Part 14
Car elle en était venue à appréhender d'avoir à dire: «Je ne suis pas sortie.»
D'abord frappée par les contrastes entre la vie de gens libérés des entraves bourgeoises et celle du monde qu'elle croyait avoir été jadis son bourreau, ce qu'elle remarquait aujourd'hui, c'étaient bien plutôt entre un monde et l'autre les analogies.
Ce qu'elle remarquait moins, c'était l'invincible penchant qu'elle avait à tout confronter avec le monde d'où elle s'était évadée. Elle eût éprouvé grand plaisir à rendre compte de ses visites et de ses soirées si Jean-Marie eût connu lui aussi ce penchant; mais il ne l'avait à aucun degré.
Quant à lui, il ne parlait presque plus de ce qui se passait à la brasserie, et plus du tout de Clara.
--Mais, est-ce à ta brasserie que tu vas, au moins? lui demandait Élise.
Il jurait qu'il n'était pas homme à rompre ses habitudes. Et cela était bien vraisemblable.
--Il ne faut pas te croire obligé à ne plus me parler de Clara sous le prétexte qu'elle et moi ne nous voyons plus!...
--Que veux-tu que je te dise d'elle? faisait Jean-Marie.
Une inquiétude, encore confuse, planait sur la question de la brasserie et de Clara.
XXVI
Élise, roulée comme un galet par le flot des relations souhaitées par son ami, fréquentait beaucoup pour le moment une famille Josse, qui la couvrait d'une paternelle affection.
M. Josse dirigeait une revue dite «politique, économique et sociale». Cet organe était de ceux qui se créent perpétuellement dans le but d'écraser l'un des deux principaux et plus anciens périodiques. Ils semblent, dans leurs premiers numéros, apporter avec eux une aurore et devoir briller sur un monde renouvelé; puis le beau rayonnement pâlit, devient pareil à tout ce qu'on connaît, puis il s'étiole en coûtant cher aux initiateurs.
M. Josse se laissait ruiner par sa revue. En faveur de sa revue, il croyait devoir inviter chez lui le monde de la politique, de la pensée et même des arts. Malheureusement pour cet homme non négligeable, Paris était alors, quoi qu'on en dît, assujetti, comme il le sera vraisemblablement toujours, à un formalisme qui s'ignore lui-même, et soumis, en ce qui concerne les moeurs, à une étiquette que chacun nie en même temps qu'il en observe scrupuleusement les articles. M. Josse n'était pas l'époux de celle qu'on nommait madame Josse.
Le cas d'Hubert des Bruyères se reproduisait chez lui avec exactitude et sans aucune variante. M. Josse était divorcé, mais il ne pouvait épouser la femme, d'ailleurs très digne, que l'on appelait «madame Josse», parce que celle-ci, issue d'une famille excellente et fort connue, ne pouvait obtenir le divorce contre son mari, un chenapan, qui faisait partout sonner très haut son opinion sur la sainteté et la pérennité du mariage.
A cause de cette particularité, M. Josse, malgré tout son mérite, ni ne recevait chez lui toutes les personnalités qui s'y fussent volontiers rendues, ni même, ce qui est moins croyable, ne possédait tous les collaborateurs dont les noms semblaient s'imposer au sommaire d'une telle publication. Mais les gens qu'on voyait chez lui étaient néanmoins fort loin d'être les premiers venus. La ressource du salon Josse était fournie par des célibataires éminents, quelques veufs; et, pour sauvegarder le nombre, on suppléait à l'absence de ceux que le rigorisme de leur foyer retenait, en admettant ce que Josse appelait son «élément d'information», c'est-à-dire des industriels, des hommes de bourse, tout cela mêlé tant bien que mal aux hommes politiques, aux savants, aux artistes. L'élément mâle dominait; mais pour qu'il ne privât point le lieu d'un certain caractère mondain considéré comme indispensable, on recevait et les femmes divorcées, et les femmes séparées de leur mari, comme Élise, et aussi des couples franchement irréguliers,--comme celui des maîtres de la maison,--auxquels on s'exténuait par mille stratagèmes à communiquer les apparences de la légitimité.
