Part 8
Elle avait été fréquemment chez madame de Vamiraud du temps qu'elle menait, comme elle disait elle-même en souriant: «la vie d'une femme comme il faut». Ce n'étaient pas des réunions très plaisantes. Madame de Vamiraud, qui s'entourait de quelques dames titrées du faubourg, abdiquait alors toute espèce de naturel et semblait invariablement répéter un rôle où l'on eût aimé que quelque metteur en scène invisible l'interrompît d'un juron: «De l'aisance! de l'aisance! N. de D..., vicomtesse!...» Le mari, on ne le voyait jamais: il était à son cercle, disait-on; en réalité, à son bureau. Le soir, on recevait peu, car on n'était pas riche. Élise ne gardait de ces thés qu'un souvenir d'ennui morne ou de propos drolatiques qu'elle rapportait, alors, le soir, à M. Destroyer, lequel n'en saisissait aucunement la saveur, n'ayant pas le moindre esprit d'observation ni d'ironie.
Élise fut introduite par un valet de chambre qui ne leva les yeux sur elle qu'à la dérobée, ce qui, à tort ou à raison, lui donna à penser que son cas était connu dans la maison et avait peut-être été discuté à table. Elle pensa qu'elle pénétrait ici en accusée; elle eut la vision du tribunal, de la cour d'assises... C'était un commencement! On allait sans doute la livrer un jour ou l'autre aux hommes d'affaires, aux avoués, aux avocats...
Pendant qu'elle considérait ce sombre avenir, elle se trouva assise, non pas dans le petit salon intime, non pas dans une pièce quelconque où l'on reçoit une soeur, mais dans le grand salon. Tout était prémédité, ici. On la recevait avec cérémonie. Avec une cérémonie d'été tout au moins, car les meubles étaient recouverts de housses. C'étaient les vacances; on n'était point censé habiter Paris. Et il fallait marquer, en outre, que la soeur aînée et les vieux parents étaient venus là à cause d'Élise. Le cas anormal d'Élise, et nulle autre cause, obligeait à se mouvoir tous ces personnages esclaves d'habitudes et de gestes arrêtés depuis des siècles. Élise fut effrayée. Dans son extase amoureuse, elle ne s'était pas représenté que tout un monde gravitait autour d'elle et qu'en se dérangeant elle dérangeait autrui, elle déplaçait des individus nombreux, elle entraînait dans son orbite déréglée toute sa famille!... Qui pense à cela quand il aime? N'aurait-on donc point de vie personnelle?
Pendant qu'elle attendait là, et qu'elle entendait, à l'étage supérieur, des pas qui faisaient tinter les cristaux du lustre embobeliné, elle songea à son père et à sa mère qui allaient paraître. Ses juges!... Elle eut un frisson. Elle n'imaginait pas du tout ce qui pourrait se passer, parce que ni son père ni sa mère ne lui avaient jamais fait de scène. Sa mère, il est vrai, élevait la voix assez facilement, mais cela ne tirait guère à conséquence; quant à son père, il se mêlait de peu de choses, et, avec ses enfants, n'avait jamais été qu'un répétiteur d'histoire et un homme bon. Mais c'est parce qu'Élise n'imaginait rien, qu'elle avait peur. Le caractère insolite de la circonstance lui en imposait.
Tout à coup, ils entrèrent.
Madame de La Hotte parut d'abord, regardant la coupable bien en face. M. de La Hotte venait derrière, s'attardant trop à refermer la porte, sans doute afin de laisser à sa femme le soin d'engager le feu.
Élise les trouva vieillis. Ils avaient l'un et l'autre blanchi. Leur teint était mauvais. Elle eut honte. Et, d'un coup, elle se jugea perdue. Non, elle ne résisterait pas à la pitié qu'ils lui inspiraient, au vieil amour qu'elle avait pour eux. Elle allait se jeter à leurs pieds, leur demander pardon, les accompagner à Granville par le premier train, afin de permettre à ces bonnes gens de réintégrer leur domicile qu'ils avaient eu, évidemment, beaucoup de mal à quitter!
