Chapter 16
Sans se voir et sans se parler... Que signifiait cette énigme? Voulait-il qu'elle vint au bal masqué l'intriguer par une aventure banale? voulait-il essayer de l'aimer sans la reconnaître? Était-ce fantaisie de poëte ou insulte de libertin?
Thérèse renvoya le carton et retomba dans son fauteuil; mais l'inquiétude ne l'y laissa plus réfléchir. Ne devait-elle pas tout tenter pour arracher cette victime à l'égarement infernal?
--J'irai, dit-elle, je le suivrai pas à pas. Je verrai, j'entendrai sa vie en dehors de moi, je saurai ce qu'il y a de vrai dans les turpitudes qu'il me raconte, à quel point il aime le mal naïvement ou avec affectation, s'il a vraiment des goûts dépravés, ou s'il ne cherche qu'à s'étourdir. Sachant tout ce que j'ai voulu ignorer de lui et de ce mauvais monde, tout ce que j'éloignais avec dégoût de ses souvenirs et de mon imagination, je découvrirai peut-être un joint, un biais, pour l'arracher à ce vertige.
Elle se rappela le domino que Laurent venait de lui envoyer, et sur lequel elle avait pourtant à peine jeté les yeux. Il était en satin. Elle en envoya chercher un en gros de Naples, mit un masque, cacha ses cheveux avec soin, se munit de noeuds de rubans de diverses couleurs, afin de changer l'aspect de sa personne, dans le cas où Laurent viendrait à la soupçonner sous ce costume, et, demandant une voiture, elle se rendit toute seule et résolument au bal de l'Opéra.
Elle n'y avait jamais mis les pieds. Le masque lui semblait une chose insupportable, étouffante. Elle n'avait jamais essayé de contrefaire sa voix et ne voulait être devinée de personne. Elle se glissa muette dans les corridors, cherchant les coins isolés quand elle était lasse de marcher, ne s'y arrêtant pas quand elle voyait quelqu'un approcher d'elle, ayant toujours l'air de passer, et réussissant plus facilement qu'elle ne l'avait espéré à être complètement seule et libre dans cette foule agitée.
C'était l'époque où l'on ne dansait pas au bal de l'Opéra, et où le seul déguisement admis était le domino noir. C'était donc une cohue sombre et grave en apparence, occupée peut-être d'intrigues aussi peu morales que les bacchanales des autres réunions de ce genre, mais d'un aspect imposant, vu de haut, dans son ensemble. Puis tout à coup, d'heure en heure, un bruyant orchestre jouait des quadrilles effrénés, comme si l'administration, luttant contre la police, eût voulu entraîner la foule à enfreindre sa défense; mais personne ne paraissait y songer. La noire fourmilière continuait à marcher lentement et à chuchoter au milieu de ce vacarme, qui se terminait par un coup de pistolet, finale étrange, fantastique, qui semblait impuissant à dissiper la vision de cette fête lugubre.
Pendant quelques instants, Thérèse fut frappée de ce spectacle au point d'oublier où elle était et de se croire dans le monde des rêves tristes. Elle cherchait Laurent, et ne le trouvait pas.
Elle se hasarda dans le foyer, où se tenaient, sans masque et sans déguisement, les hommes connus de tout Paris, et, quand elle en eut fait le tour, elle allait se retirer, lorsqu'elle entendit prononcer son nom dans un coin. Elle se retourna, et vit l'homme qu'elle avait tant aimé assis entre deux filles masquées, dont la voix et l'accent avaient ce je ne sais quoi de mou et d'aigre tout ensemble qui révèle la fatigue des sens et l'amertume de l'esprit.
--Eh bien, disait l'une d'elles, tu l'as donc enfin abandonnée, ta fameuse Thérèse? Il paraît qu'elle t'a trompé là-bas, en Italie, et que tu ne voulais pas le croire?
--Il a commencé à s'en douter, reprit l'autre, le jour où il a réussi à chasser le rival heureux.
Thérèse fut mortellement blessée de voir le douloureux roman de sa vie livré à de pareilles interprétations, mais plus encore de voir Laurent sourire, répondre à ces filles qu'elles ne savaient ce qu'elles disaient, et leur parler d'autre chose, sans indignation et comme sans mémoire ou sans souci de ce qu'il venait d'entendre. Thérèse n'eût jamais cru qu'il n'était pas même son ami. Elle en était sûre maintenant! Elle resta, elle écouta encore; elle sentait une sueur glacée coller son masque à sa figure.
