Part 7
L'évocation de sa famille, dont elle faisait en réalité si peu de cas en sa folie amoureuse, la gêna. Elle consentait bien à être irrévérencieuse envers sa famille, mais elle n'avait pas pensé lui causer un grand malheur. A part elle, elle songeait: «C'est ma famille qui a voulu la grande erreur de ma vie»; mais elle se refusait à toute idée de représailles.
--Eh bien! dit-elle, point de divorce. En avez-vous besoin pour prendre une autre femme? Moi, je n'en ai que faire. S'il vous déplaît que je porte votre nom, rien de plus facile pour moi que de l'abandonner: voyez, je vis à l'étranger, dans un quartier peuplé d'inconnus pour moi. Je ne fréquente personne...
--Assez! dit-il, exaspéré; je vois que j'ai affaire à une démente. Si votre coup de tête datait d'hier soir, je pourrais croire à une crise passagère; mais vous avez eu tout le temps de délibérer, et je pense, ajouta-t-il amèrement, que vous avez des conseils... Nous obtiendrons une séparation.
Elle ouvrit les deux mains et souleva l'arc de ses sourcils. On ne pouvait imaginer un geste de tranquillité plus débonnaire, et rien ne pouvait paraître plus impertinent à un homme.
Il fut aussitôt debout, la tête inclinée cérémonieusement. Il souleva d'une main sa chaise pour la reculer un peu en faisant glisser sa semelle sur le sol, suivant une courbe,--un de ces gestes empruntés au Répertoire et où il excellait.--Puis il salua très bas, en inclinant la tête, de façon qu'Élise aperçût jusqu'à sa naissance cette raie magnifique, infinie, qui jadis l'avait fait tant rire. Et elle avait encore envie de rire, ingénument, aussi éloignée de tout souci aujourd'hui qu'elle l'avait été dans ce passé puéril.
VI
Aussitôt que M. Destroyer fut sorti, Élise se mit à songer, non pas à lui, en vérité, car il avait le singulier privilège de ne pas compter à ses yeux. Mais il lui avait parlé de sa famille; et il était vrai qu'elle avait négligé sa famille, et d'inconvenante manière. Jean-Marie aussi lui parlait quelquefois de cette famille; mais Élise, entre les bras de son amant, ne parvenait pas à fixer sa pensée sur ce sujet; elle se faisait d'ailleurs scrupule, sous les baisers de Jean-Marie, de penser à ce sujet. Pour la première fois elle reconnaissait qu'il avait fallu qu'elle fût, depuis six semaines, démente, ainsi qu'on le lui avait dit, pour ne pas se représenter l'angoisse que devait éprouver sa famille.
Elle en eut un frisson. Et, tout aussitôt, elle pensa: «Pour que j'en sois arrivée à négliger cela, quelle est donc l'importance de ce qui s'est introduit dans ma vie?»
Et ce ne fut pas encore cette fois sur sa famille que sa rêverie se posa, mais sur ce qui avait eu le pouvoir de lui faire oublier sa famille.
Ainsi l'amour a raison de tout; et il semble qu'il soit toujours le plus fort.
Ce ne fut qu'après avoir savouré dans une songerie prolongée les délices dont l'amour la comblait, qu'elle fit la revue, un par un, des visages de sa famille.
Elle les aimait, cela ne laissait à son esprit aucun doute. Si quelqu'un fût venu lui dire qu'elle n'aimait pas sa famille, elle l'eût foudroyé; si elle eût pu croire qu'il disait vrai, elle se fût tenue pour damnée.
Cependant, elle jugeait chacun des membres de sa famille froidement, nettement, impitoyablement.
