Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie
Chapter 7
Comment peindre cette infortunée, qui, s'éveillant au cri de son époux, accourt à lui, et, en lisant dans son attitude désolée que son enfant est partie, tombe dans de muettes angoisses qui semblaient être à tous moments les dernières de sa vie? En vain son époux, rappelant tous les malheurs de l'exil, la conjurait de se calmer; elle n'entendait plus la voix de son époux, et l'amour lui-même avait perdu sa puissance, et n'arrivait plus à son coeur: tant il est vrai que les douleurs d'une mère s'élèvent au-dessus de toutes les consolations humaines, et ne peuvent être atteintes par rien de ce qui vient de la terre! Ah! Dieu seul s'est réservé le pouvoir de les adoucir, et s'il les donne en partage au sexe qu'il a fait le plus faible, c'est qu'il l'a fait assez tendre pour pouvoir aimer la main qui le frappe, et croire au seul espoir qui console.
Ce fut le 18 de mai qu'Elisabeth et son guide se mirent en route; ils employèrent un mois entier à traverser les forêts humides de la Sibérie, sujettes en cette saison à des inondations terribles. Quelquefois les paysans tartares leur permettaient, pour une faible rétribution, de monter dans leur charrette, et tous les soirs ils se reposaient dans des cabanes si misérables, qu'il ne fallait pas moins que la longue habitude qu'Elisabeth avait de la pauvreté, pour pouvoir goûter un peu de repos. Elle se couchait toute vêtue sur un mauvais matelas, dans une chambre remplie d'une odeur de fumée, d'eau-de-vie et de tabac, où le vent soufflait souvent à travers les fenêtres collées avec du papier, et où, pour surcroît de désagrément, dormaient pêle-mêle le père, la mère, les enfants, et quelquefois même une partie du bétail de la famille.
A quarante verstes du Tioumen* [*Tioumen, on Tiumen, est la première ville de la Sibérie en entrant dans le gouvernement de Tobolsk du côté de la Russie européenne. On l'appelait anciennement _Ouzigidin_.], on passe dans un bois où des poteaux indiquent la fin du gouvernement de Tobolsk: Elisabeth les remarqua; elle quittait la terre de l'exil, il lui sembla qu'elle quittait sa patrie, et qu'elle se séparait une seconde fois de ses parents. "Ah! dit-elle, que me voilà loin d'eux à présent!" Cette réflexion, elle la fit encore lorsqu'elle mit le pied en Europe. Etre dans une autre partie du monde lui présentait l'image d'une distance qui l'effrayait plus que le chemin qu'elle venait de faire; elle laissait en Asie ses seuls protecteurs, les seuls êtres dans toute la nature sur qui elle eût des droits, et dont l'affection lui fût assurée. Et que trouverait-elle dans cette Europe si célèbre par ses lumières, dans cette cour impériale où affluent les richesses et les talents? Y trouverait-elle un seul coeur touché de sa misère, ému de sa faiblesse, dont elle pût implorer la protection? Sans doute à cette pensée il était un nom qui devait se présenter à elle. Ah! si elle avait espéré le rencontrer à Pétersbourg... mais il n'y était point. L'ordre de l'empereur l'avait mandé pour joindre l'armée en Livonie; elle ne le trouverait donc pas dans cette Europe, qui lui semblait n'être habitée que par lui, parce qu'il était la seule personne qu'elle y connût. Alors tout son recours était dans le père Paul. Un homme qui avait passé soixante ans à faire du bien devait, dans les idées d'Elisabeth, avoir un grand crédit à la cour des rois.
De Perme à Tobolsk on compte près de neuf cents verstes: les chemins sont beaux, les champs fertiles et bien cultivés: on rencontre fréquemment de riches villages russes et tartares, dont les habitants ont l'air si heureux qu'on a peine à croire qu'ils respirent l'air de la Sibérie; il y a même quelques auberges ornées de très-belles images, de tables, de tapis et de plusieurs ustensiles de luxe qui étaient inconnus à Elisabeth, et qui commençaient à étonner sa simplicité.