De la musique, et toujours de très bonne musique, de la tenue aussi,--beaucoup plus stricte qu'en maint ménage béni par le Nonce,--offraient une auguste suppléance pour cette société intéressante et non satisfaite, à qui ses grandes qualités jointes à son caractère de rébellion eussent pu donner des audaces heureuses, et qui cependant semblait toujours attendre d'en haut, d'on ne savait où, peut-être du plafond qui ne s'entr'ouvrait pas, l'apparition d'un Saint-Esprit, sous la forme d'une colombe, apportant, en bonne et due forme, la consécration sociale si ardemment convoitée.
C'est dans ce monde qu'Élise vit un soir s'avancer à petits pas, mais tout droit, un monsieur d'âge plus que certain et qu'elle faillit ne pas reconnaître, d'abord parce qu'elle ne l'avait jamais vu en habit, et puis parce qu'elle était fort loin de s'attendre à le voir: c'était M. Angelus. Il était vieil ami de la maison; il initia Élise à toutes les particularités du milieu; il continua de moraliser plaisamment avec elle. A lui seul elle pouvait communiquer une observation comme la suivante:
«Depuis que j'ai quitté Granville et me suis mariée, lui dit-elle, c'est la première fois que j'ai l'impression de me trouver au milieu de jeunes filles...»
M. Angelus crut qu'elle se forçait un peu pour pratiquer, comme il le faisait volontiers lui-même, le paradoxe.
--Mais non! dit Élise, ne voyez-vous pas que tout le monde ici n'aspire qu'au lien sacré du mariage?
M. Angelus était enchanté; il ne la quittait plus. Ils étaient, elle et lui, au fort d'une causerie, lorsque Élise fut abordée par quelqu'un qu'elle n'avait point aperçu. C'était Saulieu.
Commerçant notable, Saulieu avait, en effet, ses entrées comme son utilité dans un groupe qui prétendait être informé de tout. Saulieu fut poli, réservé; mais il avait, lui, quelque chose de satisfait dans le ton, voire d'un peu protecteur, qui tranchait et avec l'attitude qu'Élise lui avait connue et avec cet air d'attendre une grâce complémentaire qui caractérisait la plupart des hôtes de la maison Josse. Était-ce ce qu'il y avait en lui de commun qui s'exaltait sous le frac? Était-ce la réaction contre la gêne qu'il éprouvait peut-être à trouver ici Élise bien en cour et même choyée, alors qu'il n'avait jamais osé y introduire Clara? Qu'était-ce?
Élise ne put s'empêcher de communiquer à M. Angelus ce qu'elle venait de remarquer d'insolite en la personne de Saulieu:
--C'est un bijoutier, dit le vieux journaliste: il vous a présenté ce soir une facette à éclat vif, voilà.
--Après tout, dit Élise, pourquoi n'amènerait-il pas ici sa maîtresse? On ne la mettrait pas à la porte.
--Parce qu'il est bijoutier, dit M. Angelus. S'il était professeur au Collège de France et que sa bonne amie fût un laideron, vous les verriez ici côte à côte, comme ceux-ci ou ceux-là... Nulle part ne sont observées plus finement les nuances. Comprenez! Dans le monde régulier, tout est réglé, et en traits un peu gros. Les papiers de l'état civil, ou du moins une lettre de faire-part, un beau jour, décident de tout, pour la vie: les époux, après une formalité, peuvent avoir la conduite privée qu'il leur plaît, il faut un bien grand scandale pour effacer l'effet d'une bénédiction nuptiale. Au contraire, ici, chaque cas est soumis à un examen attentif et approfondi et constant, où il est tenu compte, chaque semaine, de la qualité des individus et de leurs faits et gestes; rien d'assuré, nulle garantie pour ces malheureux; nulle situation stable; il leur faut mériter infatigablement la grâce par une quotidienne vertu. Croyez-vous qu'il y ait, «dans la capitale», couple plus pur que celui de ce Josse et de cette femme qui ne porte pas son nom? Non, madame, rapportez-vous-en à moi: il n'y en a pas. Eh bien, pour la plus petite peccadille, il serait pulvérisé!
--Mais il reçoit d'autres couples, irréguliers comme lui, et qui ne le valent pas?
--Sans doute! Et qui pénètre ici y est pour ainsi dire blanchi et purifié; mais, ces couples, eux, qui reçoivent-ils?