Elle aimait sa mère. La seule idée de crier «maman!» dans un instant de détresse lui faisait presque monter les larmes. Pourtant elle se souvenait très bien qu'étant petite, ce n'était pas «maman» qu'elle appelait lorsqu'elle était malade ou lorsqu'elle se réveillait la nuit avec un cauchemar, mais sa vieille bonne, Jeannette, qui avait toujours couché à côté d'elle. Elle n'avait jamais eu la moindre idée, le moindre goût, communs avec sa mère. Sa mère avait été élevée aux «Oiseaux», à Paris, et avait toujours considéré avec un dédain marqué tout ce qu'Élise rapportait de son pensionnat d'Avranches. Sa mère avait, sur la toilette, des idées arrêtées à une certaine date, et tout ce qui se portait depuis lors lui paraissait «inconvenant et d'un genre!...» Avec cela sa mère aimait les hommes de figure convenue et d'éducation polie, qui ne disaient jamais rien d'intéressant, mais qui ne s'exprimaient que dans la forme adoptée par la société. Qui est-ce qui lui avait fait épouser M. Destroyer? Sa mère. Et pourquoi? Parce que M. Destroyer était personnellement «le type» de madame de La Hotte. Qui avait éloigné durement Élise d'un jeune officier qu'elle aimait? Sa mère. Avec sa mère elle n'avait jamais eu aucune conversation franchement amicale et confidentielle. Cependant sa mère était sa mère. Elle la respectait et l'aimait.
Sur son père, ses idées étaient plus courtes. C'était un homme que personne n'avait jamais vu que dans sa bibliothèque, au milieu de ses archives, ou faisant le tour du cours Jonville à la tombée de la nuit. Il n'était méchant envers personne; il parlait très peu; les quelques paroles qu'on retenait de lui touchaient le regret du passé, le mépris du présent, une appréhension chagrine de l'avenir. Dans quel siècle excellent avait-il vécu pour le pleurer si amèrement? Une seule chose lui paraissait valoir quelque intérêt, c'était les connaissances généalogiques. C'était de bien connaître tous les liens de sa parenté, et c'était de réunir, en chair et en os, si on le pouvait, les moindres débris de ce groupe familial dont les noms et les dates de naissance figuraient dans des médaillons inscrits au compas, à l'encre de Chine, et appendus aux branches de l'arbre fameux qu'il dessinait et redessinait. Un assez gentil maniaque, au résumé, dont le fonds d'idées était peut-être supérieur à ce qu'il en laissait paraître, mais dont les rengaines ennuyaient. Avec cela, il était complaisant, indulgent, sociable et bon, et il menait Élise et ses frères à la campagne, quand ils étaient petits. Elle le respectait et l'aimait. C'était son père.
Dans sa songerie, elle revoyait les réunions de famille; et son esprit, porté à la critique pour tout ce qui n'était pas son amour, s'exerçait aux dépens de cette assemblée.
A peu près jamais elle n'en avait éprouvé d'agréments. C'étaient de bonnes gens que l'on ne voyait en somme qu'à des intervalles assez longs, à qui l'on n'avait rien à dire et qui ne vous disaient guère que des choses relatives à des lieux lointains, dépourvues pour vous d'intérêt. Chacun parlait de ses petites affaires, qui ne pouvaient prendre d'attrait pour autrui. L'éternel sujet des dates! La date précise d'un mariage, celle d'une naissance ou d'un décès qui remontaient à quatre-vingts ans! Les toilettes portées à telle noce, les maladies, ou bien la nomination de tel cousin ou arrière-grand-oncle à la fonction de préfet ou au grade de général, ce dont la tribu entière était secouée.
Elle se souvenait que la consigne était d'éviter d'une manière radicale les questions touchant la politique ou la religion, à quoi on ne perdait pas grand'chose, mais ce qui causait une gêne et creusait comme un abîme visible où l'on avait toujours peur de trébucher. Les cadeaux aux enfants? La plupart des membres provinciaux étaient assez chiches; si quelqu'un s'avisait de se fendre d'un jouet, d'un manchon ou d'un livre, une fatalité voulait que ce fût d'un objet qu'on possédait déjà, d'un ouvrage qu'on savait par coeur ou d'une fourrure démodée. Un seul sujet, hélas! semblait unir tout ce monde, et les enfants n'y gagnaient rien; c'étaient les grandes calamités publiques: la guerre de 1870 et ses suites. Dans ce temps-là, le monde ne communiait véritablement que dans le souvenir du malheur national.