Cependant la ville de Perme, quoique la plus grande qu'elle eût vue encore, l'attrista par ses rues sales et étroites, la hauteur de ses maisons, le mélange confus de palais et de chaumières, et l'air fétide qu'on y respirait. Perme est entourée de marécages; et, jusqu'à Casan, le pays, entrecoupé de bruyères stériles et de noires forêts de sapins, présente l'aspect du monde le plus triste. Dans la saison des orages, la foudre tombe très-fréquemment sur ces vieux arbres, qu'elle embrase avec rapidité, et qui paraissent alors comme des colonnes d'un rouge ardent, surmontées d'une vaste chevelure de flamme. Plusieurs fois Elisabeth et son guide furent témoins de ces incendies. Obligés de traverser ces bois, qui brûlaient des deux cotés du chemin, tantôt ils voyaient des arbres consumés par le bas soutenir de leur seule écorce leurs cimes que le feu n'avait pas encore gagnées; ou, renversés à demi, former comme un arc de feu au milieu de la route; ou enfin, s'écroulant avec fracas, retomber l'un sur l'autre en pyramides embrasées, semblables à ces bûchers antiques, où la piété païenne recueillait la cendre des héros.
Cependant, malgré ces dangers, et ceux plus imminents peut-être du passage des fleuves débordés, Elisabeth ne se plaignait point, et trouvait même qu'on lui avait exagéré les difficultés du voyage. Il est vrai que le temps était très-beau, et qu'elle n'allait pas toujours à pied; on rencontrait, le long de la route, des charrettes et des kibicks* [*Le kibick est une voiture de voyage très-légère, fort usitée eu Russie. Un kibick n'est ci-pendant pas commode, car il n'est suspendu que sur les roues de derrière.] vides qui revenaient de mener des bannis eu Sibérie; pour quelques kopecks, nos voyageurs obtenaient facilement des courriers la permission de monter dans leurs voitures. Elisabeth acceptait sans humiliation les secours du bon père; car, en les recevant de lui, elle croyait les tenir du ciel.
Arrivés sur les bords de la Kama, vers les premiers jours de septembre, nos voyageurs n'étaient plus qu'à deux cents verstes de Casan; c'était avoir fait presque la moitié du voyage. Ah! si le ciel eût permis qu'Elisabeth l'eût fini ainsi qu'elle l'avait commencé, elle aurait cru avoir faiblement payé le bonheur d'être utile à ses parents: mais tout allait changer, et avec la mauvaise saison s'approchait le moment qui devait exercer son courage, mettre au jour sa vertu, et sur la tête du juste la couronne immortelle de vie.
Depuis plusieurs jours, le missionnaire s'affaiblissait sensiblement; il ne marchait plus qu'avec peine, et quoique appuyé sur son bâton et sur le bras d'Elisabeth, il était obligé de se reposer sans cesse; s'il montait dans un kibick, la route, formée de gros rondins placés sur des marécages, lui causait des secousses horribles qui épuisaient ses dernières forces sans altérer un moment son courage. Cependant, en arrivant à Sarapoul, gros village à clocher, sur la rive droite de la Kama, le bon religieux éprouva une défaillance si extraordinaire, qu'il ne lui fut pas possible d'aller plus loin. Il fut recueilli dans un mauvais cabaret auprès de la maison de l'Oupravitel, qui régit les biens de la couronne dans le territoire de Sarapoul. La seule chambre qu'on put lui donner était une espèce de galetas élevé, avec un plancher tout tremblant, des fenêtres sans carreaux, pas une chaise, pas un banc, pour tout meuble une mauvaise table et un bois de lit vide; on y jeta un peu de paille, et le missionnaire s'y coucha. Le veut qui soufflait par la fenêtre était si froid, qu'il aurait éloigné le sommeil du malade, lors même que ses souffrances lui eussent permis de s'y livrer. De funestes pensées commençaient à effrayer Elisabeth. Elle demanda un médecin, il n'y en avait point à Sarapoul; et, comme elle vit que les gens de la maison ne prenaient aucune part à l'état du pauvre mourant, elle fut réduite à n'avoir recours qu'à elle-même pour le soulager. D'abord elle attacha contre la croisée un lambeau de vieille tapisserie qui pendait