait assisté à cet entretien.

Et lady Forkett, la maigreur de sa poitrine encore accentuée par le haussement d'épaules qui la creusait, exagérait à plaisir la noblesse de son port de tête et l'indéniable aristocratie de son profil.

Les dîneurs venaient de quitter la salle; la comtesse Azimoff avait déclaré qu'elle ne voulait pas manquer le deuxième acte de la _Damnation_. Elle s'était levée, onduleuse et souple, dans les scintillements noirs de sa robe de jais, et Léviston, le Brésilien, l'attaché d'ambassade suédois, presque tous les hommes l'avaient suivie: son sillage avait entraîné les mâles. Le baron et la baronne Rodestern et Ramirès, le jeune Argentin un peu Espagnol, étaient demeurés dans la galerie auprès de la richissime Anglaise. Miss Bellah, la soeur, était remontée dans sa chambre chercher un éventail, avait-elle dit.

L'histoire narrée par la comtesse Azimoff était plutôt raide en effet; l'irruption, en pleine nuit, dans sa chambre à coucher, d'un portier d'hôtel, sous prétexte qu'elle lui avait donné cinq lire de pourboire, dépassait toutes les hypothèses. Même en Italie, ces choses-là n'arrivaient qu'aux femmes qui le voulaient bien. Cet homme n'avait osé l'aventure que parce qu'il s'était senti autorisé. La comtesse avait dû regarder ce faquin d'une façon telle que...--cette Moscovite avait des prunelles si singulièrement insistantes--et puis, on ne donne pas cinq francs pour monter des bagages. Elle, lady Forkett, voyageait tous les ans en Italie avec sa soeur, et jamais elles n'avaient soupçonné l'ombre d'une pareille aventure. Les deux hommes échangeaient un bref regard... Lady Forkett n'avait pas le physique de la comtesse Azimoff. Et puis qu'est-ce que c'était que ce système de verrous et de barres de fer qui ne fermaient pas? Cette Russe y avait mis de la complaisance, et puis, quand cet homme était entré chez elle, pourquoi n'avait elle pas crié, appelé à l'aide? Sa version ne tenait pas debout. Ce n'est pas par terreur qu'elle avait cédé à cette brute. Au fond, elle avait désiré cette présence, et cette bête sauvage ne s'était risquée auprès d'elle que préalablement apprivoisée.

Les deux hommes écoutaient l'Anglaise éructer l'acrimonie de sa bile; on aurait dit qu'elle déchargeait une ancienne rancune. Sa vertueuse indignation avait comme un arrière-goût de fiel. Lady Forkett passait pour avoir, tant dans son domaine de Balgirood, en Écosse, que dans sa maison montée à Londres, la première livrée des trois Royaumes. Les valets de pied et les cochers de lady Forkett étaient célèbres dans toute l'Angleterre; son personnel était recruté avec un soin tout particulier parmi l'humanité la plus musclée et la plus saine de la campagne et des faubourgs. C'était là une des vanités les plus affichées de la millionnaire. La malignité publique attribuait à cette sélection de l'antichambre et de l'écurie des motifs d'un ordre secret, et pourtant jamais un scandale n'avait atteint la réputation de lady Forkett. Sa morgue puritaine planait au-dessus de tout soupçon, mais la médisance n'en trouvait pas moins son compte dans le physique si précieusement choisi de son personnel et, quoique étrangers, Rodestern et Ramirès étaient suffisamment au courant des choses d'outre-Manche et d'ailleurs pour apprécier, comme elles le méritaient, les justes pruderies de l'Anglaise.

Lady Forkett ne lâchait pas sa proie:

--C'était comme la version que la comtesse donnait de son départ, le lendemain même, de cette auberge! Cela ne se soutenait pas. Comment elle se donnait, en pleine nuit, à un inconnu, pis, à un subalterne, dans la chambre délabrée de cet hôtel sinistre; elle ne s'était pas gênée pour leur laisser entendre que la nuit avait été... chaude... Ses yeux noyés, son sourire en parlant l'accablaient; et après cette nuit-là, elle serait partie, elle qui était venue dans ce pays pour deux jours, cela ne tenait pas debout. Aucune femme dans son cas ne serait partie, c'était une psychologie de haute fantaisie qu'elle leur avait servie et...

--Aucune femme! oh! milady! interrompait le baron de Rodestern, enchanté de prendre tant de pudeurs en faute.

--Aucune femme, je veux dire une femme du caractère de la comtesse, une libérée de préjugés esclave de sa sensualité.