Élise avait eu de la sympathie pour quelques bonnes figures de cousins très éloignés, que l'on rapprochait de soi en leur donnant un titre de parenté usurpée mais plus proche. Il y avait aussi l'oncle et la tante de Saugeon-en-Saintonge. On prétendait que la tante de Saugeon avait «la dent dure», et les enfants lui regardaient constamment la mâchoire, ne sachant pas le sens de l'expression et n'ayant pu jamais obtenir là-dessus un éclaircissement suffisant. L'oncle de Saugeon, lui, était «complètement nul»! Autre mystère. On ne lui avait jamais entendu dire que quelques calembours; il était gros, quoiqu'il mangeât peu, ce qui peut-être le rendait intéressant. Car, enfin, comment expliquer que l'on fût attaché à ces deux figures comme à toutes autres, que l'on fît le voyage de Saugeon-en-Saintonge, et en plein hiver, sous le prétexte que leur belle-fille se remariait ou que l'on baptisait l'enfant issu de cette union nouvelle? Comment expliquer qu'à la mort de ces braves gens, qui n'avaient eu qu'une existence de fantômes, on prît non seulement un deuil rigoureux, ce qui était coûteux et désagréable, mais aussi de très sincères figures d'enterrement, et qu'on pleurât?
On pleurait pour la perte de membres de la famille qui même ne lui avaient jamais causé que des ennuis. On pleurait pour des parents qu'on avait obligés ou secourus dans la détresse, ce qu'ils ne vous pardonnaient jamais, à propos de quoi il se creusait infailliblement entre eux et la famille un mur de chiffres, un tableau noir, véritable cloison, avec le mot «Reconnaissance» et des additions, écrites à la craie, qu'aucune éponge n'effaçait jamais. A peine était-on décédé, derrière la cloison, on était loué et pleuré.
Tout pour Élise restait incompréhensible qui ne correspondait pas à un élan spontané du coeur. Elle se demandait ce que pouvait être pour elle un parent, même proche, qui n'avait jamais causé avec elle, ou ne s'était pas accolé à elle par cette liane de la sympathie dont on ne saurait définir la nature et qui unit tout aussi bien et sur-le-champ deux personnes de sang étranger.
Cependant le seul mot «famille» la troublait. Et, essayant de raisonner à ce propos, elle en venait invariablement à cette conclusion naïve: la famille est la famille. A la suite d'une telle proposition, elle se voyait plaçant un point. C'était tout. L'esprit n'allait pas plus loin.
VII
Le lendemain, chez son amant, Élise oubliait déjà la visite de M. Destroyer et elle ne s'en fût peut-être pas souvenue si Jean-Marie ne lui eût demandé à brûle-pourpoint:
--Mais enfin, votre mari ne vous a pas encore dénichée?
Car il était fort préoccupé, lui.
--Je l'ai vu hier, mon mari, dit-elle: il m'attendait à ma porte.
Si Jean-Marie Le Coûtre avait été plus averti des mille et une dissimulations de la femme, il eût dû croire que sa maîtresse avait voulu lui cacher cette visite; et il se fût complètement trompé, comme cela arrive à tant de gens avertis; car il était exact qu'Élise, durant l'heure bienheureuse qu'elle passait, reléguait loin d'elle le souvenir du tête-à-tête fastidieux de la veille. Mais Jean-Marie n'en cherchait pas tant; et il ne tomba pas dans l'erreur de soupçonner Élise.
Il était seulement anxieux de savoir le résultat de la visite.
--Le résultat? dit Élise, mais le monsieur s'en est allé comme il était venu. Nous avons échangé pendant trois quarts d'heure des paroles inutiles.
--Inutiles?... En êtes-vous bien sûre? C'est un homme à ne pas perdre son temps, et vous êtes, vous, un peu insouciante: il aura appris quelque chose de vous; il aura tiré de votre conversation quelque motif à régler vos situations respectives. Je parie que vous lui avez dit que vous aviez un amant?
--Certainement!...
--Ça y est! Vous ne pouvez pas vous taire.
--Mais, je suis fière d'avoir un amant et d'être heureuse; je voudrais le crier de ma fenêtre!
--Vous n'êtes qu'une enfant. Votre mari ne venait pas chez vous pour jouer; il venait vous chercher ou trouver les bases d'une séparation. Ce n'est pas un homme à demeurer dans le vague.
--Eh bien! il aura trouvé des bases, comme vous dites. Je n'habite pas non plus, moi, dans le vague. J'ai tout rejeté de ce qui était hier; j'appartiens à un homme que j'adore. Je t'adore!
--Hélas! dit Jean-Marie, toute la vie n'est pas là!
--Où est-elle donc!
