Ellen

Part 10

Chapter 103,878 wordsPublic domain

«Ainsi moi qui vous parle, j'ai toujours déchaîné sur moi, surtout depuis mon mariage, les pires calomnies et les plus scandaleux racontars. J'ai le malheur d'être encore très amoureux de ma femme; nous avons fait, Emma et moi, le mariage d'inclination... et inclination est un mot bien faible pour exprimer l'élan qui nous entraînait l'un vers l'autre. Ma femme avait de la fortune, et moi rien; mais j'étais d'un âge où les hommes ordinairement se soucient peu d'aliéner leur liberté, je n'avais que mon talent de très jeune auteur; les parents de ma femme s'opposaient à ce mariage, mais Emma avait de la tête, elle déclara sa volonté et passa outre; elle avait confiance en moi, parce qu'elle m'aimait, et cette confiance nous porta bonheur. Trois mois avant notre mariage, j'obtenais mon premier succès dramatique, avec cette _Fornarina_ qui depuis a fait son tour d'Europe, et c'est toujours ainsi: l'amour partagé entraîne la chance; il y a une telle force dans l'amour... et ce bonheur, il y a déjà dix ans que je le promène à travers le monde, et cela au grand dépit de nos amis et connaissances et à la stupeur encore plus grande des inconnus... Ah! le bonheur d'autrui ne va pas sans gêner les autres, et ce n'est pas une chose si simple qu'on paraît le supposer, que d'être amoureux de sa femme par ce temps courant d'adultères et de mariages d'intérêt. Il y a à peine deux ans qu'on nous fait l'honneur de nous croire mariés; avant, on nous supposait toujours amant et maîtresse. En Italie, en Allemagne, même en Espagne, partout on nous prenait pour des irréguliers. Songez, des gens mariés qui ne se boudent pas, ne se disputent pas, et qu'on voit toujours ensemble: voilà qui déconcerte et démolit toutes les opinions établies. En avons-nous assez souvent ri, Emma et moi! Mais, de toutes les méprises et de toutes les aventures dont ce bel amour nous a faits à la fois les héros et les victimes, la plus extraordinaire nous arriva à Sartor, près de Domrémy, le Domrémy de Jeanne d'Arc; et celle-là vaut bien qu'on la conte.»

Thomery venait de débiter sa tirade tout d'une haleine, avec de légères interruptions nécessitées par son cigare; il en tirait de légères et courtes bouffées en volupteux qu'il était et venait enfin de l'achever. Les Namève, intéressés, mari et femme, l'écoutaient; le clair de lune et la fraîcheur du lac pénétraient par la grande baie ouverte, et dans la chambre obscure, dont Mme Thomery avait éteint l'électricité, une lueur bleuâtre flottait fluide et douce, argentant le profil et vaporisant les cheveux des femmes, prêtant aux objets comme aux êtres une apparence de chose rêvée!

--C'était dans les premiers mois de notre mariage. Nous avions fui éperdument Paris, avides d'aller cacher et semer aussi un peu partout notre bonheur. Notre joie était si profonde, si grande et si folle d'être enfin l'un à l'autre. Les uns montent dans un train de luxe et vont promener leur lune de miel en Italie, en Espagne ou en Tyrol; d'autres (et c'est le dernier cri) s'embarquent sur un yacht et vont tenter de lointaines escales... Les fiords de Norvège pour les mariés du dernier bateau, et Venise pour les attardés du romanesque demeurent les buts classés des grands pèlerinages.

«Nous, nous avions pris tout simplement une chaise de poste!

«J'avais eu cette fantaisie (et Emma l'avait acceptée avec enthousiasme) d'enlever ma femme comme dans un roman de Paul de Koch. Nous retournions carrément cinquante ans, que dis-je? soixante ans en arrière.

«Nous ferions la France à petites journées, la France que nous dédaignons parce que nous ne la connaissons pas, la France unique et qui contient tous les paysages... Nous voyagerions par étapes, nous arrêtant où bon nous semblerait, écourtant ou prolongeant nos séjours ici ou là, au gré de la nuance d'un ciel, d'une montagne et de l'heure surtout, au gré de la nuance de notre caprice aussi. Nous emportions avec nous nos bagages, trois grandes malles, et n'emmenions qu'une femme de chambre.

