Part 5
Un sombre nuage que balaie le vent du matin: il ne restait rien à Élise de son accablement lorsqu'elle s'éveilla avec l'aube, tout habillée, telle qu'elle s'était étendue la veille sur son lit, les persiennes étant demeurées grandes ouvertes. Elle alla à la fenêtre, où l'air frais faisait frémir les platanes et où le silence à peine troublé par quelques premiers pas, par un roulement de charrette à bras, l'étonna. Elle n'avait jamais vu ni respiré Paris de si bonne heure, et le quartier qu'elle habitait ne lui rappela plus du tout le Paris connu d'elle. Elle identifiait certains monuments, nommait des rues, n'ignorait pas la Seine; et cependant elle se trouvait transportée en un lieu nouveau. La flèche aiguë de Notre-Dame perçait un ciel incertain, vaporeux, que l'on croyait tantôt lilas et tantôt rose; la statue équestre d'Henri IV sur le Pont-Neuf, en face des deux charmants bâtiments Louis XIII, donnait un air vieille France au paysage; le dôme du Panthéon, assis sur ses colonnes, commençait d'étinceler dans le lointain à gauche; à l'opposé, la petite calotte de l'Institut restait grisonnante et tassée; entre les cimes légères et mobiles des grands peupliers, l'hôtel des Monnaies était un palais, un peu solennel, étranger, glacial, tout en lignes, comme un beau dessin d'architecture; sur tout cela un air moins guindé, plus sans façon, plus libre que les lieux habités jusque-là par elle. Non, en vérité, ni le profil de Saint-Augustin, ni les verdures du parc Monceau, ni les quinconces assombris du cours Jonville, ne lui avaient soufflé une si riche bouffée d'oxygène. Elle aspira ce vent léger avec enivrement; et, ayant pensé que son ami viendrait la voir aujourd'hui même, elle arracha vite ses vêtements et se recoucha, d'un bond, comme une enfant, réfugiée contre l'image de cet homme puissant et protecteur qui lui plaisait, quasi grisée, d'avance, par un tourbillonnement de nouveautés.
Ce fut madame Courvoisier qui la réveilla en lui apportant un mot de M. Le Coûtre. Elle annonçait en même temps à sa nouvelle locataire qu'elle avait sous la main la femme de ménage indispensable: une fille peu chanceuse, nommée Mélanie, qui venait de déposer son enfant à la Maternité, une fille adroite de ses mains «comme une fée», et qui se présenterait, toute prête au travail, dans la matinée, pour faire au besoin le déjeuner de Madame. Mais M. Le Coûtre, par son télégramme, annonçait qu'il viendrait vers midi prendre Élise pour l'emmener au restaurant.
Élise fit sa toilette et s'habilla avec l'allégresse d'une pensionnaire un jour de sortie. Ah! qu'elle avait en elle de jeunesse contrainte! et quelle grâce inaccoutumée accompagnait le moindre de ses gestes dans cette chambre rudimentaire, au milieu de ces malles éventrées qui faisaient pousser des exclamations désespérées à madame Courvoisier et à Mélanie: «Où est-ce que Madame va loger toutes ses robes? Madame devrait prendre en sus le petit appartement du sixième, qui a une terrasse avec vue et tonnelle... Avec la vigne vierge et des volubilis, Madame serait là, sauf votre respect, comme une Mimi-Pinson!...»
Mélanie était une fille blonde, au nez épais et arrondi, mais ornée de cheveux qui projetaient une auréole étincelante autour de son front; elle paraissait serviable, honnête, de cette honnêteté des êtres qui, ayant commis une faute, se reconnaissent humblement descendus d'un degré dans leur caste, ont perdu toute morgue, sont reconnaissants et comme confus qu'on veuille les employer, et plus dociles que les impeccables. Et il y avait entre elle et sa nouvelle maîtresse, dont la situation ambiguë était interprétée par madame Courvoisier comme le résultat d'une déchéance, quelque secrète connexité dont, au premier abord, s'incommoda Élise.
M. Le Coûtre arriva vers midi. C'était la première fois qu'il se trouvait seul à seule avec Élise. Mais il la respectait trop pour abuser de la circonstance, et il semblait avoir peur de tout, de madame Courvoisier, de Mélanie, des murs nouveaux, de la lumière et jusque d'Élise elle-même, qu'à vrai dire il était surpris de trouver là, n'ayant jamais tout à fait cru qu'elle prendrait une si grave détermination.