Le petit Ramirès croyait devoir prendre la défense de l'absente:

--Pardon, milady, pourquoi la comtesse aurait-elle menti? Si elle manque de retenue, certes elle ne manque pas de franchise; rien ne la forçait à nous conter cette équipée. Une seconde nuit passée ne l'aurait pas plus compromise à nos yeux et, si elle nous a dit avoir quitté le lac de Garde le lendemain, c'est qu'elle est effectivement partie ce jour-là.

--Si vous le voulez, faisait l'Anglaise impatientée, et puis, après tout, qu'y a-t-il de vrai dans tout ceci? La comtesse Azimoff l'a peut-être rêvé, inventé!

--Pourquoi inventé?

--Une vantardise de plus.

--Vous dites?

--Elle est de la race de ces femmes qui se vantent de ces choses. C'est une déséquilibrée, une hystérique. Une aventure avec un portier d'hôtel, pourquoi pas avec le concierge de la maison qu'elle habite à Paris!... Il y a des précédents dans cet ordre de folies...

Et après une pause:

--La comtesse Azimoff, voulez-vous que je vous dise ce qu'elle est. C'est un cas du docteur Lombroso.

Les deux hommes avaient un discret clignement d'yeux. Ramirès étouffait un léger accès de toux et d'une voix insidieuse:

--Je voudrais me ranger à votre avis, milady; malheureusement, l'aventure de la comtesse Azimoff est un fait, l'auberge existe. Elle est même connue, l'auberge.

L'Anglaise bondissait sur son fauteuil:

--Vous dites?...

--Qu'il y a eu un précédent du même genre à Dezenano.

--Dans la même auberge?

--Je le suppose, car je ne peux croire que tous les portiers d'hôtels du pays aient cette ardeur et cette audace dans l'irruption nocturne. Il est plus plausible d'attribuer au même personnage l'aventure de la comtesse et celle de mon amie Sergine.

--Comment, une autre femme et une femme que vous connaissez a été victime d'une tentative de ce genre dans une auberge de Dezenano?

--Victime, voilà un bien gros mot, milady, car notez qu'aucune des belles visitées ne s'est plainte, pas plus mon amie que la comtesse.

--Quelle abomination! mais c'était un satyre que cet homme!

--Le Bois de Boulogne n'en a pas le monopole, pourquoi n'y en aurait-il pas sur les lacs italiens?

--Vous me suffoquez!

--Je vous dirais même que mon amie, elle, n'est pas partie le lendemain. Elle est restée la nuit suivante.

--Mais c'était une fille, alors, que votre amie!

--Je ne vous ai jamais dit, milady, que Sergine fût une femme du monde. C'est une fort belle fille, en effet, et qui met une complaisance charmante à faire le bonheur de ses contemporains. Oui, Sergine est ainsi. Elle verse généreusement à tous ceux qui l'entourent la capiteuse ivresse d'une réelle beauté. Sergine est Basque et, comme vous le savez, milady, les provinces basques ont le sang chaud. Née à Hendaye, elle est allée toute jeune à Bordeaux et maintenant Paris la possède, Paris, la Riviera, les villes d'eaux et même l'Italie l'été. Sergine ne se croit pas le droit de priver l'Europe de la clarté de ses yeux bleus et du piment de son sourire, elle en gratifie même au besoin les deux Amériques, elle est née courtisane, ses yeux consentent même quand sa bouche dit non. Le hasard intelligent pour elle a voulu que ses quotidiennes faiblesses lui rapportent bon an mal an près de quatre-vingt mille livres, les vraies vocations réussissent toujours. Je vous ai fait le portrait de Sergine...

--Et c'est à cette créature qu'est arrivée...

