Élise

Part 9

Chapter 93,716 wordsPublic domain

A l'ordinaire, elle ne voyait son amant qu'à la fin de l'après-midi, et il ne lui donnait pas sa soirée. Ces conditions avaient paru très dures à Élise, dans les premiers temps. Puis, par une sorte d'accommodement miraculeux, comme l'amour en produit, cette heure et demie, ces deux heures à peine, s'étaient répandues sur tout le jour. Élise se préparait dès le matin à les atteindre: ainsi les vivait-elle un peu déjà; et elle vivait, le soir, de leur souvenir enchanté. Elle ne trouvait jamais le temps ni désagréable ni long. Elle avait quotidiennement, en s'éveillant, la vision d'un point fixe autour duquel gravitaient toutes les heures; sa journée avait un centre, comme un fruit a son noyau; et cela procurait de la stabilité à chacune de ses pensées, à chacun de ses actes. Elle ne faisait rien sans but; elle ne pensait jamais dans le nébuleux ou le vide; il y avait une fin à tout, et cette fin était l'heure bienheureuse.

La bonne ou sa concierge regardaient Élise parfois avec compassion, sous le prétexte qu'elle était seule. Élise remarquait l'apitoiement et en souriait, parce qu'elle n'était pas seule. Bien plutôt, elle songeait à ces fausses compagnies que nous procure la visite de telle personne; on croit que l'on a vu quelqu'un, que l'on a cessé d'être seule, mais en réalité qu'a-t-on fait? qu'a-t-on ressenti? qu'a-t-on dit? Rien qui vaille. Tout instant du jour, pour elle, dans sa solitude, lui causait un tressaillement, et elle avait la foi que le reste des choses était méprisable et nul. Il semblait à tous qu'elle fût à plaindre, et, en son for intérieur, elle plaignait sincèrement tout le monde.

Cet état s'exalta durant les mois de vacances. Bien qu'à l'ordinaire elle ne se laissât guère intimider par la foule, le désencombrement de Paris lui parut fait exprès pour fournir plus de place à sa marche glorieuse. Elle allait à l'aise par les rues sans se soucier de la poussière ni de la chaleur. L'orage autrefois l'effrayait; maintenant, non. La pluie ne l'attristait plus. Par contre, la splendeur de certaines journées, à laquelle elle avait toujours été sensible, lui semblait décuplée, et, quand elle se promenait avec son amant, celui-ci se moquait d'elle sous le prétexte qu'elle admirait tout, confusément.

Elle admirait l'eau de la Seine parce que cette eau miroitait, les péniches parce qu'elles portaient un pot de fleurs ou parce qu'elles avaient à l'avant un disque de couleur vive, les arbres parce qu'ils jaunissaient, une petite rue parce qu'elle était déserte, une autre parce qu'il s'y produisait un embarras de voitures, un enfant parce qu'il était «si frais!» disait-elle, et un autre parce qu'il était «si drôle!» étant barbouillé.

Car elle se promenait avec son amant. Elle ne sortait pas tous les jours avec lui, en vérité; mais cette aubaine lui arrivait depuis que, selon l'expression de M. Le Coûtre, «il n'y avait plus personne à Paris». Jean-Marie sortait avec elle depuis que le risque était moindre de tomber nez à nez avec quelque habitant de Granville, et surtout depuis que ses amis à lui avaient, pour les vacances, quitté la Taverne de l'Opéra. Il n'était pas de force à sacrifier ses anciennes habitudes: la partie de jacquet, de dominos, ou la manille, au café et entre hommes; mais, les partenaires lui manquant, il se trouvait désoeuvré. Élise et lui suivaient alors les quais jusqu'à Passy et s'embarquaient pour le Point-du-Jour ou Saint-Cloud. Elle était enfant, turbulente, éperdument tendre, et oubliait,--chose invraisemblable,--les notions les plus élémentaires de la tenue; elle adorait s'asseoir dans les guinguettes, manger une gibelotte ou simplement des «frites». Jean-Marie lui disait, en s'étonnant, qu'il y avait en elle de la grisette, car il ignorait qu'il y en a au fond de toute femme vraiment amoureuse.