le long du mur; ensuite elle alla cueillir dans les champs de la réglisse à gousses velues, ainsi que des roses de Gueldre, et puis les mêlant, comme elle l'avait vu pratiquer à sa mère, avec des feuilles du cotylédon épineux, elle en fit une boisson salutaire qu'elle apporta au pauvre religieux. A mesure que la nuit approchait, son état empirait de plus en plus, et la malheureuse Elisabeth ne pouvait plus retenir ses larmes. Quelquefois elle s'éloignait pour étouffer ses sanglots; au fond de son grabat le bon père les entendait, et il pleurait sur cette douleur qu'il ne pouvait pas soulager, car il sentait qu'il ne se relèverait plus, et que tout était fini pour lui sur la terre. Ah! ce n'est pas quand on a employé soixante ans à travailler pour Dieu qu'on peut craindre la mort; mais comment ne pas regretter un peu la vie, quand il y reste beaucoup de bien à faire? "Mon Dieu, disait-il à voix basse, je ne murmure point contre votre volonté; mais si vous m'aviez permis de conduire cette pauvre orpheline jusqu'au terme de son voyage, il me semble que je serais mort plus tranquille." Elisabeth avait allumé un flambeau de résine, et demeura debout toute la nuit pour soigner son malade. Un peu avant le jour, elle s'approcha pour lui donner à boire; le missionnaire, prévoyant qu'avant peu il ne serait plus eu état de parler, se souleva sur son séant, prit le verre des mains de la jeune fille, et l'élevant vers le ciel, il dit: "Mon Dieu, je la recommande à celui qui nous a promis qu'un verre d'eau offert en son nom ne serait pas un bienfait perdu." Ces mots révélèrent à Elisabeth toute l'évidence d'un malheur que jusqu'alors elle s'était efforcée de ne pas croire possible; elle vit que le religieux sentait qu'il allait mourir, elle vit qu'elle allait tout perdre; son coeur se brisa, elle tomba à genoux devant le lit, le front couvert d'une sueur froide, et la poitrine suffoquée de sanglots. "Mon Dieu, prenez pitié d'elle, prenez pitié d'elle, mon Dieu!" répétait le missionnaire en la regardant avec une profonde compassion. A la fin, comme il vit que la violence de sa douleur allait toujours croissant, il lui dit: "Au nom du ciel et de votre père, calmez-vous, ma fille, et écoutez-moi." Elisabeth tressaillit, étouffa ses cris, essuya ses larmes, et, les yeux fixés sur le religieux, attendit avec respect ce qu'il allait lui dire; il s'appuya contre la planche qui servait de dossier à son lit, et, recueillant toutes ses forces, il parla ainsi: "Mon enfant, vous allez être exposée à de grandes peines en voyageant seule à votre âge, au milieu de la mauvaise saison; cependant c'est là votre moindre péril: la cour vous en offrira de plus terribles; un courage ordinaire peut lutter contre l'infortune, et ne résiste pas à la séduction; mais vous n'avez pas un courage ordinaire, ma fille, et le séjour de la cour ne vous changera pas. Si quelques méchants (et vous en trouverez beaucoup) voulaient abuser de votre situation et de votre misère pour vous écarter de la vertu, vous ne croirez point à leurs promesses, et toutes leurs vaines richesses ne vous éblouiront pas. La crainte de Dieu et l'amour de vos parents, voilà ce qui est au-dessus de tout, et voilà ce que vous avez. A quelque extrémité que vous soyez réduite, vous n'abandonnerez jamais ces biens pour quelque bien qu'on puisse vous offrir, et vous vous souviendrez toujours qu'une seule faute porterait la mort au sein de ceux qui vous ont donné la vie.--Ah! mon père! interrompit-elle, ne craignez pas.....