C'était à cette différence de points de vue qu'ils en venaient toujours. Et, quand ils s'étaient heurtés contre la borne, ils n'ajoutaient plus un mot. Les caresses et les seuls mots d'amour emplissaient le temps qu'il leur restait à passer côte à côte, lui résigné, avec une nuance de pitié, à ne jamais causer, ce qu'il appelait «sérieusement», avec Élise; elle, passionnément convaincue que rien d'autre n'importait que ce temps consacré à l'unique amour.
VIII
A l'heure où Élise avait, la veille, rencontré son mari, et au même lieu, elle fut tout à coup nez à nez avec sa soeur Marie, madame de Vamiraud. Le fait était à prévoir, pour peu qu'Élise eût consenti à réfléchir aux suites logiques de la visite de M. Destroyer. Mais Élise ne réfléchissait pas à cela, et voyant sa soeur, elle eut une surprise, après tout, non désagréable. Et tandis qu'elle montait l'escalier derrière sa soeur, elle se demanda même: «Pourquoi ai-je presque du plaisir à la voir, alors que cette femme, autrefois, m'a tant exaspérée?»
Mais, en refermant la porte de sa chambre et en embrassant Marie de Vamiraud, elle comprit par quel sortilège, pour la première fois, en se trouvant seule avec sa soeur, elle éprouvait un contentement. C'était qu'à sa soeur et uniquement à sa soeur elle sentait qu'il était possible de parler de son bonheur. Non que Marie fût apte à saisir l'immensité du bonheur d'Élise! Élise soupçonnait bien qu'évidemment elle ne pouvait tout dire à sa soeur, mais sa soeur, heureuse et amoureuse, n'avait autrefois aux lèvres que le mot «amour»; sa soeur la suffoquait autrefois avec ses récits ou ses exclamations de volupté; sa soeur lui avait été odieuse autrefois par l'abondance de ses allusions à une félicité ignorée d'elle: aujourd'hui, grâce à la liberté qu'autorisait le langage trop connu de sa soeur, elle allait, à son tour, pouvoir lui dire: «Je suis heureuse!... j'aime!... Ah! je ne t'avais pas comprise autrefois!... A présent, je sais... J'aime!...»
Et, avec la même liberté,--sinon avec le même cynisme d'expressions,--qu'employait autrefois madame de Vamiraud pour exprimer ses joies intimes, Élise, s'étonnant elle-même, mais soumise à une force irrésistible, raconta la joie de son évasion et les transports éprouvés par elle dès l'instant qu'elle s'était jetée entre des bras aimés.
Elle allait; elle parlait; elle se grisait de ses paroles tout en s'émerveillant de leur facilité. Elle n'avait point goûté jusqu'ici le plaisir de la confidence. Elle n'avait eu précédemment à confier que des tristesses, des écoeurements, ou bien de ces sentiments de tiédeur qui donnent la nausée. Depuis qu'elle éprouvait l'incomparable joie d'aimer, elle en tenait enfermée en elle-même l'enivrante vapeur. Aujourd'hui elle s'ouvrait. Son besoin d'épanchement était trop grand pour qu'elle le contînt. C'était la première fois qu'elle voyait une femme de son monde! Elle s'interdisait de penser: «Mais Marie, quoique de mon monde et quoique ma soeur, n'a jamais rien compris aux affaires de mon coeur!...» Marie avait connu le bonheur de l'amour avant qu'Élise le soupçonnât; Marie savait exalter l'amour. Et Élise parlait de son amour.
Madame de Vamiraud, immobile, le masque austère sous la voilette, laissait parler sa soeur. Celle-ci, peu à peu, commença à s'étonner d'une réserve si complète et si prolongée. Elle dit tout à coup:
--Mais, enfin, toi, tu sais ce que c'est que l'amour? Tu as éprouvé cela, toi? Je te répète peut-être les mêmes mots que je t'ai entendue dire dans tes grands épanchements?...
Madame de Vamiraud fit un peu la pincée et dit:
--Mes grands épanchements, ma petite, étaient ceux d'une femme légitime, d'une femme mariée, heureuse entre les bras de son mari...
--Ah! dit Élise, c'est vrai: tu as de la chance!...
--Je comprends l'amour, certes! reprit Marie, mais quand il est permis, sanctifié pour ainsi dire.
