Élise

Part 4

Chapter 43,691 wordsPublic domain

Enivrement nocturne; entretiens dits philosophiques, et éperdus, sur l'infini; roucoulements à propos de la pluralité possible des mondes habités; pot-pourri de tous les grands noms de la musique au sujet des bruits de la mer; aspirations à l'au-delà; théosophie et spiritisme innocemment mêlés; désincarnation, réincarnation, migration dans les astres; Camille Flammarion, Sar Péladan, et jusque même fragments profanés de Pascal; puis, soudain, rappel d'une rosserie, d'un potin ramassé par la traîne sur le parquet de la salle de danse; à bout de souffle, enfin, le grand secours: l'obsession du mot et des choses de l'amour. Telle était la matière des éloquents épanchements de Marie.

Une pensée charitable, et commandée d'ailleurs par leur commune mère, relevait le finale du discours adressé par madame de Vamiraud à sa soeur Élise: ramener par d'adroits détours l'infortunée à son mari. Et alors, c'était le tumulte des confidences, l'aveu habilement ménagé, rendu sensationnel, que toutes les belles choses auxquelles on vient de faire allusion sont méprisables si on les compare à la seule volupté de rentrer dans sa chambre, le bougeoir à la main, derrière les pas de l'homme aimé. Des chuchotements alors: allusion au bougeoir posé au hasard, sur la cheminée, sur la commode ou sur un pouf: et l'on est tombée, toute chaude et parfumée, entre les bras du chéri!...

--Tu m'agaces, disait Élise, avec tes histoires et ton bougeoir et ton chéri!...

--Ah! ma chère, c'est que tu ne sais pas!... Non, en vérité, tu me fais l'effet d'être encore une jeune fille...

--Eh bien, en ce cas, parle-moi comme à une jeune fille, c'est tout ce que je te demande.

--Ma pauvre Élise, ce n'est pas seulement moi qui le dis: tu gâcheras toute ta vie, à plaisir! Mais tu ne sais donc pas ce que c'est que des baisers?

--J'ai eu un enfant. Tu n'en as pas eu. Il ne m'est pas venu par l'oreille.

--Eh bien! moi, à ta place, sais-tu ce que je ferais? Je recommencerais.

--On t'appelle, Marie. Va danser. Ne te prive pas pour moi.

Le cas d'Élise n'était pas sans préoccuper la famille. Lorsque Élise avait le dos tourné, on s'entretenait aussitôt d'elle. A son âge, demeurer comme une veuve, était-ce possible? Tant qu'elle semblait se remettre à Granville du chagrin causé par la perte de son enfant, c'est-à-dire tant qu'elle était en convalescence pour ainsi dire, passe encore! Mais à la rentrée, et l'hiver prochain, qu'allait dire l'opinion publique? Comment faire admettre que madame Destroyer ne rejoignait pas son mari? Madame de Vamiraud prétendait avoir avec elle longuement causé et «à coeur ouvert»; et son opinion était que la pauvre Élise appartenait au groupe de ces femmes particulièrement mal favorisées du sort, et qui, disait-elle, «n'ont ni coeur ni sens»:

--Je ne prétends pas qu'Élise soit dépourvue de sentiments, loin de là; mais elle est atteinte de ce qu'on appelle l'impuissance d'aimer... Elle n'a jamais aimé son mari; elle ne l'aimait pas avant qu'il l'eût trahie... Eh! mon Dieu! qui sait si la trahison du mari ne provient pas de l'inaptitude de la femme?... Les hommes sont comme nous: ils aiment à être aimés.

L'opinion de la soeur aînée trouvait créance chez madame de La Hotte pour qui n'avoir pas aimé un M. Destroyer constituait un phénomène monstrueux, incompréhensible. Et, par contre, on rappelait l'épisode du lieutenant Piédoie.

--Une plaisanterie! lui répliquait-on de toutes parts, une amourette de pensionnaire, une illusion de petite oie blanche!

--Le fait est, disait madame de La Hotte, que ce garçon était bien peu distingué.

La distinction, la beauté,--du moins selon un type convenu,--et l'amour s'unissaient indissolublement dans l'esprit de madame de La Hotte.

