Part 10
Désormais, en passant devant la loge de la concierge, elle s'arrêtait, ce qu'elle ne faisait pas avant l'absence de M. Le Coûtre. C'est que, jamais auparavant, elle ne songeait au courrier, tandis qu'à présent elle attendait continuellement une lettre. Elle ne voulait pas toutefois avoir l'air d'en attendre s'il n'en était pas arrivé. Ce dernier cas provoquait chez la concierge une singulière expression de physionomie. Et Élise redoutait de paraître parler à madame Courvoisier pour le plaisir de parler. D'où il résultait un nouveau supplice chaque fois qu'elle descendait de son appartement ou y remontait. En outre, depuis que Jean-Marie n'était plus là, elle se heurtait dans la rue, oui, même à cette époque de l'année, à des personnes qu'elle avait connues au temps où elle était «du monde»; et elle en éprouvait de la gêne. Auprès de son amant, sans doute, ne les voyait-elle pas? Alors elle imagina de sortir à une heure où l'on ne sort pas.
Elle sortait aussitôt après son déjeuner, entre midi et une heure, ou le soir, très tard, après son dîner, à huit heures. Elle trouvait alors dans la loge les concierges attablés, et aussi un monsieur d'une soixantaine d'années, le rédacteur à _l'Écho du Parlement_, vieux célibataire, pauvre et gourmand, qui appréciait la cuisine de madame Courvoisier.
Il arriva que, le mari étant absent et madame Courvoisier à la porte de la rue afin de reconduire une personne qui venait de visiter quelque appartement, ce fut le journaliste sexagénaire qui eut à répondre à Élise: il avait vu une lettre à son nom; la concierge devait la tenir dans sa poche, à moins qu'elle ne l'eût changée de place... Et il eut la bonté de se lever de table, de chercher. Élise se confondait en excuses. Il se déclarait trop heureux. Il dit quelques paroles qui décelaient un homme d'une excellente éducation; et, ayant sa petite vanité, afin de ne pas être pris pour un cousin ou beau-frère des concierges, il se présenta: «Benedict Angelus, rédacteur..., etc.» _L'Écho du Parlement_ était un journal d'ancienne date, sérieux, et renommé de tout temps par une rédaction brillante. M. de La Hotte le lisait à Granville; Élise dit qu'elle avait vu la feuille célèbre dans la maison paternelle, depuis son enfance. Prétexte à flatteries, à politesses. La connaissance était faite. Dorénavant Élise ne vit plus M. Angelus dans la loge sans lui adresser un sourire; et lui, dans la rue, la saluait.
Cette connaissance nouvelle ne plut pas outre mesure à Élise, qui voyait en M. Angelus un juge de sa situation, et, sans trop savoir pourquoi, se méfiait des journalistes. Elle annonça par lettre le petit incident à M. Le Coûtre, qui n'y attacha, lui, aucune espèce d'importance.
Mais, depuis les premières paroles échangées entre M. Angelus et Élise, le vieux rédacteur à _l'Écho du Parlement_ déposait pour elle, chaque soir, dans la loge, un exemplaire du journal. De quoi il fallut naturellement le remercier. Il était d'une si parfaite politesse, et même il se montrait si respectueux, que, chez la jeune femme, l'appréhension du début de leurs relations tomba; elle n'éprouva même pas d'embarras lorsque, ayant lu le premier article de M. Angelus, elle dut en complimenter l'auteur.
M. Benedict Angelus, à qui le sort facétieux avait donné un nom fleurant l'encens et évoquant des patenôtres, n'y répondait en rien. Il en jouait lui-même, car il signait «Fra Angelico» des feuilletons touchant les Beaux-Arts, et qui, peu à peu, grâce à la liberté que leur avait donnée l'estime publique, débordaient sur le domaine de la littérature et de la morale. C'était un homme érudit, de grand sens et de beaucoup de goût; il savait toucher jusqu'aux profanes. Aussi Élise, qui, en qualité de fille bien élevée, et de peur de s'embourber en quelque ouvrage dangereux, n'avait pour ainsi dire jamais rien lu, trouva, dans le feuilleton qui traitait de la supériorité des styles français, des choses qui se rapportaient à sa situation présente! Elle ne le dit pas à l'auteur, mais put lui avouer sans flagornerie que l'article l'avait intéressée. Les colonnes de Fra Angelico étaient toujours encadrées par un gros trait au crayon bleu.