Il aimait Élise assurément. Sans cela eût-il endossé une pareille responsabilité? Mais il était à ce point troublé par l'aventure que son embarras paralysait tout épanchement et presque toute expression. S'il eût voulu être l'amant d'Élise, sur l'heure, elle se fût donnée à lui. Elle l'avait élu dans son coeur, plus solennellement, plus gravement qu'elle n'avait pris jadis, devant les autels, un époux. Ils s'étreignirent simplement les mains, avec émotion, avec tendresse. Elle était plus joyeuse que lui, parce qu'il pensait à plusieurs choses; elle ne pensait qu'à une seule chose: qu'elle l'aimait.
Ensemble ils suivirent le quai, dans le calme relatif de midi passé, puis le Pont-Neuf. Et ils allèrent déjeuner au restaurant Lapérouse, où M. Le Coûtre avait retenu un cabinet. Élise ne s'informait seulement pas si elle allait déjeuner dans une salle commune ou à part. Elle ne s'effraya pas non plus lorsqu'elle se vit dans un cabinet, à part. Les yeux baissés, la mine discrète du maître d'hôtel, du sommelier, et du garçon, elle n'y prenait pas garde, parce que l'idée ne l'effleurait pas qu'elle fût en train de commettre ce qui s'appelle une escapade.
Quand ils furent seuls, M. Le Coûtre, assis en face d'elle, se leva et vint l'embrasser. Elle pâlit, et lui devint écarlate. Lui seul avait conscience de faire une chose irrégulière. Elle n'était agitée que d'amour. Il était un honnête homme. Elle n'était qu'une femme heureuse.
--Tant que votre salle à manger ne sera pas installée, lui dit-il, nous pourrons venir là...
--Mais, dit-elle ingénument, et chez vous?...
Il était stupéfait qu'elle lui parlât la première d'aller chez lui. Il ne l'avait connue qu'à Granville, environnée de sa famille, et il n'était pas accoutumé aux audaces des femmes innocentes.
--Chez moi! dit-il, mais, ma petite chère amie, quand je viens à Paris, je ne prends jamais mes repas chez moi. Je vais au restaurant; c'est plus gai. Je viens ici, où je suis connu.
--On y est bien... Oh! quant à ma salle à manger, ce ne sera pas long: madame Courvoisier aidant, je pense que dès ce soir...
--Malheureusement, ce soir, je ne pourrai pas dîner avec vous, Élise...
Elle sentit son coeur chavirer et faire une chute. Comment! il ne dînerait pas avec elle, ce soir!... Le petit mot souvent si terrible: «déjà!» se formula sur ses lèvres. Elle ne le prononça pas; elle ne dit rien, ou plus exactement ne dit que: «C'est dommage», ce qui n'était rien au prix de ce qu'elle eût voulu dire.
Il répliqua:
--Si vous voulez venir voir comment je suis logé, ce sera tantôt, n'est-ce pas? en sortant d'ici...
Et il se leva de nouveau pour venir l'embrasser.
Elle espérait qu'il lui dirait pourquoi il ne pouvait pas dîner avec elle, ce soir, le premier soir. Son mari lui donnait autrefois, au moins, toujours des raisons; mais M. Le Coûtre n'en prit pas la peine.
Il n'était tenu à rien, en effet, à aucune formalité, à aucune convenance particulière. Elle piétinait avec lui les convenances et les formalités. Elle pénétrait aujourd'hui même dans la vie libre.
Il vit à quel point, malgré son silence, elle était contristée; mais, soit inconscience des motifs du chagrin perçu, soit égoïsme naturel d'homme attaché à ses libertés, il ne s'en émut point. A part lui, il pensait, faisant ce qu'il faisait, faire déjà beaucoup pour cette pauvre femme.
M. Le Coûtre habitait non loin de là, rue Guénégaud, un petit appartement assez sombre et peu gai. Ce n'était pour lui qu'un pied-à-terre où il descendait depuis longtemps lors de ses voyages à Paris, où il demeurait à peine durant le jour, où il ne rentrait pas toujours la nuit. C'était un logement d'étudiant, rudimentaire, et dont le seul ornement, composé d'éventails en papier, d'ombrelles et de sabres japonais, eût décelé pour toute autre qu'Élise la main d'une de ces maîtresses dont on ne tire pas vanité.