L'époque de la rentrée arriva; madame de Vamiraud regagna Paris; l'automne s'écoula; puis vint l'hiver. Élise ne donna pas signe qu'elle entendît s'éloigner de la maison paternelle.

Elle passait pour être tellement «nerveuse» que personne n'osait s'aventurer à lui parler de sa situation. On la tenait pour malade. Le médecin de la famille adopta volontiers la thèse que le climat de Paris était funeste à l'ex-mademoiselle de La Hotte, de qui la double ascendance avait vécu sur les côtes de la Manche. En moins de six mois, après quelques convulsions de l'opinion touchant le cas de madame Destroyer, la soumission générale des esprits était accomplie: Élise vivait près de ses parents et non avec son mari. L'exception à la règle commune avait presque cessé d'être intéressante.

Le séjour à Granville, il le fallait reconnaître, était favorable à la jeune femme éprouvée, qui, aux yeux de tous, recouvrait ce que l'on appelle «de l'embonpoint et des couleurs». Élise menait une vie en tous points conforme à celle de son enfance; elle était environnée des mêmes visages; comme à douze ans, elle ne parlait que fort peu à son père toujours adonné aux mêmes occupations; elle répondait par des phrases courtes à madame de La Hotte; et de tout temps elle s'était volontiers entendue avec la vieille bonne, Jeannette, ou avec M. Le Coûtre, lui, comme à ses quinze ans, ami des bateaux et de la mer, mais maintenant armateur de son métier.

C'est à M. Le Coûtre, familièrement appelé Jean-Marie, qu'on s'en rapportait, chez les La Hotte, d'abord pour les pronostics du beau et du mauvais temps, et c'est lui qu'on interrogeait sur l'heure des marées, dont nul n'avait d'ailleurs absolument que faire. Par de minimes services de cet ordre, la plupart du temps inutiles, mais assidûment rendus, de fortes amitiés se nouent. Élise avait, toute sa vie, été accoutumée à tenir son «vieil ami» comme l'homme indispensable. Par le «vieil ami», toute la famille de La Hotte était informée, chaque jour, des choses de la ville, du port, de la mer, des îles Chausey, et aussi de Jersey, dont M. Le Coûtre faisait fréquemment la traversée.

Une ou deux personnes se joignaient avec ponctualité à ces réunions du soir autour de la lampe. On jouait aux cartes, aux dominos, au jacquet. Les fêtes du jour de l'An passées, M. Le Coûtre partait pour Paris, où il avait aussi un domicile, et des affaires.

Ce n'était ni gai ni intolérable; la parfaite régularité des actions, même ennuyeuses, en rend presque doux le retour. Et Élise se portait bien.

A la fin des vacances de Pâques,--qui tombait tard cette année-là,--quand elle annonça qu'elle avait l'intention de rentrer à Paris, la joie de la nouvelle fut presque mitigée par l'étonnement. Néanmoins on ne pouvait qu'approuver une détermination conforme aux exigences du bon ordre. En conduisant Élise ainsi que la vieille Jeannette à la gare, on était de fort bonne humeur, et madame de La Hotte se permit une plaisanterie: comme M. Le Coûtre, venu pour huit jours, prenait, en s'en retournant, le même train qu'Élise, la maman dit à l'armateur:

--Ne la compromettez pas!

Ce qui fit simplement sourire.

III

Élise était accompagnée, dans son voyage, par sa vieille bonne, Jeannette, une honnête et dévouée Normande, qui ne l'avait jamais quittée. Jeannette, bien entendu, n'ignorait rien de la mésentente du ménage; elle en concevait, en femme d'âge, attachée à la famille et à toutes les coutumes traditionnelles, un chagrin cuisant, mais se fût fait couper en petits morceaux plutôt que d'en dire mot. Élise ne lui expliqua point, durant le trajet de Granville à Paris, pourquoi elle réintégrait le domicile conjugal. Jeannette s'étonnait que sa maîtresse le fît sans qu'aucun motif apparent déterminât une résolution si grave. Monsieur n'était pas venu voir Madame depuis plus de trois mois, et on savait que Monsieur écrivait rarement à Madame; les télégrammes qu'il envoyait, ils traînaient partout; chacun pouvait les lire, et par eux Jeannette savait que Monsieur était actuellement dans la Loire. Était-ce à cause de cela que Madame avait l'air si tranquille et même d'une si parfaite bonne humeur?

