Part 11
Mais Élise exultait. Elle en oublia l'épreuve de la fuite à Granville, et, en amante, par définition insouciante du lendemain, elle s'abandonna à sa joie.
Ce furent ses beaux moments, son triomphe. L'automne fut radieux pour elle. Et quand l'hiver revint et que revinrent aussi les amis de Jean-Marie, elle eut peu d'efforts à accomplir pour retenir celui-ci près d'elle: il avait eu le temps de contracter des habitudes. Il faisait sa partie de dominos, deux ou trois fois la semaine, avec Élise, qui savait aussi lui préparer de bien meilleur café qu'il n'en trouvait en aucun endroit de Paris, et des breuvages dont elle avait autrefois appris la recette de madame de La Hotte. Elle savait préparer la liqueur de cassis et les cerises à l'eau-de-vie de telle manière qu'elle était parfois jalouse de son oeuvre, se demandant si c'était par la gourmandise ou l'amour que Jean-Marie s'attachait à elle tous les jours un peu plus.
Sa personne physique se modifia beaucoup à cette époque. Comme un arbre favorisé par la saison, elle donna toute sa fleur. L'alerte avait eu ce résultat que le bonheur présent se trouvait plus précieux et plus grand. Celui qu'elle avait goûté avant l'alerte ne lui semblait avoir été qu'une joie enfantine, un divertissement de pensionnaires; il avait eu le caractère et le charme d'une surprise; elle y était demeurée dans l'étourdissement. Dorénavant, elle était à même d'apprécier et la face de son bonheur et son revers possible. Cela communiquait une maturité à son ardeur. L'amour ne participait plus chez elle de l'affolement, mais commençait à se laisser considérer de près, analyser, mesurer à sa juste valeur: et loin d'y perdre, il gagnait.
XVII
Dès lors commença pour Élise une période qu'elle nomma elle-même, plus tard, «le temps du Paradis terrestre». Son farouche ami était apprivoisé: l'animal dompté est plus docile--ou du moins semble l'être--que celui qui naquit familier, à l'ombre de nos communs. Jean-Marie subissait le charme d'une amante chaque jour embellie et de qui la puissance s'augmentait à mesure que diminuait l'ingénuité première. Élise, à présent, raisonnait son empire: elle administrait son pouvoir; elle savait quelles libertés il convient d'octroyer et tout ce qu'on achète de précieux moyennant ces largesses. Elle connaissait les points où il convient de ne jamais faire peser la tyrannie et ceux où un certain autoritarisme ne s'applique pas sans procurer, au lieu d'une douleur, un plaisir.
Certes, elle était aussi peu que possible femme à abuser de cette lumière nouvelle; une telle science dans la conduite de l'amour n'ayant été formulée devant elle en aucune langue, était garantie des abus que comporte tout système: c'étaient moyens purement empiriques qui ne se superposaient même pas à sa tendresse, mais se fondaient en elle; Élise eût été bien incapable de les enseigner à ses pareilles; elle en usait ingénument et en parfumait son atmosphère enchantée. Les semaines, les mois passaient: comme un peuple heureux, Élise n'avait pas d'histoire.
XVIII
Depuis qu'il consacrait plusieurs soirées par semaine à Élise, Jean-Marie subissait les taquineries de la «bande». C'est le nom qu'il donnait lui-même aux amis, à qui appartenait l'autre partie de la semaine.
«La bande» était composée d'hommes de son âge, à peu d'années ou de mois près, les uns et les autres, «dans les affaires», gagnant gros pour la plupart, économes toutefois, comme les petits bourgeois de ce temps-là, et tous atteignant ce moment de la vie où l'encolure dépasse 43, et où ne connaît plus de limites la ceinture du pantalon. Au delà d'un certain embonpoint, l'homme infailliblement prend ses aises. C'était une petite compagnie, qui, où qu'elle allât, n'allait jamais que fort résolue à ne pas se laisser «embêter».