Madame de La Hotte dit, de loin:
--Tu nous vois. Nous avons fait treize heures de chemin de fer... avec les retards. Nous avons failli dérailler à Folligny... Et nous voilà ici, à Paris, à une époque où les honnêtes gens sont à la campagne. Tout Granville doit se demander si nous sommes devenus fous! Que dire, en effet, pour expliquer ce déplacement? Nous avons dû fournir, comme prétexte, de mauvaises nouvelles reçues de toi. Que dirons-nous lorsqu'il faudra s'expliquer sur ces mauvaises nouvelles?
--Nous voilà... dit le pauvre M. de La Hotte, après avoir enfin lâché la porte.
Élise se sentit émue.
--Papa!... Maman!... dit-elle, et sa voix fut étranglée.
--Ta conduite est une honte, lui dit son père. Quelle figure allons-nous faire à présent devant la famille?
Madame de La Hotte, qui avait préparé sa première phrase, à son entrée, et y avait, à son insu, inséré tout, ne savait plus quoi dire. Alors, elle s'adonna à la passion. Elle murmura:
--Jamais cette fille-là n'est née de moi. Je n'ai pas donné le jour à un monstre...
M. de La Hotte reprit en s'adressant à sa fille qui ne parlait pas:
--Tais-toi! Tout ce qui pourrait sortir de ta bouche en présence de ta mère serait indécent. Tais-toi. Taisons-nous. Nous sommes venus te chercher.
Alors Élise sursauta:
--Cela, dit-elle, non. Ce n'est pas possible.
--Pas possible! s'écria M. de La Hotte, mais c'est ton père qui te l'ordonne!
--Papa, ne m'obligez pas à vous contrarier. Je suis mariée; c'est vous qui avez voulu que je me marie. Je ne suis plus une enfant. Je suis libre...
--Mariée!... parlons-en! Et tu es libre de nous assassiner? de nous ravir plus que la vie: l'honneur?
--Papa, pourquoi de si grands mots? Je ne pense à attenter ni à vos jours ni à votre dignité. Vous connaissez l'histoire de mon ménage? Dans mon ménage, la vie est impossible. Mon mari ne m'a jamais aimée; je n'ai jamais aimé mon mari...
Madame de La Hotte l'interrompit:
--Si tu étais bâtie de chair et d'os, tu aurais adoré cet homme-là! Si tu l'avais aimé comme il faut, il t'aurait adorée...
--Je me crois bâtie de chair et d'os, maman; mais je n'ai pas pu aimer cet homme-là.
--Personne ne t'a forcé la main, je suppose!...
--Sans doute!... sans doute... Mais une jeune fille ne sait pas...
--Tu avais des goûts extraordinaires!...
--Les goûts, les goûts, ce sont des fantaisies, dit M. de La Hotte: on t'a enseigné, je pense, quels étaient tes devoirs!
--Je ne tiens pas à m'innocenter, dit Élise; je dis seulement: je n'ai pas pu demeurer avec un homme antipathique et qui vivait à la fois avec moi et avec des filles...
--Ce n'était pas une raison pour chercher un autre homme!
--Je ne dis pas que c'était une raison. Je ne suis pas de ces femmes qui vont fonder leur conduite sur des théories. Je ne nie pas ce que j'ai fait, voilà tout. Je ne pense pas à le regretter non plus, sauf en ce qui concerne les ennuis que je peux vous causer.
--Oui, mais ceci est secondaire pour toi.
--Tout simplement, je n'y ai pas pensé... C'est un tort, mais, si j'avais pensé à cela avant tout, je n'aurais pas eu de raison pour faire ce que j'ai fait...
--Que veut-elle dire? firent les deux parents à la fois.
--Je veux dire que, quand on aime vraiment, c'est à ceci qu'on pense et à rien d'autre...
--Assez! Ne vois-tu pas que tu touches le fond de la turpitude? Je te défends, encore une fois, d'ouvrir la bouche devant ta mère, fit M. de La Hotte. Je te renie.
Puis il trouva le moyen de reporter son esprit à la chose qui le captivait exclusivement d'ordinaire, et il dit avec une certaine emphase:
--J'entends le bruit d'une branche fracassée qui tombe en traversant rameaux et rameaux...
Il voyait son arbre généalogique: il entendait dégringoler la branche représentant Élise.