--... Une chose qu'elle a trouvée très simple. Cet été, ou plutôt cet automne, Sergine a été appelée à Vienne et a gagné l'Autriche par Venise, elle est descendue sur Milan par le Saint-Gothard et a eu la curiosité des lacs. Oh! en passant. Après Côme et Lecco, le lac de Garde était tout indiqué; les Compagnies, qu'elles soient Cook ou Lubin, vous tracent toujours le même itinéraire. Sergine quittait donc Lecco un matin pour s'arrêter à Bergame de midi à huit heures, et débarquait à Dezenano à minuit. Dezenano est la seule station du lac de Garde. Sergine ne m'a pas dit le nom de l'auberge où elle était descendue, mais c'était une vieille _osteria_ italienne, d'un dénuement et d'un abandon absolus, aggravés par le voisinage du lac, et dont les hautes salles voûtées l'impressionnèrent. Sergine se crut descendue dans un couvent, mais les allures du portier de l'hôtel n'avaient rien de monastique. Sergine voyage avec une femme de chambre. Dans le silence de l'hôtel endormi, ce fut le portier de l'hôtel qui conduisit les deux voyageuses à leurs gîtes. Sergine eut tout de suite l'intuition d'une aventure flottant dans l'air. Les yeux de l'homme la brûlaient. En lui remettant son sac de voyage, il avait trouvé le moyen de lui frôler les mains et, quand il lui montra le système des verrous et des serrures qui était très compliqué, les doigts de l'Italien s'attardèrent encore plus qu'il n'aurait fallu dans les siens; mais tous ces travaux d'approche n'épouvantèrent pas Sergine. Sergine a l'habitude de l'aventure et le goût inné de l'amour. Mon amie est merveilleusement blonde, une blonde savoureuse à chair de fruit, frottée de rose aux bons endroits, et ses grands yeux humides sont remplis de promesses. C'est en plus opulent le genre de beauté de la comtesse Azimoff. Il faut croire que cet Italien basané est un friand des cheveux de métal clair et des peaux lumineuses; aussi, ma belle amie ne fut-elle pas trop étonnée de voir surgir ledit portier au milieu de sa chambre dans le silence et l'isolement de la nuit. Sergine est faite à ce genre de visites et je n'oserai pas vous affirmer qu'elle eût vraiment fermé la porte. Elle m'avoua pourtant que sa surprise fut, cette nuit-là, relevée d'un piment de terreur et que l'imprévue apparition de l'homme au milieu des ténèbres, pieds nus et la main armée d'une lanterne sourde, emplit toute sa chair d'un frisson sinistre et délicieux.

Lady Forkett était haletante; ses yeux de faïence arrondis de terreur ou d'extase buvaient les paroles du jeune Ramirès: «Une sadique, une malade, une impudique créature!»

--Tout ce que je sais, c'est que cet Italien ne dut pas s'ennuyer, et Sergine non plus ne s'ennuya pas. Elle devait partir le lendemain à cinq heures, pour dîner et coucher à Vérone, elle s'attarda toute la journée sur le lac et ne partit que le surlendemain matin.

--Et cette seconde nuit? interrogeait l'Anglaise avec un tremblement dans la voix.

--Et cette seconde nuit, Sergine ne ferma pas sa porte, et mal ou bien lui en prit: cela dépend de la façon de juger les gens.

--Quoi, ce portier lui vola ses bijoux!

--Non, les portiers d'hôtels de Dezenano sont encore assez honnêtes, il n'y vient pas assez d'étrangers, mais il faut vous dire que dans la journée, à l'embarcadère et au débarcadère du bateau qui fait le service du lac, Sergine, au milieu de tous les omnibus groupés sur le quai dans l'attente des voyageurs, avait remarqué un autre portier.

--Encore un!

--Elle eût pu en remarquer plusieurs, mais celui-là était, paraît-il, de ceux qui s'imposent à l'attention d'un artiste et même d'une femme. Aussi blond que celui de l'auberge était brun, élancé, tandis que l'autre trapu, mais tout aussi musclé, avec des yeux en amande d'un bleu de lac et la plus jolie tête du monde; c'était le type du parfait officier autrichien. Le Prater, à Vienne, voit défiler journellement des centaines d'hommes de cette allure et de ce poil, mais à Dezenano cette rencontre n'en était pas moins une rareté.

«Sergine n'eût pas été la femme qu'elle est, si elle n'eût regardé un peu longuement ce nouveau portier d'hôtel, et croyez que dans son for intérieur elle eût sûrement le regret de n'être pas descendue à son auberge. Tout ce personnel d'hôtellerie se connaît et grouille à tu et à toi, surtout dans ces petits pays. L'homme, examiné longuement par l'étrangère, s'aperçut-il de l'attention dont il était l'objet et en fit-il part à son camarade?

«Toujours est-il que vers minuit et demi, les omnibus d'hôtels revenus du dernier train, Sergine entend s'ouvrir doucement la porte de sa chambre. Un pas feutré se glisse vers son lit... et c'est l'étreinte...

--Passez, monsieur, n'insistez pas.

--Sergine reconnut l'étreinte de la veille, étreinte qui finit par se dénouer: toute chose a un terme ici-bas. Un dernier baiser clôt les lèvres de la dame, le visiteur saute à bas du lit, et comme elle-même Sergine s'étonne de ce départ un peu brusqué, l'Italien (ils sont si intuitifs dans ce pays) lui chuchote à l'oreille: «L'autre va venir, il attend là!»

