Ellen

Part 11

Chapter 113,811 wordsPublic domain

Ils étaient là une dizaine de dîneurs dans la grande salle à manger de l'hôtel d'Ostende; les femmes, épaules nues, tout l'orient des perles et toute l'eau des diamants en flammes et en reflets sur la nacre des chairs; les mâles en smoking, la mollesse des plastrons bâillant dans l'échancrure des gilets de fantaisie, irréprochables, impeccables, oeillets blancs et gardénias. Il y avait tout Cosmopolis: le baron et la baronne Rodestern, de Vienne; lady Forkett et sa soeur miss Bellah Duncan, d'Édimbourg; Léviston, le roi du Trust des cuivres; un attaché de l'ambassade de Suède; la comtesse Nadège Azimoff; un prince italien; un Brésilien, possesseur d'innombrables haciendas, et un jeune Espagnol, Argentin d'origine, secrétaire d'un pair d'Angleterre.

C'était le Brésilien qui traitait. Un grand paravent déployé isolait les dîneurs du reste de la salle; les valses d'un orchestre de tziganes, installé à l'autre extrémité de la galerie, arrivaient par bouffées et, tour à tour langoureuses ou trépidantes, couvraient le va-et-vient du personnel, dont les semelles feutrées n'amortissaient pas assez les pas. L'atmosphère surchauffée fleurait la venaison, le fumet des grands crus, la tubéreuse et la chair de femme; la dorure solide des chignons bas miroitait sur les nuques, car toutes les invitées du Brésilien étaient uniformément blondes, de ce blond lumineux et fluide qui coûte cinq louis le flacon chez les grands coiffeurs.

Les hommes, le teint fouetté par les courses au grand air, excursions en chaloupe à vapeur et records d'automobiles; les femmes, leur fraîcheur ravivée par le tub et les joues unies par la délicatesse d'imperceptibles fards, dégageaient tous une violente impression de haut luxe... Des gains et des pertes à la salle de jeu la conversation avait glissé aux potins. Un des dîneurs jetait le nom de la princesse Alexanieff. Il venait de lui en arriver une bien bonne.

--Qui ça, la princesse Alexanieff? demandait miss Bellah Duncan.

--Mais cette vieille folle qui ne quitte pas le tapis vert. Vous ne connaissez qu'elle.

--En vérité non, insistait la jolie Écossaise.

--Mais si, mais si. Vous ne pouvez pas entrer dans les salles de jeu sans tomber sur elle. Elle s'y rue à dix heures dès le matin, pour n'en sortir qu'à une heure. Vous l'y retrouverez à trois, pour l'y revoir encore à minuit; je ne crois même pas qu'elle dîne.

--Un phénomène, alors?

--Vous l'avez dit, un phénomène.

--Et jolie, cette princesse?

--Jolie!--et Léviston éclatait de rire--la princesse Alexanieff, mais une vieille joueuse, je vous le dis, desséchée par son vice, un vieux fantoche sans âge ni sexe enraciné par sa passion sur ce rocher de Monte-Carlo, et qui ne quitte jamais la Principauté.

--Même l'été?

--Même l'été. Ah! vous ne connaissez pas les âmes de joueurs, miss Bellah.

La jeune fille était devenue songeuse.

--Et riche, cette princesse?

--Des millions et des millions.

--Étrange. Et elle gagne au jeu?

--Elle gagne quelquefois, mais elle perd toujours.

--Ça, c'est un mot, et il faudra l'envoyer à la Compagnie fermière.

--Ah! comme je voudrais la connaître, imploraient les lèvres roses de miss Duncan.

Lady Forkett intervenait:

--Mais tu es insupportable, en vérité, Bellah! Cette vieille dame, toujours vêtue de velours râpés et d'étoffes pisseuses, des manteaux magnifiques d'ailleurs, brodés et rebrodés, mais datés, démodés et raidis de taches, l'air d'une marchande à la toilette! Tu l'as déjà remarquée! Et des chapeaux comiques, tout à fait la vieille excentrique du rôle de Max Dearly dans _Country Girl_!

--Ah! cette vieille dame qui a l'air si malpropre! Je sais, je sais. Mais elle fait peur. Et elle a des millions?

--Plusieurs.

--Alors ses colliers, ses pendants de turquoises sont vrais? Je les croyais faux!

--Fausses! des turquoises de famille et d'origine impériale!