«Ce que fut ce voyage, vibrants tous deux dans la bonne aventure et le vent crispé du matin! Les cent représentations de la _Fornarina_, dont le succès suivait son cours, mille et un projets de pièces que j'avais en tête, la certitude de mon avenir et la conscience du bonheur que je tenais là dans ma main nous faisaient à tous deux l'âme alerte et joyeuse. Ce fut le meilleur temps de ma vie, et si nous sommes demeurés de si obstinés voyageurs, c'est que nos déplacements actuels nous rappellent cet heureux temps-là!

«Nous avions fait les bords de la Marne et puis la Champagne à petites journées; nous arrivions dans les Vosges. Les Vosges, aujourd'hui, ne satisferaient plus nos goûts de globe-trotters; mais, alors, elles furent un enchantement de plus dans notre enchantement. Entre tant de petits pays parcourus Sartor nous séduisit. Sartor, c'est une rivière ou plutôt un torrent d'écume et d'eau bleue sous un vieux pont; des sapins et des hêtres dévalent le long des pentes de deux côtes assez raides; une unique rue de village serpente et tournoie, mal pavée et bordée de très vieilles maisons, maisons à pignons et à toits de tuiles étagés de lucarnes. Une assez belle église romane domine le pays, bâtie qu'elle est dans un bois de bouleaux, sur une espèce de promontoire en aval du pont... un vrai tableau d'horloge... mais qui nous enivra justement par le poncif et le déjà-vu de ses détails!

«Sartor était si bien le village de notre chaise de poste!

«Il y avait naturellement une auberge, très simple, mais une auberge à truites et à gibier comme on n'en sert pas dans les grands hôtels; une forge dont l'enclume retentissante nous éveillait à l'aube, un presbytère, et, juste devant notre hôtellerie, un lavoir, dont le bruit de lessive et le chuchotement bavard ne tarissaient qu'avec la nuit! Nous décidâmes de demeurer huit jours à Sartor; Emma se sentait un peu lasse; on assurait les environs charmants.

«--Nous dépenserons quarante francs par jour s'il le faut, avais-je déclaré fastueusement à l'aubergiste, mais nous voulons la plus belle chambre et entendons, madame et moi, manger comme des rois, et du champagne à tous les repas.

«Et l'aubergiste avait salué jusqu'à terre, en nous fixant de deux yeux ronds.

«Notre installation révolutionnait le pays: les cheveux ondés, la nacrure du teint et les robes d'Emma achevaient de surexciter l'opinion et de porter le trouble dans les âmes. Nous ne pouvions sortir de l'auberge sans attirer toute la population aux portes. Le soir, les gars s'assemblaient devant le _Lion d'Or_, pour nous voir dîner, et nous ne sortions qu'entre une double haie de badauds.

Cette curiosité amusait d'abord Emma et l'énervait bientôt. A la curiosité se mêlaient déjà (il nous sembla, du moins) de l'hostilité et de la malveillance. Deux ou trois fois, de notre balcon, nous avions surpris le curé de Sartor en grande conversation avec les lavandières. A notre vue, il avait tourné les talons et regagné sa cure à pas lents. L'aubergiste était moins déférent; il y avait comme une impertinence dans les allures des servantes, et, par deux fois, des gars du pays dévisagèrent Emma assez grossièrement... Il se passait quelque chose.

«Victorine, la femme de chambre emmenée par Emma, nous donnait le fin mot de la chose. Un après-midi, où je travaillais, elle entrait assez brusquement dans notre chambre. Elle avait la face contractée, les yeux luisants.

«--Qu'y a-t-il, ma fille?

«--Il y a, Madame, que ça ne peut pas durer. Je ne puis pas comme ça laisser insulter Madame.

«--Comment, on nous insulte, Victorine?

«--Oui, Madame. Excusez-moi, Monsieur, mais on dit que Monsieur et Madame ne sont pas mariés, que Monsieur est ici avec une cocotte... A moi qui ai assisté au mariage de Madame, qui ai connu Madame jeune fille et qui suis avec elle depuis déjà deux ans, moi, ça me retourne et ça me révolte.

«Et Victorine fondait en larmes. Nous la consolions de notre mieux. Qu'importaient des propos de paysans! Victorine consentait à sécher ses paupières, mais de gros soupirs soulevaient sa poitrine. Elle prenait enfin son courage à deux mains.