Madame de La Hotte, moins compliquée, revenait à la seule idée qu'évoquait pour elle le mot amour:
--Mais, tu as donc, dit-elle, découvert un Adonis?...
Élise ne put s'empêcher de sourire, soit qu'elle comparât cette image de la beauté idéale avec celle de son grand ami, soit qu'elle prît en pitié ces malheureuses idées cristallisées dans les cerveaux, qui sont si innocentes par elles-mêmes et qui, pourtant, peuvent introduire le désordre dans toute une vie. Que lui reprochait-on, en somme, en ce pénible moment? Pourquoi était-elle reniée par son père? Pourquoi ses parents avaient-ils fait treize heures de voyage dont ils semblaient tout flétris? Pourquoi cet appareil de justice dans un salon où chaque meuble, chaque objet, la pendule, les tableaux et le lustre, semblaient voilés de pudeur sacrée? Pourquoi? sinon parce qu'Élise avait un jour doucement acquiescé au choix que madame de La Hotte lui faisait d'un mari conforme à son propre penchant pour les Adonis?
Élise souriait, tristement, dérisoirement. Madame de La Hotte pouvait-elle songer à ce point initial d'une série de faits enchevêtrés? Nous oublions si vite! Nous nous rendons si peu compte des motifs de nos actes!
Madame de La Hotte ne comprit pas ce que signifiait ce sourire. Elle crut qu'il répondait par une timide affirmative à la question posée par elle. Elle crut que sa fille, ayant,--ceci était admissible,--à se plaindre gravement de son mari, avait trouvé _un plus bel homme encore_! Et, à cause de cette possibilité, elle conçut tout à coup pour sa fille une secrète indulgence.
Elle s'approcha d'Élise et lui prit la main:
--Ton père est sévère, lui dit-elle; mais songe que tu nous fais beaucoup de chagrin...
--Il ne s'agit pas de chagrin! s'écria M. de La Hotte, il s'agit d'une brisure infligée à l'institution de la famille qui est la base de la société. Vous ne vous souciez guère de ces choses-là, vous autres femmes; vous en venez toujours à vos petits chagrins, à vos satisfactions personnelles. Flattez vos instincts, vos goûts ou vos passionnettes comme vous l'entendez, sapristoche! Mais ne délogez pas un membre de la famille de la place qu'il occupe, une fois pour toutes, de par les actes de l'état civil...
Dès qu'il escalada ces hauteurs, ni sa femme ni sa fille ne l'écoutèrent plus. L'une et l'autre pensaient: «Le voilà sur son dada favori.» Et un imperceptible lien se formait entre la mère et la fille.
Madame de La Hotte était assurément imprégnée des principes qui rendent auguste l'institution familiale; elle les savait par coeur et les observait elle-même volontiers, mais c'étaient en elle comme de ces notions apprises à l'école, ressassées souvent, et qui n'ont jamais pénétré jusqu'au vif de nous-mêmes; et, dans la pratique, elle n'obéissait en définitive qu'à ses inclinations. Si elle était demeurée fidèlement attachée à son mari, malgré les innombrables manquements de celui-ci, c'était qu'il était à ses yeux le «bel homme» que nul autre ne saurait dépasser ni remplacer. Elle était simple, n'avait que quelques instincts et quelques idées, et cette heureuse pénurie lui avait constitué une vertu. Elle était, comme presque tout le monde, incapable de se transporter jusqu'au point de vue d'autrui, et elle concevait de la complaisance pour sa fille au moment exact où il lui semblait possible que sa fille eût enfin acquis sur l'homme les vues mêmes qui étaient les siennes.
M. de La Hotte eût pu introduire dans les coeurs les sages notions qu'il possédait s'il se fût heurté à un peu moins d'inintelligence, ou s'il eût eu moins vite un si complet dédain pour les petites cervelles qui l'environnaient. Faute d'être cultivées par lui, celles-ci s'étaient vengées en le rapetissant lui-même: de concepts élevés et féconds, il en était descendu à l'adoption de son humble image d'Épinal: l'arbre généalogique, d'aspect ingrat et ennuyeux, dépourvu de fruits comestibles.