--Les turquoises, ou la famille?

--Les deux. La princesse Alexanieff est tout ce qu'il y a de plus authentique: un de ses ancêtres directs a été l'amant de Catherine II.

--Et en Russie, soulignait la comtesse Azimoff, avoir eu un aïeul dans le lit de la grande Catherine, c'est le plus beau titre de noblesse dont nous puissions nous enorgueillir.

--Comtesse! observait lady Forkett alarmée.

--Ah! pardon, milady. Vous êtes Anglaise, j'oubliais.

--Et sa famille? poursuivait tranquillement miss Bellah. Qu'est-ce que fait la princesse de sa famille impériale?

--Mais elle l'oublie! concluait Horlofsen, le Suédois de la bande. La princesse a été mariée et a sûrement dans l'Ukraine ou dans le Caucase des gendres, des belles-filles et des petits-enfants.

--A Pétersbourg même, sans aller si loin, souriait la comtesse Azimoff.

--Et elle a planté là tout son monde? interrogeait la jeune fille.

--Naturellement. C'est une joueuse. Hors Monte-Carlo rien n'existe pour elle. Soyez certaine qu'elle n'a même jamais vu ce pays. Ce décor unique de mer et de montagnes, ce bleu du large et ce bleu du ciel, ces palmiers, ces prairies d'oeillets, cette profusion d'arbustes et de fleurs rares, la princesse Alexanieff ignore tout cela. Pour elle tout est rouge ou noir. C'est une hallucinée qui ne vit que pour les douzaines, impair et passe, les martingales et les combinaisons...

--Et maintenant que tu as campé ton personnage, interrompait Ramirès, le jeune Espagnol un peu Argentin, voyons, mon cher Otto, vas-y de ton histoire?

Et le Suédois, ayant passé négligemment ses doigts dans l'or soyeux de sa moustache:

--La princesse, vous le savez, descend depuis dix ans aux Roches rouges. Un de ces derniers soirs, une troupe de musicanti y donnait une aubade aux dîneurs. _Cavalliera rusticana_, _E Paillaze_, tarentelles, tout le répertoire y passait. La princesse présidait la table, toutes ses turquoises de famille sur l'ossature de ses épaules et une perruche dans le chignon, perruche elle-même, maquillée, spectrale, véritable doyenne des poupées macabres du lieu. La vieille joueuse est mélomane. L'amour de la musique est la seule passion que n'ait pas étouffée son vice: elle adore surtout les partitions italiennes, les cavatines, les barcaroles et tous les dégueulandos de Sicile et de Naples. Pâmée sous l'archet des musicanti, les yeux au plafond, dodelinant de la tête, elle laissait s'en aller sa vieille âme sentimentale vers des Capri de rêve et des Amalfi de lumière au gré des mélodies macaroniques.

«Elle ne revenait à elle qu'au dernier accord d'une chanson napolitaine et, toute lubrifiée de reconnaissance (la princesse avait eu ce jour-là de la veine au jeu), elle laissait tomber un louis dans l'assiette du quêteur. Les musiciens se retiraient; la princesse passait au salon, s'isolait dans un fauteuil et, fermant ses vieilles paupières, s'abandonnait à sa petite sieste quotidienne, son petit somme réparateur. Tout le monde, aux Roches rouges, respecte le sommeil de la princesse: «Ne réveillez pas la Gorgone qui dort», avait risqué, un soir, un mauvais plaisant. Le mot a fait fureur. Et trois fois par semaine le personnel des Roches rouges a à effacer sur la porte du salon l'inscription suivante: «Ici dort la Gorgone.» C'est une des joies innocentes de la Principauté.»

--Mais marchez donc, Otto! Vous n'avancez pas.

--M'y voici. A dix heures, la fièvre du jeu réveillait la princesse; elle demandait l'ascenseur et remontait chez elle. Son sourire à rassujettir, un peu de mouvement à donner dans ses bouclettes,--la Gorgone n'a pas tout à fait renoncé à plaire... aux croupiers,--elle entre dans sa chambre, donne l'électricité et s'arrête, figée de terreur. Un homme est installé là au milieu de la pièce, à côté de son lit. Chemise de soie mauve, pantalonné de blanc, les reins sanglés d'une tayolle de soie cerise, c'est un homme à large face mate, virgulée d'énormes moustaches noires; deux yeux sombres en caverne se veloutent de douceur sous une broussaille de cheveux bruns. Le sourire aux lèvres, l'échine obséquieuse, l'homme se lève et s'incline cérémonieusement:

«--Commandez ce que vous voulez! _Commandate che volete!_

«Et la princesse Alexanieff reconnaît le chef d'orchestre des musicanti.