Ou bien, quand le temps était menaçant, sans aller si loin, ils se risquaient au Jardin du Luxembourg, vidé de son public ordinaire. On y trouvait encore des gaufres qu'Élise mangeait en s'enfarinant les joues et riant de tout son coeur. Des étrangers seuls y erraient. Les parterres désertés, le grand jet d'eau, les frondaisons roussies, l'odeur des buis chauffés et la fine pluie du tuyau d'arrosage pouvaient émouvoir à l'extrême une âme prédisposée. Élise demeurait extasiée auprès de son amant, qui, lui, regrettait «l'air marin» et condescendait à ne pas le dire.

Il jugeait son amie un peu folle, mais vraiment charmante. Et il croyait, quant à lui, mettre le comble à la gentillesse dont un homme est capable, en s'efforçant de ne pas trop répéter à sa maîtresse qu'il endurait le supplice du fumeur sevré, lorsque, à cause d'elle, il manquait à ses habitudes de célibataire.

XIII

Élise le devinait parfois soucieux. Il écoutait distraitement ce qu'elle lui disait; il y répondait à peine; il demeurait absorbé durant de longues périodes; l'on eût jugé alors que son grand corps, seul, était présent. Élise ne concevait qu'une interprétation à ces états, et elle la traduisait aussitôt:

--Tu ne m'aimes plus!...

--Que tu es bête! s'écriait-il en s'éveillant soudain, et il tâchait, à sa manière, de lui prouver la continuité de sa tendresse.

Mais elle n'oubliait pas le moment d'alarme. Le souvenir de nombreux moments pareils commençait à tacher sa vie. Tout à coup, même au milieu d'une conversation, elle adressait à son amant l'éternelle question dont les femmes aimantes trouvent l'inspiration en leur coeur et qu'elles redisent, malgré elles, même après en avoir éprouvé le désastreux effet:

«M'aimes-tu?»

Intelligentes ou sottes, jamais elles ne se lassent, les amoureuses, de poser la question qui est la plus maladroite ennemie de l'amour.

Patient, nullement nerveux, mais point habile, Jean-Marie ne s'entendait ni à dissimuler l'ennui qu'il éprouvait de l'interrogation, ni à le dissiper par une réplique un peu avisée ou seulement sincère. Certainement! il aimait son amie. Mais il la laissait souvent sur l'impression qu'en effet il ne l'aimait plus.

Elle contenait tant d'amour qu'elle puisait en ses réserves de quoi s'étourdir, s'illusionner, voire se consoler. Et, somme toute, les jours, comme les scènes, se terminaient assez bien.

Une après-midi de la fin d'août, elle s'acheminait avec son allégresse ordinaire vers la rue Guénégaud.

Jamais elle n'avait pu apercevoir l'entrée de cette vieille et sombre rue, sur le quai, ni avancer vers le porche de la maison où habitait Jean-Marie sans éprouver que son coeur s'émouvait davantage.

Une petite porte, dans le vantail fermé, demeurait entre-bâillée. C'était là qu'en passant dernièrement, le jour de la visite aux parents, elle avait vu l'enfant qui lui souriait. Il était encore aujourd'hui près du porche, sur les pavés de la rue, et occupé, comme un chimiste sur ses cornues, à transvaser l'eau du ruisseau dans l'intérieur d'une chaussure immonde, à l'aide d'une cuiller à salade. Élise se pencha vers lui, mais il était si malpropre qu'elle n'osa le toucher; et le jeune descendant d'une longue race de concierges, sans se détourner de son occupation absorbante, trouva le moyen de reconnaître l'habituée de la maison, à son pied sans doute, car il ne leva pas la tête, et, alors, égouttant sa cuiller de bois, il dit, du ton classique de ses pères:

«Y a personne.»