Lorsque, dès le lendemain de l'arrivée au boulevard Malesherbes, Jeannette se disposa à défaire les grosses malles, Élise l'interrompit, l'appela dans la chambre où elle avait passé la nuit, et s'y enferma avec elle.

--Ma bonne Jeannette, lui dit-elle, j'ai du nouveau. Je te le confie à toi; je ne l'ai confié à personne...

La vieille servante s'inquiéta.

--A personne, Jeannette. Et tu ne le rediras à personne, pas même à maman, surtout pas à maman, entends-tu?

--Madame me fait peur.

--N'aie pas peur, Jeannette. Je vais être heureuse.

--Madame est réconciliée avec Monsieur! Madame repart, comme qui dirait, en voyage de noces?...

--Non. Je vais habiter ailleurs, tout uniment. Tu vas m'emballer ici tout ce qui est à moi, et nous allons faire un petit déménagement.

Jeannette s'effondra; et elle était au comble de la stupeur:

--Madame serait séparée de Monsieur?... divorcée, comme ils disent?...

--Tu n'y penses pas: ce n'est pas possible! Papa et maman en mourraient... Et ma soeur, et mes frères?... Quelle affaire!... Non: je m'en vais habiter ailleurs, ni plus ni moins.

--Et où ça?

--Tu le verras. Tu feras bientôt appeler un fiacre, nous mettrons une première malle dessus, et en un quart d'heure nous serons chez nous.

--Chez nous? Madame ne va pas habiter toute seule?... Madame va chez madame de Vamiraud!

--Oh! non!

--Madame va habiter avec un de ses frères, alors?

--Non.

--Madame ne peut pas habiter seule, à l'âge et avec la figure qu'elle a. Les cancans auraient beau jeu!

--Je me moque des cancans. Jeannette, je veux être heureuse, et j'irai habiter où il me plaît, comme il me plaît.

Jeannette hochait la tête; elle ne pressentait là-dessous rien de bon. Élise lui posa un doigt sur la manche et dit:

--Écoute, Jeannette... Oui, tout ça est difficile à comprendre pour toi; mais j'ai besoin de savoir: est-ce que tu viendras avec moi?

--Pourquoi est-ce que Madame me pose une pareille question? Est-ce que j'ai jamais vécu sans Madame depuis que Madame est au monde? Pourquoi est-ce que j'abandonnerais Madame?... Où c'est-il que je pourrais aller sans Madame?

--Oui, je connais ton dévoûment, Jeannette, mais enfin, je te disais tout à l'heure que je me moquais du qu'en-dira-t-on: te sens-tu de force à le mépriser comme moi?

--Un faux pas est vite fait quand l'âge tourmente et qu'on a du sang!...

--Tu ne craignais donc que les commérages! Mais tu avais ta conscience. Tu crois en Dieu?

--Le bon Dieu est loin; les commères aux portes. Il a de l'indulgence encore, Lui; mais non pas elles...

--En province, admettons; mais à Paris, quand on veut ne plus connaître personne?

--Madame compte ne plus connaître personne?... Madame ne veut pas courir à sa perte?...

--Allons! tu prends tout au tragique, ma bonne Jeannette; on voit bien que tu n'es plus une jeunesse. Moi, c'est drôle, je n'ai peur de rien; je romps avec tout le monde; je vais habiter, toute seule, un petit appartement de rien du tout. Plus de visites, plus de dîners; la liberté complète. Honni soit qui mal y pense!

--Madame est jeune, elle, comme elle dit. Oh! oui! Madame est jeune, Madame ne sait pas ce qu'elle fait. Madame veut-elle me permettre de lui dire ce qu'elle fait? Je supplie Madame de faire appel à toute ma vie de dévoûment à elle et à sa famille pour me passer la liberté que je prends en lui disant un pareil mot?...

--Mais, quel mot? ma pauvre Jeannette, dis-le, dis-le; oui, je te le pardonne d'avance.

--Le voilà, Madame! Je me perds peut-être en le disant: Madame fait une inconséquence.