--Sanctifié? fit Élise. Ah! tu appelles sanctifiées les petites choses que tu racontais à tout venant et qui faisaient rougir maman et ma pauvre vieille bonne. Eh bien, c'est une veine de pouvoir faire bénir tout cela! Vous avez un fier privilège, vous autres qui avez eu la main heureuse dans le mariage! Mais, ma chère, as-tu jamais songé à celles que le mariage n'a pas contentées et qui errent par le monde en se demandant ce qui leur manque? Non, tu n'as pas eu le loisir de songer à ces femmes-là. Eh bien, Marie, pense un instant à elles, je te prie, et sache que, parmi elles, a végété ta soeur, pas plus indigne qu'une autre d'être aimée, peut-être pas faite d'un autre bois que toi, après tout, et nullement préservée du désir d'adorer un homme...
--Adorer, adorer! c'est très gentil, c'est très bien! Mais si l'amour est libre, à présent, que devenons-nous!
--Et, hélas! que devenons-nous si nous sommes sans amour?
--Ton mari est un très bel homme!...
--Voilà!... Toi aussi!... Toujours la même rengaine me poursuivra. Mon mari est un très bel homme! Mais qu'est-ce que cela me fiche! Est-ce qu'on m'a élevée dans les ateliers de peinture ou de sculpture? Est-ce qu'on m'a enseigné à me pâmer devant les modèles et les plâtres? Est-ce qu'on m'a appris, au couvent, à me soumettre aux règles de l'esthétique? N'a-t-on pas tout fait, au contraire, pour que je me méfie de ce piège? Et puis, couvent ou non, qu'est-ce que c'est que la beauté en amour, sinon une idée qui ne dépend que de nous, non de la barbe ou des cheveux de celui que nous aimons, puisque, dès que nous aimons un homme, nous ne voulons même pas que l'on estime qu'il n'est pas beau?
--Oh! tu as toujours été forte en matière de raisonnement. Moi, je ne vais pas si avant. Puisque tu parles de couvent et d'éducation, je te dirai une chose, c'est qu'on m'a enseigné qu'il y a des règles du jeu, des règles de société, si tu veux, et qu'il ne faut pas tricher...
--Tu oublies qu'il s'agit là d'un jeu où votre adversaire ne vous accorde pas la «belle». Si on perd, c'est définitif, c'est pour toute la vie... Moi, j'ai perdu.
Madame de Vamiraud eut un geste qui signifiait: «Oui, mais qu'y faire?»
--Oui, oui, dit Élise, toi, tu as gagné; voilà la différence entre nous.
Elles restèrent séparées par un silence glacial. Madame de Vamiraud se leva:
--Voyons, ma petite Élise, nous sommes tous désolés de cette malencontreuse aventure... J'espère bien que tu ne vas pas persister dans tes fantaisies et donner lieu à un scandale qui retomberait sur tous les membres de ta famille!
Élise, démunie de tout son lyrisme du premier quart d'heure, reconnut enfin sa soeur et ne put que lui répliquer avec un amer sourire:
--Tu as gagné, tu as toutes les chances, et tu ne voudrais pas qu'une seule d'elles fût diminuée par le fait que j'essaie, moi, de corriger mon malheur!... Mille regrets si le scandale vous gêne!
--Blasphème pendant que tu y es! prononça solennellement madame de Vamiraud; couvre d'opprobre ton père et ta mère. Ah! on le dit bien à propos, je le vois décidément: le vice mène à tout.
Élise ne put s'empêcher de sourire, ainsi qu'elle le faisait jadis lorsque sa soeur proférait de grands ou de gros mots ridicules. Et elle lui dit, s'accompagnant d'un geste tragique:
--Madame de Vamiraud! le Vice, pour le moment, met la Vertu à la porte. Allons, ouste!
--C'est un comble! fit Marie. Et dire que tu es ma cadette!...
IX
Cette dernière expression était bien de la fille de M. de La Hotte-Saint-Pair, le généalogiste. La soeur aînée insultée par sa cadette, cela constituait une anomalie qui signifiait que l'ordre du monde était bouleversé, et qu'étaient enchevêtrées ou tordues par la tempête les branches de l'arbre. Et la soeur aînée mêlait le dépit d'une telle constatation au regret de n'avoir pas mené à meilleure fin une entrevue diplomatique à elle confiée par ses parents «en raison, lui avait dit M. de La Hotte, de ta qualité d'aînée, de ton rang et du nom que tu portes...».