Ce mot de l'enfant fit seulement rire Élise. Sans lui accorder d'importance, elle franchit le seuil avec légèreté et passa, rapide, devant la loge. Elle gravit les marches de pierre usée, qui lui représentaient le chemin du ciel; et, arrivée au second étage, elle tira le long cordon de laine, à gland, qui, par une suite de fils de fer, mettait en branle, au loin, une sonnette fêlée. Elle attendit. Nul bruit de pas à l'intérieur. Elle sonna de nouveau. Elle avait sa manière de sonner, convenue: on entendait la voix centenaire de la clochette s'éteindre; on recommençait. Moyennant ce procédé, le locataire était assuré de la présence de la seule Élise, et il s'approchait, à pas de loup, pour ouvrir lui-même. Quand l'ouïe fine d'Élise avait perçu que son ami, dès le premier tintement, stationnait dans l'antichambre, elle abrégeait le cérémonial en laissant reconnaître sa voix.

Aujourd'hui elle agita la sonnette une fois, une seconde fois, et puis une troisième, ayant toussé durant chaque intervalle. Et, après que le troisième tintement se fut dispersé comme une voix de moribond expirant, Élise, arrivée joyeuse sur le palier, crut que tout son sang se retirait de ses veines.

Elle recommença cependant de sonner, et trois fois, nerveusement, raccourcissant les intervalles; elle arracha même son gant pour frapper du doigt contre la porte, signal d'ailleurs hors de toute convention, peine absurde. Aucune réponse.

Alors elle redescendit et frappa de son doigt nu à la vitre de la loge close. Elle frappa fort; son doigt, à la fin, lui faisait mal. Elle s'efforça de voir dans l'intérieur de la loge: peut-être découvrirait-elle une lettre qui lui fût destinée, ou, à la rigueur, le courrier de M. Le Coûtre, ceci, après tout, n'ayant aucune signification. Mais ce qu'elle eût pu apercevoir, fût-ce le plus banal objet, lui semblait devoir être pour elle un secours.

Elle bondit jusqu'au porche d'entrée où jouait, seul, l'enfant:

--Dis-moi, mon petit, ta maman n'est pas là?

--Y a personne, répondit le gamin, toujours sans lever les yeux et sans interrompre ses opérations aquatiques.

--Ah! mais alors, dis-moi: tu connais bien les locataires de la maison, toi?

L'enfant, habile à couper au plus court, jeta ces mots à la dame:

--M'sieu Le Cout'e, il est «parti à Granville».

--A Granville!... Quand ça? quand ça?

--A l'heure du train.

Élise crut qu'elle allait tomber dans la rue. Elle se raidit, blême.

--Ta maman, tu ne sais pas quand elle rentre?

L'enfant se leva, et, les poings sur les hanches, il contemplait son ouvrage. L'eau bourbeuse débordait de la vieille bottine:

--J'ai fini, dit-il. Voilà mon tonneau rempli: avec quoi, à présent, que je vais le percer?

Il cherchait, agitant sa jeune imagination, et les soucis d'autrui ne l'atteignaient pas. Élise comprit qu'il était superflu d'insister. Une idée venait de la saisir: si l'enfant lui avait appris une nouvelle véridique et si M. Le Coûtre avait été appelé d'urgence à Granville sans avoir même le temps de lui dire adieu,--et il était homme à plutôt ne pas lui venir dire adieu qu'à se présenter chez elle à une heure insolite,--si tel était le cas, elle devait avoir chez elle, à cette heure, ou bien elle aurait d'ici peu, un pneumatique. Il ne lui restait plus qu'à courir chez elle. Et la voilà traversant le pont, comme une hallucinée.

Il y avait un «bleu» pour elle chez madame Courvoisier. Et il était de l'écriture souhaitée. Elle ne put le lire dans la cage obscure de l'escalier; elle contint son coeur jusqu'au quatrième. Chez elle, elle se laissa tomber dans un fauteuil, près de la fenêtre ouverte. La soirée était magnifique; les platanes jaunissants illuminaient la belle journée d'été. Un remorqueur sifflait. L'air était, à cette altitude, presque parfumé, ou semblait l'être à cause de la splendeur du ciel. Elle lut:

«Ma chère Élise, le voyage de Granville est indispensable à mes affaires. Je n'ai pas voulu te dire que je partais, de peur de te troubler inutilement pendant plusieurs jours. J'espère pouvoir rentrer d'ici peu. Si tu veux me faire plaisir, ne t'inquiète pas, ne te chagrine pas. Je ne peux, tu devrais le comprendre, abandonner ma maison de commerce, et d'autre part il est préférable, même pour toi, que l'on me sache à Granville en ce moment et pendant que tu n'y es pas, puisque nous avons commis l'imprudence de ne pas y venir ensemble, au grand jour, avec tout le monde, au commencement de la saison.