Si madame de La Hotte eut quelques paroles sensées à adresser à sa fille, ce ne fut pas aux profondes sources de son mari qu'elle les puisa, mais au réservoir de son expérience personnelle, et peut-être aussi les dut-elle à cette disposition qu'elle avait à cueillir de la vie ce que celle-ci pouvait offrir de moins amer:
--Ma pauvre enfant, dit-elle, avant de te maudire, moi, je veux encore te laisser le temps de penser à ton principal intérêt. Ne fais fi ni de ta famille ni du monde auquel tu appartiens, parce que tu ne les remplaceras pas. Il nous faut quelqu'un auprès de nous: mieux vaut encore celui qui nous incommode un peu que celui qui peut à chaque instant nous quitter.
M. de La Hotte parut approuver ces paroles. Il avait peu envie d'en ajouter d'autres.
--Eh bien, Élise? dit la mère afin d'aboutir à une conclusion.
Élise sentit les larmes lui venir; elle se jeta au cou de sa mère et lui dit à l'oreille:
--Maman... Tout ça, c'est très bien, mais je suis amoureuse...
Madame de La Hotte se tut, et, bien qu'elle connût ce qui lui était révélé, elle s'affaissa dans un fauteuil en faisant craquer la housse. L'attention qu'elle dut porter à la déchirure produite la dispensa de retrouver ses esprits. Et ses esprits se concentraient autour de cette idée: «Elle a rencontré un homme _plus beau_ que monsieur Destroyer!...»
A la fin, le temps s'écoulant, personne ne reprenant la parole, madame de La Hotte, incitée à la complaisance par l'image qu'elle se faisait d'une aubaine qu'elle eût jadis secrètement souhaitée pour elle-même, laissa tomber ces mots qui clôturèrent l'entretien:
--Cela passera; prenons patience. Tout vaut mieux qu'un divorce.
Alors M. de La Hotte retourna vers la porte, sans mot dire. Élise vit son père qui s'éloignait d'elle. Madame de La Hotte se leva; elle s'approcha de sa fille pour lui dire un dernier mot à voix basse, qui fut:
--Petite sotte! rentre donc chez ton mari _tout de même_...
Élise fit: «Ho!...» regarda sa mère avec stupeur, et s'en alla.
XI
Elle se trouva dans la rue, et la tête lui tournait. Elle avait l'esprit bien fait, quoiqu'elle n'eût pas beaucoup réfléchi; peut-être à cause de cela... Et elle essayait de préciser ce qu'il résultait d'un entretien si important avec ses parents, d'un entretien qui avait motivé de leur part un déplacement extraordinaire, d'un entretien dont les plus graves choses semblaient dépendre, tant pour la morale publique que pour les intérêts privés. Elle se souvenait d'avoir entendu dire à son mari: «On a réuni le Conseil d'administration.--Ah, et qu'est-ce qu'il en est résulté?--Rien. On a parlé...»
Aujourd'hui, on s'était réuni, qu'en résultait-il? Rien. On avait parlé. C'était une formalité accomplie. Les parents allaient s'en retourner à Granville, refaire treize heures de chemin de fer, avec les retards... et peut-être dérailler encore à Folligny... Qu'avaient-ils appris de leur fille? Rien qu'ils ne connussent précédemment. Que lui avaient-ils enseigné? Rien qu'elle ne sût déjà. Quelles considérations pouvaient tenir devant cette formule: «Je suis amoureuse»?... Cette formule, exprimée tout bas, semblait subsister, seule, de l'entretien confus. Madame de La Hotte, avec ses treize heures de chemin de fer, son déraillement, et toutes ses idées excellentes, avait été plus touchée de cet aveu brûlant qu'Élise ne l'avait été, elle, par les quelques mots de sagesse ou de bon sens échappés à sa mère. A cet aveu, madame de La Hotte, révoltée d'abord, s'était affaissée, et encore Élise ignorait-elle quelle pensée inouïe tenait sa mère écrasée sur son fauteuil. Sa mère, qui venait tout exprès pour la tirer d'un malheur personnel et pour éviter une calamité familiale et sociale, sa mère ne pouvait se défendre d'être envieuse, oui, rétrospectivement envieuse, pour son compte, du fait qui motivait un tel désordre! Toutes les idées de madame de La Hotte étaient mises en déroute par ce seul fait: que sa fille avait pu rencontrer un plus bel homme que M. Destroyer!