--Je ne crains rien, dit-il: votre piété, votre dévouement, ont mérité une confiance sans bornes; et je suis sûr que vous ne succomberez pas à l'épreuve à laquelle Dieu vous soumet. Maintenant, ma fille, prenez dans ma robe la bourse que le généreux gouverneur de Tobolsk me donna en vous recommandant à mes soins. Gardez-lui le secret, il y va de sa vie... Cet argent vous conduira à Pétersbourg. Allez chez le patriarche, parlez-lui du père Paul, peut-être ne l'aura-t-il pas oublié; il vous donnera un asile dans un couvent de filles, et présentera sans doute lui-même votre requête à l'empereur... Il est impossible qu'on la rejette..... Au moment de la mort je puis vous le dire, ma fille, votre vertu est grande; le monde en voit peu de semblables, il en sera touché; elle aura sa récompense sur la terre avant de l'avoir dans le ciel..." II s'arrêta; sa respiration devenait gênée, et une sueur froide coulait sur son front. Elisabeth pleurait en silence, la tête penchée sur le lit. Après une longue pause, le missionnaire détacha de dessus sa poitrine un petit crucifix de bois d'ébène, et le présentant à Elisabeth, il lui dit d'une voix affaiblie: "Prends ceci, ma fille; c'est le seul bien que j'aie à donner, le seul que j'aie possédé sur la terre; avec lui je n'ai manqué de rien." Elle le pressa contre ses lèvres avec un vif transport de douleur, car l'abandon d'un pareil bien lui prouvait que le missionnaire était sûr de n'avoir plus qu'un moment à vivre. "Pauvre brebis abandonnée, ajouta-t-il avec une grande compassion, ne crains plus rien, car voilà le bon pasteur du troupeau qui veillera sur toi; s'il te prend ton appui, il te rendra plus qu'il ne te prend, fie-toi à sa bonté. Celui qui donne la nourriture aux petits passereaux et qui sait le compte des sables de la mer n'oubliera pas Elisabeth.--Mon père, ô mon père! s'écria-t-elle en serrant la main qu'il étendait vers elle, je ne puis me soumettre à vous perdre.....--Mon enfant, reprit-il, Dieu l'ordonne: résigne-toi, calme ta douleur, dans peu d'instants je serai là-haut, je prierai pour toi, pour tes parents....." II ne put achever, ses lèvres remuaient encore, mais on ne distinguait aucun son: il retomba sur sa paille, les yeux élevés vers le ciel; ses dernières forces furent employées à lui recommander l'orpheline gémissante, et il semblait encore prier pour elle quand déjà la mort l'avait frappé: tant était grande en son ame l'habitude de la charité; tant, durant le cours de sa longue vie, il avait négligé ses propres intérêts pour ne songer qu'à ceux d'autrui; au moment terrible de comparaître devant le trône du souverain juge, et de tomber pour toujours dans les abîmes de l'éternité, ce n'était pas encore à lui-même qu'il pensait.
Les cris d'Elisabeth attirèrent plusieurs personnes: on lui demanda ce qu'elle avait: elle montra son protecteur étendu sans vie. Aussitôt, au bruit de cet événement, la chambre se remplit de monde: les uns venaient voir ce qui se passait avec une curiosité stupide; ceux-ci jetaient un coup d'oeil de surprise sur cette jeune fille, qui pleurait auprès de ce moine mort; d'autres la regardaient avec pitié: mais les maîtres de l'auberge, occupés seulement de se faire payer les misérables aliments qu'ils avaient fournis, trouvèrent avec joie dans la robe du missionnaire la bourse que, dans sa douleur, Elisabeth n'avait pas songé à prendre; ils s'en emparèrent, et dirent à la jeune fille qu'ils lui rendraient le reste quand ils se seraient remboursés de leurs frais et de ceux de l'enterrement. Bientôt les popes* [*Pope est un nom grec qui signifie père[.] On le donne à tous les ministres de l'Eglise grecque. Ils sont habillés à l'orientale, et, quoique généralement peu éclairés, ils sont extrêmement recommandables par leur esprit de tolérance pour toute autre profession de foi.] arrivèrent avec leurs flambeaux et leur suite; ils jetèrent un grand drap sur le corps du mort: la pauvre Elisabeth fit alors un cri douloureux. Obligée de quitter la main raidie de son guide qu'elle tenait toujours, elle dit un dernier adieu à cette figure vénérable, qui respirait déjà une sérénité divine, et se précipita à genoux dans le coin le plus obscur de la chambre. Là, baignée de larmes, la tête couverte d'un mouchoir comme pour se cacher ce monde désert où elle allait marcher seule, elle s'écriait d'une voix étouffée: "O esprit bienheureux! n'abandonne pas la pauvre délaissée! O mon père, ma tendre mère, que faites-vous maintenant que tout secours vient d'être ôté à l'enfant de votre amour?"
