Élise

Part 15

Chapter 152,408 wordsPublic domain

Élise pleura pendant plusieurs jours. Elle ne savait pas exactement la cause de son chagrin. Inaccoutumée au soupçon, dépourvue de méchanceté, elle commençait seulement à penser que Jean-Marie mettait bien quelque mauvaise volonté dans ses réticences, et elle ne s'en expliquait pas le motif. Un secret instinct l'avertissait que les lettres de Clara n'étaient inspirées ni par la pure bêtise ni par la sympathie; mais, si elle cessa d'y répondre, ce fut surtout dans la crainte d'en provoquer de nouvelles. Et elle attendit, dans une tremblante incertitude.

De toute une vie d'amour le point le plus douloureux est probablement celui où la foi commence à être ébranlée. C'est alors que naît la remarque que toute volupté est dans la croyance, et que l'effort que l'on fait pour se tenir lié à cette foi nous meurtrit plus que ne ferait le si logique abandon aux raisons de douter.

Élise n'attendit pas un temps aussi long qu'elle eût craint, car Jean-Marie rentra à Paris d'assez bonne heure. Les quelques années précédentes, il s'attardait à Granville, où il était toujours vraisemblable que ses affaires l'eussent retenu. Il revint cette fois dès la fin de septembre.

Élise était malade d'anxiété. Pour la première fois, sa santé se trouvait sérieusement altérée. Elle vivait dans l'état d'une femme qui épie l'entrée du train dans la gare. Et quand le train fut arrivé, et quand Jean-Marie fut devant elle, elle s'aperçut de la vanité du tourment et de l'attente fébrile: Jean-Marie se tenait là, debout, en face d'elle, et l'énigme demeurait intacte. Ce grand corps robuste et cette figure si étrangère à toute complication sentimentale écartaient jusqu'à la velléité d'une question; leur seul aspect dissolvait l'espoir même de jamais rien apprendre.

Ce n'était pas que cet homme fût fermé, que ce cerveau fût capable de combiner un secret, ni que cette bouche sût volontairement se clore; non, pas cela; mais Jean-Marie était un homme d'une si extraordinaire inertie devant tout problème d'ordre moral, qu'il paralysait par avance les moins clairvoyants et dissociait les termes de l'interrogation avant qu'ils n'eussent pris forme sur les lèvres. A distance, Élise, qui cependant le connaissait, avait pu croire qu'elle obtiendrait de lui la lumière désirée; mais aussitôt qu'elle l'eut vu, elle lui demanda de ses nouvelles et comprit que la vie allait simplement reprendre comme par le passé.

Voilà donc ce qu'elle avait tant attendu, en regardant les aiguilles de la pendule!

Cependant elle interrogea doucement son ami sur le voyage à Jersey. Il lui répondit de la même manière, sans essayer de dissimuler: c'était un petit événement déjà ancien...

--Mais, pourquoi ne m'as-tu pas écrit pendant tout le temps du voyage?

--Tu sais combien j'écris difficilement. Et puis, madame Saulieu t'écrivait.

--«Madame Saulieu!» Tu l'appelles «madame Saulieu», à présent?... Mais «madame Saulieu» ne me parlait pas de toi!

--Non?... Oh! la rosse!...

--Ce n'est pas moi qui te le fais dire...

Et il passa aussitôt à des petits détails matériels du voyage.

--Voyons! écoute-moi, Jean-Marie: «Madame Saulieu» a fait la connaissance de ma famille!

--C'est exact. De ta soeur tout au moins et d'un de tes frères, si je ne me trompe. Ils se rencontraient tous les jours sur la plage...

--Et ils ont parlé de moi? Elle leur a dit qu'elle me connaissait?...

--Tu me pardonneras ce que je vais te dire... Avec des lascars comme il y en a dans ta famille, ça n'aurait pas été le moyen de se faire valoir...

Élise, en effet, s'oubliait. Elle perdait de vue très facilement les motifs qui l'éloignaient de sa famille. Tout entière à ses préoccupations personnelles, elle ne situait plus sa condition sur ce qu'on nomme l'échelle sociale. Et, de son amant même, si inhabile à traiter des choses morales, elle subit ce douloureux rappel à la notion de la valeur qu'elle représentait aux yeux du monde.

