Élise

Part 13

Chapter 133,840 wordsPublic domain

--Ah! quel dommage qu'une femme comme vous n'ait pas trouvé le bonheur dans le mariage!

--Dans le mariage? dit Élise, mais qu'importe? puisque je l'ai trouvé.

Elles descendirent ensemble, Clara ne se décidant pas aisément à quitter si tôt sa nouvelle amie. Et, tandis qu'Élise s'extasiait sur le joli décor que faisait le bras droit du transept et le chevet de l'église avec un acacia penché, au fin feuillage très tendre, elle lui dit:

--Si le cadre vous plaît, pourquoi n'y reviendriez-vous pas?

--Mais je reviendrai certainement! dit Élise.

--Oui, mais mieux, dit Clara. Par exemple, à déjeuner, je suis seule toujours: Saulieu n'est là que le dimanche,--et encore c'est pour nous en aller nous promener ailleurs;--viendriez-vous déjeuner avec moi?

--C'est que... fit Élise hésitante.

--Monsieur Le Coûtre ne déjeune pas avec vous!

--Rarement, mais...

--Mais, d'abord en ce moment, il n'est pas ici!

--Précisément: il peut arriver d'un instant à l'autre...

--Eh bien! s'il arrive,--et pour déjeuner avec vous,--dit Clara, vous m'envoyez un bleu ou vous me posez un lapin. Je ne vous en voudrai pas. C'est dit?... Alors, pourquoi pas dès demain?...

--Allons, soit! dit Élise, vous êtes si gracieuse pour moi!

Sur les quais, les peupliers brodaient le ciel léger de leurs languettes vert clair, innombrables; Notre-Dame se découpait sur un couchant rose auquel le reste visible de la voûte céleste, d'un bleu délicat, s'unissait avec d'angéliques douceurs. Clara dit à Élise:

--Vous ne sortez donc pas le dimanche?

--Monsieur Le Coûtre est toujours occupé...

--Mais, vous?

--Moi, mais je l'attends. Si par hasard il lui prenait fantaisie de venir me chercher!...

--Est-il venu quelquefois?

--Non, mais j'espère toujours...

--Oh! vous, dit Clara, je vous demande pardon de la familiarité, mais il faudra que je vous embrasse!...

--Pourquoi? dit naïvement Élise.

--Parce que je n'en ai jamais vu encore une comme vous!

--Moi? dit Élise, c'est bien simple: je suis amoureuse.

Élise se souvint que M. Angelus lui avait glissé un jour entre deux réflexions: «Il n'y a pas beaucoup d'amoureuses...» ce qui l'avait vivement étonnée. Elle s'imaginait que, dans le monde irrégulier, l'amour était de rigueur. En somme, Clara aimait-elle tant son amant! En déjeunant avec elle, le lendemain, Élise, qui avait été tourmentée par cette question, recueillit une série d'arguments favorables à une solution négative. Clara, il est vrai, ne se montra pas dans le tête-à-tête. Une autre jeune femme se trouvait là, comme par hasard, qui fut présentée sous le seul nom de «mon amie Violette». Cette «amie Violette» parla aussitôt, à propos de tout et de rien, d'un «Hubert des Bruyères», romancier pourvu alors d'une certaine vogue, mais qu'Élise, très ignorante, ne connaissait même pas de nom. Violette l'appelait tantôt «Hubert», tantôt «des Bruyères», tantôt «le maître», et, comme ces mots ne disaient rien aux oreilles d'Élise, elle risqua même un sourd, un discret, un tout menu et tout plat «mon mari» destiné sans doute à vaincre un préjugé chez Élise, mais un «mon mari» si timide, si honteux qu'il ne put même pas être soutenu, et qu'Élise, inexperte, comprit à ce «mon mari» que le Hubert des Bruyères était seulement l'amant de Violette.

Et, certes, Élise avait encore des «préjugés». Elle vantait sa propre liberté; d'abord, évidemment, parce que c'était la sienne; ensuite, parce que cette liberté lui semblait reposer sur quelque assise sacrée, à savoir un grand amour. Elle avait accepté la liaison de Clara, à la faveur de circonstances tout à fait extraordinaires. Elle se trouvait mise en rapport, par surprise, avec un couple «Violette--des Bruyères», noms qui fleuraient l'idylle et la pastorale beaucoup plus que le registre de l'état civil, et cela la faisait regimber. Mais, peu à peu, les personnages nouveaux sortirent des nuées et se précisèrent. Assurément l'union entre Violette et des Bruyères était libre, mais elle était féconde; elle avait produit deux enfants. Ce fut Clara qui eut l'esprit de parler des enfants, tandis que Violette s'embourbait dans un étalage de titres littéraires qui, aux yeux d'Élise, étaient sans valeur. Élise adopta l'image évoquée des enfants. Son instinct la trahit; elle dit un peu vite:

--Oh! pourquoi ne les avez-vous pas amenés?

Elle était prise. Violette dit:

--On se donnera rendez-vous et je vous les ferai connaître.

Dès lors Violette, en la qualité de mère, s'imposait. Violette sut se montrer aimable à souhait. Si elle faisait allusion, régulièrement, et pour ponctuer les chutes principales de ses phrases, à la renommée de son ami, elle avait le tact de ne se point mêler de littérature; elle citait bien--la plupart du temps en pure perte--des «noms connus» parmi ses familiers, mais ses préoccupations allaient à son ménage, sa principale coquetterie était de paraître femme comme il faut. Son langage où se remarquait, quoi qu'elle fît, le défaut d'une éducation première, était appliqué comme une dictée, et l'on y sentait les corrections qu'elle s'infligeait elle-même impitoyablement. Elle avait peut-être eu de la grâce naturelle, mais elle l'avait perdue par le souci de la correction.

Élise ne pouvait guère éluder la proposition de rendez-vous, puisqu'elle-même avait exprimé le regret de n'avoir pas vu les enfants. Et voici sous quelle forme le rendez-vous fut offert, deux jours après: «Monsieur et madame Hubert des Bruyères», portait la carte d'invitation, «seront chez eux le..., etc.»

--Mais! dit Élise, en consultant Clara sur ce qu'elle devait faire, ils sont donc mariés?

--Oh! c'est tout comme... dit Clara. S'ils ne le sont pas, c'est uniquement parce que Violette est la femme d'un homme à qui ses croyances religieuses interdisent le divorce...

--Ah! elle est mariée! fit Élise.

--Lui aussi.

--Enfin, ils sont mariés, chacun de son côté.

--Elle n'était pas heureuse dans son premier ménage, dit Clara, et puis elle a eu un coup de foudre pour des Bruyères; il faut ajouter qu'elle n'avait pas d'enfants...

--Mais, chez elle, ou chez eux, qui voit-on?

--Je n'y vais pas souvent, vous savez? C'est un honneur qu'elle vous fait et dont je suis gratifiée du même coup: elle vous trouve, elle aussi, une femme pas comme les autres. Elle tient à vous. Oh! elle ne vous laissera pas échapper.

--Vous savez bien que je tiens à ne voir personne: voyons, ma chère petite, pourquoi m'avez-vous obligée--par surprise!--à connaître cette Violette?

--Oh! je vous en demande pardon! Mais... on ne comprend pas... on ne... vous comprend pas!... Comment pouvez-vous demeurer dans la solitude?... Il n'y a personne qui ne croira vous être agréable en vous mettant en rapport avec du monde... Venez chez Violette! Ne me jouez pas le mauvais tour de ne pas m'y accompagner: je n'irais pas sans vous, et ce serait la brouille.

--Je ne peux pas y aller, dit Élise; je n'ai pas de quoi m'habiller.

--Des Bruyères reçoit en veston. S'habille qui veut. Ce sont des artistes. Les meilleurs, paraît-il, ne sont pas les plus cossus. Vous entendrez de bonne musique... Oh! j'aurais une grande déconvenue si vous n'y alliez pas!...

Élise, tout en parlant, en s'informant, ne se laissait pas toucher à fond par le sujet traité. Entre ses interrogations et ses gestes instinctifs de défense, elle ne songeait qu'à ceci: qu'en rentrant chez elle, tout à l'heure, elle trouverait peut-être une lettre ou une dépêche de Jean-Marie; que si Jean-Marie lui annonçait son retour, elle enverrait certainement au diable les des Bruyères! Non, elle ne sacrifierait à qui que ce soit une soirée avec son amant.

Et elle quitta sa nouvelle amie sans avoir accordé d'importance réelle à l'invitation.

Mais elle ne trouva ni dépêche ni lettre à la maison. Et si elle eut un petit mot de Jean-Marie, le lendemain, ce mot n'annonçait pas encore le retour du fugitif. Élise demeura dans le vide. Elle ne pensait plus à rien. Elle ne sortait pas, ne parlait à personne; elle somnolait le jour et ne dormait pas la nuit.

C'est en cet état qu'elle fut relancée par Clara. Clara voulait qu'elle vînt chez les des Bruyères. Élise était alors incapable de résister à quoi que ce fût; on l'eût menée où l'on eût voulu. Elle dit à Clara:

«J'irai.»

XXIII

Lorsque Jean-Marie revint, après une absence d'environ trois semaines, il trouva Élise dans un état singulier. Elle venait d'assister, la veille, à une soirée où elle avait rencontré une quarantaine de personnes!

Nouvelle venue, ignorée de tous, pauvrement habillée, rendue quasi revêche par l'appréhension avant son entrée, puis par la soudaine découverte du piège, dès qu'elle eut pénétré chez Hubert des Bruyères, elle avait plu à tout ce monde, elle avait remporté, non seulement sans le vouloir, mais en ne voulant que s'effacer et disparaître, un véritable succès. On l'avait d'abord trouvée jolie. Pourquoi? Parce que, disait-on, elle avait une figure, un regard, une teinte de cheveux et une taille longue et mince, qui convenaient à l'esthétique du moment dans les groupes dits «d'avant-garde», chez les gens de lettres et les artistes.

Cette femme qui venait tout droit d'un passé périmé et qui avait paru un peu «province» dans le milieu bourgeois de M. Destroyer, son mari, se trouvait répondre exactement au goût de ceux qui ne croient qu'aux innovations radicales.

Elle était sortie de là, incertaine, affolée, flattée néanmoins, comme toute femme en un cas pareil, mais furieuse aussi. Elle avait failli dire des paroles désobligeantes à Clara, qui affirmait et jurait sur sa tête n'avoir pas su où elle conduisait Élise, et qui se refusait totalement à comprendre qu'un triomphe pût causer du chagrin. Élise avait pleuré, à côté de Clara, dans la voiture qui les ramenait aux quais. Et elle avait pleuré une partie de la nuit.

Pourquoi en effet pleurait-elle? Pourquoi semblait-elle si endolorie de ce qui eût été cause d'enivrement joyeux pour toute autre?

Elle n'analysait point son cas. Elle était désolée, et elle pleurait. Il est des circonstances où notre nature physique s'avise de faire, toute seule et sans nous avertir, ce dont nous ne comprenons l'à-propos qu'après de longues méditations.

Et Jean-Marie la trouva en larmes. Elle lui conta ce qui lui était arrivé.

--Je n'aime qu'être seule avec toi, lui dit-elle.

--Mais quand je ne serai pas là, il est bon que tu aies quelques figures pour te distraire.

--«Quand je ne serai pas là...» Tu vas donc t'en aller encore?

--Je veux dire: les soirs que je ne passerai pas avec toi.

--Où iras-tu? ces soirs-là, mon chéri?

--Mais là où j'ai l'habitude d'aller...

Elle le regarda sans plus rien dire. Il n'ajouta d'ailleurs pas un mot. Elle constatait que ses trois semaines d'absence et de vie sur le port lui avaient réussi. Évaporée la rancune, motif unique de son absence!...

Nulle mémoire en lui des agissements de «la bande»! Et il fut évident, dès le premier soir, que Jean-Marie avait surtout envie de retourner à la brasserie.

Élise elle-même lui en donna le conseil. Elle lui dit:

--Je suis fatiguée... fatiguée!... Je vais tâcher de dormir de bonne heure.

Jean-Marie ne se fit pas prier; et il retourna près de ses amis, à la brasserie, comme si, entre eux et lui, rien ne s'était passé.

Élise se coucha de bonne heure, mais, malgré sa fatigue, dormit mal. Ce n'était plus le tumulte de la soirée qui se continuait à ses yeux, c'était l'acte tranquille de son ami, qui, revenu de Granville où il s'était réfugié pour apaiser son sang bouillant, retournait sans arrière-pensée à ses habitudes...

De tous les difficiles efforts tentés pour modifier ces habitudes, rien donc ne demeurait; rien, sinon ceci: qu'elle-même, Élise, se trouvait engagée dans une voie nouvelle, non voulue par elle, certes! et qui lui déplaisait.

Élise se garda de demander, le lendemain, à Jean-Marie si «la bande» lui avait fait un accueil favorable, ou si lui-même s'était senti à l'aise au milieu de ses vieux amis. Jean-Marie ne fit aucune allusion à sa rentrée à la taverne. Mais Élise lui ayant dit qu'elle n'avait pas reçu dans la matinée moins de trois invitations de la part de gens rencontrés chez des Bruyères et qu'elle ne reconnaîtrait seulement pas, il lui dit:

--Je serais franchement satisfait si tu pouvais dénicher un sujet de distraction.

--... De distraction sans toi! dit Élise.

--Là n'est pas la question. Comme il y a des moments où je ne suis pas avec toi, mieux vaut encore, durant ces heures-là, t'agiter un peu que te morfondre.

Alors, Élise, en face de Jean-Marie, se reprit à pleurer comme s'il n'était pas là. Et elle fut surprise par ses larmes qui devançaient encore une fois sa pensée. Elle ne se figurait en effet nulle chose. Elle ouvrait ses yeux hagards en face de la destinée incompréhensible.

Peu à peu, seulement, le voeu exprimé par son amant pénétra son âme. Et elle associait l'idée de ce voeu à la présence de trois enveloppes étalées sur le petit bureau.

Telle était alors la solution admise par Jean-Marie aux difficultés qui les avaient, lui et elle, tant soulevés ces temps-ci! Ne pouvant réussir à amener «la bande» à la maison, il retournait tout seul à la «bande», et il envoyait Élise essaimer ailleurs!...

Elle ne tenta même pas de protester. Cependant elle murmura:

--Tu ne me demandes même pas qui sont ces gens qui m'invitent?

--Mais tu m'as dit que tu ne les connaissais pas.

--Je tâcherai donc de faire leur connaissance, dit Élise, amèrement.

Mais en elle l'amertume grandit, s'étala aussitôt qu'en eut perlé la première gouttelette, et, dès le soir, d'un mouvement de dépit ou de rage, bien insolite chez elle, Élise acceptait les trois invitations.

XXIV

Pour remercier Élise d'avoir honoré sa soirée, Violette, dite madame des Bruyères, lui amena ses enfants, qui avaient servi de prétexte à l'invitation et cependant n'avaient point paru.

Ils furent les bienvenus auprès d'Élise. Elle goûta un mélancolique plaisir à parler de l'enfant qu'elle avait perdu: elle causa avec la jeune mère, l'interrogea sur les personnes présentes à la soirée et notamment sur celles chez qui elle s'apprêtait à aller.

Violette, qui avait débuté par des louanges sur ses invités, mit la sourdine aussitôt qu'il s'agit de ceux qui «vraiment étaient assez sans gêne», disait-elle, pour «sauter ainsi à la gorge d'une jeune femme dès la première rencontre».

--Si vous m'en croyez, ajouta-t-elle, à votre place, je ne m'empresserais pas de les satisfaire...

Élise retint avec peine un sourire étonné.

--Mais, dit-elle, les personnes qui m'ont invitée sont de vos amis?

--Hubert est homme de lettres, et, comme tel, obligé d'étendre ses relations un peu hors du cercle de l'amitié proprement dite.

Élise n'obtint point de renseignements plus précis et ne tira de son entretien avec Violette qu'un avis: il était prudent à elle de s'abstenir.

Alors, Élise, qui avait accepté, dans un moment d'humeur, les trois invitations, résolut d'interroger Clara.

Elle voyait si fréquemment Clara, depuis quelque temps, qu'elle l'appelait par son nom:

--Ah! çà, dites-moi, Clara: qu'est-ce que c'est que les Van Dortmüde? Qu'est-ce que c'est que les Oppenor? Et qu'est-ce que c'est que les Torcelli?

--Vous les avez vus, l'autre soir, tout comme moi, dit Clara.

--Oui, mais j'en ai tant vus, d'un coup, que je m'y perds.

--Oppenor, c'est le pianiste chevelu qui a joué de sa musique.

--Ah! oui, je n'ai rien compris...

--On dit qu'il est très fort.

--Et sa femme?

--Sa femme n'est pas sa femme. C'est une élève du Conservatoire, très calée.

--Et les autres?

--Les autres! je ne sais pas trop. Demandez à Violette.

--J'ai déjà demandé à Violette: elle ne m'a rien dit.

--Je parie que vous avez été déjà invitée par ce monde-là!

--Qu'est-ce qui vous donne cette idée?

--Mais le fait que Violette n'a pas voulu vous répondre. Elle avait jeté sur vous son dévolu. Elle a peur qu'on ne vous enlève!... On vous a invitée, avouez-le.

--Mais vous devez bien le savoir, Clara; on vous a invitée comme moi, je suppose?

--Moi? Jamais de la vie!... Mais, moi, je n'ai été invitée à la soirée de Violette qu'à cause de vous!... Oh! n'allez pas m'en croire jalouse: il n'y a pas de quoi!... Et la preuve que je ne suis pas jalouse, c'est que je ne vous dirai pas de mal des personnages sur qui vous m'interrogez. Le hasard fait que, sans les connaître positivement, je les ai vus plusieurs fois. Ils sont très gentils. Allez chez eux! Allez chez eux, comme vous le leur avez promis!...

Clara s'en tint à cette conclusion. Et elle rompit d'ailleurs assez brusquement l'entretien. Elle était piquée.

Élise demeura vis-à-vis de trois invitations acceptées d'inconnus, qui allaient la brouiller avec Violette et avec Clara...

Alors, comme une loque, et uniquement pour complaire à Jean-Marie, elle se traîna chez les Oppenor, chez les Van Dortmüde et chez les Torcelli.

Mais cela faisait plaisir à Jean-Marie qu'elle lui contât ce qu'elle avait vu! Non peut-être que ce qu'elle avait vu intéressât beaucoup un esprit peu curieux de nouveauté, mais parce que le cher ami éprouvait un soulagement à constater qu'Élise ne s'appuyait pas exclusivement sur lui. Qu'Élise fréquentât un être vivant, une maison quelconque, qu'elle trouvât l'emploi de quelques-unes de ses heures, il en était allégé, et il allait plus guilleret à ses affaires ou à sa brasserie; il y allait d'ailleurs même quand il sentait sur son épaule tout le poids de sa charmante maîtresse...

Et pour faire plaisir à son amant, certes pour nulle autre raison, Élise allait traîner son drapeau déchiré de bourgeoise dans le monde qui, par rapport à la bourgeoisie, se croit situé aux antipodes.

Elle ne prenait à cela aucun goût, se sentait dans ces lieux constamment mal à l'aise; mais elle s'efforçait d'y récolter une série d'anecdotes ou de menus faits plus ou moins burlesques, propres à distraire Jean-Marie.

Elle lui raconta, entre autres choses, qu'un jeune poète, que l'on nommait Romuald, lui faisait la cour, la suivait assidûment chaque fois qu'elle allait chez ceux-ci ou ceux-là, et avait fait nombre de tentatives pour l'accompagner le soir en voiture. N'avait-elle pas, en lui rapportant cet épisode de ses soirées, espéré rendre son amant jaloux? Jean-Marie n'était point jaloux: il avait pleine confiance en la vertu d'Élise. Et, lors de leurs rencontres, aussitôt qu'il l'avait embrassée, la repoussant au bout de ses vigoureux bras, il lui disait, spontanément:

--Et Romuald?

Et, comme il lui posait, un beau jour, cette question qui tournait à la scie, elle lui répondit ce qui était la vérité.

--Romuald? Je ne le vois plus.

Élise, en effet, ne voyait plus Romuald, et elle s'en inquiétait, non qu'elle fût privée par l'absence de l'innocent personnage, mais parce que de bonnes langues lui avaient insinué que le jeune poète, désespéré des rigueurs d'une femme aimée, s'était jeté à la Seine. Elle accordait peu de foi à cette version, mais, malgré tout, en demeurait un peu troublée. «Venez chez moi, lui avait dit la narratrice de ce fait divers, et je vous ferai rencontrer avec le secrétaire d'un commissariat qui vous donnera tous les éclaircissements...»

Ce n'était qu'une manière d'attirer Élise, qui, embarrassée, ne voulant pas paraître se désintéresser d'un malheur qu'elle eût pu causer, après tout, se laissait entraîner dans une maison nouvelle où le secrétaire du commissariat ne se trouvait point.

--Et Romuald? demandait alors Jean-Marie, car l'aventure commençait d'avoir pour lui l'intérêt d'un roman-feuilleton.

Un jour que Jean-Marie était venu prendre son amie pour l'emmener déjeuner, et que tous deux, coude à coude, suivaient le quai menant au Pont-Neuf, Élise se trouva nez à nez avec un jeune homme qui, au milieu d'une foule d'employés, semblait sortir de la Belle Jardinière. Elle sursauta et saisit le bras de son amant.

--Qu'avez-vous? dit Jean-Marie.

--Mais... c'est Romuald! dit Élise.

Romuald l'avait reconnue et saluée sans donner, par ailleurs, aucun signe d'émotion.