Élise, accoutumée à plus de luxe, fut touchée de la simplicité de l'endroit, touchée bien plus encore que son ami lui fît les honneurs de son home, touchée à perdre la raison quand, une fois seul avec elle, entre ces murs sombres, il lui manifesta cette tendresse qu'elle appelait de tous ses voeux, pour laquelle elle était faite et qu'elle n'avait jamais connue. Elle, qui se flattait devant sa soeur de connaître l'amour parce qu'elle avait épousé un bel homme et qu'elle avait eu de lui un enfant, elle ignorait pourtant complètement l'amour. Entre les bras de Jean-Marie, qui ne faisait pas figure d'amant aux yeux des autres, mais lui plaisait à elle, dans cette chambrette vulgaire et désolée, le plus triste lieu qu'on pût imaginer pour une femme gracieuse, élégante, même jolie et qui ne fut pas déplacée dans les salons du parc Monceau, Élise connut l'inexprimable bonheur d'aimer. Tout lui fut transformé, comme était transfiguré à ses yeux cet armateur de quarante ans, habitué des ports, de la pipe et des bouges à matelots. Elle le revêtit tout entier, lui, son grand corps, son visage, de cet idéal travestissement que nous portons, chacun, en nous, tout prêt, pour nous donner la comédie dont nous avons tant besoin. Jean-Marie était beau, il était jeune et généreux, et il adorait son amante. Dans son inexpérience, elle ne savait comment lui manifester sa joie complète et sa reconnaissance. Elle dit:
--Que c'est joli chez vous!
Il en rit; il ne put la croire; il s'imagina même que c'était de sa part un mot de femme du monde. Il en retint la petite flatterie d'avoir aimé une femme du monde, mais ne sut pas lui en avoir la gratitude qu'elle méritait, elle qui jadis, en son voyage de noces aux lacs enchanteurs, et des balcons de la villa Serbelloni, n'avait jamais eu envie de dire à son mari que le paysage était beau!
Elle le nomma pour la première fois Jean-Marie. Et ces syllabes passèrent sur ses lèvres charmantes, comme une mélodie. Puis, tout à coup, elle se grisa du plaisir de proclamer sa foi, son _credo_: «Je t'aime!... Je crois en ton amour!... Tu m'as prouvé que tu m'aimais, toi, tu m'as arrachée à tout. Tu as fait de moi une autre femme; je ne me reconnais plus; personne ne me reconnaîtra plus; je suis recréée par tes mains!... Je t'aime! je t'aime!» Elle n'avait jamais été loquace ni même expansive. C'était bien en effet une autre femme qui parlait. La mémoire même ne subsistait pas en elle de ce qu'elle avait été, de ce qu'elle laissait derrière elle; et la plus légère représentation ne se formait pas en son imagination de la catastrophe que devait produire, à l'heure qu'il était, sa fuite du domicile conjugal.
«Je t'aime!... Je t'aime!...» Il semblait que l'univers fût contenu dans ces petits mots.
Jean-Marie était lui-même très épris. A la vérité, il n'avait jamais possédé une maîtresse ni de telle condition ni de pareille beauté, ni qui manifestât pour lui tant de sincère ardeur. Quoiqu'il eût beaucoup hésité à pratiquer, en son propre pays, un enlèvement si grave; quoiqu'il n'y eût été poussé que petit à petit et pour ainsi dire par les suggestions d'Élise même, il était charmé, et rendu aussi un peu fat. Néanmoins, avant que six heures eussent sonné, il rappela à Élise qu'il était requis par ses affaires avant le dîner, et ne se montra pas plus généreux en explications qu'il ne l'avait été au début de cette inoubliable après-midi. Il était clair que, dès le premier jour, il tenait à sauvegarder son indépendance, et qu'il le faisait comme en vertu d'un privilège indiscutable que lui conférait son union irrégulière.
Élise n'en pensa pas si long. Elle était désolée de le quitter, mais tout son être avait atteint le ravissement; une douce fatigue lui ralentissait les idées; elle voyait le monde à travers une buée, de l'autre côté des nuages, comme si elle l'eût vu de très haut et de très loin. Elle s'en alla toute seule au _Bon Marché_ pour quelques emplettes nécessaires à son ménage.
