Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie
Chapter 6
La noble fermeté de cette jeune fille, une sorte de divin orgueil que faisait briller dans ses yeux la pensée de s'humilier pour ses parents, donnaient à tout ce qu'elle disait une force et une autorité qui triomphèrent de Springer: il ne se sentit pas le droit d'empêcher sa fille de mettre tant de vertus au jour; il se serait cru coupable de la forcer à les ensevelir dans un désert. "O ma Phédora, s'écria-t-il en serrant les mains de son épouse, la laisserons-nous mourir ici, la priverons-nous du bonheur de donner le jour à des enfants qui lui ressemblent? Prends courage, ma bien-aimée; et puisqu'il n'existe nul autre moyen de la rendre à ce monde dont elle sera la gloire, laissons-la partir." Dans ce moment la mère l'emporta sur l'épouse, et, pour la première fois de sa vie, Phédora s'éleva contre la plus sainte autorité. "Non, non, je ne la laisserai point partir; en vain mon époux le demande, je saurai lui résister. Quoi! j'exposerais la vie de mon enfant! je laisserais partir mon Elisabeth, pour apprendre un jour qu'elle a péri de froid et de misère dans d'affreux déserts; pour vivre sans elle, pour la pleurer toujours! voilà ce qu'on ose exiger d'une mère! O Stanislas! devais-tu m'apprendre qu'il est un sacrifice que je ne puis te faire, et une douleur dont tu ne me consolerais pas!" En parlant ainsi, elle ne pleurait plus, et était comme dans un état de délire. Springer, le coeur déchiré de sa peine; s'écria, "Ma fille, si votre mère n'y peut consentir, vous ne partirez pas.--Non, ma mère, si tu l'ordonnes, je ne partirai pas, lui dit Elisabeth en l'accablant des plus touchantes caresses; je l'obéirai toujours. Mais peut-être Dieu obtiendra-t-il de toi ce que tu as refusé à mon père; viens le prier avec moi, ma mère; demandons-lui ensemble ce que nous devons faire: c'est la lumière qui guide et la force qui soutient: toute vérité vient de là, et toute résignation aussi."
En priant, Phédora pleura. Cette piété qui calme, adoucit, et ne s'empare du coeur que pour se mettre à la place de ce qui le tourmente et le déchire; cette piété divine qui ne prescrit jamais un devoir sans en montrer la récompense; cette voix de Dieu, si puissante sur les ames tendres, toucha celle de Phédora. Dans les caractères nobles et fiers, qui ne composent le bonheur que de gloire, l'estime des hommes peut obtenir le sacrifice des plus chères affections; mais la religion seule peut l'obtenir des coeurs qui ne composent le bonheur que d'amour.
Le lendemain, Springer s'étant trouvé seul avec sa fille, lui fit le récit de ses longues infortunes; il lui apprit quelles funestes guerres avaient déchiré la Pologne, et comment ce malheureux royaume avait été effacé du nombre des empires. "Mon seul crime, ma fille, lui dit-il, est d'avoir trop aimé ma patrie, et de n'avoir pu supporter sou asservissement. Ses plus grands monarques étaient du même sang que moi; je pouvais moi-même être appelé au trône, et je devais bien mon amour et ma vie au pays dont je tirais toute ma gloire. Je l'ai servi comme je le devais; seul, à la tête d'une poignée de nobles polonais, je l'ai défendu jusqu'à la dernière extrémité contre les trois grandes puissances qui s'avançaient pour l'envahir; et lorsque, accablé par le nombre de nos ennemis, sous les murs de Varsovie, à la vue de cette vaste capitale livrée aux flammes et au pillage, il a fallu céder, et se soumettre à la tyrannie, au fond de mon ame je résistais encore. Humilié d'être toujours dans ma patrie, et de n'en plus avoir, partout je cherchais des armes, partout je cherchais des alliés qui m'aidassent à rendre à la Pologne son existence et son nom. Vains efforts, tentatives inutiles! chaque jour rivait davantage des chaînes que mes faibles