Cependant Laurent ne disait à ces filles rien qui ne pût être entendu de tout le monde. Il babillait, s'amusait de leur caquet, et y répondait en homme de bonne compagnie. Elles n'avaient aucun esprit, et deux ou trois fois il bâilla en se cachant un peu. Néanmoins il restait là, se souciant peu d'être vu de tous en cette compagnie, se laissant faire la cour, bâillant de fatigue et non d'ennui réel, doux, distrait, mais aimable, et parlant à ces compagnes de rencontre comme si elles eussent été des femmes du meilleur monde, presque de bonnes et sérieuses amies, mêlées à des souvenirs agréables de plaisirs que l'on peut avouer.
Cela dura bien un quart d'heure. Thérèse restait toujours. Laurent lui tournait le dos. La banquette où il était assis se trouvait placée dans l'embrasure d'une porte de glace sans tain, fermée en face de lui. Lorsque des groupes errant dans les couloirs extérieurs s'arrêtaient contre cette porte, les habits et les dominos faisaient un fond opaque, et la vitre devenait une glace noire où l'image de Thérèse se répétait sans qu'elle s'en aperçût. Laurent la vit à divers intervalles sans songer à elle; mais peu à peu l'immobilité de cette figure masquée l'inquiéta, et il dit à ses compagnes en la leur montrant dans le sombre miroir:
--Est-ce que vous ne trouvez pas ça effrayant, le masque?
--Nous te faisons donc peur?
--Non, pas vous: je sais comment vous avez le nez fait sous ce morceau de satin; mais une figure qu'on ne devine pas, que l'on ne connaît pas, et qui vous fixe avec cette prunelle ardente; je m'en vais d'ici, moi, j'en ai assez.
--C'est-à-dire, reprirent-elles, que tu as assez de nous?
--Non, dit-il, j'ai assez du bal. On y étouffe. Voulez-vous venir voir tomber la neige? Je vais au bois de Boulogne.
--Mais il y a de quoi mourir?
--Ah bien, oui! Est-ce qu'on meurt? Venez-vous?
--Ma foi, non!
--Qui veut venir en domino au bois de Boulogne avec moi? dit-il en élevant la voix.
Un groupe de figures noires s'abattit comme une volée de chauves-souris autour de lui.
--Combien cela vaut-il? disait l'une.
--Me feras-tu mon portrait? disait l'autre.
--Est-ce à pied ou à cheval? disait une troisième.
--Cent francs par tête, répondit-il, rien que pour se promener les pieds dans la neige au clair de la lune. Je vous suivrai de loin. C'est pour voir l'effet... Combien êtes-vous? ajouta-t-il au bout de quelques instants. Dix! ce n'est guère. N'importe, marchons!
Trois restèrent en disant:
--Il n'a pas le sou. Il nous fera attraper une fluxion de poitrine, et ce sera tout.
--Vous restez? reprit-il. Reste sept! Bravo, nombre cabalistique, les sept péchés capitaux! Vive Dieu! je craignais de m'ennuyer, mais voilà une invention qui me sauve.
--Allons, dit Thérèse, une fantaisie d'artiste!... Il se souvient qu'il est peintre. Rien n'est perdu.
Elle suivit cette étrange compagnie jusqu'au péristyle, pour s'assurer qu'en effet l'idée fantasque était mise à exécution; mais le froid fit reculer les plus déterminées, et Laurent se laissa persuader d'y renoncer. On voulait qu'il changeât la partie en un souper général.
--Ma foi, non! dit-il, vous n'êtes que des peureuses et des égoïstes, absolument comme les femmes honnêtes. Je vais dans la bonne compagnie. Tant pis pour vous!
Mais elles le ramenèrent dans le foyer, et il s'y établit entre lui, d'autres jeunes gens de ses amis, et une troupe d'effrontées, une causerie si vive, avec de si beaux projets, que Thérèse, vaincue par le dégoût, se retira en se disant qu'il était trop tard. Laurent aimait le vice: elle ne pouvait plus rien pour lui.