«L'étrange divination des femmes! Sergine comprit tout de suite qu'il s'agissait du portier à profil autrichien, et quand la silhouette dans l'après-midi remarquée se glissa avec des précautions infinies, à la lueur sourde de la lanterne, vers son lit, Sergine n'eut pas le courage d'intimer à l'intrus l'ordre de se retirer, et Sergine se résigna, pareille à ses soeurs les courtisanes antiques, redevenue, dans cette chambre d'auberge italienne, une de ces petites captives troyennes dont le poète a dit:

Aussi leur chair indifférente, Lasse de fatigue et d'amour, A chaque amant plus transparente, Se fâne et pâlit chaque jour.

«Mais elle partait le lendemain à la première heure, car il n'y avait pas de raison pour qu'elle ne reçût, la nuit suivante, les hommages de tous les autres portiers d'hôtels.»

Il y eut un silence.

--Et le nom de cette auberge? interrompit la voix rauque de lady Forkett, le nom de cette auberge, que je n'y descende pas; «l'Auberge des Fleurs», a dit, je crois, la comtesse?

--Oh! soyez sûre, milady, que la comtesse Azimoff a donné un faux nom, et puis le saurions-nous, ce nom, il y a tout lieu de croire que, l'année prochaine, ce ne sera plus le même personnel.

CHOSES DE LA-BAS

I

UN SOIR AUX ZATTERÉ

Lord Saringham nous traitait, ce soir-là, aux Zatteré, la trattoria italienne dont la terrasse enguirlandée de pampres commande l'immense travée d'eau de la Zudecca. Une treille en pergola y laisse pendre au-dessus des dîneurs la transparence ambrée des muscats en grappes, l'ombre mobile des feuilles s'y découpe en dentelle sur la blancheur un peu grise des nappes et, si la vaisselle y est en vérité commune et l'argenterie un peu douteuse, le _chianti_ et le _vesuvio_ dans les fiasques de verre fumé, pansées et cerclées de jonc, comme l'asti dans les _botteglia_ de Murano y donnent aux repas une saveur bien italienne. Les Zatteré ont une réputation établie pour les rougets à la Livournaise, les côtelettes aux truffes blanches et les scampi à la génoise... Enfin, la mode était d'y dîner cet été-là.

Les couchers du soleil sur la Zudecca sont admirables et un peu moins divulgués que ceux du Lido, crépuscules aujourd'hui classiques et classés dans tous les guides de l'Italie du Nord, et que le service organisé des bateaux a vraiment mis trop à la portée de tous. C'est très bien de s'embarquer à la Piazetta ou à San-Zacarria pour aller manger des huîtres et regarder la vraie mer au Lido et revenir de là coucher à Venise, mais aller en bonne compagnie goûter la soupe aux moules de Boracchio, aux Zatteré, est chose plus rare. D'abord, on a chance de n'y rencontrer personne et, si l'on y trouve quelques compagnons, on a la volupté entre toutes précieuse de se reconnaître entre pairs, c'est-à-dire entre gens du même monde, de même rang et de même culture intellectuelle, entre intoxiqués du même esthétisme, celui des snobs de demain; bref, entre délicats atteints des mêmes dégoûts et du même dédain de la foule, passagers du dernier bateau et amoureux de l'ultime gondole. Lord Saringham traitait donc, ce soir-là, aux Zatteré trois ou quatre femmes de la colonie, deux attachés d'ambassade de Vienne, un peintre russe, un autre américain, un banquier de Hambourg et quelques Vénitiens.

Lord Saringham donnait ce dîner en l'honneur de la comtesse de Croix-Vimeuse, qui l'avait reçu tout l'été. Lord Saringham liquidait en même temps quelques autres politesses, car, bien que cinq fois millionnaire, lord Saringham ne passe pas précisément pour tresser avec des saucisses les chaînes de ses chiens.

Il y avait donc là la comtesse de Croix-Vimeuse, une fervente de la ville des doges, qui, déjà depuis trois ans, a palais sur le Grand-Canal; la comtesse Azimoff, une des Russes les plus capiteuses de la colonie, et son amie la baronne Stourline, deux fidèles de Venise et de Danielli; Stermacheff et Harisson, dont les gondoles, encombrées de chevalets et de boîtes de couleur, stationnent, tout l'été, au coin des rios déserts, et quelques autres oiseaux de passage; parmi les autochtones, le comte Framani, dont le palais, converti aujourd'hui en hôtel, a vu naître et mourir quelques doges; Mandello, célèbre par l'amiral du même nom, qui, plus que don Juan d'Autriche, remporta la victoire de Lépante; Zeno Cantho, le meilleur peintre de Venise, héritier de la palette et des pinceaux du Canaletto, et dont les «Salute» de marbre argenté! dans des brumes gris perle, tels de grands nénuphars de moire sur des eaux de nacre, se vendent au poids de l'or dans toute l'Amérique, et Beppo Sforsina, le poète.