Réfléchissant à ce qui l'effarouchait le moins en M. Angelus, Élise découvrit que c'était qu'il n'avait pas l'air de la prendre en pitié, comme faisait madame Courvoisier, par exemple, de qui il recherchait le fricot. Son esprit cultivé, sa situation d'écrivain masqué, sa pauvreté même,--car le relatif succès dans un journal grave procure rarement la fortune,--et le contentement de son sort modeste, le plaçaient au-dessus de toutes les conventions. Il s'intéressait à cette jeune et jolie locataire qui vivait seule dans un appartement du temps de Béranger; et, garanti par son âge et sa mine contre toute interprétation équivoque de ses relations, il laissait son libre esprit prendre plaisir au caractère aventureux de la rencontre. Il craignait seulement que celle qu'il nommait à part lui «sa nouvelle amie» fût peu flattée s'il lui parlait dans la rue,--et c'était là seulement qu'il pouvait lui parler,--à cause de l'habit trop médiocre qu'il portait. Mais Élise, au contraire, qui n'avait pas manqué de remarquer le pantalon élimé et la barbe mal taillée, estimait ces particularités propres à écarter d'elle d'emblée, dans la rue, toute ancienne et inopportune connaissance. «Je croiserais mon mari, se disait-elle, qu'il s'éloignerait de moi!...» Et elle en était bien aise.
La connaissance de M. Angelus ne tira d'ailleurs toute sa valeur que du fait qu'elle était unique en la vie actuelle d'Élise. Élise parcourait le journal par acquit de conscience, et le feuilleton, de temps à autre, où elle trouvait parfois matière à soutenir ses rêveries. Puis la pittoresque figure du journaliste venait à son secours dans sa correspondance avec Jean-Marie, qu'elle-même se prenait à juger trop uniquement sentimentale et peut-être fastidieuse pour son destinataire. La figure de M. Angelus, traitée légèrement, à la burlesque, fournissait un élément d'échange. Et quand Élise était par trop mélancolique, ou même désespérée par les retards de Jean-Marie à décider de son retour, de peur de l'importuner par les seules lamentations de son coeur, elle recourait à quelque nouveau croquis d'après la figure de M. Angelus. Le bon M. Angelus ne se doutait pas de l'usage singulier qu'on pouvait faire de sa personne, de sa barbe hirsute, de son misérable pantalon et des innocents désirs de son estomac à la table du ménage Courvoisier! Fra Angelico, du fameux journal où écrivit l'élite du XIXe siècle, servait de succédané à l'aliment d'amour dont manquait, par suite d'une délicate attention supérieure, la correspondance d'une femme passionnée.
Il servit à autre chose.
A mesure que se prolongeait à Granville le séjour de M. Le Coûtre, Élise, à qui il était interdit de se fixer une date pour le recommencement de son bonheur à Paris, Élise songeait à Granville et sentait naître en elle une nostalgie de Granville plus vive que celle dont avait souffert son amant avant d'y succomber. C'était un sujet auquel elle ne pouvait faire que de brèves allusions en ses lettres, M. Le Coûtre ayant toute prête la réponse déjà fournie, à savoir qu'il n'avait dépendu que d'Élise d'aller à Granville au commencement de la saison. Elle jeta, comme par hasard, le nom de Granville, lors d'une rencontre qu'elle eut avec M. Angelus. M. Angelus connaissait très bien Granville: il connaissait tout. Il lui promit de lui communiquer un feuilleton déjà vieux de quelques années, où il étudiait l'église de la haute-ville et les remparts, un autre où il était question de Saint-Pair, village dont les La Hotte portaient le nom, et de l'accès au mont Saint-Michel, le but des excursions d'enfance d'Élise et de ses frères. M. Benedict Angelus avait un nom à être tombé du ciel: il en venait, c'était évident.
Elle parla de Granville à M. Angelus sur un ton qui ne pouvait qu'achever d'instruire un homme si expérimenté sur l'état d'esprit d'une jeune femme. Par madame Courvoisier, il savait, cela va sans dire, qu'Élise avait fui son mari et pris un amant; il n'ignorait pas que cet amant était pour le moment à Granville; mais ce que madame Courvoisier, l'eût-elle su, n'eût jamais consenti à apprendre à personne, c'était la façon dont Élise aimait son amant. M. Le Coûtre n'étant point pour madame Courvoisier l'homme qui convenait à Élise, madame Courvoisier n'admettait pas qu'Élise aimât sérieusement M. Le Coûtre. Après un quart d'heure de conversation, le très avisé journaliste acquérait la certitude qu'il s'agissait, au contraire, de la part d'Élise, d'un amour éperdu. Il suffisait d'entendre celle-ci parler de Granville! Pour qu'une ville soit bien chantée par un poète, il faut que celui-ci y loge son amie. Nulle description de Granville, lieu d'ailleurs pittoresque, n'approchera de l'enchanteresse image qu'une pauvre jeune femme peu lettrée évoquait en marchant à côté d'un vieux feuilletoniste, sous les arbres du quai du Louvre. Sans doute, elle était à demi sincère en rappelant ses années de jeunesse, le casino de bois, la plage de galets, la dune, le cours Jonville et même le port et les îles Chausey: elle ne croyait pas, ce faisant, ne penser qu'à M. Le Coûtre. Cependant, trois mois auparavant, quand M. Le Coûtre lui avait proposé de passer la saison d'été à Granville, ce qui eût arrangé bien des choses, que ne lui avait-elle pas dit contre la ville même qu'elle avait, disait-elle, assez vue, où elle s'était trop ennuyée, enfin qui ne possédait aucun charme!
M. Angelus comprit rapidement que, quelle que fût la séduction de Granville, ce n'était pas sur son savoir archéologique touchant la vieille église, les anciens remparts, ou l'histoire du pays, qu'il convenait d'insister pour se placer à l'unisson avec sa compagne. En fait d'érudition, il recourut à la connaissance du coeur humain, plutôt; et, aux souvenirs de la ville si chérie, il mêla adroitement des réflexions et sentences, parfois empruntées à nos moralistes, et parfois originaires de son propre cru, et qui avaient trait aux sentiments que les hommes nous inspirent plus sûrement que les paysages. Et, comme il était discret et suffisamment habile, il s'aperçut qu'Élise le suivait sur cette pente étrangère en apparence seulement, car en fait le sujet ne changeait point pour elle.
Il en résulta chez cet homme, accoutumé à la compagnie des sceptiques, un étonnement d'abord, puis une sympathie pour une âme trop éprise et, par conséquent, vouée à quelque insigne malheur.
Leurs entrevues étaient courtes, comme il convenait, dues seulement au hasard, mais secrètement recherchées de l'une et de l'autre. M. Angelus procurant par sa conversation quelque soulagement à Élise, Élise intriguant M. Angelus par son cas peu commun, par sa qualité de femme jeune et charmante et par le danger qu'elle courait.
C'était la première fois qu'Élise entendait des propos plus élevés que ceux du commun, mais, comme M. Angelus n'y mettait aucun pédantisme, elle s'en apercevait à peine. Il eût cité ses auteurs, elle eût été aussitôt intimidée par lui et l'eût juché à une grande altitude. Mais il avait coutume de dire des choses originales et souvent profondes sur le même ton qu'il eût dit: «Madame, le temps se couvre; avez-vous pris un parapluie?» Et personne n'y faisait attention.
L'embarras consistait entre eux en ce qu'ils ne pouvaient pas parler du sujet qui précisément les unissait et inspirait leurs entretiens, car on était à une époque où le goût de la ligne la plus courte ne nous avait pas encore habitués à franchir, fût-ce avec brutalité, les obstacles. On a aimé longtemps les chemins sinueux qui contournent la place; on s'y est attardé à cueillir mainte fleur exquise que nous ne connaissons plus, et ces atermoiements et ces précautions semblent aujourd'hui ridicules.
Élise faisait fi des convenances, ou plus exactement elle les immolait à son amour, toutes les fois qu'elle se trouvait en présence d'intimes, par exemple: de ses parents, ou bien de gens d'une autre condition qu'elle. Mais elle se fût jugée déshonorée de dire nettement: «j'ai un amant» à M. Angelus, rédacteur à _l'Écho du Parlement_, qui cependant le savait, ce dont elle n'avait pas le moindre doute. Elle l'eût trouvé malappris s'il avait, lui, seulement fait mine de savoir ce qu'elle n'ignorait pas qu'il savait, et alors même qu'un de ses plus vifs désirs eût été que cette glace tout artificielle entre eux fût rompue.
Un jour qu'elle avait rencontré M. Angelus au moment où il sortait de la loge, après son déjeuner, et qu'elle avait poussé avec lui la promenade jusqu'au pied de la terrasse des Tuileries, au bord de l'eau, elle vit sortir tranquillement du Jardin, traverser le quai et s'engager sur le pont de Solférino,--et son compagnon, tout en discourant, vit comme elle,--qui? Un homme grand, robuste, la mine fraîche et dorée: M. Jean-Marie Le Coûtre.
M. Angelus fit preuve de sang-froid en n'abandonnant pas le fil de son discours, car il était fort étonné; mais Élise perdit complètement la tête. Elle était devenue livide; elle n'entendait plus rien de ce qu'on lui disait. Elle avait très bien vu que M. Angelus reconnaissait son amant. Cependant elle dit tout à coup à M. Angelus: «Au revoir, monsieur...», le planta là et courut derrière Le Coûtre, qu'elle rattrapa sur le sommet de la courbe du pont.
--Depuis quand êtes-vous ici? Vous ne m'avez pas avertie!...
M. Le Coûtre dit qu'il arrivait, qu'il ne l'avait point prévenue parce qu'il ne voulait pas lui adresser un télégramme de là-bas.
Il était inexact qu'il arrivât à l'instant, puisqu'il marchait, la canne à la main, sans sacoche, sans manteau, sans poussière sur son vêtement. Mais elle ne s'attarda point à l'interroger là-dessus, car elle percevait ces particularités à peine; le doute n'avait pas pénétré en son âme, et, d'ailleurs, la joie de retrouver Jean-Marie, n'importe où, et quelle qu'en fût la manière, lui oblitérait l'intelligence. Elle suffoquait; elle dut s'appuyer contre lui. Et lui, lui disait: «Tenez-vous! Prenez garde!... Nous ne sommes pas chez nous...» Il était réaccoutumé à sa vie solitaire et ressaisi par la terreur d'être aperçu dans la ville en compagnie d'une femme, surtout d'une femme qui se compromettait si aveuglément, surtout d'Élise.
Ces précautions, cette réserve extrême, cette possession de soi firent, par contraste, souvenir Élise de la désinvolture avec quoi elle venait de planter sur le quai le pauvre M. Angelus, et puis, par analogie, des réticences qu'elle-même s'imposait à d'autres moments avec le même M. Angelus. Elle ne lui eût jamais dit: «J'ai un amant», mais elle venait devant lui de se jeter sur cet amant! Et, chose singulière, au vif même du chagrin qu'elle éprouvait à la minute présente, elle eut presque un sourire. Elle souriait et se moquait d'elle-même. Inconséquences des natures façonnées par l'éducation et qui gardent par hasard une spontanéité, une fraîcheur.
Jean-Marie lui-même, qui se défendait contre le trop chaleureux élan de sa maîtresse, la tutoya en passant devant l'étalage d'un bouquiniste qu'il connaissait!
On arriva rue Guénégaud. Les bagages étaient sur le sol de l'antichambre, mais vidés, le linge et les effets rangés dans les armoires.
--Depuis quand es-tu là? demanda Élise.
--Depuis hier, dit Jean-Marie.
Il était de retour depuis la veille, et il n'avait pas cherché à la voir.
Elle fut ébranlée en toute sa chair; c'étaient deux grandes émotions successives trop rapprochées; elle tomba dans un fauteuil et pleura.
Jean-Marie trouvait cette scène ennuyeuse; il bourra sa pipe, l'alluma et attendit.
Élise se redressa, s'épongea les yeux, se passa de la poudre, et elle dit:
--Je ne te ferai pas de scène.
Les sanglots la suffoquaient encore. Elle se contint et s'apaisa. Il ne disait rien, car il était maladroit au mensonge, et la vérité, il sentait que mieux valait la taire. Celle-ci était cependant simple: ayant repris coutume à sa vie de garçon, entièrement libre, il n'était pas plus fâché de revoir sa maîtresse à Paris, une fois réinstallé, qu'il n'était pressé de l'embrasser dès la descente du train.
Et Élise songeait: «Je ne lui dirai pas, non, je ne lui dirai jamais le mal que son absence a pu me faire. Cela l'ennuierait, simplement... Et toutes ces minutes, toutes ces heures comptées sur le cadran de ma pendule, et ces jours et ces nuits rayés de ma vie... Pourquoi, tout cela? Pourquoi, mon Dieu? puisque lui, le voilà revenu... et qu'il n'est pas pressé!...»
Mais tout à coup, M. Le Coûtre ayant regardé l'image aimable que faisait Élise dans le fauteuil, fut content d'avoir une jolie et bien charmante femme à lui, idée qui ne l'avait pas atteint depuis longtemps; et, sans paroles, il se pencha vers Élise, qui en fut trop heureuse.
XV
M. Le Coûtre était resté bel et bien près de deux mois absent. S'il eût annoncé avant son départ l'intention de prolonger ainsi son voyage, Élise fût partie pour Granville en même temps que lui, à tous risques. A son retour, il éprouva pour sa maîtresse une ardeur renouvelée qui rappelait les premiers temps de la liaison et qui eut tôt fait de replonger Élise dans une complète griserie. Cependant il cachait mal ses arrière-pensées. Il était soucieux. Élise attribua cela à l'état de ses affaires. Non, elles allaient relativement bien, malgré la perte de deux bateaux dans l'année. Est-ce que par hasard il songeait aux pauvres hommes disparus sur le banc de Terre-Neuve? à leurs familles? Nullement. Il était ennuyé, il finit par le dire, parce qu'à Granville on jasait...
Élise pensa à son père, à sa mère. Jean-Marie apprit à Élise que personne ne parlait plus d'elle ni à monsieur ni à madame de La Hotte... Elle sentit son estomac se contracter, mais chassa une douloureuse pensée.
--Eh bien! dit-elle, tout cela, c'est affaire à mes parents et à moi. Mais toi?
Il sursauta. Il était de petite ville; et il apprit à Élise la peine qu'un homme peut y souffrir, tout comme une femme, dont les moeurs sont irrégulières.
On jasait. Tout le monde, à Granville, savait qu'Élise avait fui le domicile conjugal; quelques personnes n'ignoraient pas qu'elle fréquentait M. Le Coûtre. Comment toutes les autres ne le savaient-elles pas déjà? En réalité, toutes l'avaient entendu dire, mais beaucoup estimaient la chose peu croyable. De ceci Jean-Marie n'était pas autrement flatté; il disait à Élise: «Votre réputation n'est sauvée, en somme, dans la majeure partie des esprits, que parce que vous aimez un homme qui n'est ni beau ni jeune...»
Cela mettait l'amoureuse en rage:
--Je t'adore, disait-elle; tu es beau, tu es jeune.
Peut-être n'avait-il pas séjourné plus longtemps à Granville à cause des racontars qui le poursuivaient. Par la ville, on lui faisait des allusions sournoises; sur le port, on lui tapait sur le ventre ou l'épaule en le nommant «gros paillard». Il le dit à Élise afin qu'elle ne lui demandât plus: «Qu'est-ce que ça peut te faire?» En effet ces précisions et cette interprétation, par le vulgaire, d'un amour si grand, la blessaient.
L'amertume de M. Le Coûtre provenait de ce que, pour lui, désormais, Granville n'était plus Granville; il n'y sortait plus le nez au vent, bon garçon connu avantageusement de tous, serrant la main d'un chacun, croisant d'un regard franc le premier venu, sur la digue, sur le cours, et sur les galets de la plage. Il avait résisté depuis quinze ans aux propositions qu'on lui adressait de se présenter aux suffrages de ses concitoyens pour les élections municipales. Cette année, on ne lui avait adressé aucune proposition. Quelques messieurs, d'un oeil malin lui avaient dit, faisant allusion tout au moins à sa longue absence: «Vous, vous n'êtes plus d'ici...» Certains l'appelaient «le Parisien» et d'autres «le citoyen de Babylone!»
Le Coûtre se sentait exilé de sa ville natale, du centre de ses affaires, de son atmosphère. Il n'était pas homme à en éprouver de ces dépits qui se transforment en haine et parfois vous soutiennent. Il possédait un épais fonds de bonhomie; il avait simplement du chagrin.
Et le seul moyen qu'il eût de l'atténuer ou seulement de le supporter était d'en faire confidence. Et à qui eût-il pu le confier, sinon à sa maîtresse?
Il le lui confia abondamment; il ne garda rien pour lui; quelle que fût la difficulté qu'elle eût d'abord à comprendre qu'il pouvait être sérieusement atteint, elle dut se rendre à l'évidence et ne plus ignorer que son amant avait perdu ce qu'il tenait pour le plus cher au monde.
La confession était faite si spontanément, avec tant de naturel et d'innocence, qu'Élise ne put un seul instant le soupçonner de lui faire grief, à elle, du malheur qu'il décrivait. Elle était aussi trop aimante pour penser que l'autre pût l'aimer moins, c'est-à-dire n'être pas encore heureux, infiniment heureux, malgré les ennuis que l'amour lui pouvait causer. Les ennuis? est-ce qu'elle n'en avait pas, elle? Cependant, qu'étaient-ils pour elle en comparaison d'une seule entrevue?
En vérité, tout ce que son amant lui racontait ne l'atteignait pas elle-même, dans le fond intime de son coeur, et elle croyait sincèrement que les baisers qu'elle donnait et le seul espace qui s'étendait entre ses deux bras toujours prêts à l'étreinte valaient bien Granville.
XVI
Elle le crut si fort qu'elle parvint à faire oublier à Jean-Marie le chagrin éprouvé par lui à Granville. Ce chagrin n'était que le résultat d'une impression éphémère dans un milieu hostile à toute liaison. Quoi d'étonnant qu'une nature précisément honnête en eût été influencée? Élise, incitée à penser davantage, ne pouvait-elle pas diriger les sentiments de son amant? Elle y songea et elle trouva d'instinct, dans ses réserves de femme, les moyens d'arriver à une telle fin. Ainsi, cette femme dotée de la meilleure éducation et destinée plus qu'aucune à la vie régulière, était poussée--une fois engagée dans l'amour--à employer les procédés d'action propres aux créatures dont le métier est de séduire. Si pure qu'elle fût en ses sentiments, si élevée que semblât à son esprit la passion dont elle environnait Jean-Marie, dès l'instant qu'elle était livrée à cette passion, c'est à l'amour seul et aux particulières exigences du tyran qu'elle sacrifiait; et elle en adoptait toutes les moeurs, en les improvisant à son insu, avec une touchante inconscience. C'est ainsi qu'elle arrachait sans pitié et sans nulle considération, sous les plus beaux prétextes, un homme à la voie tracée aussi à lui par l'éducation, par les amitiés, par les habitudes prolongées, et par ce goût de la vie civique qui s'empare de bon nombre d'entre nous à un certain âge.
Jean-Marie sentait tout cela, sans être amené jusqu'à le préciser; mais aussitôt hors de vue de la Sirène, il était éloigné d'elle par les vents du large. Il se trouvait à l'aise sous les embruns du port, dans sa barque de pêche, parmi les matelots au milieu desquels il aimait à s'attabler, et à ses îles Chausey, désert de rocs et de goémons qui lui semblait un paradis terrestre. Aussitôt de retour, il lui suffit de quelques jours pour se soumettre à l'emprise de sa jolie maîtresse; il s'étonna même d'avoir pu se passer des douceurs d'une pareille tendresse; il se reprocha d'avoir durement négligé Élise; il voulut faire quelque chose pour elle; et, comme, après tout, la plupart de ses amis de café n'étaient point à Paris encore, il donna à l'insatiable amoureuse quelques soirées par semaine. Ils dînaient ensemble; ils passaient ensemble les heures suivantes, et, alors, rien, en vérité, ne s'opposait à ce que la nuit fût le prolongement de ces heures.
Grave concession qu'il devait être difficile de retirer, même après le retour des amis. C'était le fugitif, qui, rentré à la cage, en refermait plus étroitement la porte. Danger des réactions: on décide de se libérer et l'on redevient prisonnier davantage.