Dans le magasin, elle fut abordée par une dame qu'elle fréquentait au temps du boulevard Malesherbes, et qui lui dit: «Vous voilà donc enfin de retour!... Et comment va monsieur Destroyer?... Vous recevrez de moi un petit mot...» Élise répondit, comme en un rêve, sans entendre elle-même le son de ses paroles, sans leur accorder assez d'importance pour se les rappeler par la suite. Et le fait est que, la femme disparue, elle se souvint à peine de la rencontre, ne l'évoqua même pas dans sa songerie, le soir, à son dîner, ni durant la soirée solitaire. Elle avait eu pourtant un imperceptible et malicieux sourire quand on lui avait dit: «Vous recevrez de moi un petit mot». Et ce n'était pas de sa situation renversée, et qui rendait le mot si vain, qu'elle souriait, mais de cette idée ingénue et puérile: un petit mot jeté à la boîte et qui ne parviendra pas à sa destinataire...
Que de telles rencontres, que de telles promesses d'entrevues dussent se produire dans la suite, lorsqu'elle irait et viendrait dans Paris, la perspective ne l'en effraya, ne la toucha même pas. Elle était morte à une vie, elle naissait à une autre; elle avait cette étrange fierté commune à tous les hommes qui ont franchi une frontière ou changé de condition. S'il est un réveil au delà de la mort et si quelque chose d'humain persiste en nous, ce doit être la vanité mesquine d'avoir franchi un pas fameux.
Et Élise rentra, seule, chez elle, par le long corridor étroit du quai du Louvre. Madame Courvoisier sortit de sa loge pour lui annoncer qu'il n'y avait pas de courrier à son nom et lui parler de Mélanie, qui, à son dire, avait travaillé toute la journée comme un cheval. Pour la cuisine, elle-même avait un peu donné la main.
--Mais il ne fallait pas, madame Courvoisier! il faut laisser cette fille se débrouiller...
--C'est mon plaisir, Madame. Madame aura un petit pigeon en salmis... Madame m'en dira des nouvelles... Mon rédacteur à _l'Écho_...
--Je monte, madame Courvoisier... Oh! j'aurai vite fait de dîner, et ma soirée ne sera pas longue.
--Madame est fatiguée... Oh! Madame a dû trotter... Les premiers jours qu'on s'installe... Il ne manque pourtant quasi rien à l'appartement...
L'appartement se composait, outre la chambre à coucher dépourvue de cabinet de toilette, d'une salle à manger meublée dare-dare par M. Le Coûtre, Dieu sait comme! d'une petite pièce ressemblant à un corridor, dont Élise pensait faire sa garde-robe, et de la cuisine sur la cour; il y avait d'amples placards jusque dans l'entrée: les portes s'en ouvraient avec un bruit de papiers déchirés, et une personne eût pu coucher sur chaque tablette. Les fenêtres des trois pièces regardant le quai étaient ouvertes sur un soir tiède et paisible. Le grave sifflet d'un train de bateaux rendait un air marin aux oreilles de la Granvillaise; sur les bancs elle apercevait, dès cette heure, entre les branches des arbres, des couples d'amoureux assis. Elle ne pensait qu'à aimer. Elle se disait: «Je vais m'endormir en songeant à l'après-midi écoulée, et, demain, je le reverrai.»
Il lui fallut bien, avant de s'endormir, essuyer l'histoire de Mélanie; mais son sommeil fut lourd et reposant. Le lendemain en s'éveillant, elle s'aperçut qu'il lui manquait un _tub_, et ce fut toute une affaire que d'expliquer à Mélanie ce que c'était, et qu'elle n'avait qu'un saut à faire pour aller au magasin du Louvre et lui en rapporter un. Pendant l'absence de Mélanie, madame Courvoisier vint, s'excusant encore et déçue de n'avoir point de courrier pour Madame:
--Que Madame soit seule au monde, c'est une chose qui n'est pas croyable et qui me tord le creux de l'estomac...
Élise se montrait d'une discrétion tenace.
--Ça n'est pas à moi de dire du mal de l'appartement, sûr et certain, reprenait madame Courvoisier, surtout si Madame y joint celui du haut, avec tonnelle et vue. Mais si Madame reçoit, une supposition, où c'est-il que ça sera? Pas dans l'antichambre ou la salle à manger, je présume?...