--Grand Dieu! monsieur Angelus... Mais qui suis-je, moi? et en quelle qualité suis-je ici?
--On vous connaît, madame, simplement.
--Point de galanterie, monsieur Angelus! Les irréguliers, ici, se relèvent par quelque prestige, m'avez-vous dit: je ne suis pas professeur au Collège de France, moi!
--Vous êtes vous-même, je le répète... En outre, on connaît votre famille, je le sais... On n'ignore pas que vous êtes seulement séparée de votre mari... Séparée de biens, je crois, tout au plus..., et que le divorce est impossible dans votre monde: cela fait bien! Vous n'imaginez pas ce que cela fait bien!
Élise sourit tristement. Le journaliste, non; il connaissait les moeurs; elles ne le surprenaient pas.
M. Angelus offrit à Élise de la reconduire. Dans la voiture il la félicitait d'avoir, où qu'elle allât, le don de plaire.
--Mais, soupira Élise, je vais vous dire une chose qui résulte des petites expériences que j'ai faites et vous donnera peut-être à réfléchir: ce qu'ils aiment en moi, en définitive, ce n'est pas moi: c'est mon pauvre papa!...
Et, comme le moraliste, réfléchissant, se taisait, elle revit en pensée M. de La Hotte-Saint-Pair et son arbre généalogique; elle revit sa famille innombrable et unie plus par un formalisme officiel que par des sentiments; elle revit les cérémonies, elle se remémora les obligations ennuyeuses et coûteuses, la grande parade en un mot,--imitation de la cour du grand Roi par les fourmis de son royaume,--enfin tout un ensemble de moeurs plutôt de la place que de la maison, et dont les inconvénients ne trouvaient de compensation qu'en les libertés qu'un chacun pouvait s'octroyer impunément quand une fois il avait satisfait à la dette publique.
XXVII
Élise ne vit Jean-Marie que deux jours après cette soirée:
--Eh bien! demanda-t-il aussitôt qu'il fut à portée de voix, qu'avez-vous vu d'intéressant «là-bas?»
--«Là-bas?» dit Élise. Ah! en effet, j'ai rencontré quelqu'un... Mais vous devez le savoir aussi bien que moi...
--Qui avez-vous rencontré?
--Comment! il ne vous l'a pas dit?... Saulieu.
--Saulieu!... Il ne m'a rien dit. Du moins, il m'a dit quelque chose, mais non pas qu'il vous avait vue.
--Pourquoi ces cachotteries?
--Ma chère amie, Saulieu avait plus important à raconter: il m'a annoncé son mariage.
--Ho?... C'est pour cela qu'il avait l'air si satisfait. Et qui épouse-t-il?
--Mais, Clara.
--Ah! bah!
--Quoi d'étonnant? Qu'est-ce qui s'oppose à cette régularisation?
--Ils ne s'aiment guère...
--Justement! Comme il le dit lui même: le mariage ne leur fera perdre aucune illusion; ils n'en goûteront que les avantages.
--Ha!
Et l'un des premiers avantages que durent goûter Saulieu et Clara, légitimement--voire religieusement--unis, fut de se présenter ensemble chez les Josse et d'y jouir non seulement du prestige que donne toujours, pour un moment, une situation heureuse et nouvelle, mais de celui que leur conférait là une situation enviée de tous--et des maîtres de maison eux-mêmes!
Saulieu savait se tenir quand il le fallait. Il avait moins de suffisance aujourd'hui, uni et béni, qu'il n'en avait laissé paraître la dernière fois, alors qu'il portait son secret. Clara, encore jeune, pouvant passer pour jolie, mais dans une mesure à ne point porter ombrage en un milieu qui voulait être grave, Clara, femme d'un grand joaillier, était remarquable par sa simplicité et ne portait pas un bijou. On la trouva tout à fait bien. Élise entendit un dialogue entre deux hommes dont l'un disait: «Mais, c'est un vieux collage!...» et dont l'autre, vertement, répondait: «Qu'en savez-vous? des calomnies!»
Clara accorda à Élise tout juste l'attention qu'on ne saurait refuser à une femme déjà rencontrée. Saulieu, lui, affecta plutôt de ne lui en accorder aucune.