Sforsina au dessert, devant la féerie de la Zudecca embrasée par le crépuscule et de ses maisons roses et vertes apparues, comme autant de feux de Bengale, entre les hautes vergues des charbonniers anglais et les cheminées des steamers, devait nous dire le fameux sonnet de sa _Venise en or_:

La splendeur d'un passé de gloire et d'aventures Surgit avec la nuit des canaux et du port. Un horizon de flamme embrase des mâtures! Des campaniles d'ambre allument un ciel mort.

C'est vous dire que la fête devait être complète, le choix des invités le promettait. On n'attendait plus, pour se mettre à table, que l'arrivée de la marquise Amaforti, Polonaise millionnaire, épousée par un marquis romain et, depuis son veuvage, fixée à Venise. J'avais beaucoup entendu parler de la marquise. Son luxe et son originalité préoccupaient énormément la société de là-bas. Je n'avais jamais eu la chance de la rencontrer. La marquise passait ses étés sur le lac Majeur et ne rentrait que très tard dans sa villa de la Brenta.

--Oui, elle a eu cette fantaisie, déclarait Harisson, et je l'en approuve, de fuir la pestilence de ces eaux fiévreuses et de l'étouffement de ces petites rues étroites encombrées de Forestieri, pour la mélancolie souriante et les grands horizons de cette admirable rivière que l'on ne connaît pas. La Brenta! Je parie que vous n'y avez jamais été. Elle longe, du côté du nord, toute l'enceinte fortifiée de Padoue... Padoue, dont elle baignait autrefois le quartier des palais, et vient en serpentant, à travers dix lieues de plaines verdoyantes, se jeter dans la grande lagune à quelques kilomètres d'ici, derrière cette Zudecca. Ah! les rives de la Brenta et leurs longues files de peupliers, le reflet tremblant de leurs hautes quenouilles dans une eau lente et bleue. Nulle part, dans la Vénétie, les ciels n'ont plus de transparence et plus de douceur. Le dix-huitième siècle, qui fut le siècle des nuances, ne s'y est pas trompé. Sous Casanova, toute la noblesse de la République émigra sur ses rives heureuses; la Brenta se peupla de villas. Les marquis en habits changeants et les belles dames masquées de Longhi en avaient assez des nuits de pharaon dans la fièvre et le bruit des maisons de jeu, assez des musiques et des illuminations des fêtes costumées sur le Grand Canal. Venise aspirait aux joies de la nature et au calme des champs; un besoin d'idylles et d'églogues faisait abandonner aux belles dames, éprises de philosophie et de lecture française, les vieux palais des aïeux. Venise eut des Trianons comme elle eut un Versailles, cet immense et fastueux château de Stra, aux salles décorées par Tiepolo que Napoléon Ier acheta pour le prince Eugène. Tout le pays a gardé le souvenir des Beauharnais. Toutes ces villas à colonnades et à portiques, bâties sur le modèle de Brimborion et de Bagatelle, et toutes inspirées du grand Trianon, ont un air bien plus Empire que Louis XVI. Pourquoi? C'est qu'une présence auguste les a animées, et le passage de la famille impériale dans cette partie de la Vénétie et le court séjour d'un simulacre de cour dans les vastes bâtiments de Stra ont suffi pour marquer l'empreinte et dater à jamais le pays.

--Nous avons lu tout cela dans Frédéric Masson, interrompait Mme de Croix-Vimeuse et, coupant la parole à Harisson: Bref, la marquise Amaforti a acheté une des plus belles villas de la Brenta, il y a surtout des communs admirables. Après celles de Stra, la _Palomba_ possède les plus belles écuries du pays. Les stalles des chevaux y sont en marbre blanc, c'est tout vous dire, mais dame! c'est à une heure de Venise et d'une tristesse que je supporterais, moi, péniblement, mais la marquise sait peupler la solitude de son parc.

--Ah! comtesse, comtesse! faisait le peintre Zeno en la menaçant du doigt.

A quoi la Française:

--Mais je n'invente rien, mon cher Zeno, il est de notoriété publique que la marquise sait animer les ombrages de ses jardins, mais chut! la voici!