«--_Che volete lei, che fate cui?_ (Que voulez-vous? Que faites-vous ici?)

«Et la princesse s'indigne, s'érupe. L'homme est toujours là, souriant, l'échine onduleuse, son violon à la main... La princesse à reculons s'efforce de regagner la porte. Alors l'homme, dans un mauvais français mâtiné d'italien:

«--_Madame la principessa a mis oune louis dans moun plate; z'ai cru que madama désirait oune sérénade particoulare et ze souis mounté zé zon altesse. Que madama commande la canzona qu'elle dézire que ze zoue; ze souis tout à soun désir._

«Une aubade particulière! La princesse en sentait craqueler l'émail de ses joues; elle retrouvait le geste de son ancêtre pour montrer la porte au malencontreux musicien: les Roches rouges sont désormais consignées à la bande du trop zélé violoniste. Quant à la princesse, nous serons au moins une semaine sans la revoir dans les salles de jeu.»

--Comment!

--Sans doute; la princesse Alexanieff est Russe, donc superstitieuse. Cet insolent faquin lui a coupé sa chance avec sa déclaration.

--Non!

Et toute la table s'esclaffait de rire.

--Elle le prétend, du moins: «Avoir osé me désirer, moi, a-t-elle déclaré, le soir même, à l'hôtel; avoir pensé que moi, princesse Alexanieff, je consentirais à partager sa passion! Mais voilà. Je ne gagnerai plus rien, plus rien de la saison. Chançarde au jeu, déveinarde en amour, la réciproque s'impose. Ce maudit Italien m'a porté la guigne!»

«Moralité, concluait le Suédois en allumant un troisième cigare: en Italie il ne faut jamais majorer les pourboires.»

Il y eut un silence.

--Peut-être, en effet, pensait tout haut la comtesse Azimoff.

Elle avait posé un coude sur la table et, le menton en avant, la bouche entr'ouverte, elle fumait lentement une cigarette d'Orient; ses yeux verdâtres en suivaient les légères spirales de fumée au plafond. Sa pose était si naturelle, qu'elle mettait à la fois en valeur le galbe de ses seins avancés hardiment sous les yeux des dîneurs et l'éclair étincelant de petites dents de nacre. L'humidité du sourire soulignait le vague et l'humidité du regard. Une rêverie voluptueuse,--peut-être plus qu'une rêverie, un souvenir, qui sait?--noyait toute la face pensive de la comtesse. Toute la splendeur de sa chair blonde en était comme dramatisée, devenue à la fois plus lointaine et plus brutale, et, sous le regard aigu des hommes, la comtesse Nadège sentait que toutes les femmes la détestaient.

--Vous qui passez tous vos étés sur les lacs italiens, comtesse, hasardait le baron Rodestern, que pensez-vous de l'opinion formulée par notre ami? Faut-il majorer, oui ou non, les pourboires au pays de la barcarole?

La comtesse tournait vers le Viennois deux yeux lents:

--En vérité, je ne sais trop. Le pourboire, cela dépend aussi de celui qui le reçoit et de celui qui le donne. Je n'ai jamais majoré les miens... et pourtant!

Et la comtesse Nadège avait un mystérieux silence.

II

NUITS D'ITALIE

--O comtesse, voilà un mot qui sent la poudre. Il y a une aventure là-dessous.

--Une aventure... peut-être?

La comtesse Azimoff avait retiré son coude de dessus la nappe; ses prunelles, lentement promenées sur chacun des convives, suggestionnaient à tous les hommes présents l'immédiate idée d'une intrigue possible avec la Moscovite. Un frémissement courut, des moustaches tremblèrent, il y eut de brusques avancées de menton et des palpitations de narines.

La comtesse Nadège avait croisé ses mains sur ses genoux et déployé devant sa nudité les fulgurances ombrées d'un grand éventail de plumes.