mains ne pouvaient ébranler. Les terres de mes aïeux étaient dans la partie tombée sous la domination de la Russie; j'y vivais avec Phédora, heureux, mille fois heureux, si le joug de l'étranger n'avait pas pesé sur mon front. Mes plaintes peu mesurées, et surtout les nombreux mécontents qui se rassemblaient chez moi, inquiétèrent un monarque absolu et soupçonneux. Un matin, je fus arraché de ma maison, des bras de ma femme, des tiens, ma fille: tu n'avais alors que quatre ans; et tes larmes ne coulaient sur ton malheur que parce que tu voyais pleurer ta mère. Je fus traîné dans les prisons de Pétersbourg; Phédora m'y suivit: la permission de s'y enfermer avec moi fut la seule grace qu'elle put obtenir. Nous vécûmes près d'une année dans ces affreux cachots, privés d'air, presque du jour, mais non pas d'espérance. Je ne pouvais croire qu'un monarque juste n'excusât pas un citoyen d'avoir soutenu les droits de sa patrie, et qu'il ne se fiât pas à la promesse que je lui donnais de demeurer soumis: j'avais trop bien présumé des hommes; je fus jugé sans être entendu, et exilé pour la vie en Sibérie. Ma fidèle compagne ne m'abandonna point, et je dois dire qu'en m'accompagnant ici, elle avait l'air d'écouter plus encore son coeur que son devoir; si j'eusse été envoyé dans les ténèbres glacées de l'affreux Beresof, dans les solitudes perdues du lac Baïkal, ou du Kamtschatka, je n'y aurais pas été seul encore; il n'est point de désert, il n'est point d'antre si sauvage où ma Phédora ne m'eût suivi: oui, je le veux croire, c'est à ses vertus, c'est à son dévouement si généreux que j'ai dû un exil plus humain. O mon enfant! s'il y a eu quelques douceurs dans ma vie, c'est à ta mère que je le dois; et s'il y a eu du malheur dans la sienne, je n'en dois accuser que moi.--Du malheur, mon père! lui dit Elisabeth, et tu l'as toujours aimée." A ces mois, Springer reconnut le coeur de Phédora, et vit bien qu'ainsi que sa mère Elisabeth auprès d'un époux pourrait ne pas être malheureuse dans l'exil. "Ma fille, répondit-il en lui remettant la lettre du jeune Smoloff, qu'il avait gardée depuis la veille, si je dois un jour à ton zèle et à ton courage des biens que je ne desire plus que pour t'en accabler, au sein de la prospérité cette lettre nous rappellera nos bienfaiteurs; ton coeur, Elisabeth, doit être reconnaissant, et l'alliance de la vertu peut honorer le sang des rois." La jeune fille rougit, prit la lettre des mains de son père, l'attacha sur son coeur, et s'écria: "Le souvenir de celui qui t'a plaint, qui t'a aimé, qui t'a servi, ne sortira jamais de là!"
Durant quelques jours, on ne parla plus du voyage d'Elisabeth: sa mère n'y avait pas consenti encore; mais, à la tristesse de ses regards, au profond abattement de sa contenance, on voyait assez que le consentement était au fond de son coeur, et que l'espérance n'y était plus.
Cependant, peut-être n'eût-elle jamais trouvé la force de dire à sa fille, _Tu peux partir_, si le ciel ne la lui eût envoyée. Un dimanche soir, la famille était en prières, lorsqu'on entendit à la porte un homme qui frappait avec son bâton. Springer ouvre; à l'instant, Phédora s'écrie: "Ah! mon Dieu, mon Dieu! voilà celui qu'on nous a annoncé, celui qui vient enlever mon enfant." Et elle tombe tout en pleurs le visage contre la table, sans que sa piété puisse lui donner le courage d'aller au-devant de l'homme de Dieu. Le missionnaire entre: une large barbe blanche lui descend sur la poitrine, son air est vénérable, il est courbé par la fatigue plus encore que par les années; les épreuves de sa vie ont usé son corps, et fortifié son ame: aussi porte-t-il dans ses regards quelque chose de triste, comme l'homme qui a beaucoup souffert; et de doux, comme celui qui est bien sûr de n'avoir pas souffert en vain.
["]Monsieur, dit-il, j'entre chez vous avec joie; la bénédiction de Dieu est sur cette pauvre cabane; je sais qu'il y a ici des richesses plus précieuses que les perles et l'or: je viens vous demander une nuit de repos." Elisabeth s'empressa de lui approcher un siége. "Jeune fille, lui dit-il, vous vous êtes bien hâtée dans le chemin de la vertu, et dès les premiers pas vous nous avez laissés loin derrière vous." Il allait s'asseoir, lorsqu'il entendit les sanglots de Phédora: "Mère chrétienne, lui dit-il, pourquoi pleurez-vous? le fruit de vos entrailles n'est-il pas béni? Ne pouvez-vous pas aussi vous dire heureuse entre toutes les femmes? Si vous versez des larmes parce que la vertu vous sépare de votre enfant pour un peu de temps, que feront les mères qui se voient arracher les leurs par le vice, et qui les perdent pour l'éternité?--O mon père! si je ne devais plus la revoir! s'écria la mère désolée.--Vous la reverriez, reprit-il vivement, dans le ciel qui est déjà son partage: mais vous la reverrez aussi sur la terre; les fatigues sont grandes, mais Dieu la soutiendra; _il mesure le vent à la laine de l'agneau_." Phédora courba la tête avec résignation. Springer n'avait pas dit un mot encore, il ne pouvait parler, son coeur se déchirait; et Elisabeth elle-même, qui jusqu'à ce jour n'avait senti que son courage, commença à sentir sa faiblesse. L'espoir d'être utile à ses parents lui avait caché la douleur de s'en séparer: mais à présent que le moment était venu, quand elle pouvait se dire: Demain je n'entendrai plus la voix de mon père, demain je ne recevrai plus les caresses de ma mère, et peut-être un an entier se passera avant que je retrouve de si douces joies, alors il lui semblait que tout s'abîmait devant elle; ses yeux se troublèrent, ses genoux fléchirent, elle tomba en pleurant sur le sein de son père. Ah! timide orpheline, si déjà tu tends les bras à ton protecteur, et que dès les premiers pas tu penches vers la terre comme une vigne sans appui, où trouveras-tu donc des forces pour traverser seule presque une moitié du monde?
Avant de se coucher, le missionnaire s'assit à la table des exilés pour prendre le repas du soir. La plus franche hospitalité y présidait; mais la gaieté en était bannie, et ce n'était qu'avec effort que chacun des exilés retenait ses larmes. Le bon religieux les regardait avec une tendre compassion; il avait vu beaucoup d'afflictions dans le cours de ses longs voyages, et l'art de les adoucir avait été la principale étude de sa vie: aussi pour toutes les douleurs il avait une consolation; pour chaque situation, chaque caractère, il avait des paroles qui rencontraient toujours juste. Quelquefois il n'empêchait point de pleurer; mais les larmes qu'on versait sur une douleur personnelle, il savait, en présentant l'image d'une infortune plus grande, les détourner sur les douleurs d'autrui, et, par le sentiment de la pitié, adoucir le sentiment du malheur. C'est ainsi qu'en racontant ses longues traverses, et les désastres dont il avait été le témoin, peu à peu il attacha l'attention des exilés, les émut de compassion pour leurs frères, les conduisit à se dire intérieurement qu'en comparaison de tant d'infortunés, leur sort était bien doux encore. En effet, que n'avait-il point vu, que ne pouvait-il point dire, cet homme vénérable, qui, depuis soixante ans, à deux mille lieues de sa patrie, sous un ciel étranger, au milieu des persécutions, travaillait, sans se lasser jamais, à la conversion de barbares, qu'il appelait ses frères, et qui souvent étaient ses bourreaux? Il avait vu la cour de Pékin, el l'avait étonnée par ses vastes connaissances, et plus encore par ses vertus; il avait vécu parmi les sauvages, dont il avait adouci les moeurs; il avait réuni des hordes errantes, qui tenaient de lui les premières notions de l'agriculture. Ainsi des landes changées en champs fertiles, des hommes devenus doux et humains, des familles auxquelles le nom de père, d'époux et d'enfants n'étaient plus étrangers, et des coeurs qui s'élevaient à Dieu pour le bénir de tant de bienfaits, étaient le fruit des soins d'un seul homme. Ah! ces gens-là ne disaient point de mal des missions; ils ne disaient point que la religion qui les commande est une religion sévère et tyrannique; ils ne disaient point surtout que les hommes qui la pratiquent avec cet excès de charité et d'amour sont des hommes .inutiles et ambitieux. Mais pourquoi ne pas dire qu'ils sont ambitieux? En se dévouant au service de leurs frères, n'aspirent-ils pas au plus grand prix possible? ne veulent-ils pas plaire à Dieu et gagner le ciel? L'ambition des plus célèbres conquérants ne s'est jamais élevée si haut; elle s'est contentée du suffrage des hommes et du sceptre de l'univers.
Le bon père apprit ensuite aux exilés que, rappelé par ses supérieurs, il retournait à pied dans l'Espagne, sa patrie. Pour s'y rendre, il avait à traverser encore la Russie, l'Allemagne et la France; mais il disait que c'était peu de chose. Celui qui vient de voyager dans les déserts, qui pour tout abri trouvait un antre, pour tout oreiller une pierre, pour toute nourriture un peu de farine de riz délayée dans de l'eau, doit se croire au terme de ses fatigues en arrivant chez des nations civilisées; et, pour le père Paul, c'était être déjà dans sa patrie que d'être chez des peuples chrétiens. Il racontait des choses extraordinaires des maux qu'il avait soufferts, des difficultés qu'il avait essuyées, lorsqu'après avoir dépassé les grandes murailles de la Chine, il s'était enfoncé dans l'immense Tartarie. Il disait encore comment, à l'entrée des vastes déserts de la Soongorie, qui appartiennent à la Chine et lui servent de limites avec la Sibérie, il avait trouvé un pays abondant en magnifiques pelleteries, en précieuses fourrures, et susceptible de faire, à l'aide de cette richesse, un grand commerce avec les peuples européens: mais nul vestige de notre industrie n'avait encore pénétré jusque-là; aucun marchand n'avait osé porter son or et ses calculs là où le missionnaire avait planté une croix et répandu des bienfaits: tant il est vrai que la charité va encore plus loin que l'avarice!
On arrangea pour le père Paul un lit propre et commode dans le petit cabinet qu'occupait la jeune Tartare, et celle-ci vint dormir, enveloppée d'une peau d'ours, auprès du poêle.
Quand le jour commença à paraître, Elisabeth se leva; elle s'approcha doucement de la porte du père Paul; et, ayant entendu qu'il était déjà en prières, elle lui demanda la permission d'entrer et de l'entretenir seul: devant ses parents elle n'aurait pas osé lui parler de ses projets, et du desir qu'elle avait de ne pas attendre plus loin que l'aube prochaine pour se mettre en route. A genoux près de lui, elle lui raconta l'histoire de toute sa vie; touchante histoire qui n'était composée que de sa tendresse pour ses parents! Sans doute, dans le long récit de ses incertitudes et de ses espérances, elle prononça plus d'une fois le nom de Smoloff; mais il semblait que ce nom n'était là que pour rehausser son innocence, et montrer qu'elle l'avait conservée dans toute sa pureté: aussi le père Paul fut-il profondément touché de tout ce qu'il entendit: il avait fait le tour du monde, et vu presque tout ce qu'il contient; mais un coeur comme celui d'Elisabeth, il ne l'avait point vu encore.
Springer et Phédora ne savaient point que l'intention de leur fille était de les quitter le lendemain; mais le matin, en l'embrassant, ils se sentirent émus et agités de ce frémissement involontaire qu'éprouvent tous les êtres vivants à la veille de l'orage. A chaque pas qu'Elisabeth faisait dans la chambre, sa mère la suivait des yeux, et souvent la retenait brusquement par le bras, sans oser lui adresser une question, mais lui parlant sans cesse de soins à prendre pour le lendemain, et lui donnant des ordres pour divers ouvrages à faire à quelques jours de là. Ainsi elle cherchait à se rassurer par ses propres paroles; mais son coeur n'en était pas plus tranquille, et le silence de sa fille lui parlait toujours de départ. Pendant le diner, elle lui dit: "Elisabeth, si le temps est beau demain, vous monterez dans votre petite nacelle avec votre père, pour aller pêcher quelques poissons dans le lac." Sa fille la regarda, se tut, et de grosses larmes tombèrent de ses yeux. Springer, déchiré de la même inquiétude que sa femme, reprit un peu vivement: "Ma fille, avez-vous entendu l'ordre de votre mère? demain vous viendrez avec moi." La jeune fille pencha sa tête sur l'épaule de son père, et lui dit à voix basse: "Demain vous consolerez ma mère." Springer pâlit: c'en fut assez pour Phédora, elle ne demanda plus rien; elle était sûre que le mot de départ venait d'être prononcé, et elle ne voulait pas l'entendre; car le moment où l'on oserait en parler devant elle serait celui où il faudrait y donner son consentement, et elle espérait que tant qu'elle ne l'aurait pas donné, sa fille n'oserait pas partir. Springer ramasse toutes ses forces; il voit qu'il aura à soutenir le lendemain et le départ de sa fille et la douleur de sa femme; il ne sait point s'il survivra au sacrifice qu'il va faire, sacrifice auquel il ne peut se résoudre que par excès d'amour pour sa fille, et il a l'air de le recevoir; il la remercie de son dévouement, et, cachant ses larmes au fond de son coeur, il feint d'être heureux pour donner à son Elisabeth la seule récompense digne de ses vertus.
Ah! dans ce jour-là que d'émotions secrètes, de sentiments inaperçus, de caresses vives et déchirantes entre les parents et leur fille! Le missionnaire cherchait à fortifier les courages, en rappelant toutes les histoires des saintes Ecritures où Dieu se montre prompt à récompenser les grands sacrifices de la piété filiale et de la résignation paternelle; il laissait entrevoir aussi que les fatigues du voyage seraient moins grandes, parce qu'un homme puissant, qu'il ne nommait pas, mais qu'on devinait assez, lui avait fourni les moyens de rendre la route plus commode et plus douce. Enfin, quand le soir fut arrivé, Elisabeth se mit à genoux, et, d'une voix émue, demanda à ses parents de la bénir. Le père s'approcha, des larmes coulaient le long de ses joues; sa fille lui lendit les bras: il comprit que c'était un adieu, son coeur se serra, ses larmes s'arrêtèrent; il posa les mains sur la tête d'Elisabeth, en la recommandant à Dieu dans son coeur, mais sans avoir la force de proférer une parole. La jeune fille alors regardant sa mère, lui dit: "Et toi, ma mère, ne veux-tu pas bénir aussi ton enfant?--Demain, reprit-elle avec l'accent étouffé d'une profonde désolation, demain.--Et pourquoi pas aujourd'hui aussi, ma mère?--Ah! oui, repartit Phédora en s'élançant impétueusement vers elle, tous les jours, tous les jours." Elisabeth courba la tête devant ses parents, qui, les mains réunies, les yeux élevés, la voix tremblante, prononcèrent ensemble une bénédiction que Dieu dut entendre.
A quelques pas, le missionnaire priait aussi: c'était la vertu qui priait pour l'innocence. Ah! si de pareils voeux n'étaient pas écoutés du ciel, quels seraient donc ceux qui auraient le droit d'aller jusqu'à lui?
On était alors à la fin de mai; c'est le temps de l'année où, entre le crépuscule du soir et l'aube du jour, à peine y a-t-il deux heures de nuit. Elisabeth les employa à faire les préparatifs de son départ; elle mit dans son sac de peau de renne un habit de voyage et des chaussures; depuis près d'un an elle y travaillait la nuit à l'insu de sa mère, et depuis le même temps à peu près elle mettait de côté à chacun de ses repas quelques fruits secs et un peu de farine, afin de retarder le plus longtemps possible le moment d'avoir recours à la charité d'autrui, sans être obligée, en partant, de rien emporter de ce pauvre toit paternel, où il n'y avait que le pur nécessaire. Huit ou dix kopecks* [*Kopeck, ou Copeck, petite monnaie russe valant un peu au-delà d'un sou de France.] formaient tout son trésor; c'était le seul argent qu'elle possédât sur la terre, et toute la richesse avec laquelle elle s'embarquait pour traverser un espace de plus de huit cents lieues.
"Mon père, dit-elle au missionnaire en ouvrant doucement sa porte, partons pendant que mes parents dorment encore; ne les éveillons point, ils pleureront assez tôt: ils sont tranquilles, parce qu'ils croient que nous ne pouvons sortir que par leur chambre; mais la fenêtre de ce cabinet n'est pas haute, je sauterai facilement en dehors, et je vous aiderai ensuite à descendre sans vous faire aucun mal." Le missionnaire se prêta à ce pieux stratagème, qui devait épargner de déchirants adieux à trois infortunés. Quand il fut dans la forêt avec Elisabeth, elle mit son petit paquet sur son dos, et fit quelques pas pour s'éloigner; mais en tournant encore une fois la tète vers la cabane qu'elle abandonnait, ses sanglots la suffoquèrent; elle se précipita tout en larmes devant la porte où dormaient ses parents: "Mon Dieu, s'écria-t-elle, veillez sur eux, protégez-les, conservez-les-moi, et ne permettez pas que je repasse jamais ce seuil, si je ne devais plus les retrouver." Alors elle se lève, se retourne; elle voit son père debout derrière elle. "O mon père! vous? Pourquoi, mon père, pourquoi venir ici?--Pour te voir, t'embrasser, te bénir encore une fois; pour te dire: Mon Elisabeth, si durant les jours de ton enfance j'en ai passé un sans te montrer ma tendresse, si une seule fois j'ai fait couler tes larmes, si un regard, une parole sévère, ont affligé ton coeur, avant de l'éloigner, pardonne, pardonne à ton vieux père, afin que s'il n'est plus destiné au bonheur de te voir, il puisse mourir eu paix.--Ah! ne dis point, ne dis point ceci, interrompit Elisabeth.--Et ta pauvre mère, continua-t-il, quand elle s'éveillera, que lui dirai-je? que lui répondrai-je quand elle me demandera son enfant? Elle te cherchera dans cette forêt, sur les rives de ce lac; je la suivrai partout en pleurant avec elle, en appelant partout avec elle notre enfant, qui ne nous répondra plus." A ces mots, Elisabeth s'appuya à demi évanouie contre le mur de la chaumière. Son père vit qu'il l'avait trop émue, il se reprocha vivement sa faiblesse. "Ma fille, lui dit-il avec une voix plus calme, prends courage; je prendrai courage aussi; je te promets, non de consoler ta mère, mais de la fortifier contre la douleur de ton départ; je te promets de te la rendre quand tu reviendras ici. Oui, mon enfant, soit que le succès couronne ou non ton pieux voyage, tes parents ne mourront pas sans t'avoir revue." Alors il dit au missionnaire, qui, les yeux baissés et dans un profond attendrissement, se tenait à quelque distance de cette scène d'affliction: "Mon père, je vous remets un bien qui n'a point d'égal, c'est plus que mon sang, que ma vie; je vous le remets cependant avec confiance, partez ensemble; des milliers d'anges veilleront autour d'elle et de vous; pour la défendre, les puissances célestes s'armeront; cette poussière qui fut ses aïeux se ranimera, et Dieu, puisqu'il est tout-puissant, et qu'il est père aussi de mon Elisabeth, Dieu ne permettra pas que notre Elisabeth périsse."
La jeune fille, sans oser regarder son père, mit une main sur ses yeux, donna l'autre au missionnaire, et s'éloigna avec lui. En ce moment l'aurore commençait à éclaircir la cime des monts, et dorait déjà le faîte des noirs sapins; mais tout reposait encore. Aucun souffle de vent ne ridait la surface du lac, n'agitait les feuilles des arbres, celles même du bouleau étaient tranquilles; les oiseaux ne chantaient point, tout se taisait, jusqu'au moindre insecte: on eût dit que la nature entière se tenait dans un respectueux silence, afin que la voix d'un père qui, à travers la forêt, criait encore un adieu à sa fille, fût le dernier son qu'elle pût entendre. J'ai essayé de dire les douleurs du père, mais celles de la mère, je ne l'essaierai point.