Élise éclata de rire. Puis elle embrassa sa vieille bonne.

--Ah! tu es une brave femme, va, toi! Je peux partir, renoncer à tous... Un être comme toi, cela me suffit.

Jeannette se retira de trois pas. Elle devint sombre, et il sembla que tout ce qu'elle avait redouté jusque-là ne fût rien auprès de ce qui lui apparaissait.

--Madame me cache quelque chose... Madame ne va pas vivre toute seule et dans un désert... Il y a des choses possibles; il y en a qui ne se peuvent pas...

--Eh bien! Jeannette, et quand je ne serais ni tout à fait seule, ni dans un désert?...

Jeannette sentit les jambes lui manquer. Elle aurait voulu s'asseoir, mais elle ne l'osait faire devant sa maîtresse.

Elle se traînait, s'agrippant aux meubles:

--Madame ne m'a pas tout dit! Madame a... une affection!...

--Il m'aime et je l'aime, Jeannette! Nous ne pouvons pas nous épouser; je t'ai dit que le divorce m'est interdit.

Jeannette n'eut pas une seconde d'hésitation:

--J'aiderai Madame pour son déménagement, dit-elle; mais Madame voudra bien chercher une autre personne pour son service.

--C'est bon, Jeannette, c'est tout ce que je désirais savoir.

Élise s'employa avec un calme presque tragique à la confection de ses paquets, petits et grands. On eût juré qu'elle procédait aux préparatifs d'un voyage désiré. Ce qui lui rappelait son enfant, seul, projetait une ombre sur son visage; mais elle empaquetait l'objet; ce souvenir cher la suivait. Et de distraire cent menus objets de ceux qui lui semblaient un prolongement de l'homme à la raie la rassérénait, la libérait. Devant un crucifix en vieil ivoire, qui lui venait de sa famille et qu'elle avait placé à la tête du lit conjugal, elle s'arrêta et hésita; elle subit une gêne imprévue à ce point qu'elle tomba assise sur un siège bas, au pied du lit. Le crucifix était à elle, après tout: pourquoi ne l'enlèverait-elle pas? Mais la pensée se présenta: «Où le mettrai-je là-bas?» En une place identique? Non. Ailleurs?... Elle réfléchit à des conséquences sur lesquelles elle n'avait pas délibéré; puis elle chassa ses réflexions, se releva, laissa le crucifix à la place où il était, et continua son paquetage. Jeannette l'aidait, comme elle l'avait dit; mais Jeannette était transformée, bougonne et triste, essuyant par moments une ride humide. Élise lui dit:

--Jeannette, tu ne t'accoutumeras pas à vivre sans moi. Viens avec moi.

--Mon plan est fait, dit Jeannette; je m'en vais à Ecquevilly, chez mon fils...

--Qui est alcoolique et si mauvais coucheur! qui te battra comme sa femme!...

--Je me dirai que c'est là ma place...

--Pourquoi ne retournerais-tu pas à Granville, chez maman? Elle te garderait volontiers.

Jeannette laissa tomber ses bras comme si on lui posait une question monstrueuse. Et elle cherchait que répondre.

--Rentrer chez Madame!... Madame n'y pense pas!

Elle se sentait salie à jamais d'avoir vu seulement son Élise sortir du chemin commun. Si elle l'assistait en ces maudits préparatifs, c'était bien en vertu d'un grand et long amour. Mais avoir à raconter à madame de La Hotte ce qu'elle avait vu? Non, elle préférait avoir les os rompus par son soudard de fils. Elle empoigna le crucifix, elle; elle l'enveloppa soigneusement et le coucha dans une malle. Élise la regardait faire. Quand la vieille eut le dos tourné, Élise alla retirer l'ivoire enveloppé et le déposa dans un placard vide, en rougissant comme lorsqu'elle était petite et se cachait pour un mauvais coup. Puis, quand ce fut fini, Jeannette héla, du balcon, plusieurs de ces fiacres maraudeurs qui allaient si lentement sur le boulevard; et Élise, toute seule, s'installa dans l'un d'eux en disant adieu à Jeannette et au concierge.

--Madame a bien laissé son adresse? demanda celui-ci.