Pour le reste, Élise pensait: «Oui, il y a des choses qu'on dit, des principes qu'on agite au grand air comme s'ils étaient inscrits sur des banderoles, et des raisonnements qu'on soutient avec éloquence, et tout cela est le fruit de l'expérience de nombreuses générations et doit correspondre à des conclusions raisonnables et de première nécessité; et puis, en fait, chacun à part soi se conduit à peu près à sa guise, les uns inconsciemment, les autres en pleine connaissance de cause, les uns avec de l'audace, les autres avec de l'hypocrisie. L'arbre généalogique de papa? Oui, ça fait un dessin décoratif et ça aide pour la rédaction des lettres de faire-part. Il porte quelques fleurs illustres: un évêque qui fut un saint, dit-on, plusieurs généraux, et des receveurs de finances dont on n'a pas critiqué les comptes, une forte majorité d'honnêtes gens, en somme, et nombre de femmes vertueuses d'autrefois qui passèrent leur jeunesse et quelquefois leur vie à porter des enfants et à les mettre au monde. Cependant, je me souviens des histoires que l'on racontait, quand j'étais toute petite, sur tel ou tel de ces chers parents dont les noms sont si bien calligraphiés dans des médaillons! ce n'étaient pas des histoires pour les enfants, on se cachait de nous, mais on riait avec indulgence en s'en communiquant les péripéties: tous les hommes sont secoués par le démon de l'amour et refusent d'en convenir parce que l'amour est comme un grand vent qui dérange les étiquettes et menace de les faire tomber de l'arbre. Les grands vents règnent parmi les arbres généalogiques comme sur les forêts. Il y a partout du grabuge, et cela fait de la matière pour les narrateurs d'anecdotes qui divertiront un jour les réunions de familles... sans cela un peu mornes...»
Puis, arrivée chez elle bien plus tôt qu'elle ne rentrait de coutume, et n'ayant pas vu ce jour-là son amant, elle fut saisie d'une crise de tendresse, mais de tendresse pour qui?... Pour ses parents!
Elle fut tout à coup au désespoir en songeant à la peine qu'ils devaient éprouver d'une entrevue si mal terminée. Elle se souvint de son enfance, de sa jeunesse. Elle revit Granville, les arbres du Cours, madame de La Hotte à la fenêtre, en bigoudis, le matin; M. de La Hotte si calme, un peu original, mais bon homme et vraiment peu gênant. Elle le retrouvait en pensée le soir, à la fin du marché, allant chercher des friandises dont toute la maisonnée profitait; et l'odeur du marché finissant lui montait aux narines... Alors, elle pleura. Tout en pleurant, elle se demandait: «Qu'est-ce que je pleure? A l'époque où je remonte, je n'étais pas heureuse, je n'avais aucun bonheur...» Elle s'étonnait de pleurer; mais il n'en était pas moins vrai qu'elle regrettait ce passé et qu'elle était liée indissolublement à ces figures d'autrefois.
Peut-être était-elle incitée à songer à cela non seulement parce qu'elle avait vu ses parents, mais parce que M. Le Coûtre lui parlait souvent de Granville. M. Le Coûtre, lui, souffrait de la nostalgie de Granville. Il n'y allait plus qu'autant exactement que ses affaires l'exigeaient; mais, s'il n'y allait pas davantage, c'était parce qu'Élise ne consentait pas à se séparer de lui. Lorsqu'il faisait mine de vouloir s'absenter un seul jour, elle manifestait un tel désespoir qu'il en demeurait paralysé, bien qu'il tînt à ses aises, à ses volontés et plus encore à ses affaires. Mais comme il était en même temps de forme rude, il commettait de grandes maladresses en ses façons d'accéder aux désirs de son amie. Il pliait pour ne pas lui causer trop forte peine, mais il le lui faisait payer quelquefois cher, involontairement. Il savait, par exemple, mettre en valeur le mot qui signifiait que ses affaires souffraient de son inertie. Élise, quoique élevée au milieu de gens économes et ayant appris toute la valeur de l'argent, était devenue totalement indifférente à des questions de cette sorte. On lui avait enseigné à vivre non pour aujourd'hui, mais pour les jours à venir. Et elle ne voyait plus rien hors des limites de l'heure présente, pourvu qu'elle la passât près de son amant. Et elle enjambait avec insouciance et mépris les heures qui la devaient séparer de l'heure pareille, de l'heure qu'elle avait pris l'habitude d'exiger pour demain, toujours pour demain au plus tard.