On allait chez les Josse le mercredi soir. Le mercredi suivant, Clara vint vers Élise, mais c'était pour lui dire les noms des personnes chez lesquelles elle avait dîné dans la semaine. La promotion de juillet, pour le ministère de l'Industrie et du Commerce, venait de paraître, et Saulieu était nommé chevalier de la Légion d'honneur. Comme il était, d'ailleurs, intelligent, et très capable en matières économiques et financières, Saulieu se haussait, chez les Josse, et sa femme partageait son sort.
Il y eut fête à la taverne, cela va de soi; fête sur fête, car ces messieurs offrirent un banquet à Saulieu.
Et pendant ce temps Élise était privée de Jean-Marie.
Un autre soir, un soir sur lequel elle avait compté pour aller avec son ami, par le bateau, dîner à Saint-Cloud,--partie jadis si chère!--lui fut ravi en outre: les Saulieu offraient à dîner. Jean-Marie, invité, pouvait-il leur manquer? Non.
Et, dans la même semaine, les Saulieu commencèrent à recevoir.
C'était le tour de Jean-Marie à présent de «sortir».
--Qui y avait-il? lui demanda mélancoliquement Élise.
--Oh! un monde différent de celui des Josse, moins savant sans doute, mais celui-là, enfin, régulier. Saulieu est très sévère: il a décidé de ne jamais admettre chez lui une femme non mariée à l'église.
Jean-Marie disait cela sans aucune ironie. Élise écouta cela sans ajouter aucun commentaire.
Arriva l'époque des vacances.
Comme toujours, à pareil moment, Jean-Marie se sentit envahi par la nostalgie de la mer et du pays natal. Élise le conduisit à la gare Montparnasse et revint seule jusqu'au quai du Louvre.
Encore si jeune, et de santé robuste, elle éprouvait que ses jambes ne la portaient plus; elle crut aussi que les «choses tournaient». Mais elle s'aperçut qu'il faisait extrêmement chaud, et aussi que sa vue était brouillée par les larmes. Jadis, en pareil cas, elle eût hélé un fiacre; mais elle se souvint aussi que la plus étroite économie lui était imposée par les dépenses inconsidérées qu'elle avait faites en son appartement pour recevoir...
Pour recevoir!...
Elle poursuivit donc son trajet, à pied.
Quand elle passa devant la loge, madame Courvoisier, qui savait tout, détourna la tête pour ne point montrer à sa locataire la pitié que l'infortunée jeune femme lui inspirait.
La solitude, la solitude tant louée, alors Élise la goûta! Et elle la goûta pendant deux mois et demi...
Pour compagne, elle eut cette pendule de sa chambre à coucher, dont elle avait tant considéré les aiguilles lors de la première absence de Jean-Marie. De combien d'idées sont chargées par les solitaires ces petites tiges de métal au service du redoutable temps! Trois années auparavant, elles partaient d'une heure émue pour avancer vers une heure bienheureuse, car, si le départ déconcertait l'amante, le retour, croyait-elle, la devait combler. A présent, le départ, tout prévu qu'il fût, lui était aussi pénible que jadis, mais elle savait que le retour ne lui rendrait qu'un amant dispersé, occupé de soins étrangers auxquels elle le devrait disputer par lambeaux. Elle ne désirait pas moins ardemment ce retour, et son impatience était la même devant les signes tangibles de l'écoulement des heures.
L'été fut lourd. Tout Paris s'enfuit, jusque même M. Angelus. Élise baissait les stores, fermait les rideaux, demeurait dans l'obscurité, n'y pouvait rien faire, sommeillait, et attendait... Elle attendait quoi? D'abord la nuit, afin d'ouvrir et de faire effort, à la fenêtre, pour aspirer quelque air rafraîchi qui pouvait venir de la Seine. Il venait surtout des moustiques qui rendaient la nuit plus pénible que le jour.
Et un jour recommençait.