--Jeannette vous dira.

Mais Jeannette ignorait l'adresse. Élise la confia au cocher, et elle fit signe aux autres de prendre la suite.

Cahin-caha, les trois fiacres découverts descendirent le boulevard Malesherbes jusqu'à la Madeleine, prirent la rue Royale et la rue de Rivoli. On passa devant l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. Élise eut encore une idée imprévue. Elle pensa, en femme accoutumée aux pratiques pieuses: «C'est là ma nouvelle paroisse», et l'ancienne élève forte en histoire se rappela une parole de son professeur qui l'avait toujours frappée: «Aux premiers siècles, ceux qui n'avaient pas reçu le baptême n'étaient pas admis à pénétrer dans la nef et demeuraient hors de l'église pendant les offices.» Et elle se vit sur cette place, sous la pluie. Est-ce qu'elle n'avait pas reçu le baptême?...

L'appartement retenu pour elle par les soins de M. Le Coûtre était situé quai du Louvre. Elle pénétra dans sa nouvelle demeure par un corridor long et sombre qui s'ouvrait entre des volières d'oiseaux. Elle n'avait vu, en arrivant, que cages, que grainages, que volettement d'ailes multicolores; et un pépiement âcre, aigu et joyeux l'avait accueillie à la descente du fiacre: le bruit du cours Jonville à l'aube, les matins de bals, ou celui du coucher du soleil dans les vieux arbres de Saint-Pair.

Elle entra dans le corridor long et obscur, toute seule, sans domestique, car elle avait ingénument compté sur Jeannette; et M. Le Coûtre, par une sorte de décence assez saugrenue, mais ordinaire aux personnes qui n'ont pas coutume de violer les usages reçus, ne devait que plus tard venir voir Élise, en ami. La concierge, nommée madame Courvoisier, à l'aspect de l'âge, de la toilette et de tout cet air de bon aloi qu'Élise répandait, était dévorée de curiosité. Elle comprit aussitôt qu'elle n'avait pas affaire à une femme ordinaire. Mais qui était sa nouvelle locataire? Pour une jeune femme si bien mise, l'appartement du quai du Louvre était trop modeste. Un revers de fortune? Mais toute seule atteinte? sans mari, ni parents?... Le monsieur qui avait retenu l'appartement «pour une dame seule», qui était-il par rapport à elle? Énigmes difficiles à résoudre et qui tourmentaient d'autant plus madame Courvoisier, que la nouvelle locataire ne se montrait pas prodigue en paroles confidentielles. La concierge s'appliqua à la gagner par ses prévenances. Elle promit de lui monter à dîner, de lui procurer une femme de ménage. Elle déballa elle-même ce qui était immédiatement nécessaire. Mais devant les malles béantes, dans cette chambre si médiocre, au sol carrelé, encore sans tapis, aux parois toutes nues, Élise fut prise soudain d'un accès de mélancolie. Elle laissa tout, malles et concierge, et s'en fut s'accouder à la fenêtre qui donnait sur le quai.

C'était un jour ordinaire; une agitation bruyante rendait mouvants à ses yeux et le trottoir aux oiseaux, et la chaussée, et l'autre trottoir, sous les arbres, où toutefois quelques flâneurs semblaient s'endormir en regardant le fleuve. Voitures, tramways, trains de péniches, remorqueurs sifflants, cochers à voix rauque, vacarme dans les cages où l'on discernait la note aiguë des pinsons et les interjections des perroquets terminées sur une note trop humaine. L'air poussiéreux contenait un mélange des odeurs les plus variées; une impression agréable provenait du feuillage neuf, incomplet encore et frissonnant des peupliers; infiniment plus frais que les vieux ormes du cours Jonville, ils semblaient sourire d'aise parce que leur pied baignait dans la rivière. Sous leurs jeunes frondaisons reposantes, on voyait doucement avancer les chalands, grosses masses que seul un homme, à la barre, animait. Et chacun d'eux était orné de quatre pots de géraniums ou de fuchsias.