M. Le Coûtre disait aussi que l'été était odieux et insipide à Paris; il rappelait à chaque instant des choses de là-bas. Il respirait tout à coup avec ivresse:
--Que sens-tu? lui demandait Élise.
--L'air du port!...
Et il ajoutait quelquefois, pour la taquiner davantage: «La morue!» Il sentait la morue déchargée de ses bateaux comme Élise sentait les odeurs du marché finissant, les légumes piétinés, le thym, la ciboule, les melons et les fraises plus délectables encore,... comme chacun sent son passé, sa jeunesse.
Jean-Marie avait nettement proposé d'aller à Granville cette année. Pourquoi Élise n'eût-elle pas passé l'été chez ses parents? Il l'eût vue en ville, au casino, comme autrefois.
Un tel projet avait causé à Élise la première grande douleur éprouvée en son idylle. Aller à Granville? Mais est-ce qu'elle eût pu s'y rencontrer avec son amant entre quatre murs, comme elle le faisait ici? Est-ce qu'il lui eût été possible même de lui parler? «On s'arrangera!... répondait Jean-Marie. C'est déjà beaucoup de ne pas se perdre de vue!...» «Comment! c'est beaucoup?» Il appelait cela «beaucoup»! Elle en avait cru étouffer. Il fallut l'abandon total du projet, et l'oubli quotidien de tout, oui, de tout, même du mauvais, entre les bras du bien-aimé, pour que fussent effacées les traces de cette alerte.
Cependant M. Le Coûtre, qui, tout gentil qu'il fût, était lourd, disait encore: «Ne pas aller, moi, à Granville, pour la première fois de ma vie, alors que tu n'y vas pas, toi, non plus, pour la première fois, n'est-ce pas leur envoyer à tous nos deux photographies unies sur une même carte?--Et cela ne me déplairait pas,» disait Élise. Il en demeurait abasourdi. Elle était tout à fait sincère.
Son amour l'aveuglait à ce point, et elle était, par sa passion, plongée dans un tel état d'ébriété qu'elle ne redoutait même pas que cet égoïste bonheur produisît une irritation funeste chez son amant.
Élise n'allait pas jusqu'à penser qu'elle pût nuire à l'amour en privant son amant d'aller aspirer l'air marin dont il vivait depuis quarante ans. Elle n'en était pas à ce temps de la vie amoureuse où celui qui aime davantage devient un calculateur et un diplomate, un avisé conservateur de son bien et même, pour ainsi dire, un homme d'affaires plein de rouerie. Elle était pareille à un fils de famille trop riche, qui dissipe sa fortune sans aucun souci du lendemain. L'heure du rendez-vous, la chambre vulgaire, autrement dit: l'instant incomparable, le lieu du monde le plus magnifique valaient qu'on ne se préoccupât de rien d'autre.
Un double fait contribua à entretenir en elle cet aveuglement, c'est d'abord que M. Le Coûtre se soumit, timide encore devant sa maîtresse ou touché de son ardeur extrême, et c'est, en second lieu, qu'Élise se trouva libérée de ce qui lui avait causé une appréhension relative: la visite de son mari, la visite de ses parents. Il s'écoula un temps assez long, pendant lequel elle n'entendit plus parler de rien ni de personne. Elle n'entendit pas parler de requêtes, pas parler d'avoués, pas parler de son mari, pas même de ses malheureux parents. Son attendrissement pour ceux-ci n'avait pas tenu devant le premier rendez-vous d'amour. Elle put, durant deux bons mois, n'être plus qu'à ses rendez-vous d'amour.
XII
Ils emplissaient toutes ses journées, quoiqu'ils fussent courts.