«--Madame a-t-elle avec elle son acte de mariage?

«--Mais parfaitement, ma fille, je l'ai même dans ma malle.

«--Eh bien! si c'était un effet de la bonté de Madame, Madame serait bien aimable de me le prêter... Je serais heureuse de le montrer à l'aubergiste et aux autres bonnes, et aussi à la femme de l'épicier... C'est l'épicier qui a fait tout le mal, Madame, et tout ça par la faute du curé.

«--Comment! le curé!

«--Oui, Madame, le curé était au lavoir le jour où on lavait le linge de Madame, et quand il a vu les pantalons à dentelles et les chemises à entre-deux de Madame, il s'est penché pour les regarder de près, s'est informé, et puis il a déclaré que ce n'était pas là du linge de femme mariée... et que Madame était sûrement une actrice de la Comédie-Française qui voyageait avec Monsieur. Et voilà! La chose a fait le tour du pays. La parole du curé, cela fait foi au village, et un opprobre est sur Madame et sur Monsieur.

«Et Victorine s'essuyait les yeux.

«Ma femme avait ouvert sa malle:

«--Tenez, Victorine, le voilà, cet acte de mariage. Courez vite le leur montrer, puisque cela les intéresse, ces braves gens, et rapportez-le moi.

«--Ah! Madame.

«Et Victorine baisait presque nos mains et partait en courant.

«Nous nous regardions sans rire: notre équipée tournait au tragique. Vingt minutes après, Victorine revenait, triomphante:

«--Je le leur ai montré, je le leur ai fait lire; ils n'en croyaient pas leurs yeux, l'épicier surtout... Il m'a demandé si Monsieur et Madame consentaient à lui prêter leur acte de mariage pour cette soirée. Il voudrait le montrer au curé et le faire lire, au cabaret, au ferblantier et au forgeron... Il a le coeur de réparer le mal qu'il a fait, cet homme.

«--Gardez donc cet acte, Victorine, et prêtez-le à l'épicier. Mais qu'il ne le perde pas... Nous en aurons besoin pour les autres villages.

«Sartor fut-il convaincu? Non. Une réprobation continua à planer sur nous; le curé, après la lecture, avait hoché la tête et ronchonné:

«--Mariée, peut-être! mais cette femme-là a du linge et des instincts de cocotte.

«Les dessous d'Emma l'avaient révolté. Nous quittâmes Sartor accablés du mépris public. On ne va pas contre l'opinion.»

III

RESPECTABILITY

--Ah! l'injustice de la vie, de la vie sociale surtout, basée sur le soi-disant respect des préjugés, l'hypocrisie des classes moyennes et la scélératesse, oui, je maintiens le mot, la scélératesse des honnêtes gens! Tout l'apparent scepticisme et le cynisme qu'on me reproche sont faits de la connaissance profonde, acquise à mes dépens et chèrement acquise, de nos belles âmes contemporaines... et «contemporaines» est de trop, le monde n'a pas changé... Les fanatismes sévissent toujours, iniques et passionnés sans d'autres noms...

Et Thomery, tout à fait emballé, tailladait à coups de canif un excellent londrès qu'il n'entamait pas.

Mme Thomery intervenait:

--Voyons, André...

Et, passant derrière son mari, elle imposait aux tempes enfiévrées de l'écrivain la fraîcheur de ses mains calmes. Thomery levait les yeux vers la jeune femme, happait les doigts fins au passage et, les amenant au niveau de ses lèvres, les baisait goulûment; puis, la repoussant un peu:

--Mais quand je vous exposerais toutes mes théories, les longues raisons que je vous donnerais vaudraient-elles un exemple? Non, n'est-ce pas?... Je vous citerai, au hasard, celui-ci:

«C'était il y a une dizaine d'années, mettons-en onze; je venais d'être fiancé et faisais ma cour à ma femme. La famille d'Emma passait à Cannes des hivers qu'elle prolongeait jusqu'à la fin d'avril. Ses parents y possédaient une magnifique villa à la Californie; et, récemment admis à courtiser officiellement Mlle Sérigneux, j'étais descendu dans un hôtel de la ville, un des nombreux hôtels qui foisonnent dans la rue d'Antibes.