Dans «la bande», Jean-Marie Le Coûtre, qui passait pour cultiver le mystère, avait bénéficié, un temps, de la parfaite discrétion par lui observée. Une aventure qu'on ne narre point, même aux amis, est interprétée tout d'abord dans un sens avantageux. Mais tout s'use; à Paris, un loustic introduit vite un mot plaisant; le mot tourne à la scie; et, lorsqu'il s'agit d'amours, l'incertitude, l'obscurité et le silence qui semblent d'abord auréoler une princesse, peuvent tout aussi bien être tenus pour cacher un laideron... Sans doute M. Le Coûtre n'était pas de tempérament à se laisser importuner par une allusion désobligeante; mais l'allusion repoussée, fût-ce du haut d'une taille herculéenne, elle renaît sous mille aspects inoffensifs. Finalement, sans que rien fût d'une façon positive formulé autour de lui, Jean-Marie Le Coûtre ne pouvait plus ignorer que les moins malveillants l'accusaient de tenir à la cave sa maîtresse, en barbon qu'il était.
D'autre part, se trouvait parmi ceux de «la bande» un important joaillier de la rue Daunou, nommé Saulieu, qui, célibataire comme Le Coûtre, possédait une maîtresse qu'il amenait parfois avec lui. Celle-ci plaisait beaucoup et était l'ornement des soirées à la taverne. Le moyen qu'on n'opposât pas l'attitude de Saulieu à celle de Le Coûtre? La situation de celui-ci en devenait, à la longue, difficile.
Jean-Marie ne s'ouvrait pas de l'aventure à Élise, parce qu'il était assez intelligent pour comprendre que le seul remède était de souffrir en se taisant ou bien d'abandonner ses amis. Or il n'était homme ni à supporter la contrainte, ni à s'écarter de son cercle masculin.
--Qu'as-tu? lui demandait Élise. Tu parais songeur?...
Il n'osait pas lui avouer l'objet de sa réflexion, comme s'il eût eu quelque chose d'indigne à proposer:
--Je songe, dit-il, cependant, que tu n'as pas tout ce qu'il te faut...
--C'est fou! s'écria Élise. Que me manque-t-il? Je t'ai.
--Tu es seule. On ne vit pas seul, quoique tu prétendes.
--Moi? je ne souhaite pas de voir un autre être que toi!
C'était manqué, encore une fois. Jean-Marie se mordait les pouces en maudissant sa maladresse.
Comme en tous les mauvais cas, il se sentait faible, il hésitait, il recourait aux demi-mesures.
Il voyait devant lui une balance; il en discernait le fléau, et les deux plateaux tant bien que mal équilibrés. Dans l'un de ceux-ci il allait falloir ajouter un poids. L'un des plateaux était celui d'Élise, l'autre celui de «la bande». Délibérer longuement n'était plus possible.
Il essaya de rogner un peu sur le temps consacré à Élise. Sous des prétextes, et même sans prétextes, il renonça, une fois, puis deux fois la semaine, à la camomille, aux pantoufles, aux douces gâteries, à la compagnie tendre de sa maîtresse. Et il espérait que, accordant davantage aux amis, ceux-ci petit à petit oublieraient la maîtresse. Il consentait plus volontiers à paraître lâcheur ou lâché qu'à demeurer en butte aux plaisanteries touchant le physique de sa belle!...
Ce parti ne donna de bons résultats ni d'un côté ni de l'autre. Du côté de «la bande» on ne lui cacha pas qu'on le tenait pour un homme trahi. Du côté d'Élise, ce fut simplement la douleur; la douleur vraie, muette d'abord, puis s'exprimant par ces douces plaintes qui sont pires que des cris; la douleur profonde qui vous touche, vous attendrit ou bien vous crispe.
En ces instants critiques, Jean-Marie n'était retenu près d'Élise que par la timidité, par l'ascendant qu'elle avait sur lui en qualité de «femme du monde». Aussitôt que, chez lui, était détendu le lien amoureux, c'était par une telle valeur qu'Élise gardait son ascendant. Si elle ne l'eût ainsi maîtrisé, d'ailleurs à son insu, elle était perdue.
Jean-Marie en vint à commettre un acte qui n'était pas conforme à sa nature, mais qui lui était offert comme expédient de fortune. Il arrive que, dans un cas désespéré, l'instinct de la conservation--tout comme, d'ailleurs, à l'inverse, l'ivresse du sacrifice--fassent accomplir à un homme un geste exactement opposé à celui que l'on pouvait attendre de lui.
Jean-Marie, capable d'agir à la secrète, mais non de fourberie, ne s'avisa-t-il pas de vanter à son ami Saulieu le restaurant Lapérouse que celui-ci connaissait seulement par ouï-dire!