Élise demeura là longtemps, laissant flotter son rêve au gré du lent mouvement aperçu à travers les feuilles. Maintenant qu'elle avait accompli un acte dont le caractère insolite et l'importance la confondaient elle-même, elle éprouvait le besoin d'un repos sans fin. Mais, en même temps, le repos dans la solitude absolue lui semblait pire que la mort, et quand elle se retourna vers la pièce en désordre, vit les malles et valises, les unes défaites, les autres closes et ficelées, un étourdissement la jeta toute vêtue sur son lit, et elle s'endormit profondément jusqu'au crépuscule.

Elle eut alors le plus affreux réveil de sa vie. Le lieu où elle était lui parut sinistre; les bruits inusités du dehors évoquaient une contrée étrangère, une autre planète même, pensa-t-elle, où elle avait peut-être émigré, seule de son espèce, seule à jamais. A aucun moment passé elle ne s'était sentie si seule, ni lorsqu'elle s'était trouvée chez son mari, sans amour; ni quand elle avait perdu son pauvre petit enfant; ni quand elle avait acquis l'assurance que son mari la trompait doublement; ni lorsque, à Granville, environnée d'une famille qui ne comprenait rien de sa pensée ni de son état, elle avait dû cacher l'une et l'autre à tout le monde; non, non, jamais elle n'avait eu jusqu'ici l'impression de la solitude.

Pourtant elle avait presque toujours vécu au milieu d'êtres étrangers à son âme et très ignorants de ce qu'il y avait d'essentiel en elle-même. Or, tout au contraire, elle venait dans cette chambre se réfugier pour attendre le seul homme qui l'eût vraiment environnée de tendresse, le seul homme qu'elle aimât. Et ne fallait-il pas qu'elle l'aimât pour être ici à l'attendre? Il viendrait demain. Elle l'aimait. C'était lui qui avait choisi cet appartement pour elle. Il avait choisi l'appartement modeste, parce qu'il vivait modestement lui-même, et puis que savait-il, et que savait Élise elle-même sur l'état prochain de sa fortune? Pourquoi n'éprouvait-elle aucune complaisance pour cet appartement? Une nuit à attendre l'ami, qu'était-ce, en comparaison de tant de nuits passées dans une chambre voisine de celle d'un mari indifférent, ou de tant de nuits, dans sa famille, entre une mère si peu intelligente, cause inconsciente de son malheur, et une soeur dont la stupidité l'exaspérait? Pourtant, ni à Granville, ni au boulevard Malesherbes, elle n'avait éprouvé quoi que ce fût de comparable. Ce soir, au quai du Louvre, elle se sentait perdue. Jamais elle n'avait accompli un acte plus libre, jamais fait un pas plus délibéré, mieux voulu ni plus longuement prémédité; jamais elle n'avait été poussée d'un élan plus indépendant vers un être. Il ne lui semblait pas qu'elle laissât rien d'elle au mari qu'elle quittait, et, s'il ne lui seyait pas certes de contrister gravement sa famille, qu'était-ce que cette contrariété pour une femme amoureuse qui se donnait de plein coeur à l'homme qui la désirait et qu'elle voulait?

Cependant, elle se sentait perdue. Pourquoi?

Vers huit heures, madame Courvoisier ouvrit la porte, et le fumet, d'ailleurs appétissant, du potage, se répandit dans la pièce en désordre.

--Où c'est-il que je vais poser mon dîner? On se croirait ici à la consigne, rapport aux bagages! Ne manquent que les employés de l'octroi. Madame aurait bien dû me laisser au moins déballer ses affaires de nuit. Madame est «éclassée», je le vois bien; je parie que Madame aura passé la nuit dans ces maudits chemins de fer... J'ai fait une gibelotte de lapin: c'est le régal de Courvoisier, et de bien d'autres: Madame ne sait pas qu'un de ces messieurs du journal qu'est situé juste par derrière, attiré par l'odeur, est venu un soir me demander la permission, et moyennant rétribution, bien entendu, de s'asseoir à notre table... Ah! il y en a qui sont rigolos, chez ces journalistes,--et c'est des sérieux, ceux-là, qu'on assure.--Madame se reposera; Madame peut compter sur une bonne nuit; le voisinage de l'eau est calmant...

Et madame Courvoisier parlait toujours. Son bavardage ne distrayait aucunement Élise.