«Ce n'était pas un hôtel de premier ordre; la littérature ne me permettait pas alors de dépenser pour mon gîte vingt-cinq francs par jour, mais ce n'était pas non plus un hôtel inférieur. J'étais modestement logé au troisième, sur la rue d'Antibes, et payais pour ma pension dix francs nets, ma chambre et le repas du matin, car je dînais tous les soirs à la villa de mes beaux-parents, Mme Sérigneux, très collet-monté, n'autorisait les flirts des fiançailles qu'une fois en vingt-quatre heures.

«Préoccupé comme j'étais alors d'Emma, tout à la griserie à la fois d'un amour de coeur et de tête, je me souciais peu des hôtes et du personnel de l'hôtel. Tout distrait que j'étais, il m'aurait fallu pourtant être aveugle pour ne pas avoir remarqué les allures singulières de la locataire du premier étage sur le jardin. C'était une grande femme, désinvolte et découplée et dont l'extraordinaire souplesse indiquait des habitudes de sport. Elle possédait un yacht en rade, qui disparaissait souvent pour deux ou trois jours, parfois plus, évanoui vers d'autres escales. Elle n'en avait pas moins loué au mois tout le premier de l'hôtel; elle avait même une petite clef de la grille du jardin, strictement fermée tous les soirs à partir de neuf heures, et ne rentrait jamais par la rue d'Antibes où s'ouvrait la porte principale. On l'appelait la princesse. La princesse? Un nom barbare en «ski» ou en «off» couronnait le petit nom assez joli de Nadia. La princesse Nadia n'avait aucune prétention à l'élégance. Toujours vêtue de drap bleu marine, marron ou beige, coiffée de petits feutres mous ou plus souvent d'une casquette de yachtman, deux énormes perles aux oreilles et un très beau saphir au doigt, décelaient seuls qu'elle était un peu femme. Brusque, autoritaire, le profil hautain et les yeux clairs dans un teint cuit et hâlé comme celui d'un matelot, la princesse Nadia n'avait jamais dû être jolie, mais sa haute stature et de magnifiques cheveux blonds, décolorés par le soleil et les embruns, en faisaient une créature d'exception: elle ne pouvait passer inaperçue. Sa conduite aussi était des plus étranges. Pendant quatre, cinq et six jours, l'appartement de la princesse demeurait fermé; puis il s'emplissait tout à coup de bruits de pas, de voix et de chansons et de cliquetis de vaisselle: la princesse Nadia était à terre et donnait à dîner aux invités de son yacht; elle leur donnait à loger aussi. L'appartement contenait quatre ou cinq chambres à coucher. On festoyait ferme chez la princesse, et les fêtes s'y prolongeaient fort avant dans la nuit. On y sablait gaiement le champagne, mais le personnel de l'hôtel ne pénétrait jamais dans les pièces pendant les repas qu'on y donnait. C'étaient les marins du yacht qui faisaient le service et prenaient les plats des mains des maîtres d'hôtel à la porte... On ne rencontrait jamais la princesse Nadia dans les couloirs, le vacarme de ces soupers nocturnes avait seul révélé sa présence. La princesse devait payer royalement, car tout le monde était à ses genoux.

«Les autres personnes descendues aux Eucalyptus rentraient dans la banalité des hiverneurs ordinaires de la Riviera. Une massive famille hollandaise, des Van der Goelen quelconques descendus là avec trois jeunes filles, m'aurait laissé absolument froid sans la profonde impression que, toute fatuité mise à part, je devais m'avouer avoir produite sur la plus jeune des demoiselles Van der Goelen. Blanches, grasses, blondes d'un blond de lin qui ne s'allumait pas aux lumières, et d'une carnation si fraîche qu'elle en semblait humide, les trois demoiselles Van der Goelen étaient toutes les trois terriblement insignifiantes et se ressemblaient toutes par une extraordinaire absence de traits. Ces trois jeunes Bataves répondaient aux noms de Dorothée, de Wilhelmine et de Thécla. C'est Thécla que j'intéressais, je ne pouvais plus en douter. C'étaient, chaque fois que j'entrais dans la salle à manger, des rougeurs et des pâleurs subites, qui m'auraient peut-être flatté à un autre moment de ma vie; c'étaient aussi des frôlements de coudes dans nos rencontres dans les couloirs ou dans l'escalier, des gants et des mouchoirs laissés tomber à terre, que j'avais d'abord ramassés et rendus, et puis, comme je ne me prêtais plus à ce manège, des billets doux carrément insinués dans ma serviette et que je trouvais en la dépliant. Cette jeune Hollandaise avait toutes les audaces, toutes les maladresses aussi. Dans ces billets elle m'appelait «poète glorieux» et «romancier de la femme»; je soupçonnais Mlle Thécla Van der Goelen d'être affreusement romanesque; elle avait toujours à la main un volume de Lamartine ou d'Octave Feuillet. Elle était encombrante et obstinée, et, obsédé des gros soupirs qu'elle poussait désespérément vers moi, j'avais fini par changer l'heure de mes repas, pour ne plus sentir peser sur mes yeux la muette interrogation de ses larges prunelles immobiles.