Jean-Marie vanta le restaurant Lapérouse à son ami Saulieu, célibataire pourvu d'une maîtresse, et à nul autre. Le négociant de la rue Daunou crut devoir entendre que Le Coûtre l'honorait d'une faveur; Le Coûtre était timide, chacun savait cela; Le Coûtre n'osait pas l'inviter tout de go à une partie carrée... Outre le plaisir de faire un bon dîner, la curiosité piqua le négociant Saulieu et piqua plus fort la maîtresse de celui-ci.
Saulieu et sa maîtresse allèrent dîner au restaurant Lapérouse et s'en trouvèrent bien; mais ils n'y virent pas Le Coûtre. On ne s'était en effet donné aucun rendez-vous.
--Mais, c'est très bien, votre gargote, glissa Saulieu à l'oreille de Le Coûtre. Pourtant, la cuisine m'a paru fade...
--Vous m'étonnez!
--Vous manquiez. Comprenez-vous? Quel jour donc y allez-vous?
--Heu... fit Le Coûtre, mal préparé,... heu... eh! bien, mardi, par exemple.
--Ha.
Deux petits mots imprévus, n'ayant l'air de rien.
Cependant Jean-Marie sentit son coeur battre, trop fort. Ah! par exemple, voilà qui était nouveau pour un gaillard de sa trempe.
Ce colosse fut troublé comme une fillette, comme un gamin qui se jette en sa première aventure.
Cependant il fallait aller de l'avant.
Mais, aller de l'avant, c'était entraîner Élise dans un traquenard. De loin, oui, oui, il avait bien considéré l'événement comme inévitable. Mais l'événement, considéré de près, quelle différence!
Il avait dit: «Mardi», jour qui tombait le surlendemain, afin de se ménager le temps, tout juste, de préparer Élise, s'il adoptait le parti de la préparer, et afin de s'excuser vis-à-vis de lui-même de ne la point préparer, faute du temps qui eût été à cela nécessaire, s'il adoptait le parti un peu cavalier de ne la pas préparer.
Ce fut ce dernier parti qu'il adopta.
Jean-Marie n'eût jamais cru qu'il était si difficile de mal agir. Il fut, durant un jour et demi, poursuivi par le remords. Il ne parvenait pas à dissimuler son tourment. En le laissant apercevoir d'Élise, il se condamnait aux yeux de sa maîtresse, car elle était trop fine pour ne point attribuer plus tard un tel trouble à la préméditation de la rencontre, lorsque la rencontre, qu'on aurait prétendue fortuite, serait devenue un fait accompli. Or, Élise ne pouvait manquer d'apercevoir un état anormal en son amant. Elle le lui signala. Il le mit sur le compte de ces si complaisantes «affaires» qui sont toujours là pour un homme, toutes prêtes à expliquer tout.
--Il faut te reposer, dit Élise. Tu te couches trop tard... Je ne t'en dis rien, mais les soirées, de plus en plus fréquentes, que tu passes loin de moi, ne te sont pas bonnes!...
--Tu as peut-être raison, dit Jean-Marie. Tiens! nous allons dîner tous les deux...
Ah! voilà qui plaisait à Élise! On n'était encore qu'au lundi. Les deux amants allèrent ensemble chez Lapérouse et, comme à l'ordinaire, ne s'y heurtèrent à aucune figure connue. Élise était heureuse; mais elle ne déridait pas Jean-Marie. Il pensait à la scène du lendemain, qu'il avait voulue et provoquée, et il avait l'oeil du marin qui voit descendre régulièrement le baromètre.
Mais, pour Élise, le restaurant était la fête; et, impuissante à rasséréner Jean-Marie, ce fut elle qui le lendemain lui dit:
--Si nous y retournions, qu'en dis-tu?
Par cette parole providentielle, il sembla soulagé. La puérilité de cet homme robuste était si grande, qu'il lui parut que ce n'était plus lui qui entraînait Élise vers le couple irrégulier auquel il y avait tant de chances qu'on se mêlât, peu ou prou, mais qu'un caprice de la seule Élise décidait du sort. Il eut l'astuce de répondre:
--Ce n'est pas moi qui t'y conduis!...
Élise était enivrée par la perspective d'un deuxième jour de liesse, à passer en compagnie de son amant.
XIX
Ils allèrent donc, le mardi, dîner chez Lapérouse, et d'assez bonne heure. Beaucoup de tables étaient inoccupées encore.
Jean-Marie, qui recherchait toujours le voisinage des fenêtres, s'installa près de l'une d'elles, dans une pièce petite au plafond bas, aux murs ornés de peintures vieillottes, et il commanda le menu, tout en reluquant les personnes qui entraient dans la même salle, celles qui passaient par cette salle pour pénétrer dans la suivante, et celles même que l'on voyait par la porte ouverte, passer directement de l'escalier à la salle du fond.
Élise et Jean-Marie n'avaient pas achevé le potage, que firent leur entrée Saulieu et sa maîtresse. Ceux-ci allèrent tout droit à une table située à l'encoignure opposée, c'est-à-dire qu'Élise, assise vis-à-vis de Jean-Marie, les voyait et voyait surtout la maîtresse de Saulieu, celui-ci tournant le dos à Jean-Marie.
Avant de s'asseoir, les hommes s'étaient reconnus et avaient échangé un signe. Jean-Marie, d'abord pâle, avait «piqué un soleil» comme un collégien.
Nullement troublée, Élise lui demanda:
--Tu les connais?
--C'est un joaillier de la rue Daunou; je le rencontre à la brasserie...
--_Elle_ est bien, dit Élise.
Jean-Marie se sentit d'une lâcheté totale. Il eût pu préparer Élise, la sonder, savoir ce que lui produirait un contact plus rapproché, et menaçant, avec un ménage irrégulier comme le sien... A vivre dans l'irrégularité on se donne à soi-même de bonnes raisons, mais aux autres?... Il n'ajouta pas un mot sur le couple voisin.
Élise demanda:
--Quel âge lui donnes-tu?
--A qui?
--A la femme de ton joaillier...
--Je ne sais pas... La trentaine peut-être.
--Tu la connais donc?
--Pourquoi?
--Tu lui donnes la trentaine, et tu ne la vois pas; tu ne l'as pas regardée!
--Je la connais pour l'avoir vue à la brasserie.
--Ces messieurs, alors, amènent leur femme à la brasserie?
--Mais, voyons! Crois-tu que ce soit un mauvais lieu?
Élise, après tout, n'ayant été que fort peu parisienne, ignorait ce détail de moeurs. Et elle ne lui reconnaissait d'ailleurs pas d'importance. Mais elle regardait beaucoup la jeune femme, qui lui rendait la pareille amplement.
--Elle n'a pas l'âge que tu lui donnes, dit-elle à son ami. Elle est décidément bien.
--Ils s'adorent, dit Jean-Marie.
Il ne savait si Saulieu et sa maîtresse s'adoraient, mais l'optimisme et la bonne humeur d'Élise, après qu'il avait appréhendé des catastrophes, lui faisaient tout interpréter d'une manière favorable. Son bel appétit reprit. Élise, qui regardait toujours le couple, demanda:
--Est-ce qu'ils ont des enfants?
--Non, dit Jean-Marie.
--C'est dommage!
Il fut alors sur le point de lui dire qu'ils n'étaient pas mariés. Après quoi, tout eût été facile: Élise, sachant à quoi s'en tenir, les accueillerait ou non. Oui, mais s'il lui déplaisait de les accueillir? Et il ne dit rien. Il eût pu, par contre, pousser Élise vers le but qu'il souhaitait d'atteindre en entamant l'éloge soit de la jeune femme, soit de Saulieu. Mais rien de tout cela!
L'heure s'écoulait. Il était visible que, dans la salle du restaurant, les deux couples, seuls, étaient là «en partie», et décidés à dîner bien.
Aux autres tables, des clients habituels, appelant maître d'hôtel et garçons par leur prénom, causant familièrement avec le patron, déjà réglaient leur addition.
Élise, qui avait bu du champagne, eut une idée juvénile:
--Nous allons rester seuls, eux et nous, dit-elle.
Et cette constatation simplette la fit sourire. Jean-Marie était abasourdi, mais troublé encore.
Le moment vint, en effet, où les deux tables, seules, demeurèrent occupées. Il fallait parler très bas pour qu'on ne s'entendît point de l'une à l'autre. Alors le coeur de Jean-Marie se reprit à battre avec excès; et celui d'Élise aussi, mais pour un motif différent.
--Si je n'étais pas avec toi, dit Élise, tu leur parlerais...
--Évidemment!
--Ils t'auraient peut-être invité à leur table?
--C'est probable. Et puis?
--Et puis, je te gêne: voilà ce que je constate.
Jean-Marie empoigna de sa main puissante les doigts menus d'Élise, et, très sincèrement, il les retint avec tendresse.
Élise demeura un moment mélancolique. Elle faisait un retour sur elle-même et sur les choses. Alors elle eut cette réflexion inattendue, qui stupéfia son amant:
--C'est bien la première fois, soupira-t-elle, que je regrette de n'être que ta maîtresse!...
Si une occasion de parler devait se présenter, c'était bien celle-là. Jean-Marie n'eût jamais osé souhaiter circonstance plus favorable à ses fins; et il pouvait ainsi atteindre son but sans déloyauté finale. Mais il était trop surpris, trop ébaubi par la trop belle faveur du destin. Et en outre, comme toujours, se présentait l'idée de parler, de s'engager dans une explication, de dire par exemple: «Nous ne sommes qu'amants? Mais eux aussi!... Alors?...» Non; il dit un mot quelconque et inutile:
--Pourquoi?
--Parce que, dit Élise, tu aurais pu te trouver avec des gens qui t'amuseraient peut-être... Et je serais tout de même restée avec toi...
Non, Jean-Marie n'était pas homme à piétiner si longtemps et à se donner des palpitations comme une femmelette!... Puisqu'il était encouragé par Élise elle-même, et sans bien saisir d'ailleurs ce qu'il y avait de charmant dans l'être délicat dont il retournait le sort comme une carte à jouer, sans s'incliner à gauche ni à droite, tout en savourant son café, il mima soudain, vulgairement, une scène de Footit et de Chocolat qui désopilait alors Paris, au Nouveau-Cirque. La scène était classique parmi les habitués de la brasserie fréquentée par Saulieu et Le Coûtre. On imitait le téléphone, instrument encore rudimentaire. Et Jean-Marie, prenant tout à coup un étrange accent anglais, dit:
--Allô!...
--Allô!... répondit sur le même ton Saulieu, sans plus bouger que n'avait fait Le Coûtre.
--Avez-vô bien dîné?...
Puis ils ajoutèrent quelques propos d'une parfaite niaiserie.
La maîtresse de Saulieu riait à s'étouffer.
Élise assistait à cela, sidérée, le jugement suspendu, ne sachant pas... N'avait-elle pas vu les choses les plus extraordinaires depuis qu'elle avait dit adieu aux moeurs des siens? N'avait-elle pas tout trouvé beau et bien, pourvu que son amour le couvrît? Elle faisait la figure d'une jeune femme mariée à un étranger et qui assiste pour la première fois à une représentation donnée dans une langue qu'elle ignore, mais qui est celle de l'homme aimé d'elle.
Élise éprouvait, par-dessus tout, la satisfaction de voir son amant rasséréné, rieur, et mieux dans son élément, sans aucun doute, qu'il ne l'avait jamais été depuis qu'elle le connaissait.
La farce des deux pantins se poursuivait, à l'inextinguible joie de l'amie de Saulieu, qui, parfois, d'une voix cristalline, ajoutait du sien aux communications téléphoniques. La glace, par le moyen de ce jeu, était rompue. Le moyen, après cela, de ne pas se rapprocher? Les présentations, du moins celles des deux femmes, furent faites en bredouillant. Parmi les rires, Élise ne remarqua même pas que son amant disait, non pas: «Monsieur et madame», mais «Monsieur Saulieu» et puis: «Madame...»
On se réunit pour prendre les liqueurs. Élise ne pensait pas à elle-même, pas davantage à la situation, mais seulement à la joie de Jean-Marie.
Quand on se quitta, Élise dit à son amant:
--Tout de même! j'ai un scrupule...
--Renfonce-le! dit Jean-Marie.
Il devenait brutal, comme il était devenu d'une assez lourde vulgarité, aussitôt en contact avec sa compagnie ordinaire.
Et il remit à plus tard l'ennui d'avouer à son amie que son scrupule était superflu et que le couple auquel il l'avait mêlée n'était pas plus régulier que le leur.