Élise s'obstinait à écrire à Jean-Marie de longues lettres qui n'exigeaient pas de réponse, les hommes faisant admettre une fois pour toutes que l'écriture n'est pas leur fait. En réalité, c'est dans la confection de ces lettres qu'Élise passait ses difficiles vacances. Elle y disait à Jean-Marie ce qu'elle n'osait jamais lui exprimer en face. Elle y disait surtout ses rêves, ses désirs, et la vie idéale qu'elle eût voulu mener avec lui. Ce qui eût paru ridicule en paroles semblait légitime à la malheureuse, en cette littérature épistolaire où la poésie est permise. C'était pourtant bien à Jean-Marie qu'elle s'adressait, à Jean-Marie qui n'écoutait guère de telles sornettes; mais, à distance, elle se créait un Jean-Marie plus complaisant, d'esprit plus ouvert et capable de chevaucher avec elle les belles nuées des songeries éperdues.
D'ordinaire, et aux époques où elle se croyait presque heureuse, elle transposait, par le miracle de l'amour, la réalité désolante; mais la vie devenue tout à fait misérable la rejetait, hors du réel, en plein rêve! Seule, en face de sa pendule, en ces lourdes journées d'été torride, c'est peut-être alors qu'elle se connut le mieux en toutes ses aspirations. C'est peut-être l'instant unique où elle poussa jusqu'à la qualité suprême tout ce que son destin avait déposé en elle d'excellent. Sans s'en douter, sans le vouloir, et croyant ne faire rien d'autre qu'écrire à son amant, elle participait à cette vie superposée des poètes, des grands libérés du monde par le colloque avec leur être intime, étonnant entretien que rend possible la nécessité de trouver l'expression qui ne s'adresse pas aux foules, pas à autrui, mais à un dieu intérieur difficile à contenter, et dont l'acquiescement seul apaise. Une circonstance, souvent assez vulgaire, sert habituellement de prétexte à ce voyage au plus haut de nous-même. Nulle proportion entre la valeur de l'occasion ni même entre notre propre valeur d'apparence habituelle, et l'ascension qui s'accomplit alors: nous sommes sur les sommets, les neiges éternelles nous entourent, au-dessus de notre tête est la nuit interplanétaire; le monde vivant se tait, il est invisible, il semble détruit; et une voix résonne auprès de nous, qui est la nôtre et que nous ne reconnaissons pas...
Un instant! un instant, la mesquinerie des hommes et la difficulté de leurs moeurs sont oubliées... Un instant, Élise croit qu'il n'y a plus d'obstacles devant sa générosité, sa bonté, ses désirs d'amour!... C'est qu'il fait si chaud dans la ville que tout le monde en est parti; et c'est que le coeur de l'infortunée a subi de telles meurtrissures qu'il est passé par delà la région de la douleur, et il s'exalte en chantant...
Ces lettres d'Élise, griffonnées dans l'ombre d'une pièce étouffante, et dans les pires moments de détresse, étaient des descriptions idylliques d'un bonheur de féerie.
Elle voguait avec son bien-aimé sur un bateau à voile; elle voyait fuir à l'horizon le rocher de Granville, et grossir, d'autre part, ces masses de goémons et de varechs que sont les îles Chausey. Ensemble ils abordaient là; ils connaissaient la modeste auberge avec une chambre blanchie à la chaux. Dans l'île et dans les îlots, personne! Personne!... Des rochers, du sable, des filets à poisson, des lits d'algues et l'odeur iodée des plantes marines... Et puis rien, rien que le ciel, la mer et deux amants... Et à son bien-aimé Élise parlait comme elle ne faisait point d'ordinaire. Elle lui parlait et il la comprenait... Elle lui prêtait un esprit, un coeur... Elle lui transcrivait dans sa lettre tout ce qu'elle imaginait qu'il lui pouvait dire. Et elle s'évertuait à lui recommander: «Ne me réponds pas que tu ne me dirais pas cela! Tu ne sais pas... Tu ne sais pas... Mais, moi, je sais que tu le dirais, si, une fois, tu étais avec moi seul, bien seul!...»
Être seule et tout à fait seule avec lui, voilà, selon elle, la circonstance qui devait opérer le miracle et faire de Jean-Marie l'être qu'elle voulait qu'il fût. Elle n'avait jamais douté qu'il pût manquer à Jean-Marie autre chose que cette circonstance. C'était cette foi qui la maintenait constamment égale en sa passion. Que la circonstance se réalisât, et, tout simplement, c'était le bonheur!...