Cependant on commença quelques chants funèbres, on mit le corps dans la bière, et quand vint le moment de l'emporter, Elisabeth, quoique faible, tremblante et désespérée, voulut accompagner jusqu'à son dernier asile celui qui l'avait soutenue, secourue, fortifiée, et qui était mort en priant pour elle.
Sur la rive droite de la Kama, au pied d'une éminence où s'élèvent les ruines d'une forteresse construite pendant les anciens troubles des Baschkirs* [*Les Baschkirs ou Bashkirs sont une peuplade de la Russie asiatique. Ils se nomment proprement _Bashkouris_, et tirent leur origine en partie des Tartares Nogays, et en partie des Bulgares. Ils habitent principalement en Sibérie, sur les bords du Volga et de l'Oural. En 1770, on en comptait vingt-sept mille familles domiciliées dans les gouvernements d'Ufa et de Perme. En été, ils demeurent sons des tentes près de leurs troupeaux, et en hiver, dans de mauvaises huttes. Leur religion est celle de Mahomet; mais ils sont très-superstitieux, et croient aux sortilèges et aux enchantements.], est le lieu consacré à la sépulture des habitants de Sarapoul. Cette place est en pleine campagne; elle est entourée d'une haie de mélèzes nains; au milieu on voit une petite maison de bois qui sert d'oratoire, et tout autour, des amoncellements de terre surmontés d'une croix qui désignent autant de tombeaux: ça et là quelques sapins épars projettent des ombres lugubres, et de dessous les pierres sépulcrales sortent des touffes de chardons en forme de bluet, avec de larges feuilles pendantes et découpées, et une autre plante dont la tige nue et penchée se divise en plusieurs rameaux effilés, et dont les fleurs, d'un jaune livide, semblent faites pour ne s'épanouir que sur les tombeaux.
Le cortége qui suivait le cercueil du missionnaire était assez nombreux. On y voyait plusieurs sortes de nations, des Persans, des Trukmènes, des Arabes échappés à l'esclavage des Kirguis, et reçus dans des collèges fondés par la dernière impératrice. Ils suivaient pêle-mêle, un flambeau de paille à la main, le convoi funèbre, en mêlant leurs voix à celles des popes, tandis qu'Elisabeth silencieuse marchait à pas lents, la tête couverte, et ne sentant de relation, au milieu de cette foule tumultueuse, qu'avec celui qui n'était plus.
Quand le cercueil fut placé dans la fosse, le pope, selon l'usage du rite grec, mit une petite pièce de monnaie dans la main du mort pour payer son passage, et après avoir jeté un peu de terre par-dessus, il s'éloigna; et là demeura enseveli dans un éternel oubli un mortel charitable qui n'avait pas passé un seul jour sans faire du bien à quelqu'un. Semblable à ces vents bienfaisants qui portent en tous lieux les graines utiles, et qui les font germer dans tous les climats, il avait parcouru plus de la moitié du monde, semant partout la sagesse et la vérité, et il mourait ignoré du monde; tant la renommée s'attache peu à la bonté modeste, tant les hommes qui la distribuent ne l'accordent qu'à ce qui les étonne, à ce qui les détruit, et jamais à ce qui les console! O rayon éclatant, éblouissante lumière, superbe gloire humaine! ne pense pas que Dieu t'eût permis d'être ainsi le prix de la grandeur, s'il n'avait réservé sa propre gloire pour être le prix de la vertu.