--Et si je ne reçois personne, madame Courvoisier?
Madame Courvoisier levait les bras au plafond, considérait Élise de la tête aux pieds, des pieds à la tête; semblait entendre d'elle qu'il n'y avait plus de classes dans la société, ou bien donc qu'elle était, elle, madame Courvoisier, devenue aveugle ou imbécile, et incapable de discerner entre une femme du monde et une femme perdue. Que sa locataire fût une créature légère, non, on ne le lui ferait pas admettre; d'ailleurs le rédacteur à _l'Écho du Parlement_ l'avait aperçue de sa loge et avait dit: «Madame Courvoisier, votre appartement n'est pas occupé pour trois semaines: c'est une petite femme qui a fait un coup de tête; vous allez voir rappliquer ici le mari, la famille, sinon le curé pour une réconciliation...» Madame Courvoisier s'attendait à des drames, parce qu'Élise n'avait pas une tournure à vivre indépendante.
Qu'Élise fût une victime d'un coup de tête, comme le voulait le rédacteur à _l'Écho_, passe encore, mais en cette hypothèse une chose chiffonnait madame Courvoisier: M. Le Coûtre, en faveur de qui semblait se compromettre une si charmante créature, M. Le Coûtre n'avait pas la tête d'un héros de roman. M. Le Coûtre, aux yeux de madame Courvoisier, ne représentait pas le type convenu de l'amant, du moins pour une personne du «rang» qu'occupait certainement Élise; et autant madame Courvoisier eût volontiers protégé, dorloté des tourtereaux, même des plus coupables, pourvu qu'ils eussent l'un et l'autre la figure classique, autant madame Courvoisier était tourmentée par une intrigue qui dérangeait l'ordonnance définitive de ses idées.
Contre le préjugé de madame Courvoisier, rien à faire. Son mari d'ailleurs était de son avis; Mélanie de même.
Élise avait trop de retenue naturelle et une éducation trop excellente pour aller prendre une concierge comme confidente; mais Élise éprouvait aussi une sorte de volupté à se sentir abaissée, à cause de la grandeur de son amour.
Madame Courvoisier, timorée en face d'elle, se tenait non sans difficulté la bouche cousue pour ne point témoigner son mécontentement d'une aventure qui ne se présentait pas conforme à son goût.
Sur M. Le Coûtre, outre qu'il ne lui plaisait pas qu'Élise eût un amour, qu'était-ce qu'un homme qui laissait se consumer toute seule une petite dame si comme il faut, au déjeuner, bien souvent, et régulièrement au dîner, et à la soirée, et la nuit?
Et cependant Élise, vivant la plupart du temps seule, était bien la femme la plus heureuse qu'elle eût vue. Élise vivait dans l'attente d'un rendez-vous de Jean-Marie ou dans le souvenir des heures passées avec lui. Elle avait oublié le reste; son amour la comblait.
Quoique Élise aimât ses parents, elle s'interdisait de penser à eux; elle ne se demandait pas s'ils lui avaient écrit, boulevard Malesherbes, s'ils attendaient avec anxiété de ses nouvelles. «Nous aurons le temps de revenir là-dessus!» se disait-elle en sa demi-conscience. L'état dans lequel elle vivait, durerait-il? Elle le souhaitait éternel, et elle n'osait pas raisonnablement le voir se prolonger trois semaines. Bien qu'elle n'imaginât en aucune façon par quel procédé il y serait mis fin, elle ne pouvait le croire définitif, soit à cause du caractère par trop insolite qu'il avait, soit à cause de l'intensité de la joie qu'il lui procurait: «Cela passera; d'ici là, n'approfondissons pas!» Elle vivait dans une béatitude provisoire.
Elle ne recevait pas de lettres. Sa concierge le lui faisait assez remarquer! Donc, son refuge était demeuré ignoré. Et cela contribuait pour un peu à lui faire oublier ce qu'elle avait quitté.
Lorsqu'elle avait vu son amant dans la journée, elle demeurait dans une extase. Mélanie la trouvait étendue sur sa chaise longue, ou bien à la fenêtre et songeant, avec un air d'élue qui entend les orgues célestes.
--Madame doit s'ennuyer à ne rien faire, disait la bonne aux cheveux blonds.
--A ne rien faire!... soupirait Élise.