--Une aventure, en effet, mais avant, je dois vous prévenir que je suis une libérée de préjugés, les préjugés encore chers à la vieille Europe, et je vais peut-être scandaliser votre pudeur anglaise, milady, et votre cant américain, mon cher Léviston. En ma qualité de Russe je suis une Asiatique, mais une Asiatique affranchie, une espèce d'échappée du sérail, le sérail de toutes les conventions et de toutes les tyrannies. Russe, je suis du pays de tous les servages, mais aussi de toutes les libertés, de celles que l'on conquiert au prix de sa réputation, de sa fortune et parfois de sa vie. Je ne retournerai jamais en Russie; le comte Azimoff y a été compromis comme nihiliste. Mieux que veuve, puisque divorcée, je suis devenue une nomade par la force des choses et par la force aussi de mes instincts. D'une nomade, j'ai pris le goût de la vie aventureuse, l'allure aventureuse aussi, l'habitude des résolutions soudaines et la passion de la liberté. D'une tzigane, en effet, j'ai l'indépendance de pensées, la fantaisie dans les actes, les indulgences qu'on prétend coupables, avec, en plus, une certaine avidité jouisseuse de l'occasion.

Toute l'assistance se regardait; la comtesse continuait sa profession de foi:

--A force d'errer, de ci, de là, le vent des steppes a fini par me fouetter les nerfs et le sang...

--L'instinct, concluait le jeune attaché d'ambassade suédois.

--Cet été, donc, j'étais sur les lacs italiens. La baronne Stourline, une amie d'enfance retrouvée à Plombières, m'accompagnait. Nous avions commencé par Pallanza, célébré par Barrès, pour finir par Bellagio en brûlant Lugano, raconté par Rosny! la tournée classique enfin, le lac Majeur, Lugano, le lac de Côme.

«Bellagio nous avait retenues pendant quinze jours dans l'enchantement de la villa Serbelloni... Bellagio, on ne raconte pas la mélancolie souriante et la langueur heureuse de ce paradis d'eaux bleues, de cimes et de nuées dans trop de soleil et trop de fleurs; et maintenant, un peu exténuées de quinze jours de nirvana et de songes, nous gagnions à petites journées Vérone et la Vénétie, où nous devions demeurer tout un mois.

«Je passe tous mes automnes à Venise, une habitude déjà ancienne, et je ne m'étais jamais arrêtée au lac de Garde, le plus grandiose et le plus sauvage pourtant, assure-t-on, non pas que la magie de ses horizons apparue sur la ligne, entre Brescia et Peschiera, ne m'eût depuis longtemps tentée, mais Dezenano, la station du lac, passe pour un endroit si inconfortable! Cette fois, l'obsession des Alpes du Tyrol entrevues et de leurs découpures, on dirait, taillées dans de l'améthyste et de la lazulite, fut la plus forte. Nous décidâmes, la baronne Stourline et moi, de passer deux nuits à Dezenano, le temps de visiter le lac, sinon jusqu'à Riva, jusqu'à Stressa du moins.

«Nous voilà donc parties pour Dezenano; nous avions quitté Milan le matin même, devions déjeuner à Bergame, le temps d'y voir le tombeau du Colleone et la basilique, pour en repartir après dîner et arriver à Dezenano à onze heures.

«Nos gros bagages et nos deux femmes de chambre avaient filé directement sur Venise.

«Je n'avais à la main que mon sac à bijoux et une enveloppe avec mon linge de nuit, ajoutez un nécessaire très complet dont s'était chargée la baronne et qui devait nous servir à toutes deux, quatre mille francs dans un petit portefeuille insinué dans la doublure de mon corsage, la baronne autant dans la doublure du sien et une lettre de change de dix mille sur les banques de Venise, de Florence et de Rome. Nous voilà donc débarquant à minuit dans une petite gare de campagne enfouie sous les arbres et sans autre habitation qu'une auberge de village éteinte à cette heure de nuit. Nous n'étions guère fières, la baronne et moi, abandonnées avec nos bijoux et nos valeurs dans cette solitude, car nous savions Dezenano à vingt minutes au moins de la station, et le Bædeker, consulté sur les hôtels du pays, n'était guère engageant: _Avis partagés_, indiquait-il après chaque hôtel; _avis partagés_, en idiome de guide, c'est l'aveu qu'il n'a pas d'opinion à donner.