Laurent aimait-il le vice, en effet? Non, l'esclave n'aime pas le joug et le fouet; mais, quand il est esclave par sa faute, quand il s'est laissé prendre sa liberté, faute d'un jour de courage ou de prudence, il s'habitue au servage et à toutes ses douleurs: il justifie ce mot profond de l'antiquité, que, quand Jupiter réduit un homme en cet état, il lui ôte la moitié de son âme.
Quand l'esclavage du corps était le fruit terrible de la victoire, le ciel agissait ainsi par pitié pour le vaincu; mais, quand c'est l'âme qui subit l'étreinte funeste de la débauche, le châtiment est là tout entier. Désormais Laurent le méritait, ce châtiment. Il avait pu se racheter, Thérèse y avait risqué, elle aussi, la moitié de son âme: il n'en avait pas profité.
Comme elle remontait en voiture pour rentrer chez elle, un homme éperdu s'élança à ses côtés.
C'était Laurent. Il l'avait reconnue au moment où elle quittait le foyer, à un geste d'horreur involontaire dont elle n'avait pas eu conscience.
--Thérèse, lui dit-il, rentrons dans ce bal. Je veux dire à tous ces hommes: «Vous êtes des brutes!» à toutes ces femmes: «Vous êtes des infâmes!» Je veux crier ton nom, ton nom sacré à cette foule imbécile, me rouler à tes pieds, et mordre la poussière en appelant sur moi tous les mépris, toutes les insultes, toutes les hontes! Je veux faire ma confession à haute voix dans cette mascarade immense, comme les premiers chrétiens la faisaient dans les temples païens, purifiés tout à coup par les larmes de la pénitence et lavés par le sang des martyrs...
Cette exaltation dura jusqu'à ce que Thérèse l'eût ramené à sa porte. Elle ne comprenait plus du tout pourquoi et comment cet homme si peu enivré, si maître de lui-même, si agréablement discoureur au milieu des filles du bal masqué, redevenait passionné jusqu'à l'extravagance aussitôt qu'elle lui apparaissait.
--C'est moi qui vous rends fou, lui dit-elle. Tout à l'heure on vous parlait de moi comme d'une misérable, et cela même ne vous réveillait pas. Je suis devenue pour vous comme un spectre vengeur. Ce n'était pas là ce que je voulais. Quittons nous donc, puisque je ne peux plus vous faire que du mal.
XIV
Ils se revirent pourtant le lendemain. Il la supplia de lui donner une dernière journée de causerie fraternelle et de promenade _bourgeoise_, amicale, tranquille. Ils allèrent ensemble au Jardin des Plantes, s'assirent sous le grand cèdre, et montèrent au labyrinthe. Il faisait doux; plus de traces de neige. Un soleil pâle perçait à travers des nuages lilas. Les bourgeons des plantes étaient déjà gonflés de sève. Laurent était poëte, rien que poëte et artiste contemplatif ce jour-là: un calme profond, inouï, pas de remords, pas de désirs ni d'espérances; de la gaieté ingénue encore par moments. Pour Thérèse, qui l'observait avec étonnement, c'était à ne pas croire que tout fût brisé entre eux.
L'orage revint effroyable le lendemain, sans cause, sans prétexte, et absolument comme il se forme dans le ciel d'été, par la seule raison qu'il a fait beau la veille.
Puis, de jour en jour, tout s'obscurcit; et ce fut comme une fin du monde, comme de continuels éclats de foudre au sein des ténèbres.
Une nuit, il entra chez elle fort tard, dans un état d'égarement complet, et, sans savoir où il était, sans lui dire un mot, il se laissa tomber endormi sur le sofa du salon.
Thérèse passa dans son atelier, et pria Dieu avec ardeur et désespoir de la soustraire à ce supplice. Elle était découragée; la mesure était comble. Elle pleura et pria toute la nuit.
Le jour paraissait lorsqu'elle entendit sonner à sa porte. Catherine dormait, et Thérèse crut que quelque passant attardé se trompait de domicile. On sonna encore; on sonna trois fois. Thérèse alla regarder par la lucarne de l'escalier qui donnait au-dessus de la porte d'entrée. Elle vit un enfant de dix à douze ans, dont les vêtements annonçaient l'aisance, dont la figure levée vers elle lui parut angélique.
--Qu'est-ce donc, mon petit ami? lui dit-elle; êtes-vous égaré dans le quartier?
--Non, répondit-il, on m'a amené ici; je cherche une dame qui s'appelle mademoiselle Jacques.