Aussi revint-elle, à la fois humiliée, altière et courroucée, retrouver les malheureux parents, tout de frais débarqués de Granville, après un voyage accompli au reçu d'un télégramme de M. Destroyer, et installés à l'étroit dans l'appartement des Vamiraud, rue de Sèvres. Marie leur représenta «sa cadette» comme le monstre de la rébellion et de l'impudeur. M. de La Hotte-Saint-Pair, qui avait eu, depuis son mariage, une douzaine de maîtresses au vu et au su de tout le pays et de sa femme, fut sincèrement indigné et non moins ingénument stupéfait. Madame de La Hotte affirma qu'elle avait de tout temps prédit que le fonds d'indépendance dont était affligée sa fille Élise devait conduire l'infortunée aux abîmes. Elle rappela tous les soins accordés par elle à Élise lors de ses maladies de jeunesse: elle insista sur la surveillance attentive dont elle l'avait entourée, sur l'angoisse éprouvée lors du premier penchant de la jeune fille, celui qui avait failli la jeter dans les bras du lieutenant Piédoie, enfin sur la prestance de M. Destroyer, qui, par ailleurs, était un homme sérieux et faisant d'excellentes affaires. «Quand elle a procuré à sa fille un mari de la figure de celui-là, ajouta-t-elle, une mère devrait avoir le droit de dormir sur les deux oreilles...»
Madame de Vamiraud avait été chargée de fixer à Élise une entrevue avec ses parents, ceux-ci se refusant, comme de juste, à aller la joindre dans son logis de fortune; mais, la fin malencontreuse de l'entretien lui ayant fait oublier la commission, il fallut écrire à la dévoyée.
Il se trouva qu'on lui donna rendez-vous précisément à l'heure où Élise allait d'ordinaire rue Guénégaud. L'amoureuse considéra cette désobligeante coïncidence comme une catastrophe. Elle annonça à son amant qu'elle était convoquée par sa famille le lendemain.
--Eh bien? dit Jean-Marie.
--Comment! «eh bien?» Mais c'est demain dans l'après-midi: alors, je ne te verrai pas.
--C'est vrai.
--... A moins que...
Elle avait les larmes aux yeux. Elle espérait que Jean-Marie lui proposerait de la voir à une autre heure.
M. Le Coûtre, pour la consoler, essaya de lui faire entendre qu'il ne résulterait probablement de cette entrevue avec la famille rien de plus grave que ce qui était déjà. Elle le regardait, sans le comprendre, et ses yeux restaient tout humides.
--Mais,... demain? insista-t-elle, demain!...
--Allons, il ne faut pas dire des bêtises. Vous verrez vos parents demain et nous nous verrons après-demain.
Alors Élise fut secouée par les sanglots.
Elle attendait qu'il lui proposât pour demain une autre heure, le soir par exemple, l'heure du dîner, peut-être!... ou après... ou le matin... ou la nuit!... Ah! que savait-elle! toute heure eût été bonne. Elle se fût bien privée de manger et de dormir pour ne pas manquer de voir Jean-Marie demain!
Elle n'osa pas insister, parce qu'il ne comprenait pas.
Elle le quitta, désolée, comme pour une longue séparation.
Elle baissa sa voilette; elle sentait qu'elle allait pleurer dans la rue. Lui, il avait souri en l'embrassant dans l'antichambre; il dodelinait de la tête et il pensait: «Quelle Mimi-Pinson!»
X
Le lendemain, Élise, plus raisonnable, s'achemina vers la rue de Sèvres, en s'accordant, toutefois, quelques minutes d'illusion un peu gamine: du quai du Louvre, elle alla, par un détour, chercher la rue Guénégaud pour gagner le faubourg Saint-Germain. Et, jusqu'à la porte de la maison habitée par son amant, elle voulut croire qu'elle allait chez lui. Mignardises ridicules de la femme qui aime pour la première fois, ou simplement de la femme qui aime.
Mais, passé la porte cochère, après un regard rapide sur la vieille cour pavée où jouait un enfant qu'elle avait coutume de voir chaque jour, et qui lui sourit, elle pensa au lieu où elle se rendait effectivement et aux êtres qu'elle allait voir, sinon aux choses qu'elle devrait leur dire, car elle était complètement dépourvue de diplomatie.