«_Albergo di Fiori_ (Auberge des fleurs). _Vieil hôtel italien bon, mais modeste. Cuisine italienne. Chambres de trois à cinq francs._ Mieux vaut une bonne auberge qu'un mauvais hôtel. Nous décidions pour l'Auberge des fleurs. Mais l'_Albergo di Fiori_ aura-t-elle un omnibus à la gare? Celle de Dezenano domine un assez haut remblai. Nous descendions, la baronne et moi, les vingt-cinq marches d'un escalier de marbre du pays et débouchions sous les grands platanes mouillés d'une allée interminable, car, pour comble, il pleuvait cette nuit-là. Il y avait quatre omnibus à la station. _Albergo di Fiori_ s'étalait en lettres d'or sur la lanterne de l'un d'eux. Un facchino y hissait nos bagages et nous nous installions sur les coussins. _Anda!_ Un coup de fouet, et l'omnibus s'ébranlait au trot de deux chevaux. Vingt minutes en rase campagne, rien que les grands arbres de la route et la pluie, puis un bruit de ferrailles, et nous nous engagions dans les rues de Dezenano, rues caillouteuses et mal pavées, bordées de vieux logis soutenus par des piliers trapus, des files d'arcades basses mal éclairées par de rares lanternes, des placettes désertes, et, sur les places comme dans les rues, personne, personne; toute la ville endormie.

«L'omnibus s'engage enfin sous un grand porche; un immense hangar voûté, on dirait une chapelle désaffectée nous accueille. Une bande de poules s'effare et s'essaime en gloussant dans l'ombre; à la lueur d'une lanterne, que promène devant nous le portier de l'hôtel, des carrioles crottées, une berline hors d'usage, un cabriolet à capote déchirée, de vieux harnais, toute une carrosserie fantôme s'entrevoit dans la nuit; le voisinage du lac s'affirme par une fraîcheur moisie où traînent des relents de poulailler et d'écuries. C'est toute l'incurie italienne aggravée par la détresse de l'heure et l'effroi de la solitude.

«--Mais où sommes-nous? me demande la baronne. C'est une ruine!»

«Cependant le cocher dételle les chevaux. Au son d'une cloche mise en branle par le portier, une espèce de gouvernante apparaît, les pieds nus dans des sabots. Les yeux gros de sommeil, elle achève de nouer les cordons de sa jupe.

«--Pour la nuit? demande-t-elle ahurie.

«--Sans doute, pour coucher une nuit, deux nuits. Cela dépendra.

«--Une chambre? deux chambres?

«--Deux chambres, faisais-je impatientée, car j'ai horreur du déshabillage et des toilettes en commun.

«--_Va bene!_ Au premier. Suivez-moi, mesdames.

«Et, armée d'un bougeoir de cuivre, l'Italienne s'engage devant nous dans un gigantesque escalier; les marches en oscillent, comme descellées par le poids des siècles; le portier suit avec sa lanterne et nos bagages.

«L'escalier monte et tourne sous des voûtes avec de larges paliers toutes les cinq marches. Nous traversons une galerie extérieure. Le vent du lac y éteint bougie et lanterne; on les rallume. Et puis c'est un arrêt devant une grosse porte.

«La soeur tourière, comme l'appelle la baronne, a oublié les clefs. Le portier descend les chercher à la cuisine. Quel trousseau il rapporte? Celui d'une geôle de prison! Elles ont bien trois cents ans, ces clefs; elles tournent péniblement dans des serrures compliquées et formidables; et ce sont d'autres salles et des couloirs, des immenses salles aux murs décorés de fresques et dont la peinture s'écaille, des chambres démeublées et tristes, dallées de marbre grisâtre et qui semblent inhabitées depuis cent ans. Des plafonds peints en trompe-l'oeil se lézardent de crevasses; dans des chambres des lambeaux de papier pendent au-dessus des plinthes. Jamais nous n'avons encore vu pareille détresse et pareil abandon. «Où sommes-nous?» Une même angoisse nous étreint et je regrette d'avoir demandé deux chambres. Nous y sommes enfin.

«Celle de la baronne est vaste comme une cathédrale; un petit lit de fer à rideaux de percale, une cuvette sur un trépied, le pot à eau dessous, un tapis élimé comme descente de lit. C'est tout. Dans un angle une seule fenêtre, dont l'hôtelière pousse les persiennes. La chambre donne sur le lac... Il est sinistre, le lac. Une tempête le bouleverse, des blancheurs d'écume zèbrent les ténèbres, et sur un grand ciel balayé de nuages, sous une lueur blémissante de lune, des montagnes tragiques se profilent dans un décor d'embuscades et de meurtres.