«Il y avait aussi à cet hôtel une autre personne que j'avais dû remarquer malgré moi. De mise sobre et d'allures on ne peut plus discrètes, volontairement effacée, l'on eût dit, dans le cosmopolitisme de cet hôtel, Mme Déris était une grande et mince jeune femme brune, dont le profil de camée, le teint mat et les admirables yeux de perles noires m'avaient imposé le souvenir d'une telle ressemblance, que je m'étais enquis immédiatement de son nom. Mme Déris était à Cannes pour la santé de sa fille, une pauvre enfant de dix ans secouée d'une mauvaise toux et qu'on ne voyait à table qu'au déjeuner de midi. A une heure, Mme Déris et sa fille montaient en voiture et rentraient à l'hôtel avant le coucher du soleil. La petite malade dînait dans sa chambre et, à sept heures, Mme Déris descendait prendre son repas toute seule à une petite table; puis, la dernière bouchée avalée, remontait vite auprès de l'enfant. La jeune femme ne parlait à personne; elle était toute aux soins et à la santé de sa fille, et je n'ai jamais connu dans ma carrière une créature de mise et d'allure aussi distinguées et aussi simples... Et pourtant, quand je la regardais à la dérobée, ce profil, cette jolie attitude pensive et fière, cette démarche onduleuse et ces longues paupières ombrées de cils noirs, j'avais déjà vu tout cela quelque part. Mme Déris ressemblait à crier à Marthe Fancy, une adorable demi-mondaine du quartier Marbeuf qui n'avait fait que passer au théâtre, et cette ressemblance m'obsédait; on n'est pas impunément homme de lettres.

«Cette obsession alarmait-elle Mme Déris? Toujours est-il qu'un matin, sur mon palier, la jeune femme venait vers moi.

«--Oui, c'est moi, me disait-elle d'une voix entrecoupée, vous m'avez bien reconnue; c'est moi, Marthe Fancy, mais je vous en supplie, ne trahissez pas mon incognito, je vous en supplie, monsieur Thomery: pour vous, que je demeure Mme Déris. Je suis ici pour la santé de ma Jacqueline, de mon enfant que je sais condamnée, que je ne sauverai pas et que j'espère sauver encore. Marthe Fancy n'est plus, il n'y a plus ici qu'une mère désespérée et acharnée à disputer son enfant à la maladie, à la mort. Partout ailleurs, sur la Riviera, à Nice, à Monte-Carlo on m'aurait reconnue, mon nom aurait été cité, j'aurais été en butte à mille importunités, à toutes les poursuites... nous n'avons pas le droit de disparaître, nous appartenons au public. Alors je suis venue me terrer ici dans cette pension de famille, sous un faux nom, mais il a fallu que vous y vinssiez aussi. Monsieur Thomery, vous êtes un artiste, c'est-à-dire généreux, et puis vous êtes fiancé, vous allez vous marier, vous aurez des enfants. Eh! bien, au nom des enfants que vous aurez, de la fiancée que vous aimez, ne me reconnaissez pas, ne trahissez pas Mme Déris.

«Et je promis tout ce qu'elle voulut.

«Malheureusement, il est des misérables partout, et surtout dans les pensions de famille de la Riviera.

«A quelque temps de là, comme je sortais pour aller dîner chez mes beaux-parents, je croisais Mme Déris dans l'escalier, la jeune femme était tout en larmes.

«--Qu'y a-t-il, faisais-je tout ému, Jacqueline serait-elle plus mal?