»Je t'embrasse tendrement comme je t'aime. Un peu de patience et de raison, Élise, et tu me diras, à mon retour, que j'ai bien fait.»

Élise resta hébétée. Elle regardait les feuilles des platanes, le ciel et ce qui était visible du dôme du Panthéon entre les branches. Qu'était-elle en ce désert de Paris? Rien. Et rien non plus n'avait désormais ni couleur, ni forme, ni nom, ni raison d'être. Un instinct la poussa à se lever, mais elle se demanda aussitôt: «Pourquoi changer de place?» En effet, qu'irait-elle faire à un autre endroit de la pièce ou dans la pièce voisine? Rien. Elle n'avait aucun motif d'agir; tout était indifférent. Elle demeura assise; et la seule idée qui la retint à la vie fut, après un certain temps, que le temps passait... Le temps était le seul remède: il passait.

Quand le temps aurait beaucoup passé, mais beaucoup, Jean-Marie reviendrait repeupler cet insipide désert...

Alors elle se leva pour remettre sa pendule à l'heure, en la réglant sur sa petite montre qui allait bien. Et elle regarda les aiguilles de la pendule avancer...

XIV

Ce fut lentement qu'elle reprit conscience de ce qui était arrivé. La première soirée tout entière ne fut pour elle que néant. Elle attendit d'abord le moment du dîner. Puis il lui fut impossible de dîner, au grand désespoir de Mélanie, qui la combla de réflexions et de maximes sur une aussi importante abstention. Après quoi, Élise attendit le moment du sommeil. Elle s'accouda à sa fenêtre. La soirée tiède invitait tous les hommes et surtout les amants à la promenade. La Seine roulait son eau pesante et sombre. On entendait çà et là aux horloges tinter les heures: c'était le temps qui s'écoulait. Et quand chacune des heures sonnait, Élise, en ayant compté attentivement les coups, se confirmait, en regardant sa pendule, que cette heure était bien, décidément, tombée dans le passé. Sa pauvre tête était vide. Rien, rien, rien... était la seule notion qui se présentât à sa conscience. Et le sommeil ne vint pas.

Ce fut donc dans l'insomnie qu'elle commença, couchée, de réaliser l'événement. Loin de le tenir pour un fait naturel et simple, tel que la lettre très franche de Jean-Marie le qualifiait, elle ne le considéra, bien entendu, que du point de vue de l'amour, de la privation qu'il lui causait et du danger futur dont il pouvait être l'indice. Thème à riches développements pour un esprit enfiévré.

Elle s'était obstinément refusée jusque-là à admettre le moindre nuage en son idylle; elle voulait et créait un bonheur immaculé. Les taches, à la vérité, n'étaient encore que de provenance extérieure. Cette fois, bien que l'amour fût, en soi, exempt de toute blessure, et qu'il ne s'agît en somme que d'affaires, une sinistre nuée lui semblait voiler l'amour: elle se figurait du moins ainsi l'événement; elle ne pouvait réussir à le considérer d'une autre manière: «Si Jean-Marie m'aimait, pensait-elle, il ne se fût pas éloigné.» Est-ce qu'elle s'occupait, elle, d'intérêts, d'affaires? Alors, Jean-Marie, lorsqu'il était entre ses bras, il pensait donc à ses bateaux, à ses cargaisons! Mais, donc, comme un mari! C'est ainsi que M. Destroyer, jadis, songeait à ses conseils d'administration jusque dans la chambre à coucher. Tout ce qu'Élise avait de romantisme en son âme était en rumeur. Elle n'aimait pas moins son amant, mais elle avait pour la première fois la révélation qu'il était possible que son amant ne l'aimât pas comme il faut.