Thérèse descendit, ouvrit à l'enfant, et le regarda avec une émotion extraordinaire. Il lui semblait qu'elle l'avait déjà vu, ou qu'il ressemblait à quelqu'un qu'elle connaissait et dont elle ne pouvait retrouver le nom. L'enfant aussi paraissait troublé et indécis.
Elle l'emmena dans le jardin pour le questionner; mais, au lieu de répondre:
--C'est donc vous, lui dit-il tout tremblant, qui êtes mademoiselle Thérèse?
--C'est moi, mon enfant; que me voulez-vous? que puis-je faire pour vous?
--Il faut me prendre avec vous et me garder si vous voulez de moi!
--Qui êtes-vous donc?
--Je suis le fils du comte de ***.
Thérèse retint un cri, et son premier mouvement fut de repousser l'enfant; mais tout à coup elle fut frappée de sa ressemblance avec une figure qu'elle avait peinte dernièrement en la regardant dans une glace pour l'envoyer à sa mère, et cette figure, c'était la sienne propre.
--Attends! s'écria-t-elle en saisissant le jeune garçon dans ses bras avec un mouvement convulsif. Comment t'appelles-tu?
--Manoël.
--Oh! mon Dieu! qui donc est ta mère?
--C'est... on m'a bien recommandé de ne pas vous le dire tout de suite! Ma mère... c'était d'abord la comtesse de ***, qui est là-bas, à La Havane; elle ne m'aimait pas et elle me disait bien souvent: «Tu n'es pas mon fils, je ne suis pas obligée de t'aimer.» Mais mon père m'aimait, et il me disait souvent: «Tu n'es qu'à moi, tu n'as pas de mère.» Et puis il est mort il y a dix-huit mois, et la comtesse a dit: «Tu es à moi et tu vas rester avec moi.» C'est parce que mon père lui avait laissé de l'argent, à la condition que je passerais pour leur fils à tous les deux. Cependant elle continuait à ne pas m'aimer, et je m'ennuyais beaucoup avec elle, quand un monsieur des États-Unis, qui s'appelle M. Richard Palmer, est venu tout d'un coup me demander. La comtesse a dit: «Non, je ne veux pas.» Alors M. Palmer m'a dit: «Veux-tu que je te reconduise à ta vraie mère, qui croit que tu es mort, et qui sera bien contente de te revoir?» J'ai dit: «Oui, bien sûr!» Alors M. Palmer est venu la nuit, dans une barque, parce que nous demeurions au bord de la mer; et, moi, je me suis levé bien doucement, bien doucement, et nous avons navigué tous les deux jusqu'à un grand navire, et puis nous avons traversé toute la grande mer, et nous voilà.
--Vous voila! dit Thérèse, qui tenait l'enfant pressé contre sa poitrine, et qui, agitée d'un tremblement d'ivresse, le couvait et l'enveloppait d'un seul et ardent baiser pendant qu'il parlait; où est-il, Palmer?
--Je ne sais pas, dit l'enfant. Il m'a amené à la porte, il m'a dit: _Sonne!_ et puis je ne l'ai plus vu.
--Cherchons-le, dit Thérèse en se levant; il ne peut pas être loin!
Et, courant avec l'enfant, elle rejoignit Palmer, qui se tenait à quelque distance, attendant de pouvoir s'assurer que l'enfant était reconnu par sa mère.
--Richard! Richard! s'écria Thérèse en se jetant à ses pieds au milieu de la rue encore déserte, comme elle l'eût fait quand même elle eût été pleine de monde. Vous êtes _Dieu_ pour moi!...
Elle n'en put dire davantage; suffoquée par les larmes de la joie, elle devenait folle.
Palmer l'emmena sous les arbres des Champs-Élysées et la fit asseoir. Il lui fallut au moins une heure pour se calmer et se reconnaître, et pour réussir à caresser son fils sans risquer de l'étouffer.
--A présent, lui dit Palmer, j'ai payé ma dette. Vous m'avez donné des jours d'espoir et de bonheur, je ne voulais pas rester insolvable. Je vous rends une vie entière de tendresse et de consolation, car cet enfant est un ange, et il m'en coûte de me séparer de lui. Je l'ai privé d'un héritage et je lui en dois un en échange. Vous n'avez pas le droit de vous y opposer; mes mesures sont prises et tous ses intérêts sont réglés. Il a dans sa poche un portefeuille qui lui assure le présent et l'avenir. Adieu, Thérèse! Comptez que je suis votre ami à la vie et à la mort.