Jean-Marie répondait quelquefois à ces lettres, de façon à prouver qu'il les avait reçues, mais non qu'il en avait pris connaissance. Il parlait du temps, du nombre approximatif des baigneurs, et quelquefois de certains vieux matelots du port, qu'elle connaissait. Ce qui prouvait aussi ou qu'il n'avait pas lu ou qu'il n'avait pas compris les lettres, c'est qu'il disait être allé en bateau à voile aux îles Chausey... Il n'était pas méchant; il ne se fût pas complu à la faire souffrir. Il ne risquait jamais une allusion, sinon à ce qu'il avait fait ou vu. Élise connaissait son style, et si elle ne s'étonnait pas de cette insuffisance, elle n'y trouvait pas non plus prétexte à se refroidir ou bien à retenir, elle, dans sa prochaine lettre, l'abondance de ses épanchements et les élans de son coeur.
Une chose, par exemple, l'étonna, un matin, la stupéfia même, et l'ébranla pour plusieurs jours, ce fut de recevoir une carte postale de Clara, une carte postale datée de Granville:
«_Mille souvenirs._»
«CLARA.»
C'était tout.
Comment les Saulieu étaient-ils à Granville? Comment surtout y étaient-ils sans que Jean-Marie parlât d'eux dans sa lettre reçue en même temps que la carte postale?
Après des jours employés à imaginer toutes les hypothèses, Élise fut tirée de son incertitude par une seconde carte de Clara portant le timbre anglais de Jersey. Mon Dieu! c'était tout simple: les nouveaux époux faisaient par Granville cette excursion de Jersey, qu'elle avait faite jadis et où s'était noué son malheureux mariage. Peut-être n'avaient-ils pas même vu M. Le Coûtre au moment où Clara avait jeté sa carte à la boîte. Après tout, c'était plutôt gentil de la part de Clara d'avoir pensé à Élise qu'elle savait originaire de Granville.
La seconde carte était moins chiche de mots que la première. Clara décrivait l'île, et, dans un coin, en tout fins caractères, faute d'espace, elle disait: «Nous avons fait la connaissance de votre famille...»
Élise avait adressé, après réception de la première carte postale, une lettre à Jean-Marie, le priant instamment de lui répondre si, oui ou non, il avait vu les Saulieu. Et Jean-Marie ne répondait pas. La seconde et même une troisième carte postale parvinrent à Élise sans qu'elle eût le moindre mot de Jean-Marie.
Au bout de quinze jours seulement, quand une nouvelle carte de Clara annonça: «_Nous voilà de nouveau à Granville_», Jean-Marie écrivit, sans faire état de son retard; il écrivit comme à l'ordinaire, et n'ayant d'ailleurs rien à dire. Pas un mot touchant les Saulieu; pas un mot de la présence des Saulieu signalée à lui par Élise elle-même.
A la lettre anxieuse qu'Élise lui adressa là-dessus, il répondit simplement: «Les Saulieu sont encore là; ils se plaisent beaucoup ici.»
Évidemment Jean-Marie était en voyage à Jersey. Mais pourquoi ne l'avoir pas dit? Élise se perdit en conjectures.
XXVIII
De Granville, Clara, après s'être exercée à correspondre avec Élise par le moyen de la carte postale, écrivit une lettre à la solitaire du quai du Louvre; une lettre où elle disait à Élise: «Ma chère amie...»
Elle y parlait principalement de la famille de La Hotte; elle en parlait comme de connaissances charmantes avec qui elle se trouvait agréablement sur un pied d'égalité, et elle en parlait sans jamais employer un seul terme de parenté qui liât à Élise ces nouvelles relations. Elle semblait ne même pas supposer qu'Élise eût pu être nommée dans les entretiens avec les La Hotte. Elle affectait de parler des La Hotte à Élise comme de gens que celle-ci eût connus autrefois, autrefois, dans un monde antérieur auquel elle n'appartenait plus... Manège innocent ou puéril? Effet d'un défaut d'usage? A moins que ce ne fût perfidie atroce?...
En post-scriptum, Clara ajoutait, sans commentaires: «Monsieur Le Coûtre nous a menés à la voile jusqu'aux îles Chausey.»