«--Non, mais je pars, on me met à la porte.

«--Vous!

«--Oui, le patron de l'hôtel m'a fait appeler chez lui, il m'a dit ne pouvoir garder dans son hôtel respectable une cocotte.

«--Il a dit?

«--Oui, on m'a reconnue, on m'a trahie.

«--Et vous soupçonnez qui?

«--Je ne soupçonne pas, je sais. Une bande joyeuse de Monte-Carlo est venue dîner l'autre soir ici, deux femmes et trois hommes. Un de ces hommes m'a reconnue et, pris d'un désir de brute, à moitié ivre, m'a demandé de passer la nuit chez moi; je l'ai repoussé, il a insisté, il m'a offert jusqu'à cinquante louis, puis, devant ma résistance, a ricané bêtement en disant que j'aurais de ses nouvelles. Je les ai maintenant, de ses nouvelles: il a révélé qui je suis. On m'expulse.

«--Et vous savez le nom de ce misérable?

«--Peu importe! Sur dix viveurs huit auraient agi comme lui; des femmes comme nous, est-ce que cela compte! Mais ne vous attardez pas plus longtemps, monsieur Thomery. Vous pouviez être vu causant avec Mme Déris, mais pas avec Marthe Fancy.

«Je partais outré et dînais en maugréant en moi-même contre la goujaterie des viveurs et des hôteliers; ma fiancée dut me trouver ce soir-là bien distrait; je rentrais chez moi vers les dix heures et demie. J'allais me mettre au lit quand un léger grattement à ma porte me faisait brusquement enfiler mon pyjama; une voix de femme implorait dehors, je ne doutais pas que ce fût Marthe Fancy. La pauvre créature venait me conter ses peines; j'allais ouvrir et Mlle Thécla Van der Goelen entrait délibérément dans ma chambre. Elle était en peignoir. Sa gorge très blanche, déjà très forte, bombait dans les dentelles, elle refermait la porte, et toute souriante:

«--C'est moi! disait-elle.

«--Comment, c'est vous!

«--Oui, c'est moi, je suis venue, je vous aime!

«Et elle s'asseyait sur un fauteuil, j'étais abasourdi.

«--Mais votre père, votre mère, votre famille, mais malheureuse enfant, vous ne réfléchissez pas!

«--Si, j'ai réfléchi; quand ils sauront que je suis venue, il faudra bien qu'ils me donnent à vous. Je vous aime!

«Son calme m'exaspérait. Je l'aurais battue. Elle demeurait là avec ses grands yeux clairs et le sourire de sa bouche appétissante, trop rouge.

«--Je vous aime, je vous aime!

«--Mais moi je ne vous aime pas, je suis fiancé avec une jeune fille dont je suis amoureux. C'est de la démence, de la folie, vous êtes une enfant, cela vous passera.

«Bref, j'eus toutes les peines du monde à mettre à la porte Mlle Thécla Van der Goelen, qui s'était mis en tête de se compromettre et d'épouser bon gré mal gré M. André Thomery, votre serviteur, _génial poète_, qu'elle admirait tant.

«Comme je préparais et surveillais sa sortie, peu soucieux que Mlle Thécla fût aperçue se glissant hors de chez moi, un effroyable vacarme éclatait dans l'hôtel. Tout le personnel était requis pour mettre dehors un des invités de la princesse Nadia, un simple matelot de l'escadre qui, prié à ces agapes aristocratiques...--mystère... mystère... mystère--et abominablement gris de Moët, s'était oublié jusqu'à pocher un oeil à un Grand-Duc. Le lendemain matin, Mme Déris partait; j'assistais au chargement de ses bagages sur l'omnibus de l'hôtel. Sa situation y était maintenant connue et personne ne répondait plus à son salut. Je l'aidais à monter en voiture, elle et sa petite Jacqueline, toute pâlotte et emmitouflée de lainages blancs. Mme Déris allait s'installer au Lavandou. Le maître de l'hôtel avait, au départ de l'omnibus, un imperceptible hochement de tête, mais la joie d'une honnête conscience enfin satisfaite éclatait sur sa face de pleutre. Il avait une fois de plus assuré la «respectability» de sa maison.»

MONTE-CARLO

I

LA QUESTION DU POURBOIRE