Et elle se retenait pour ne pas répliquer à cette fille que sa réflexion était stupide.
Elle regardait par la fenêtre. Le papillotage produit par les jeunes feuilles luisantes des peupliers de la berge l'étourdissait, l'hypnotisait comme le miroir une alouette. Et de ces innombrables points lumineux et de cette danse imaginaire de milliards de petits personnages frais, des visions naissaient, exquises, imprécises, mais aussi efficaces par leur effet qu'une musique enchanteresse.
Les bruits nombreux du quai, piaulements des oiseaux encagés, cornes ou timbres des tramways et des omnibus, roulements des fiacres sur le pavé et bavardage de la foule, étaient plus suaves à son oreille que la soie déchirée de la mer basse, à Granville, que la montée émouvante du flot, ou bien que le rythme de valse qui, au Casino, ne faisait que la suffoquer du plaisir d'autrui. La vue interceptée, contrariée, des dômes, du cheval d'Henri IV et de l'Hôtel des Monnaies avait plus de charme à ses yeux que toute l'imagerie romantique de _Montorgueil Castle_ ou que le paysage si beau pourtant des rives de la Rance. Mais, à travers les feuilles des peupliers, sur les coupoles du Panthéon et de l'Institut ou sur la croupe du cheval de bronze, tout ce qu'elle avait vu jadis de beau, entendu d'émouvant ou senti d'extraordinaire, apparaissait aussi en remembrances embellies; le présent pour elle s'alliait au passé, allait même chercher le plus profond passé pour le transporter et l'exalter: «Comment, se disait-elle, n'ai-je pas été ce jour-là plus émue?...» Et il s'agissait d'un jour quelconque perdu dans sa mémoire. «Mais je ne savais donc rien voir! Mais je n'étais donc qu'une sotte!...» Un magicien lui avait ouvert le passé, illuminé le présent, enfin rendu l'avenir indifférent,--ce qu'on peut faire pour celui-ci de plus favorable.
Un magicien avait fait cela pour elle. Un magicien!... Comment cet homme de nature si positive, cet armateur, de qui pas un mot ne la soulevait jamais au-dessus du terre à terre, avait-il pu produire ce fait merveilleux? Oh! elle ne se demandait pas cela. Certes, il n'y avait ni armateur, ni homme commun pour elle! Non, elle ne s'étonnait pas que M. Le Coûtre eût suffi à opérer un tel miracle. Elle voyait son ami égal au rôle qu'il jouait; elle se révoltait même qu'on ne comprît pas qu'il jouait ce rôle sublime, qu'il était éminemment apte à le jouer, qu'il était le seul homme capable de le jouer. Et, au travers des feuillages mobiles, et sur l'eau de la Seine aux myriades d'yeux clignotants, suivant le mouvement lent des longues péniches à géranium ou à basilic, elle voyait partout l'image du magicien; elle l'admirait; elle l'adorait... Et elle avait l'orgueil d'être la seule à recevoir le don ineffable de celui qui pouvait transformer toutes choses et faire du monde si banal un paradis de beauté.
Lorsqu'elle consentait à retoucher le sol, son étonnement était que Mélanie ne remarquât pas qu'elle descendait du ciel, ou bien était que, tout au moins, la bonne ne s'écriât pas, à propos de bottes, par exemple: «Dieu! que Monsieur est beau!»
Ayant un si violent désir que quelqu'un lui dît cela, après l'avoir tant attendu en vain, elle se résigna à demander à Mélanie:
--N'est-ce pas que Monsieur est beau?
Mélanie tomba de son haut:
--Bien sûr, dit-elle, que Monsieur est de belle taille...
Ce n'était pas cela que demandait Élise. Elle haussa les épaules. Dérision aussi de vouloir que cette fille comprît une telle chose! Elle ne put toutefois s'empêcher de lui dire:
--Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un bel homme?
Mais Mélanie, du centre de son auréole de cheveux blonds, laissa échapper sa sagesse populaire:
--Oh! le bel homme, Madame, c'est toujours celui qui est le meilleur pour se blottir.
IV
Un matin, dans l'antichambre, la voix de madame Courvoisier fut entendue, à la fois rauque et à bout de souffle, faisant présager quelque importante nouvelle. Élise, dans le lit, sursauta. Puis Mélanie frappa à la porte et l'ouvrit sans plus attendre: