Part 12
«Pourquoi?» se demandait-elle. Et elle crut que cela provenait de ce que ces meubles, ces carpettes, ces ustensiles étaient trop neufs, sentaient l'installation rapide, provisoire, répandaient une odeur publique comme, par exemple, un box d'exposition. Et elle s'évertua à ajouter des inutilités, ou le superflu qui finit la grâce d'un appartement; elle voulait imiter ce que la vie dépose jour après jour et qui, à la suite de longues années, communique aux murailles comme aux choses un peu de la personnalité des habitants. Vieux coussins, gravures anciennes, bibelots d'étagère, éventails si évocateurs lorsqu'ils vous viennent de famille, si muets quand on ignore à quelles haleines ils ont mêlé leur brise, silhouettes, miniatures! Elle croyait combler le vide, et elle le rendait plus sensible. Elle se rongeait. Elle contracta des dettes. Pour qui, pour quoi tout cela? Était-ce pour elle? Évidemment non. Pour son amant? Sans doute, mais exactement pour que Jean-Marie demeurât plus étroitement uni à «la bande»!...
Tous les sacrifices, elle les accomplissait en vue d'obtenir le résultat le plus opposé à ses fins personnelles les plus chères. Elle était venue ici pour être seule, ou pour y attendre, seule, chaque jour, le moment de voir l'homme qu'elle aimait. La nudité de ses trois petites pièces lui avait plu parce qu'elle-même peuplait chacune d'elles de ses rêves et de son intime bonheur. Ses pièces, désormais garnies, ne lui rappelaient plus seulement Jean-Marie mais une exigence inhérente au caractère de Jean-Marie, à savoir quel besoin Jean-Marie avait des autres et non pas d'elle!...
Cependant, ce qu'elle avait détruit là, en ayant l'air de construire, elle l'avait fait, c'était afin d'éviter un mal plus grand.
Voilà à quoi elle songeait, allongée sur une chaise longue nouvelle, en se reposant du tracas de toute une semaine.
XXI
Madame Courvoisier, prise d'un regain d'affection pour sa locataire, montrait le nez sous les prétextes les plus inattendus: un fournisseur s'était présenté avant l'heure du lever de Madame; on n'avait pas voulu déranger Madame; le fournisseur repasserait. Et Élise pestait, car il s'agissait précisément d'un objet dont elle avait un pressant besoin: une chope à bière qui certainement ferait dire à quelqu'un: «Mais on a tout ce qu'il faut dans cette maison!» Madame Courvoisier mettait à profit l'occasion pour reparler de son appartement du haut, avec terrasse et tonnelle... Elle ne l'avait toujours pas loué; elle endossait la responsabilité de le réserver à Madame... Madame changerait bien un peu sa vie, un jour ou l'autre... Madame s'agrandirait... Le moment n'était-il pas venu? Eh! bien, l'été, est-ce que «Monsieur» ne serait pas mieux, là-haut, à respirer le bon air avec ces messieurs?... Il n'y avait pas un plus bel endroit à Paris, et c'était plus agréable que la campagne, où l'on est mangé par les insectes, où l'on entend le cri de la chouette et les hurlements des chiens à la lune...
--C'est bon! madame Courvoisier, c'est bon. Je viens de faire des frais considérables; pour le moment, je n'ai pas le sou.
Cette réflexion avait pour invariable effet de faire sourire la concierge. Alors, celle-ci, se retirant, ajoutait:
--Monsieur Angelus ne cesse pas de dire de Madame que Madame est une femme si intelligente!
--L'excellent monsieur Angelus! Souhaitez-lui le bonjour de ma part.
Tout était en état, vraiment, autant que choses du monde peuvent l'être, lorsque tomba le premier soir où les gens de «la bande» étaient invités chez Élise.
Jean-Marie, par une discrétion étudiée, ce qui n'était guère dans ses manières, affecta d'arriver légèrement en retard, afin de n'avoir point l'air de faire le maître de maison. Saulieu et Clara étaient là, ainsi qu'un M. Grévillon, caissier principal dans une banque. Jean-Marie rencontra dans l'escalier le docteur Wormser, un chirurgien-dentiste. Il vint encore un nommé Basse, simple rentier. Mais trois s'étaient excusés: Legérant, principal clerc de notaire; Juredieu, un chemisier connu, et Landais, professeur à Chaptal, de tous le plus habile joueur. Ces trois abstentions ne furent pas commentées, ce qui parut à tous pire que de l'être. Les trois hommes étaient des plus assidus à la taverne. Les deux premiers, mariés, pères de famille; le troisième, célibataire et même en puissance d'une maîtresse qui venait le prendre à onze heures tapant. La maîtresse de Landais était cause de l'absence du professeur, on le pouvait supposer. Était-ce leurs moeurs régulières qui empêchaient Juredieu et Legérant de venir au quai du Louvre?
Cette première soirée, qui eût pu être satisfaisante, en une certaine mesure, se trouva alourdie par l'incident, qui pesait sur chacun, sans que personne l'osât dire.
Mais Élise échappait, quant à elle, à cet inconvénient grâce à des soucis de moindre importance, et par le babillage de Clara qui, ne se mêlant pas au jeu de ces messieurs, aimait à causer.
Hélas! la bière ne se trouva pas être du goût de tout le monde, et il était visible que plusieurs regrettaient celle de la brasserie; de plus, bien qu'on eût cru penser à tout, il manquait un «jacquet»! Par contre la conversation de Clara, contrairement à ce qu'Élise en eût pu augurer, ne lui était pas désagréable.
Comme de juste, Clara, seule à seule avec une femme nouvelle venue, raconta aussitôt son histoire. Et, parce qu'en ce récit un bon chapitre était consacré à la trahison du mari, Élise l'écouta volontiers.
--L'aimiez-vous? interrogeait Élise.
--Je ne savais pas! répondait Clara... Aimer un homme, j'ai su ce que c'était plus tard...
--Alors, vous n'aimiez pas votre mari?
--Peut-être que si... Une jeune fille qui se marie: on aime toujours le mariage, les toilettes, les fêtes; changer de vie n'est pas pénible non plus... Et puis, quand une jeune fille se marie, il y a toujours autour d'elle celles qui ne se marient pas... Amour ou non, d'ailleurs, être trompée, pour nous, est un vilain coup.
--C'est vrai.
--Maintenant, il y a manière et manière d'être trompée. Moi, je l'ai été royalement!
--Moi aussi, disait Élise.
La similitude des cas unit. Clara, quoique plus éveillée qu'Élise, était d'âme assez rudimentaire; elle s'était, en sept ou huit années, laissé imprégner par ce que son mari d'abord, puis son amant avaient de vulgaire. Que ceci eût été insupportable à Élise s'il n'y avait eu, entre Clara et elle, la similitude des cas!
Non qu'elle fît part, elle-même, de son cas. Elle se tenait sur la réserve; elle laissait parler Clara, qui ne demandait pas autre chose; et elle éprouvait une secrète délectation à écouter une histoire qui, avec des variantes, ressemblait à la sienne.
Aussi le premier mot qu'elle adressa à Jean-Marie, en le retrouvant le lendemain, rue Guénégaud, ne fut pas: «Pourquoi ne sont-ils pas venus?» ni: «Quel ennui que cette bière!... etc.» mais bien:
«Cette Clara est tout à fait bonne fille.»
C'était précisément ce que Jean-Marie attendait le moins d'une femme telle qu'Élise. Et il lui sembla que toutes les autres difficultés devaient s'aplanir si le contact d'Élise et de Clara, qui était ce qu'il avait le plus redouté, devenait non seulement facile mais agréable.
Les sujets de conversation n'étaient pas nombreux entre les deux amants, elle ne voyant personne, lui ne disant que fort peu de chose de ses affaires, et guère plus de ses amis qu'Élise ne connaissait pas. Tout à coup des thèmes à bavardage abondèrent. Et qu'ils pussent devenir l'occasion de soucis ignorés la veille, qu'importait? Une petite société, munie de ses travers et de tous ses inconvénients naturels, se mêlait à eux. Ah! il y eut de quoi parler!
Le lendemain de la réunion chez Élise, «la bande» allait à la taverne, avenue de l'Opéra. Clara, avant de se séparer d'Élise, lui avait demandé:
--Est-ce qu'on vous y verra?
Élise, interloquée, avait dû répondre:
--Oh! moi, vous savez, on ne me fait pas sortir de chez moi.
--Cependant! répliquait aussitôt Clara, vous allez bien chez Lapérouse?
--Il faut manger quelque part, avait dit Élise.
A la taverne se retrouvèrent, comme de coutume, et les hôtes d'Élise et les trois abstentionnistes: le clerc de notaire, le chemisier, le professeur à Chaptal. Ils étaient tous les trois personnages d'importance, et à ménager. On leur dit, soit par conviction, soit par politesse envers Le Coûtre:
--Nous avons passé, hier, une excellente soirée!
A quoi le professeur s'inclinant dit:
--J'ai regretté...
--Nous avons regretté... firent en se regardant le négociant et le clerc de notaire.
Et chacun s'en tint là. On joua, on fuma, on but comme à l'ordinaire. La conversation, d'ailleurs, entre ces messieurs, était maigre. Elle se trouvait provoquée d'une manière intermittente par une réflexion de Clara, qui, regardant autour d'elle et ne jouant pas, s'ennuyait. Clara, peu politique de nature, et nullement réservée, ne voyait, elle, aucun obstacle à ce qu'il fût parlé de la soirée, et elle disait les choses comme elles lui venaient: par exemple qu'elle se «rasait» moins dans une maison particulière que dans un lieu public, ou bien que madame...--elle avait oublié le nom et le demanda sans hésiter à Le Coûtre--que madame Destroyer était une femme très sympathique.
A entendre ces propos, Jean-Marie se fût rengorgé s'il eût été certain qu'ils fussent agréés du professeur, du chemisier et du principal clerc. Mais ces messieurs s'étaient juré sans doute de tenir la soirée comme n'ayant pas eu lieu. Des autres même, Clara obtenait à peine un acquiescement, car l'ascendant sur eux des trois abstentionnistes était considérable. Quand le professeur fut parti, à onze heures précises, avec la petite Nadine, qui venait le prendre, disait bonsoir à la compagnie et ne s'asseyait jamais, il y eut toutefois une détente. On était moins gêné, semblait-il, en présence des deux hommes mariés et pères de famille. On parla ouvertement de menus incidents de la soirée; on chargea Le Coûtre de donner des conseils à sa «charmante amie» à propos de la bière. Mais personne ne se risqua à dire: «Nous sommes invités chez madame Destroyer, mardi: viendrez-vous cette fois?»
Et la situation demeura identique, toute la semaine. Nul progrès, nul recul. Même incertitude touchant ce que pensaient ou préméditaient les trois personnages; même déférence des autres vis-à-vis d'eux: même mémoire reconnaissante et charmée de Clara. Lorsque Jean-Marie avait quitté un soir ses amis pour rester avec Élise, il espérait qu'en son absence quelque chose aurait été dit. Mais, à son retour, le lendemain, il semblait bien que rien n'avait été dit: on l'eût vu écrit sur le seul visage de Clara.
Clara s'asseyait volontiers à côté de Jean-Marie et lui disait:
--Oh! vous, vous avez une amie «chic»!
Jean-Marie regardait Clara en souriant. Clara regardait Jean-Marie, l'examinait avec un regard d'enfant, et avec une inconscience cruelle d'enfant, lui disait:
--Vous pouvez vous flatter d'en avoir, une chance!...
Était-ce influence des opinions répétées de Clara? Était-ce impression réellement éprouvée par ceux qui avaient assisté à la soirée chez Élise? Jean-Marie, malgré l'angoissant mystère des trois boudeurs, recevait un rehaut du fait de posséder une telle amie. On l'enviait, c'est possible; on s'expliquait mal sa chance, c'est certain; mais à tout prendre il gagnait. Et il le sentait bien. En tout cas, de «la bande» s'il avait pour lui une majorité, il n'avait pas les têtes, quoiqu'il eût pour lui Clara,--la femme,--ce qui est beaucoup.
XXII
Dès la fin de la semaine, le professeur, le clerc de notaire et le chemisier firent entendre, chacun de son côté, qu'ils étaient précisément retenus le mardi suivant. On eut donc, avant la seconde soirée chez Élise, le loisir de se faire à la catastrophe.
Car enfin, et quoiqu'on en eût, c'était une catastrophe.
Il fallait, bon gré, mal gré, conclure de cette triple abstention renouvelée, et d'ailleurs aggravée par le mutisme de ces messieurs, que les deux hommes mariés et pères de famille se refusaient à aller chez une femme séparée de son mari et notoirement la maîtresse d'un de leurs amis. Le professeur, lui, peut-être, était-il empêché de s'y rendre par ses habitudes de maniaque, à moins que ce ne fût par une antipathie ou un dédain secret pour Le Coûtre? car il y a, sous l'apparente camaraderie des cercles, de ces sentiments cachés qui se manifestent pour peu que surgisse une occasion étrangère à la coutume du lieu.
Quelle allait être la répercussion de ce parti pris des trois abstentionnistes sur le succès des soirées chez Élise? Une première conséquence était déjà que ces soirées qui, dans la pensée de la jeune femme, devaient se renouveler deux fois la semaine, étaient réduites à être hebdomadaires. Le demeureraient-elles même? Cela dépendait du sort de la prochaine.
Or, à la prochaine soirée, quai du Louvre, deux abstentions nouvelles s'ajoutèrent aux trois premières. Il est vrai que l'une était celle du rentier Basse, qui venait de perdre sa mère. Mais, après l'absence exigée par le deuil, quel parti Basse adopterait-il? On demeurait d'ici-là en suspens. La seconde était celle de Grévillon, le caissier, appuyée sur un prétexte futile.
Il restait en tout et pour tout, à Élise, le docteur Wormser, Saulieu et Clara. Plutôt que de faire un mort au whist, ces messieurs préférèrent jouer à n'importe quoi. A n'importe quoi, c'est-à-dire à la manille, car les échecs, les dames, le jacquet,--la pauvre Élise avait fait emplette d'un jacquet!--ne pouvaient occuper que deux de ces messieurs sur trois qu'ils étaient y compris Jean-Marie. On finit par une partie de dominos. La bière fut jugée bonne. Mais on respirait, c'était net, une atmosphère de défaite.
Clara, insensible aux événements, se montrait de plus en plus enthousiasmée des grâces d'Élise; que ces messieurs fussent nombreux ou non, qu'ils fussent attablés ici ou là, peu lui importait; elle parlait, elle parlait, elle parlait...
La question ne fut pas agitée de savoir s'il convenait qu'Élise fît dire qu'elle serait encore chez elle le mardi suivant, mais Jean-Marie prit sur lui de la résoudre en annonçant, sans avoir consulté Élise, qu'il serait obligé de s'absenter dans la semaine.
On se sépara sans promesse d'aucune sorte, si ce n'est celle que Clara avait arrachée à Élise de faire ensemble un petit tour dans les magasins, le prochain samedi.
Et Élise demeura seule, cette nuit-là, dans le petit appartement garni par elle avec tant de rapidité et à si grands frais. Elle parcourut ses pièces, où trois personnes étrangères laissaient autant de désordre que six ou sept. La table était maculée, les verres poisseux, épars sur les meubles; l'odeur nauséabonde de la bière et de la fumée du tabac envahissait la chambre à coucher. De cette réunion comme de la précédente, que restait-il, en somme, dans le souvenir? Un vain bruit. Et c'était l'échec de réunions pareilles qu'elle était réduite à déplorer! De réunions pareilles le destin voulait que son bonheur dépendît. Oui, elle déplorait d'être condamnée à ne pouvoir pas, une ou deux fois la semaine, contempler le désordre, les objets sordides, le brouillard empesté!
Et, pensant à Clara qui lui avait demandé un rendez-vous l'après-midi, elle se disait uniquement ceci: «Pourvu que celle-là n'aille pas me mettre en retard sur l'heure où je vais voir Jean-Marie!» Car elle ne croyait pas au déplacement annoncé par celui-ci.
Mais elle ne croyait pas non plus à la gravité du dépit éprouvé par Jean-Marie.
Elle fut stupéfaite, le lendemain, de trouver son amant en un tel état d'irritation. Lui si tranquille d'ordinaire, si incapable de réaction! C'est qu'il avait pris à coeur ce projet de réunions, c'est qu'il avait satisfait sa vanité d'homme en dévoilant à ses amis une maîtresse qui, selon son expression, «les enfonçait tous et toutes, eux, leurs maîtresses et leurs femmes légitimes»! Ne leur avait-il pas fait une proposition très décente? car enfin, il ne vivait pas irrégulièrement avec Élise; Élise était une «femme du monde» digne, séparée de son mari et chez laquelle il allait, en invité, lui comme eux. Et ces messieurs faisaient la grimace, ils refusaient de se déranger! Pour qui donc prenaient-ils Élise?
--C'est une insulte qu'ils te font, qu'ils me font! disait-il à Élise. Nous allons bien voir!...
Il voulait les souffleter pour commencer. Après, c'était fini avec eux, fini avec «la bande», bien fini.
--Ils ne me reverront plus! s'écriait-il, tout congestionné; tu entends: ils ne me reverront plus!...
--Chut!... faisait Élise.
--Pourquoi me taire?
--De peur qu'on n'entende de si grands mots!... Il ne faut jurer de rien. Sait-on comment les choses tourneront?
C'est que Jean-Marie était vraiment hors de lui. Il l'était si bien qu'il fit le voyage annoncé. Il le fit, non pour tenir sa parole, en vérité, mais parce qu'il avait besoin d'air.
Élise, non seulement en fut pour sa déconvenue et ses frais, mais l'échec des réunions lui valut d'être seule, une semaine durant, c'est-à-dire privée de Jean-Marie.
Madame Courvoisier, flairant la faillite d'une entreprise qu'elle avait approuvée, évitait de monter; Mélanie hochait la tête et ne cessait de déplorer un trop calme ménage. M. Angelus fit visite à Élise, lui, totalement désintéressé, étranger aux contingences, heureux de pouvoir exposer ses idées devant une femme qui l'écoutait et paraissait le comprendre.
Mais Élise, pendant sa période de solitude, vit surtout Clara.
La possibilité de fréquenter Élise était un événement considérable dans la vie de Clara; aussi en usait-elle avec un zèle qui eût vite fatigué Élise, n'eût été la «similitude des cas». La similitude des cas fournissait des sujets de causerie dont le charme était ininterrompu, car chacune, en ces sujets plus parallèles que semblables, ne percevait que le sien. Et quoique Élise, toujours discrète et réservée, donnât peu de voix dans le duo, en écoutant l'autre partie elle s'entendait elle-même, elle repassait toutes les péripéties de son aventure, comme lorsqu'on lit un roman où l'on se substitue à l'héroïne; et, continuant de bonne foi à chanter les délices de la solitude, elle se murmurait non moins sincèrement: «Je ne suis donc pas seule!»
Clara vint voir Élise quai du Louvre, et comme cela était inévitable, invita Élise à venir visiter son appartement quai de Béthune. Il s'agissait à peine de venir «chez Clara»; il s'agissait de venir «par curiosité» visiter un appartement peu ordinaire. Pour Élise, aller là était en effet faire une simple promenade. Elle suivait le quai aux Fleurs, passait le petit pont Saint-Louis, et elle posait le pied dans l'Ile que se flattait d'habiter Clara. De vieilles maisons, une Seine qui, malgré la canalisation, conserve encore des airs de gravures de Rigaud. On passait devant de grands porches décelant une cour ornée d'un tronc d'arbre, d'un pavillon Louis XIII, d'un mur à balustres que surmontait le chevet d'une église. Et en gravissant le vieil escalier, Élise, à chaque étage, voyait en effet se dessiner le bras méridional de l'église Saint-Louis. Elle se souvenait d'Avranches et de Granville, et du culte de son père pour les «vieilleries». Elle pensait à M. de La Hotte, à son arbre généalogique, à son culte pour tout ce qui concernait la famille et généralement le passé, à l'instant même où elle tirait le cordon de l'antique sonnette qui retentissait dans l'antichambre de Clara, femme divorcée, vivant maritalement avec le négociant Saulieu!...
De cette qualité dernière de Clara elle eut la révélation nette, en pénétrant dans l'antichambre où les cannes, les chapeaux, les pardessus d'hommes ne se cachaient pas. Élise était bien la maîtresse de Le Coûtre; toutefois jamais elle n'eût laissé dans l'entrée, sauf durant le temps d'une visite, ni la canne, ni le chapeau, ni le pardessus... Mais Clara accourait, lui serrait tendrement les mains, et, aussitôt, l'enchantement de la vue emportait toute impression fâcheuse.
Un ciel immense, une éclatante lumière, le dôme du Panthéon couronnant les vieux toits de la montagne Sainte-Geneviève et de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, la Seine miroitante, les bateaux; et, du balcon où l'on se porte aussitôt: le chevet de Notre-Dame! Quel tableau, plus fait encore pour l'esprit que pour l'oeil, ainsi qu'Élise, ignorante, en eut l'intuition en pensant immédiatement que ce serait un spectacle à montrer à M. Angelus.
Revenue de son émerveillement et ayant descendu la marche haute qui vous jetait sur le sol du petit salon, Élise eut un autre sujet d'admirer: ce fut le goût qu'elle découvrait chez les locataires de cet appartement.
--Est-ce vous qui avez l'amour du bibelot, ou monsieur Saulieu? demanda Élise.
--C'est lui, c'est moi, dit Clara. Nous furetons, chacun de notre côté. C'est chez un marchand de bric-à-brac que nous avons fait connaissance.
Et Élise rougissait à la pensée qu'elle avait cru éblouir ces gens-là avec son ameublement bourgeois improvisé. Elle ne plaçait pas en ce détail son amour-propre, mais, par une supériorité, et précisément de détail, Clara tout à coup grandissait à ses yeux. L'appartement de Clara--ou de Saulieu et de Clara--ressemblait à un petit musée.
--Et comment se fait-il, demanda Élise, que vous quittiez un si joli nid pour aller vous attabler le soir dans une taverne, avenue de l'Opéra?
--Mais il faut bien voir du monde! répondit Clara.
Elle ne faisait d'ailleurs point difficulté pour reconnaître que son ami, qui aimait follement dénicher un bon objet et se le procurer, le contemplait peu dès qu'il l'avait mis en place. Saulieu, fort occupé, ne venait guère là, d'ailleurs, que la nuit: il déjeunait au restaurant, y faisait venir Clara pour dîner, et ils restaient l'un et l'autre à la brasserie jusqu'à une heure avancée de la nuit.
--Cependant, m'avez-vous dit, vous vous ennuyez, à la brasserie? observa Élise.
--Je m'ennuie, oui, mais encore moins là qu'ailleurs, parce que c'est plein de gens et que ça remue...
--Mais vous avez dit aussi que vous préfériez passer la soirée chez quelqu'un plutôt qu'à la brasserie?
--Ça, c'était d'abord parce qu'il s'agissait de chez vous; ensuite parce que c'était du changement.
--Vous avez besoin de changement?
--J'aime surtout, voyez-vous, que Saulieu ne s'ennuie pas, parce que, s'il s'ennuie, je m'ennuie.
--Avec une charmante amie comme vous, un si joli intérieur?... Que les hommes sont exigeants!
--Il leur faut une femme, oui; mais ils ont encore plus besoin des hommes.
--Mais nous: est-ce que l'homme que nous aimons ne nous suffit pas?
--Ce n'est pas possible, chère madame...
--Qu'est-ce qui n'est pas possible? Que nous nous contentions d'un homme aimé?
--Je ne sais pas... Que nous nous contentions de lui, qu'il se contente de nous... Tout ce que je sais, c'est que ça ne va pas comme ça... Quand on se marie, on va faire un voyage de noces: c'est ce qui prouve déjà qu'on ne se suffit pas; et dès qu'on est revenu, on se dépêche de voir du monde.
--Quand on se marie, s'entend, parce qu'on ne se marie pas toujours à son gré,--nous en savons quelque chose, vous et moi;--mais entre amants?
--C'est tout pareil, dit Clara avec une parfaite et pure simplicité.
--Je ne vous comprends pas! s'écria Élise; mais moi, j'aime! j'aime!...
--On jurerait, ma foi, que c'est vrai! dit Clara. Ah! madame, je ne vous le dirai jamais assez: vous m'êtes sympathique!...
Et Clara regarda Élise. Elle penchait un peu la tête sur l'épaule; sa bouche dessinait un sourire tendre, peut-être malicieux aussi et peut-être pitoyable; ses yeux s'efforçaient de ne pas dire tout ce qu'ils eussent voulu.
En réalité, Clara jugeait Élise ingénue, et elle éprouvait pour elle un peu de la tendresse qu'on a pour une petite fille; mais la franchise et l'élan du coeur que l'on ne pouvait manquer de découvrir en cette femme lui paraissaient d'une beauté supérieure. Clara avait elle aussi son ingénuité, puisqu'elle ne se retint pas de dire à Élise, comme tant d'autres: