Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie
Chapter 8
Ainsi, cheminant très-lentement, elle ne put arriver à Casan que dans les premiers jours d'octobre. Un grand vent de nord-ouest soufflait depuis plusieurs jours, et avait amassé beaucoup de glaçons sur les rives du Volga, ce qui avait rendu son passage presque impraticable. On ne pouvait le traverser que partie en nacelle, et partie à pied, en sautant de glaçon en glaçon. Les bateliers, accoutumés aux dangers de cette navigation, n'osaient aller d'un bord du fleuve à l'autre que pour l'appât d'un gain très-considérable, et nul passager ne se serait exposé à faire le trajet avec eux. Élisabeth, sans examiner le péril, voulut entrer dans un de leurs bateaux; ils la repoussèrent brusquement en la traitant d'insensée, et jurant qu'ils ne permettraient pas qu'elle traversât le fleuve avant qu'il fût entièrement glacé. Elle leur demanda combien de temps il faudrait probablement attendre. "Au moins deux semaines," répondirent-ils. Alors elle résolut de passer sur-le-champ. "Je vous en prie, leur dit-elle d'une voix suppliante, au nom de Dieu, aidez-moi à traverser le fleuve: je viens de par-delà Tobolsk; je vais à Pétersbourg demander à l'empereur la grace de mon père exilé en Sibérie; et j'ai si peu d'argent, que si je demeurais quinze jours à Casan, il ne me resterait plus rien pour continuer ma route." Ces paroles touchèrent un des bateliers; il prit Elisabeth par la main: "Venez, lui dit-il, je vais essayer de vous conduire; vous êtes une bonne fille, craignant Dieu et aimant votre père; le ciel vous protégera." II la fit entrer avec lui dans sa barque, et navigua jusqu'à moitié du fleuve; alors ne pouvant aller plus loin, il prit la jeune fille sur ses épaules, et marchant sur les glaces, en se soutenant sur son aviron, il atteignit sans accident l'autre rive du Volga, et y déposa son fardeau. Elisabeth, pleine de reconnaissance, après l'avoir remercié avec toute l'effusion du coeur le plus touché, voulut lui donner quelque chose. Elle tira sa bourse, qui contenait un peu moins de trois roubles: "Pauvre fille, lui dit le batelier en regardant son trésor, voilà donc tout ce que tu possèdes, tout ce que tu as pour te rendre à Pétersbourg, et tu crois que Nicolas Kisoloff t'en ôterait une obole? Non, je veux plutôt y ajouter; cela me portera bonheur, ainsi qu'à mes six enfants."
Alors il lui jeta une petite pièce de monnaie, et s'éloigna eu lui criant: "Dieu veille sur toi, ma fille!"
Elisabeth ramassa sa petite pièce de monnaie; et, la considérant avec un peu d'émotion, elle dit: "Je te garderai pour mon père, afin que tu lui sois une preuve que ses voeux ont été entendus, que son esprit ne m'a pas quittée, et que partout une protection paternelle a veillé sur moi."
Le temps était clair et serein; mais par moment il venait du côté du nord des bouffées d'une bise très-froide. Après avoir marché quatre heures sans s'arrêter, Elisabeth se sentit très-fatiguée. Aucune maison ne s'offrant à ses regards, elle fut chercher un asile au pied d'une petite colline, dont les rochers bruns et coupés à pic la garantissaient de tous les vents. Près de là s'étendait une forêt de chênes; ce n'est que sur cette rive du Volga qu'on commence à voir cette espèce d'arbres. Elisabeth ne les connaissait point, et, quoiqu'ils eussent déjà perdu une partie de leur parure, ils pouvaient être admirés encore; mais, quelque beaux qu'ils fussent, Elisabeth ne pouvait aimer ces arbres d'Europe; ils lui faisaient trop sentir la distance qui la séparait de ses parents, elle leur préférait beaucoup le sapin; le sapin était l'arbre de l'exil, l'arbre qui avait protégé son enfance, et sous l'ombre duquel ses parents se reposaient peut-être en cet instant. De telles pensées la faisaient fondre en larmes. "Oh! quand les reverrai-je? s'écriait-elle; quand entendrai-je leur voix? quand retournerai-je de ce côté pour tomber dans leurs bras?" Et en parlant ainsi, elle tendait les siens vers Casan, dont elle apercevait encore les tours dans le lointain, et, au-dessus de la ville, l'antique forteresse des kans de Tartarie se présentant sur le haut des rochers d'une manière imposante et pittoresque.
Le long de sa route, Elisabeth rencontrait souvent des objets qui portaient dans son coeur une tristesse à peu près semblable à celle qui naissait du sentiment de ses propres malheurs: tantôt c'étaient des infortunés enchaînés deux à deux, qu'on envoyait soit dans les mines de Nertshink, pour y travailler jusqu'à la mort, soit dans les campagnes d'Irkoutz, pour peupler les rives sauvages de l'Angara; tantôt c'étaient des troupes de colons destinés à peupler la nouvelle ville qu'on bâtissait, par l'ordre de l'empereur, sur les frontières de la Chine. Les uns allaient à pied, et les autres étaient juchés sur des chariots avec les caisses et les ballots, les chiens et les poules. Cependant tous ces hommes, exilés pour des fautes qui ailleurs eussent peut-être été punies de mort, n'excitaient que la commisération d'Elisabeth; mais quand elle rencontrait quelque banni conduit par un courrier du sénat, et dont la noble figure lui rappelait celle de son père, alors elle était émue jusqu'aux larmes; elle s'approchait avec respect du malheureux, et lui donnait ce qui dépendait d'elle: ce n'était point de l'or, elle n'en avait pas, mais c'était ce qui souvent console davantage, et ce que la plus pauvre des créatures peut donner comme la plus opulente, c'était de la pitié. Hélas! la pitié était la seule richesse d'Elisabeth; c'était avec la pitié qu'elle soulageait la peine des infortunés qu'elle rencontrait le long de sa route, et c'était à l'aide de la pitié qu'elle allait voyager désormais, car, en atteignant Volodimir, il ne lui restait plus qu'un rouble. Elle avait mis près de trois mois à se rendre de Sarapoul à Volodimir; et grace à l'hospitalité des paysans russes, qui pour du lait et du pain ne demandent jamais de paiement, son faible trésor n'était pas entièrement épuisé; mais elle commençait à manquer de tout: ses chaussures étaient déchirées, ses habits en lambeaux la garantissaient mal d'un froid qui était déjà à plus de trente degrés, et qui augmentait tous les jours. La neige couvrait la terre de plus de deux pieds d'épaisseur; quelquefois en tombant elle se gelait en l'air, et semblait une pluie de glaçons qui ne permettait de distinguer ni ciel, ni terre; d'autres fois c'étaient des torrents d'eau qui creusaient des précipices dans les chemins, ou des coups de veut si furieux, qu'Elisabeth, pour éviter leur atteinte, était obligée de creuser un trou dans la neige, et de se couvrir la tête de longs morceaux d'écorce de pin, qu'elle arrachait adroitement, ainsi qu'elle l'avait vu pratiquer à certains habitants de la Sibérie.
Un jour que la tempête soulevait la neige par bouffées, et en formait une brume épaisse qui remplissait l'air de ténèbres, Elisabeth, chancelant à chaque pas, et ne pouvant plus distinguer son chemin, fut forcée de s'arrêter; elle se réfugia sous un grand rocher, contre lequel elle s'attacha étroitement, afin de résister aux tourbillons de vent qui renversaient tout autour d'elle. Tandis qu'elle demeurait là, appuyée, immobile et la tête baissée, elle crut entendre assez près un bruit confus, qui lui donna l'espérance de trouver un meilleur abri; elle se traîna avec peine de ce côté, et aperçut en effet un kibick renversé et brisé, et un peu plus loin une chaumière. Elle se hâta d'aller frapper à cette porte hospitalière; une vieille femme vint lui ouvrir: "Pauvre jeune fille! lui dit-elle, émue de sa profonde détresse, d'où viens-tu, à ton âge, ainsi seule, transie et couverte de neige?" Elisabeth répondit, comme à son ordinaire: "Je viens de par-delà Tobolsk, et je vais à Pétersbourg demander la grace de mon père." A ces mots, un homme qui avait la tète penchée dans ses mains, la releva tout-à-coup, regarda Elisabeth avec surprise: "Que dis-tu? s'écria-t-il; tu viens de la Sibérie dans cet état, dans cette misère, au milieu des tempêtes, pour demander la grace de ton père?... Ah! ma pauvre fille ferait comme toi peut-être; mais on m'a arraché de ses bras sans qu'elle sache où l'on m'emmène, sans qu'elle puisse solliciter pour moi; je ne la verrai plus, j'en mourrai... On ne peut pas vivre loin de son enfant..." Elisabeth tressaillit. "Monsieur, reprit-elle vivement, j'espère qu'on peut vivre quelque temps loin de son enfant.--Maintenant que je connais mon sort, continua l'exilé, je pourrais en instruire ma fille: voici une lettre que je lui ai écrite; le courrier de ce kibick renversé, qui retourne à Riga où est ma fille, consentirait à s'en charger si j'avais la moindre récompense à lui offrir: mais la moindre de toutes n'est pas en mon pouvoir: je ne possède pas un simple kopeck; les cruels m'ont tout enlevé."
Elisabeth sortit de sa poche le rouble qui lui restait, en rougissant beaucoup d'avoir si peu à offrir. "Si cela pouvait suffire," dit-elle d'une voix timide, en le mettant dans la main de l'exilé. Celui-ci serra la main généreuse qui lui donnait toute sa fortune, et courut proposer l'argent au courrier: c'était le denier de la veuve; le courrier s'en contenta. Dieu sans doute avait béni l'offrande, il permit qu'elle parût ce qu'elle était, grande et magnifique, afin que, servant à rendre une fille à son père et le bonheur à une famille, elle portât des fruits dignes du coeur qui l'avait faite.
Quand l'ouragan fut calme, Elisabeth voulut se remettre eu route. Elle embrassa la vieille femme qui l'avait soignée comme sa propre fille, et lui dit tout bas, pour que l'exilé ne l'entendît pas: "Je ne puis vous récompenser; je n'ai plus rien du tout; je ne puis vous offrir que les bénédictions de mes parents; elles sont à présent ma seule richesse.--Quoi, interrompit la vieille femme tout haut, pauvre fille, vous avez tout donné!" Elisabeth rougit et baissa les yeux. L'exilé leva les mains au ciel, et tomba à genoux devant elle: "Ange qui m'as tout donné, lui dit-il, ne puis-je rien pour toi?" Un couteau était sur la table, Elisabeth le prit, coupa une boucle de ses cheveux, et, la donnant à l'exilé, elle dit: "Monsieur, puisque vous allez en Sibérie, vous verrez le gouverneur de Tobolsk; donnez-lui ceci, je vous en prie: Elisabeth l'envoie à ses parents, lui direz-vous... Peut-être consentira-t-il que ce souvenir aille les instruire que leur enfant existe encore.--Ah! je jure de vous obéir, répondit l'exilé; et, dans ces déserts où l'on m'envoie, si je ne suis point tout-à-fait esclave, je saurai trouver la cabane de vos parents, et leur dire ce que vous avez fait aujourd'hui."
Avec le coeur d'Elisabeth, le don d'un trône l'eût bien moins touchée que l'espoir des consolations qu'on lui promettait de porter à ses parents. Elle ne possédait plus rien, rien que la petite pièce de monnaie du batelier du Volga, et cependant elle pouvait se croire opulente, car elle venait de goûter les seuls vrais biens que les richesses puissent procurer: par ses dons, elle avait fait la joie d'un père; elle avait consolé l'orpheline en pleurs; et voilà pourtant ce qu'un seul rouble peut produire entre les mains de la charité.
Depuis Volodimir jusqu'à Pokrof, village de la couronne, le pays est dans un bas-fond très-marécageux, et couvert de forêts d'ormes, de chênes, de trembles et de pommiers sauvages. Dans l'été, ces différentes espèces d'arbres forment des bosquets qui réjouissent la vue, mais qui sont ordinairement le refuge des voleurs: l'hiver on les redoute moins, parce que les taillis, dépouillés de feuilles, ne leur permettent pas de se cacher aussi bien. Cependant, le long de sa route, Elisabeth entendait parler des vols qui s'étaient commis: si elle avait possédé quelque chose, peut-être ces bruits l'eussent-ils effrayée; mais, obligée de mendier son pain, il lui semblait que sa pauvreté la mettait à l'abri de tout, et que, sous cette égide, elle pouvait traverser ces forêts sans danger.
Quelques verstes avant Pokrof, la grande route venait d'être emportée par un ouragan, et les voyageurs étaient obligés, pour se rendre à Moscou, de faire un grand détour à travers les marécages que le Volga forme en cet endroit; ils étaient couverts d'une glace si épaisse, qu'on y marchait aussi solidement que sur la terre. Elisabeth prit cette route qu'on lui avait indiquée; elle marcha long-temps à travers ce désert de glace; mais, comme aucun chemin n'y était tracé, elle se perdit, et tomba dans une espèce de marais fangeux, dont elle eut beaucoup de peine à se tirer. Enfin, après bien des efforts, elle gagna un tertre un peu élevé. Couverte de boue et épuisée de fatigue, elle s'assit sur une pierre, et détacha sa chaussure pour la faire sécher au soleil, qui brillait en ce moment d'un éclat assez vif. Ce lieu était sauvage; on n'y voyait aucune trace d'habitation; il n'y passait personne, et on n'y entendait même aucun bruit. Elisabeth vit bien qu'elle s'était beaucoup écartée de la grande route, et, malgré son courage, elle fut effrayée de sa situation. Derrière elle était le marais qu'elle venait de traverser, et au-delà une immense forêt dont ses yeux n'apercevaient pas la fin. Le jour commençait à décliner. Malgré son extrême lassitude, la jeune fille se leva dans l'espoir de trouver un asile, ou des gens qui l'aideraient à en trouver un; elle erra ça et là, mais en vain; elle ne voyait rien, elle n'entendait rien, et cependant il lui semblait qu'une voix humaine eût rempli son coeur de joie... Tout-à-coup elle en entend plusieurs, et bientôt elle voit des hommes qui sortent de la forêt; elle marche vers eux pleine d'espérance; mais plus ils approchent, plus elle sent l'effroi succéder à la joie: leur air sauvage, leur physionomie farouche, l'épouvantent plus que la solitude où elle était; elle se rappelle ce qu'on lui a dit des malfaiteurs qui remplissent cette contrée, et elle craint que Dieu ne la punisse de la témérité qui lui a persuadé qu'elle n'avait rien à craindre; elle tombe à genoux pour s'humilier devant la miséricorde divine. Cependant la troupe s'avance, s'arrête auprès d'Elisabeth, la regarde, et lui demande d'où elle vient, et ce qu'elle fait là. La jeune fille, les yeux baissés, et d'une voix tremblante, répond qu'elle vient de par-delà Tobolsk, et qu'elle va demander à l'empereur la grace de son père; elle ajoute qu'elle a pensé périr dans le marais, et qu'elle attend qu'elle ait repris un peu de force pour aller chercher un asile. Ces gens s'étonnent, la questionnent encore, et veulent savoir quel argent elle possède pour faire une si longue route. Elle tire de son sein la petite pièce de monnaie du batelier du Volga, et la leur montre, "Voilà tout? s'écrient-ils. -Tout," leur répondit-elle. A ces mots, les bandits se regardent l'un l'autre; ils ne sont point touchés, ils ne sont point émus: l'habitude du crime ne permet pas de l'être; mais ils sont surpris; ils n'avaient point l'idée de ce qu'ils voient; c'est pour eux quelque chose de surnaturel, et cette jeune fille leur semble protégée par un pouvoir inconnu. Saisis de respect, ils n'osent pas lui faire de mal; ils n'osent pas même lui faire du bien; ils s'éloignent en se disant entre eux: "Laissons-la, laissons-la, car Dieu est assurément auprès d'elle."
Elisabeth se lève et fuit le plus vite qu'elle peut du côté opposé; elle entre dans la forêt. A peine y a-t-elle fait quelques pas, qu'elle voit quatre grandes routes formant la croix, et à un des angles une petite chapelle dédiée à la Vierge, surmontée d'un poteau qui indique les villes où conduit chacun des chemins. Elisabeth sent qu'elle est sauvée, elle se prosterne avec reconnaissance: les malfaiteurs ne s'étaient pas trompés; Dieu était auprès d'elle.
La jeune fille ne sent plus sa fatigue, l'espoir lui a rendu des forces; elle prend légèrement la route de Pokrof; bientôt elle retrouve le Volga, qui forme un coude auprès de ce village, et baigne les murs d'un pauvre couvent de filles. Elisabeth se hâte d'aller frapper à cette porte hospitalière; elle raconte sa peine, et demande un asile: on le lui donne aussitôt; elle est accueillie, reçue comme une soeur; et en se voyant entourée de ces ames pieuses et pures qui lui prodiguent les plus tendres soins, elle croit un moment avoir retrouvé sa mère. Le récit simple et modeste qu'Elisabeth fit de ses aventures fut un sujet d'édification pour toute la communauté. Ces bonnes soeurs ne se lassaient point d'admirer la vertu de cette jeune fille, qui venait d'endurer tant de fatigues, de soutenir tant d'épreuves, sans avoir murmuré une seule fois. Elles regrettaient beaucoup de n'avoir pas de quoi fournir aux frais de son voyage; mais leur couvent était très-pauvre; il ne possédait aucun revenu, et elles-mêmes ne vivaient que de charités. Cependant elles ne purent se résoudre à laisser l'orpheline continuer sa route avec une robe en lambeaux et des souliers déchirés; elles se dépouillèrent pour la couvrir, et chacune donna une partie de ses propres vêtements. Elisabeth voulait refuser leurs dons, car c'était avec leur nécessaire que ces pieuses filles la secouraient: mais celles-ci, montrant les murs de leur courent, lui dirent: "Nous avons un abri, et vous n'en avez pas; le peu que nous possédons vous appartient, vous êtes plus pauvre que nous."
Enfin, voici Elisabeth sur la route de Moscou; elle s'étonne du mouvement extraordinaire qu'elle y voit, de la quantité de voitures, de traîneaux, d'hommes, de femmes, de gens de toute espèce, qui semblent affluer vers cette grande capitale; plus elle avance, et plus la foule augmente. Dans le village où elle s'arrête, elle trouve toutes les maisons pleines de gens qui paient à si haut prix une très-petite place, que l'infortunée, qui n'a rien à donner, ne peut que bien difficilement en obtenir une. Ah! que de larmes elle dévore en recevant d'une compassion dédaigneuse un grossier aliment et un abri misérable où sa tête est à peine à couvert de la neige et des tempêtes! Cependant elle n'est point humiliée, car elle n'oublie jamais que Dieu est témoin de ses sacrifices, et que le bonheur de ses parents en est le but; mais elle ne s'enorgueillit pas non plus: trop simple pour croire qu'en se dévouant à toutes les misères en faveur de ses parents, elle fasse plus que son devoir; et trop tendre peut-être pour ne pas trouver un secret plaisir à souffrir beaucoup pour eux.
Cependant de tous côtés les cloches s'ébranlent, de tous côtés Elisabeth entend retentir le nom de l'empereur. Des coups de canon partis de Moscou viennent l'épouvanter; jamais un tel bruit n'avait frappé ses oreilles. D'une voix timide elle en demanda la cause à des gens couverts d'une riche livrée, qui se pressaient autour d'une voiture renversée. "C'est l'empereur qui fait sans doute son entrée à Moscou, lui dirent-ils.--Comment! reprit-elle avec surprise; est-ce que l'empereur n'est pas à Pétersbourg?" Ils haussèrent les épaules d'un air de pitié, en lui répondant: "Eh quoi! pauvre fille, ne sais-tu pas qu'Alexandre vient faire la cérémonie de son couronnement à Moscou?" Elisabeth joignit les mains avec transport; le ciel venait à son secours, il envoyait au-devant d'elle le monarque qui tenait entre ses mains la destinée de ses parents; il permettait qu'elle arrivât dans un de ces temps de réjouissances nationales, où le coeur des rois fait taire la rigueur et même la justice, pour n'écouter que la clémence. "Ah! s'écria-t-elle, en se tournant du côté des terres de l'exil, mes parents, faut-il que mes espérances ne soient que pour moi, et que, lorsque votre fille est heureuse, sa voix ne puisse aller jusqu'à vous!"