Élise se remit promptement et dit:

--Il y a une mauvaise farce là-dessous.

Enfin Jean-Marie s'amusait! Il eût voulu, sans souhaiter le moindre ennui à Élise, que l'aventure n'eût pas de fin.

Mais Violette des Bruyères, à qui le fil de l'histoire n'avait pu échapper et qui regrettait d'être privée d'Élise, saisit l'occasion de rentrer en ses bonnes grâces. Elle vint sonner à sa porte une après-midi, la trouva seule chez elle et lui confia qu'elle ne pouvait se résoudre à ne plus la voir.

--Ils sont tous comme moi, dit-elle. Ah! je leur pardonne de vous enlever de vive force!

--Dites qu'ils se servent de moi comme d'un bouffon! fit Élise. J'ai la preuve qu'ils se moquent de moi. Ils ne me reverront pas.

--Ce sera un malheur pour eux, dit Violette. Mais, quant à se moquer de vous, non! La vérité m'oblige à dire que ce n'est pas cela: je sais le fond de l'histoire du petit Romuald...

--Je ne serais pas fâchée de la connaître.

--C'est bien simple, dit Violette: ce garçon vous compromettait...

--Elle est bonne! dit Élise: qui est-ce qui craint de se compromettre, dans leur monde?

--C'est précisément pourquoi ils tiennent tant à avoir une femme de bonne tenue! Ils ne se moquent pas de vous: ils veillent sur votre vertu qui leur est précieuse.

--Alors, ils avaient écarté Romuald?

--Et avec quelle désinvolture! Et lui qui ne comprenait pas! Il est trop sincère, ce petit!...

--Ah! il était sincère, lui?

--Vous savez que je l'ai recueilli chez moi. S'il vous plaisait de le revoir, vous l'y trouveriez! il a appris à se conduire.

Élise regarda Violette comme elle eût fait d'un être étranger et tombant de la lune. La compagne d'un homme de lettres qui fréquentait une bonne partie du «Tout Paris», qui avait dû connaître des gens de toutes sortes, qui avait des raisons d'être plus clairvoyante qu'aucune autre, s'imaginait attirer Élise chez elle en lui disant qu'un gamin nommé Romuald l'y attendait.

XXV

Élise, en réalité, n'avait qu'un désir, c'était de s'enfermer dans son appartement trop meublé, mal meublé, avec les verreries inutiles et les grandes boîtes dérisoires qui contenaient les jetons du jeu de dames, les pions du jeu d'échecs, les cornets et les dés du jacquet et des dominos, «petits cercueils», disait-elle, d'une illusion qu'elle appelait «la dernière». Pourquoi s'était-elle arrachée à sa solitude? Dans l'unique dessein de conserver près d'elle son amant. Ah! qu'elle fût donc volontiers retournée à la solitude, aujourd'hui, afin de jouir au moins sans mélange du peu qu'il plairait à son amant de lui donner!

Hélas! le plaisir de Jean-Marie consistait désormais à savoir qu'Élise «sortait».

Il la voyait plus rarement qu'autrefois, et, lorsqu'il la voyait, c'était pour lui parler des «sorties» dont elle avait, à son sens, grand tort de s'abstenir.

Elle crut d'abord que ce souci de la voir «sortir» répondait à une conception de la vie qu'il avait sans qu'il s'en ouvrît; il s'ouvrait de si peu de choses! A quoi elle eût pu présenter des objections et opposer sa conception personnelle. Mais elle démêla peu à peu que c'était chez lui simple préférence. A un sentiment, point d'objection possible. Elle se soumit donc. Elle n'avait plus qu'une phrase, toujours prête:

--Du moment, mon chéri, qu'il s'agit de te faire plaisir!...

Dépourvue qu'elle était, et de grande imagination et malignité et de la connaissance de l'esprit des hommes, dépourvue surtout de jugement en tout ce qui concernait l'homme adoré d'elle, elle n'allait pas jusqu'à concevoir que Jean-Marie, dans la famille des égoïstes, figurait l'égoïste inachevé, le pire: celui qui ne saurait se satisfaire s'il s'apparaît à lui-même peu généreux. Jean-Marie goûtait beaucoup mieux sa liberté lorsqu'il savait qu'Élise n'était pas seule chez elle à déplorer qu'il ne fût pas là.

Fourberie de l'honnêteté! Élise hors de chez elle, Élise en quelque maison que ce fût, les soirées de Jean-Marie à la taverne étaient beaucoup plus douces...

Et Élise sortit.