XX
--Non!... quant à ça! non, dit Élise, je ne me vois tout de même pas assise sur la banquette d'une taverne, devant un bock, au milieu de la tabagie... Mais, ne te chagrine pas, mon chéri. Écoute la solution que j'ai décidé de te proposer et qui ne me paraît pas impossible. Voilà:
»Je ne songe pas, bien entendu, à te priver d'aller à la brasserie avec ta bande. Tu iras sans moi. Mais, pour ne pas te priver d'elle les jours que tu m'accordes, ou certains de ces jours, eh bien, pourquoi n'inviterions-nous pas ta bande à venir chez moi?... La pièce qui me sert de salle à manger peut se prêter à cette réunion; j'achèterai des verres, des cartes à jouer, je me procurerai de la bière... On pourra à la rigueur compléter le mobilier...
--Tu ferais ça? dit Jean-Marie. Jamais on ne saura ce que tu peux être gentille!
--Tu crois que ça leur plairait?
--Il n'y a pas de doute... Ah! oui, mais... et Saulieu?
--Eh bien! Saulieu?
--Je veux dire: Saulieu et Clara?...
--Mais Clara viendra avec Saulieu! Je n'ai pas de raisons pour faire la prude... D'ailleurs, et elle se tient très bien, cette petite femme, elle est sympathique. A propos: d'où sort-elle?
--Je n'en sais rien. Elle a épousé un couturier qui l'a trompée avec toutes ses premières et avec quelques clientes et lui a fait mener une vie infernale. Elle est veuve depuis quatre ans, et, depuis deux, l'amie fidèle de Saulieu qui lui fait mener, brasserie à part, l'existence la plus bourgeoise.
Le terme «bourgeois» appliqué à quoi que ce fût, mais de non conforme aux lois, faisait toujours sourire Élise.
Jean-Marie était habitué à lui voir exprimer, par son visage fin, quantité de nuances qui, par leur nature, devaient échapper à un homme de son espèce. Depuis longtemps il ne s'inquiétait plus de cela, et il en résultait au contraire au bénéfice d'Élise un prestige.
Élise s'occupa dès lors à bouleverser son appartement. Bien qu'elle eût l'air de tenir l'opération comme légère, en fait, l'opération entraînait une quantité de petites opérations accessoires. Par exemple, il manquait des chaises, un canapé, des cendriers, la verrerie, les pots à bière, des plateaux et même un tapis dans la pièce dite salle à manger. Il manquait des porte-manteaux dans l'antichambre. Élise eût-elle jamais pensé être exposée à recevoir deux personnes à la fois dans son perchoir? Son perchoir représentait pour elle la solitude, la rêverie amoureuse pour quoi il suffit de peu de matière; quelque négligence, un aspect quelque peu bohème ne la choquaient même pas, mais à la condition que ce fût dans la solitude. Dès l'instant qu'un rite quelconque rappelant, fût-ce du plus loin, les moeurs de la société, s'introduisait en son appartement, il fallait à tout prix qu'Élise donnât aux choses un aspect traditionnel et classique. Une nécessité s'imposait à elle, à savoir: que rien ne manquât.
Et tout manquait! Elle s'en apercevait après coup, la proposition de «recevoir» chez elle étant faite, et ayant enthousiasmé Jean-Marie. Tout manquait, non seulement dans la pièce destinée à accueillir «la bande», non seulement dans l'antichambre, mais dans la chambre à coucher, où il se pouvait que l'aimable Clara vînt ôter son chapeau, se laver les mains ou se trouver mal: que sait-on jamais?
Élise voulut qu'en huit jours tout fût prêt. Elle consacra à cette besogne son temps, ses économies aussi, voire davantage. Il est juste d'ajouter qu'elle fut ardemment secondée par la bonne Mélanie, heureuse de voir enfin du mouvement, du monde, d'entendre du bruit, et par madame Courvoisier, qui, ne pouvant faire de sa locataire ce qu'elle appelait une «femme comme il faut», exultait à la seule pensée que de la «femme comme il faut» Élise allait du moins accomplir un des gestes essentiels, qui est, disait-elle, de «recevoir bourgeoisement».
Quand tout fut prêt ou fournit l'apparence de l'être, Élise ne manqua pas d'éprouver la satisfaction qui suit un effort accompli; mais alors, c'était, depuis huit jours, le premier moment de réflexion qu'elle eût, et il lui semblait, sans qu'elle s'analysât bien, que tout cet ordre et tout ce confort introduits en son perchoir, et qui inspiraient l'admiration à la concierge et à la servante, lui laissaient à elle, par un contraste singulier, l'idée de ravage et de ruine...