Elisabeth resta dans ce lieu de tristesse jusqu'à la chute du jour; elle y pleura, elle y pria beaucoup, et ses larmes et ses prières la soulagèrent. Dans les grandes infortunes, il est bon, il est utile de pouvoir passer quelques heures à méditer entre le ciel et la mort; du tombeau s'élèvent des pensées de courage, du ciel descendent de consolantes espérances; on craint moins le malheur là où on en voit la fin; et, là où on en pressent la récompense, on commence presque à l'aimer.
Elisabeth pleurait et ne murmurait point; elle remerciait Dieu des bienfaits qu'il avait répandus sur une partie de sa route, et ne croyait point avoir le droit de se plaindre, parce qu'il les avait retirés à l'autre. Elle se retrouvait, comme sur les bords du Tobol, sans guide, sans secours, mais armée du même courage et remplie des mêmes sentiments: "Mon père! ma mère! s'écriait-elle, ne craignez rien, votre enfant ne se laissera point abattre." Ainsi elle cherchait à les rassurer, comme s'ils eussent pu deviner l'abandon où elle se trouvait. Et quand un secret effroi gagnait son coeur: "Mon père! ma mère!" répétait-elle encore, et ces noms calmaient sa frayeur. "Homme juste et maintenant bienheureux, disait-elle en appuyant son front sur la terre fraîchement remuée, faut-il vous avoir perdu avant que mou noble père, ma tendre mère, vous aient remercié de vos soins pour leur pauvre orpheline!..... O bonheur d'être béni par eux, faut-il que vous en ayez été privé!"
Quand la nuit commença à s'approcher, et qu'Elisabeth sentit qu'il fallait s'arracher de ce lieu funèbre, elle voulut y laisser quelques traces de son passage, et prenant un caillou tranchant elle traça ces mots sur la croix qui s'élevait au-dessus du cercueil: _Le juste est mort, et il n'y a personne qui y prenne garde_* [* Isaïe, chap. LVII, v. 1.].
Alors, disant un dernier adieu aux cendres du pauvre religieux, elle sortit du cimetière, et revint tristement occuper la chambre déserte de l'auberge de Sarapoul. Le lendemain, quand elle voulut se remettre en route, l'hôte lui donna trois roubles, eu l'assurant que c'était tout ce qui restait dans la bourse du missionnaire. Elisabeth les prit avec un sentiment du reconnaissance et d'attendrissement, comme si ces richesses, qu'elle devait à son protecteur, lui étaient arrivées de ce ciel où il habitait maintenant. "Ah! s'écria-t-elle, mon guide, mon appui, ainsi votre charité vous survit, et quand vous n'êtes plus auprès de moi c'est elle qui me soutient encore!"
Cependant, dans sa route solitaire, elle ne peut cesser de verser des larmes; tout est pour elle un objet de regret, tout lui fait sentir l'importance du bien qu'elle a perdu. Si un paysan, un voyageur curieux la regarde et l'interroge, elle n'a plus son vénérable protecteur pour commander le respect; si la fatigue l'oblige à s'asseoir, et qu'un kibick vide vienne à passer, elle n'ose point l'arrêter, dans la crainte d'un refus ou d'une insulte; d'ailleurs, ne possédant que trois roubles, elle aime mieux qu'ils lui servent à retarder le moment d'avoir recours aux aumônes, qu'à lui procurer la moindre commodité: aussi se refuse-t-elle maintenant les légères douceurs que le bon missionnaire lui procurait souvent. Elle choisit toujours pour s'abriter les plus pauvres asiles, et se contente du plus mauvais lit et de la nourriture la plus grossière.