Cependant quelle différence essentielle entre le fait d'aller à Granville «pour ses affaires» et celui d'être séparé d'elle, à Paris, tout le jour, sous le même prétexte, en somme, et de la quitter, chaque soir, pour un motif encore moins plausible? Elle n'avait pas songé sérieusement jusqu'à présent à la conduite de M. Le Coûtre à Paris, à cause de l'infini bonheur qu'elle goûtait pendant les deux heures passées avec lui. Cette nuit seulement elle songea: «Mais qu'est-ce qu'il fait dans la journée? où déjeune-t-il? qui voit-il?» Son élan généreux avait été jusque-là si puissant qu'elle n'avait même pas subi, au côté de Jean-Marie, le supplice du doute qu'endurent infailliblement les couples lorsqu'ils ne mettent pas toute leur existence en commun. Il ne plaisait pas à M. Le Coûtre de lui dire tout: elle s'abstenait de l'interroger. L'entretien était de tendresse; l'amour étouffait le reste.

Et, songeant maintenant à ces réticences, elle en souffrit rétrospectivement et se jugea plus malheureuse qu'elle ne l'avait été d'abord du départ subit pour Granville. Elle passa une nuit de douleur. Et l'avenir lui semblait perdu.

Mélanie, au matin, crut sa maîtresse malade et parla d'aller chercher un médecin. Madame n'avait pas dîné la veille; Madame n'avait pas dormi de la nuit; et Madame, avec ses traits tirés, était méconnaissable. Mais Élise refusa tout secours médical et dit qu'elle savait bien ce qu'elle avait. Mélanie ne tarda pas à comprendre que quelque chose n'allait pas dans la liaison de sa maîtresse. Sans insister, elle s'en alla à son travail et réfléchit; et quand sa maîtresse la sonna, Mélanie n'était plus là: elle était déjà descendue afin de faire part de ses réflexions à la concierge et de recevoir l'opinion de celle-ci.

Quand Mélanie remonta, elle était, elle aussi, transformée; mais, contrairement à ce que l'on eût pu attendre d'une fille si dévouée et qui ne cherchait d'ordinaire que le «bonheur de Madame», Mélanie portait sur toute la face l'expression d'une satisfaction qu'elle ne put même pas dissimuler. Élise lui demanda:

--Mais, Mélanie, il vous est arrivé quelque chose: vous avez retrouvé un bon ami!

--Oh! pas de danger, Madame, que je me laisse faire une seconde fois autrement que pour le bon motif!

--Eh bien! c'est peut-être pour le bon?

Mélanie dit avec amertume:

--Le bon se trouve difficilement quand une fois il y a eu le mauvais.

Mais Mélanie n'était pas portée aujourd'hui à s'attrister sur son cas. Deux idées n'habitent pas volontiers en même temps une même cervelle. Et il était clair que Mélanie en logeait une heureuse.

Elle étourdit sa maîtresse par sa bonne humeur. Élise lui attribua l'attention charitable de lui vouloir «remonter le moral». Mais l'effet était, en attendant, fâcheux. A mesure que sa femme de chambre se montrait plus gaie, Élise était plus triste. Nulle considération ne calma la jovialité de Mélanie; tout lui était beau, tout lui était bon, tout pour elle servait de prétexte à bavardage.

--Taisez-vous, lui dit sa maîtresse, vous me faites, à vous seule, l'effet d'une cage d'oiseaux d'en bas.

Avant le déjeuner, heure où parfois M. Le Coûtre se montrait, on vit apparaître madame Courvoisier. Elle causa longuement à la porte d'entrée, puis fit demander si elle ne pouvait pas présenter ses respects à Madame. On laissa entrer madame Courvoisier qui venait simplement prendre des nouvelles de Madame, Madame n'ayant pas dîné, la veille, au dire de Mélanie, et Madame ayant passé une mauvaise nuit. Élise dut ferrailler pour écarter les questions indirectes. Malgré la tristesse qu'Élise ne dissimulait pas, mais sous le prétexte que Madame affirmait n'être aucunement malade, la concierge exhibait une figure épanouie, gloussait, riait, vantait le bel été, et pour la première fois ne faisait pas remarquer à sa locataire: «Dire que Madame se prive de la campagne!» Non, non, madame Courvoisier ne vantait aujourd'hui ni la campagne ni la mer; elle jugeait Paris salubre et hospitalier, et elle ajouta que ce beau temps-là, avec une petite promenade le matin et le soir, était le plus sûr remède contre les idées grises.