Elle entra, en mars 1801, dans l'immense capitale de la Moscovie, se croyant au terme de ses peines, et n'imaginant pas qu'elle dût avoir de nouveaux malheurs à craindre. En avançant dans la ville, elle vit des palais superbes, décorés avec une magnificence royale, et près de ces palais des huiles enfumées, ouvertes à tous les vents; elle vit ensuite des rues si populeuses, qu'elle pouvait à peine marcher au milieu de la foule qui la pressait et la coudoyait de toutes parts. A très-peu de distance, elle retrouva des bois, des champs, et se crut eu pleine campagne; elle se reposa un moment dans la grande promenade; c'est une allée de bouleaux qui ressemble assez aux allées de tilleuls. Un nombre infini de personnes s'y promenaient, en s'entretenant de la cérémonie du couronnement; des voitures allaient, venaient, se croisaient en tous sens avec un grand fracas; les énormes cloches de la cathédrale ne cessaient de sonner; de tous les points de la ville d'autres cloches leur répondaient, et le canon, qui tirait par intervalle, se faisait à peine entendre au milieu du bruit dont retentissait cette vaste cité. C'était surtout en approchant de la place du Krémelin, que le tumulte et le mouvement allaient toujours croissant; de grands feux y étaient allumés; Elisabeth s'en approcha et s'assit timidement à côté. Elle était épuisée de froid et de fatigue, elle avait marché tout le jour, et sa joie du matin commençait à se changer en tristesse; car, en parcourant les innombrables rues de Moscou, elle avait bien vu des maisons magnifiques, mais elle n'avait pas trouvé un asile; elle avait bien rencontré une foule nombreuse de gens de toute espèce et de toutes nations, mais elle n'avait pas trouvé un protecteur; elle avait entendu des personnes demander leur chemin, s'inquiéter de l'avoir perdu, et elle avait envié leur sort: "Heureux, se disait-elle, d'avoir quelque chose à chercher! il n'y a que l'infortunée qui n'a point d'asile, qui ne cherche rien, et qui ne se perd point."
Cependant la nuit approchait, et le froid devenait très-vif; la pauvre Elisabeth n'avait pas mangé de tout le jour, elle ne savait que devenir; elle cherchait à lire sur tous les visages si elle n'en trouverait pas un dont elle pût espérer quelque pitié: mais ce monde, qu'elle regardait avec attention, parce qu'elle avait besoin de lui, ne la regardait seulement pas, parce qu'il n'avait pas besoin d'elle. Elle se hasarda à aller frapper à la porte des plus pauvres réduits, partout elle fut rebutée: l'espoir de faire un gain considérable pendant les fêtes du couronnement avait fermé le coeur des moindres aubergistes à la charité; jamais on n'est moins disposé à donner que quand on se voit au moment de s'enrichir.
La jeune fille revint s'asseoir auprès du grand feu de la place du Krémelin; elle pleurait en silence, le coeur oppressé, et n'ayant pas même la force de manger un morceau de pain qu'une vieille femme lui avait donné par compassion. Elle se voyait réduite à ce degré de misère où il lui fallait tendre la main aux passants pour en obtenir une faible aumône, accordée avec distraction, ou refusée avec mépris. Au moment de le faire, un mouvement d'orgueil la retint; mais le froid était si violent, qu'en passant la nuit dehors elle risquait sa vie, et sa vie ne lui appartenait pas. Cette pensée dompta la fierté de son coeur: une main sur ses yeux, elle avança l'autre vers le premier passant, et lui dit: "Au nom du père qui vous aime, de la mère de qui vous tenez le jour, donnez-moi de quoi payer un gîte pour cette nuit." L'homme à qui elle s'adressait la regarda avec curiosité à la lueur du feu. "Jeune fille, lui répondit-il, vous faites là un vilain métier; ne pouvez-vous pas travailler? A votre âge on devrait savoir gagner sa vie; Dieu vous aide, je n'aime point les mendiants." Et il passa outre.