Dès lors elle évita de parler de «madame Saulieu». Elle n'osa même pas dire à propos d'elle à Jean-Marie ce qu'elle avait eu l'intention de dire, à savoir: «Mais, puisqu'elle m'a écrit avec tant d'insistance, et si ce qu'elle a fait partait d'une bonne intention, je pense qu'elle me verra?...»

Car, comme tous les autres, Élise, Élise elle-même, malgré le passé, malgré l'ambiguïté des agissements de Clara à son égard, Élise eût volontiers vu celle qui était devenue «madame Saulieu»!

La vie reprit comme précédemment, avec cette différence que Jean-Marie parvint à distraire une soirée et puis deux sur le temps déjà court qu'il consacrait à son amie pendant la semaine. Que faisait-il de ces soirées? Il ne s'en cachait pas. Il y avait le soir de réception chez les Saulieu, et il y avait un autre soir où il était prié à dîner chez les Saulieu encore, avec quelques intimes.

Un soir d'octobre, presque toutes les habitudes d'hiver étant prises,--sauf les réceptions chez les Josse, de qui Élise n'avait point entendu parler,--Jean-Marie consacra toutefois à sa maîtresse une des soirées qu'il passait invariablement chez les Saulieu. Élise ne put s'empêcher de lui demander:

--Mais, enfin, comment se fait-il?...

Il sentait qu'il ne devait pas répondre:

--Eh bien! dit-il, enfin voilà: madame Saulieu, ce soir, a invité ta soeur... Tu comprends? il est préférable que je ne sois pas là...

--Jean-Marie! dit aussitôt Élise, comment peux-tu me dire cela?... Je comprends que tu aies eu de la peine à me le dire... Mon pauvre ami, si tu as consenti à me dire une pareille chose, c'est qu'on t'a prié... c'est même qu'on t'a ordonné de me la dire...

--«Ordonné!» Suis-je un homme?...

--Oui, précisément tu es un homme! Je ne te connais pas cruel... Tu m'aurais, de toi-même, épargné cette humiliation...

XXIX

A part ce qui touchait directement à son amour,--mais ceci en était si proche!--rien n'avait été aussi blessant pour le coeur d'Élise que le contact établi entre sa famille, entre sa soeur, madame de Vamiraud, et le couple Saulieu. Madame de Vamiraud et Clara! Quel assemblage!... Sur les galets de Granville, encore, passe; mais que Clara en vînt à inviter chez elle madame de Vamiraud, à Paris, et à faire annoncer cet événement à la soeur déclassée par l'amant de celle-ci! que ce grand Jean-Marie se prêtât à un tel jeu de tortionnaire! que Jean-Marie fût, hélas! d'une espèce d'hommes à qui il était vain d'essayer de faire comprendre le cynisme d'un tel procédé, ah! de cela Élise était bouleversée!

Lorsqu'elle revit Jean-Marie, elle ne songea pas à dissimuler sa préoccupation et demanda:

--Eh bien! madame de Vamiraud a-t-elle été chez vos amis?

Madame de Vamiraud s'était excusée; elle n'était pas allée chez les Saulieu.

Élise en conçut une satisfaction qui, après coup, l'étonna elle-même; non seulement elle se sentait redressée par le dédain qu'avait manifesté madame de Vamiraud pour les Saulieu, mais elle se découvrait avec madame de Vamiraud, sa soeur, une solidarité profonde et indépendante des incidents derniers. Elle dit à Jean-Marie:

--Madame Saulieu, parce qu'elle a fait la connaissance de ma soeur, croit connaître le monde auquel ma soeur appartient: dites-lui donc de ma part qu'elle se trompe!

Aucun esprit assez délié ne se trouvait là pour apprécier la ferveur de telles paroles prononcées par une femme en état de rébellion sincère contre la société qui l'avait formée. Et ces paroles sortaient si bien des profondeurs d'Élise qu'elle-même ne les reconnut point au passage, ne les estima point à leur valeur, et les oublia vite.

Jean-Marie, sans malice, répondait:

--Madame Saulieu se trompe: je le lui dis tous les jours. Mon avis est qu'il faut rester dans son milieu.

--Et que réplique-t-elle à cela?

--Elle réplique que c'est tellement son avis que, par exemple, elle n'ira pas chez les Josse...

--Pourquoi pas chez les Josse?

--Mais, ma bonne amie, songez que les Josse ne sont pas mariés!...

Élise ne s'attendait pas à cela. Elle faillit pouffer, mais elle se contint cette fois-ci.

--En effet, dit-elle, les Josse ne sont pas mariés!... Et les Saulieu, eux, désormais sont mariés, et religieusement!...

--C'est cela même.

--Mais, dit Élise, on parle bien tôt des Josse... Les Josse ne sont pas rentrés, que je sache?...

--Ils ont invité déjà deux fois les Saulieu à dîner.

Élise s'affaissa sur un siège et demeura silencieuse. Jean-Marie reprit tranquillement:

--Je ne crois pas que vous soyez exposée à rencontrer le nouveau ménage chez les Josse...

--Chez les Josse? dit Élise, mais je ne suis point invitée!

--Ah!

Élise regarda son amant:

--Cela a l'air de vous ennuyer? dit-elle.

--Moi? certainement! C'était une maison où j'aimais à vous voir passer la soirée quand je ne la passais pas avec vous.

--Eh bien! vous voyez, quelqu'un m'en a fermé la porte...

--Vos soupçons se portent sur une personne!

--Je n'ai guère été accoutumée à soupçonner, dit Élise, mais du jour où je suis obligée de constater un procédé infâme employé contre moi par une certaine personne, cela m'autorise à admettre qu'à un second coup la même personne a pu agir de même...

--Je ne comprends pas.

--Voyons, mon ami: ces lettres reçues de Jersey et de Granville, ces lettres adressées à moi par Clara qui m'avait auparavant boudée, qui ne me voyait plus, qui crevait de jalousie parce que j'étais invitée dans des maisons où l'on faisait fi d'elle,--et précisément chez les Josse;--ces lettres qui, je le vois aujourd'hui, n'avaient pour but que de me narguer d'abord en m'obligeant à savoir que vous aviez fait un voyage dont vous ne vous vantiez pas; ces lettres qui devaient ensuite m'apprendre que l'ancienne Clara, sortie on ne sait d'où, ex-maîtresse de Saulieu, se pavanait à Granville avec ma famille; ces lettres, il faut bien que je les considère comme inspirées uniquement par la malveillance, puisque Clara, de retour à Paris, ne m'a donné signe de vie qu'en vous accaparant!...

--Elle n'a pas cherché à vous voir, dit Jean-Marie, mais vous pouvez constater qu'elle ne voit pas les Josse!...

--Avant de faire aux Josse cet affront, elle a dû prendre la précaution de m'exécuter dans leur opinion.

--Qu'aurait-elle pu inventer contre vous?

--Certes rien; mais leur apprendre que je suis dans la même situation irrégulière qui était la sienne au temps où les Josse ne l'invitaient pas!...

--Mais les Josse en admettent bien d'autres, des situations irrégulières...

--Tout de même, ils n'admettaient pas Clara!

XXX

Jean-Marie, qui n'accordait aucune importance aux choses dites, Jean-Marie, dont l'attitude était toujours telle que si la vie morale n'existait pas, marqua, par un arrêt soudain de tous ses muscles, qu'il avait reçu le choc de l'émoi violent d'Élise. Et la riposte en coup de cravache dont Élise cinglait les épaules de l'ancienne Clara, il en parut lui-même frappé. Et, simultanément, il comprit combien Élise devait souffrir.

Il ne se l'était pas représenté jusque-là! Nulle méchanceté, nulle malice chez Jean-Marie. Il manquait seulement de la faculté qui consiste à se pouvoir mettre à la place d'autrui. Il n'avait point cessé d'aimer sa maîtresse; il l'aimait exclusivement; il n'eût jamais songé à lui être infidèle; il n'eût pas consenti à lui faire de la peine. Mais Élise, douce, résignée, toujours heureuse dès qu'elle le voyait, ne lui manifestait pas sa douleur d'une façon assez bruyante pour que la dure écorce de cet homme fût percée; et il avait l'instinct égoïste, assez fort pour chasser dès le premier aspect toute image importune. Tant que sa maîtresse ne disait point qu'elle souffrait, et à haute et intelligible voix, il l'ignorait. Le malheureux doit se plaindre ou se révolter, et ne jamais compter que celui de qui il dépend fera le premier pas vers sa misère.

Élise, après avoir dit son mot, qui eut, dans la petite pièce de la rue Guénégaud, l'éclat d'un coup de fouet, se tut un moment, ne remarqua même pas que son amant avait compris et, tout à coup, sanglota.

Peut-être s'était-elle trop contenue, et c'est pourquoi elle ne se contenait plus. Mais elle craignait un effet désastreux des larmes sur son amant.

Ce ne fut point cet effet qui se produisit. Certaines natures insensibles mais saines sont tout à coup soulevées par le sentiment du juste. Jean-Marie, qui détestait les scènes et se détournait de tout ce qui gémit, éprouva tout à coup que les pleurs d'Élise avaient un trop réel fondement. Non seulement il ne se détourna point de son amie larmoyante, mais il se pencha vers elle et la caressa. Peu habile à trouver les mots, il n'en chercha point, mais son attitude fut meilleure que tout langage; des phrases qui eussent paru insolites à Élise furent heureusement remplacées par un élan de tendresse plus vif que l'ordinaire, mais non toutefois assez différent de l'ordinaire pour qu'Élise remarquât que l'excès de son chagrin avait modifié son amant.

Non; elle eut la satisfaction de reconnaître son amant tout en le constatant plus tendre; et parce que, précisément, elle le jugeait peu apte à comprendre son chagrin, elle goûta mieux des marques d'amour qui ne lui semblaient pas provoquées par un fait nouveau.

Alors, elle dit et répéta le mot ingénu et sublime:

--Tu m'aimes donc?...

Jean-Marie ne la laissa point douter qu'il l'aimât.

Ainsi, insensiblement, la grandeur même du chagrin d'Élise la sauva du désespoir en ne lui permettant pas d'analyser ce qui se passait en Jean-Marie et en la faisant glisser presque sans transition du cri de la douleur extrême à la volupté qui crie...

«Tu m'aimes donc?... Tu m'aimes donc?...»

Tous ses griefs contre la vie aboutissaient à cette ardente interrogation qui contient la réponse désirée. Entre les bras de celui pour qui elle avait tout renoncé, secouée à la fois par les sanglots et par l'ivresse heureuse, elle voyait apparaître les fantômes de tous les biens du monde qu'elle avait reniés en faveur du seul amour; elle les pesait et elle pesait le néant de la condition où elle était réduite. Dans cette heure d'exaltation, toutes choses se précisaient à ses yeux avec une netteté implacable; plus d'ignorance, plus d'illusions possibles pour elle: elle savait, elle jaugeait; sa tête lucide n'éprouvait aucun vertige à contempler à la fois l'immensité du Paradis perdu et la modestie avouée, reconnue par elle, de l'objet qu'elle avait voulu en échange. Et comment le tumulte des pensées chez cette femme infortunée se traduisait-il? Uniquement par ces mots qui contiennent question et réponse et qui, à cause de cela, font peut-être l'expression la plus naturelle de la passion amoureuse qui veut être satisfaite, fût-ce au prix de la plus grande duperie:

«Tu m'aimes donc?... Tu m'aimes donc?...»

XXXI

Après une journée si bien terminée, Élise, suspendue aux lèvres de son amant, lui demanda:

--Alors... demain, mon Jean, tu me restes?

--Mais non, dit Jean-Marie: demain, tu sais bien que je vais retrouver ces messieurs.

--Alors, dit Élise, après-demain?...

Jean-Marie hésita et puis dit:

--Ah! fichtre, après-demain, mais non: c'est le jour des Saulieu!...

FIN

E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--11580-10-21.