«La baronne ne dit plus rien. Un silence éloquent pèse sur nous, mais ses yeux hallucinés parlent pour elle:

«--Sortirons-nous vivantes de cette auberge?

«Heureusement, la porte, d'une épaisseur de dix centimètres au moins, est-elle boulonnée de clous et bardée de verrous et de lourdes barres de fer. C'est la porte d'une forteresse. La chambre n'a qu'une porte, et, cette porte fermée, y entrer serait impossible: cette porte est une sécurité.

«--Bonne nuit!

«Je prends congé de la baronne et passe dans le gîte que l'on me destine. C'est le portier qui m'en fait les honneurs. L'hôtelière a regagné son lit. Ma chambre est un peu moins grande que l'autre, mais c'est le même modèle: même mobilier sommaire et même impression d'abandon. Ma chambre cependant a deux fenêtres, mais ces fenêtres sont grillées, et l'absence de persiennes m'imposera toute la nuit le décor lugubre du lac démonté sous ce ciel lunaire.

«Le portier a déposé mon sac et mon enveloppe sur une chaise; il m'explique maintenant le jeu des verrous et des barres pesantes qui me garderont cette nuit. Il s'exprime dans un mauvais italien que je comprends mal. Je saisis enfin ou crois saisir le mécanisme de la clôture, et je lui mets trois lire (trois francs) dans la main. Pourquoi, à cette minute, regardai-je cet homme? Jusqu'alors je ne l'avais même pas vu, ce que l'on appelle vu.

«C'était un garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, trapu, très brun de peau, et dont les extraordinaires yeux noirs forcèrent peut-être mon regard. Plutôt laid avec son nez court, son menton osseux et ses pommettes saillantes, il avait sous sa casquette galonnée une face camuse de tête de mort, plus tchèque qu'italien de type, en vérité. Mais l'intense avidité de ses prunelles, l'éclat des dents petites et dures dans une bouche épaisse et large, l'ambre chaud de son teint et surtout la musculature de cet homme pimentaient étrangement sa laideur.

«--Italien? lui demandai-je.

«--Non, répondait-il, Autrichien de Trente. Je suis du lac.

«Et il souriait de toutes ses dents.

«L'homme ne s'en allait pas. Je regardai ses mains; il les avait noueuses et velues, des mains d'assassin. Ses yeux luisants ne me quittaient plus.

«--Ah! faisais-je.

«Puis je lui redonnai deux autres francs, pressée de le voir partir.

«--_Bona sera_, lui disais-je.

«L'homme gagnait la porte à pas lents.

«--_Bona sera, signora._

«D'un bond j'étais aux barres et aux verrous, j'en faisais jouer le mécanisme séculaire, j'assujettissais soigneusement toute cette ferraille et, prudente, ayant tendu ma couverture de voyage devant la porte, pour que l'on ne surprît pas mes faits et gestes, je retirai les écrins de mon sac, les cachai sur le haut de l'armoire, ainsi que le portefeuille sous le journal du tiroir de la table, et, ayant sorti mon revolver de son étui, je retirai le cran de sûreté et posai mon arme sous mon traversin.

«Cette auberge ne me disait rien qui vaille; il fallait s'y tenir prête à toute éventualité. Je ne me déshabillai que toutes ces précautions prises; j'allai encore m'assurer que la porte était bien close, et, alors, je consentis à me mettre au lit. J'y veillai bien encore une demi-heure, la bougie allumée; mais la lune inondait toute la chambre, les deux fenêtres sans volets l'éclairaient comme en plein jour. Je soufflai ma bougie et je m'endormais.

«Un fracas épouvantable me réveillait en sursaut: la porte venait de s'ouvrir, entraînant avec elle le poids de ses verrous et de ses barres. Je me dressai sur mon lit, et j'entendais distinctement le bruit de mon revolver qui venait de tomber. J'avais fermé instinctivement les yeux, il me fallait bien les rouvrir.

«Un homme en bras de chemise se tenait debout au pied de mon lit. Une lanterne sourde, qu'il braquait sur moi, l'éclairait mal; mais l'homme avait pourtant refermé la porte. Je remarquai qu'il était pieds nus. Il y eut un moment de silence horrible.