Mais, précisément, la mélancolique locataire se refusa toute promenade, tant du matin que du soir. Elle ne souhaitait d'aller ni ici ni là. Sortir le matin n'était pas conforme à ses habitudes, et traverser le pont ou errer sur les quais à l'heure de son rendez-vous coutumier lui donnait mal au coeur. Outre cela, une humeur de dépit, insensée d'ailleurs, lui commandait de rester enfermée et comme prisonnière, afin de l'écrire à Jean-Marie et d'effrayer celui-ci par tous les effets de la cruauté qu'il avait commise: «Tu es parti, tu m'as quittée, tu vois la mer, tu respires l'air marin: eh bien! moi, je me ronge, je suis cloîtrée, je ne prends pas même l'air de Paris.»

Et, ne fût-ce que pour ne lui point avoir menti, elle ne sortit pas, de plusieurs jours, et elle le fit savoir par lettre à Jean-Marie.

Cette lettre, ces lettres plus exactement, furent la seule occupation d'Élise durant plusieurs jours. Elle analysa longuement et finement tout ce qu'elle éprouvait; elle amoncela des subtilités sentimentales auxquelles ne comprit certainement rien celui qui respirait l'air marin et la morue sur le port, à Granville. Si elle eût pensé un moment que tout ce qu'elle souffrait, tout ce qu'elle s'imposait comme surcroît de souffrance, et que tout ce qu'elle mettait d'exquise grâce en sa douleur, était perdu, totalement perdu, elle eût senti le désespoir mortel.

A force de la voir écrire à M. Le Coûtre et se priver de toute sortie, Mélanie perdit sa gaieté. Cette excellente fille, comme la concierge, ayant tendance à ramener toutes choses au simple, et surtout à comprendre d'un événement ce qui était le plus conforme à ses souhaits personnels, n'avait pas donné au fait si pénible pour sa maîtresse une interprétation plus compliquée que celle-ci: «L'amant est parti sans tambour ni trompette: c'est la conclusion d'une situation fausse et qui ne convenait pas à une femme comme Madame.»

Mais Madame écrivait! Elle écrivait à M. Le Coûtre, à Granville, nulle part ailleurs; et elle écrivait sans cesse! Madame savait où trouver son ami; il était même arrivé déjà deux lettres de Granville, qui devaient être des réponses. Il s'agissait donc d'une séparation momentanée, nullement d'une brouille, ni du «lâchage» que ces femmes avaient escompté parce qu'elles le croyaient le plus grand bien de Madame, et parce qu'elles croyaient ce procédé possible de la part d'un homme qui n'était pas le type de l'amant rêvé. Alors il n'y avait plus à chanter, plus à fêter d'événement favorable; au contraire, Madame se consumait, Madame ne se nourrissait plus, Madame refusait de prendre l'air... Les figures furent retournées, et ce fut, autour d'Élise, tantôt un solo, tantôt un duo de lamentations, quand madame Courvoisier montait prendre des nouvelles.

Lamentations, monologues ou dialogues au plus haut point désobligeants, car le thème en demeurait indéterminé, nébuleux, réduit au genre ambigu et fatigant des paraboles.

Il va sans dire que personne n'osait faire allusion directe au sujet.

Élise regrettait les rires, les chants et les félicitations dissimulées qui l'agaçaient moins que la compassion.

Elle fut chassée de sa retraite et condamnée à «prendre l'air» pour échapper à ces persécutions affectueuses.

Mais alors la claustration volontaire, la grande bouderie, cette espèce de mutilation en quoi elle avait trouvé une apparence de soulagement, tout cela avait été vain, puisque c'était sans durée? Hélas! Et Jean-Marie qui, de Granville, non plus, n'appréciait nullement ces façons! Quelle amertume!

«Pour qui agissons-nous?» se demandait Élise, la première fois qu'elle revit les cages d'oiseaux, les instruments aratoires, les grenages. «Est-ce pour autrui? Est-ce pour nous?» Elle avait cru agir pour elle-même, ou tout au moins en faveur de quelque idée supérieure. Elle s'apercevait qu'en définitive c'est pour le jugement des autres que nous faisons ce que nous croyons le plus intime et le plus personnel.