Palmer s'en alla heureux; il avait fait une bonne action. Thérèse ne voulut pas remettre les pieds dans la maison où Laurent dormait. Elle prit un fiacre, après avoir envoyé un commissionnaire à Catherine avec ses instructions, qu'elle écrivit d'un petit café où elle déjeuna avec son fils. Ils passèrent la journée à courir Paris ensemble, afin de s'équiper pour un long voyage. Le soir, Catherine vint les rejoindre avec les paquets qu'elle avait faits dans la journée, et Thérèse alla cacher son enfant, son bonheur, son repos, son travail, sa joie, sa vie, au fond de l'Allemagne. Elle eut le bonheur égoïste: elle ne pensa plus à ce que Laurent deviendrait sans elle. Elle était mère, et la mère avait irrévocablement tué l'amante.
Laurent dormit tout le jour et s'éveilla dans la solitude. Il se leva, maudissant Thérèse d'avoir été à la promenade sans songer à lui faire faire à souper. Il s'étonna de ne pas trouver Catherine, donna la maison au diable, et sortit.
Ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'il comprit ce qui lui arrivait. Quand il vit la maison de Thérèse sous-louée, les meubles emballés ou vendus, et qu'il attendit des semaines et des mois sans recevoir un mot d'elle, il n'eut plus d'espoir et ne songea plus qu'à s'étourdir.
Ce n'est qu'au bout d'un an qu'il sut le moyen de faire parvenir une lettre à Thérèse. Il s'accusait de tout son malheur et demandait le retour de l'ancienne amitié; puis, revenant à la passion, il finissait ainsi:
«Je sais bien que de toi je ne mérite pas même cela, car je t'ai maudite, et, dans mon désespoir de t'avoir perdue, j'ai fait pour me guérir des efforts de désespéré. Oui, je me suis efforcé de dénaturer ton caractère et ta conduite à mes propres yeux; j'ai dit du mal de toi avec ceux qui te haïssent, et j'ai pris plaisir à en entendre dire à ceux qui ne te connaissent pas. Je t'ai traitée absente comme je te traitais quand tu étais là! Et pourquoi n'es-tu plus là? C'est ta faute si je deviens fou; il ne fallait pas m'abandonner... Oh! malheureux que je suis, je sens que je te hais en même temps que je t'adore. Je sens que toute ma vie se passera à t'aimer et à te maudire... Et je vois bien que tu me hais! Et je voudrais te tuer! Et, si tu étais là, je tomberais à tes pieds! Thérèse, Thérèse, tu es donc devenue un monstre, que tu ne connais plus la pitié? Oh! l'affreux châtiment que celui de cet incurable amour avec cette colère inassouvie! Qu'ai-je donc fait, mon Dieu, pour en être réduit à perdre tout, jusqu'à la liberté d'aimer ou de haïr?»
Thérèse lui répondit:
«Adieu pour toujours! Mais sache que tu n'as rien fait contre moi que je n'aie pardonné, et que tu ne pourras rien faire que je ne puisse pardonner encore. Dieu condamne certains hommes de génie à errer dans la tempête et à créer dans la douleur. Je t'ai assez étudié dans tes ombres et dans ta lumière, dans ta grandeur et dans ta faiblesse, pour savoir que tu es la victime d'une destinée, et que tu ne dois pas être pesé dans la même balance que la plupart des autres hommes. Ta souffrance et ton doute, ce que tu appelles ton châtiment, c'est peut-être la condition de ta gloire. Apprends donc à le subir, Tu as aspiré de toutes tes forces à l'idéal du bonheur, et tu ne l'as saisi que dans tes rêves. Eh bien, tes rêves, mon enfant, c'est la réalité, à toi, c'est ton talent, c'est la vie; n'es-tu pas artiste?
»Sois tranquille, va, Dieu te pardonnera de n'avoir pu aimer! Il t'avait condamné à cette insatiable aspiration pour que ta jeunesse ne fût pas absorbée par une femme. Les femmes de l'avenir, celles qui contempleront ton oeuvre de siècle en siècle, voilà tes soeurs et tes amantes.»
FIN
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11640 11 21.
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FIN