Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie
Chapter 5
Quand le dimanche arriva, Elisabeth suivit sa mère avec joie à Saïmka; elle était impatiente de retrouver Smoloff, et de recevoir enfin toutes les instructions qui allaient faciliter son départ. Cependant la cérémonie finit, et Smoloff ne parut point; Elisabeth devint inquiète. Pendant que sa mère priait encore, elle demanda à une vieille femme si M. de Smoloff n'était point dans l'église; on lui répondit que non, et qu'il était parti depuis deux jours pour Tobolsk. A ce mot, Elisabeth fut frappée d'une véritable douleur: l'objet de ses plus chers desirs semblait toujours fuir devant elle, au moment où elle se croyait prête à l'atteindre. Mille craintes funestes la troublèrent: puisque Smoloff avait quitté Saïmka sans se souvenir de sa promesse, qui lui répondait qu'il s'en souviendrait à Tobolsk? et alors quel serait son recours? Cette pensée la poursuivit tout le jour; et le soir, accablée d'un chagrin d'autant plus cruel qu'elle en portait seule tout le poids, et qu'elle employait tout son courage à le dérober aux yeux de ses parents, elle se retira de bonne heure dans son petit réduit, afin de se livrer du moins sans contrainte à l'inquiétude qui la tourmentait. Aussitôt qu'elle fut sortie, Phédora pencha sa tête sur le sein de son époux, et lui dit: "Ecoute la sollicitude qui pèse sur mon coeur. N'as-tu pas remarqué le changement de notre Elisabeth? Près de nous elle est pensive: le nom de Smoloff la fait rougir, son absence l'inquiète; ce matin à l'église elle était préoccupée, ses regards erraient de tous cotés; je l'ai entendue demander si Smoloff n'était point à Saïmka, et elle est devenue pâle comme la mort quand on lui a dit qu'il était parti pour Tobolsk. O Stanislas! je m'en souviens, dans ces jours qui précédèrent celui où je devins ton heureuse épouse, c'est ainsi que je rougissais quand on me parlait de toi; c'est ainsi que mes yeux te cherchaient partout, et qu'ils se remplissaient de larmes quand ils ne te rencontraient pas..... Hélas! ces symptômes d'un amour qui ne devait point finir, comment ne les verrais-je point avec terreur dans l'ame de ma fille? elle n'est pas destinée à être heureuse comme sa mère.--Heureuse! reprit Springer avec amertume; heureuse dans le désert, dans l'exil!--Oui, dans le désert, dans l'exil, interrompit vivement Phédora, heureuse partout où l'on aime." Et ses bras serrèrent sou époux contre son sein. Mais bientôt, revenant à la première pensée qui l'occupait, elle dit: "Je crains que mon Elisabeth n'aime le jeune Smoloff: toute charmante qu'elle est, cependant il ne verra en elle que la fille d'un pauvre exilé; il la dédaignera; et mon unique enfant, née de mon sang, nourrie de mon lait, mourra comme sa mère avec son amour....["]
En parlant ainsi, elle pleurait, et la vue de son époux, qui la console de tout, ne pouvait la consoler du malheur de sa fille. Springer réfléchit un moment, puis il répondit: "Phédora, ma bien-aimée, calme tes craintes; j'ai étudié aussi notre Elisabeth; peut-être ai-je vu plus avant que toi dans son ame; une autre pensée que celle de Smoloff l'occupe tout entière, j'en suis sûr; je suis sûr aussi que si nous la voulions donner à Smoloff, il ne la dédaignerait point, même dans ce désert; et ce sentiment le rendrait digue de l'obtenir, si jamais.... Non, Elisabeth ne restera pas toujours dans ce désert, elle ne demeurera pas inconnue, elle ne sera pas malheureuse, cela est impossible: tant de vertus sur la terre annoncent une justice dans le ciel; tôt ou tard elle se montrera."
Depuis leur exil, c'était la première fois que Springer n'avait pas désespéré de l'avenir. Phédora en conçut les plus doux présages; et, rassurée par les paroles de son époux, elle s'endormit paisiblement entre ses bras.
Pendant deux mois, Elisabeth alla chaque dimanche à Saïmka, s'attendant toujours à y trouver Smoloff. Ce fut en vain: il ne parut plus, et même elle apprit qu'il avait quitté Tobolsk. Alors toutes ses espérances l'abandonnèrent, elle ne douta plus que Smoloff ne l'eût entièrement oubliée; et plus d'une fois elle versa sur cette pensée des larmes amères, dont la plus pure innocence n'aurait pu lui faire un reproche.
Vers la fin d'avril, un soleil plus doux venait de fondre les neiges, les îles sablonneuses des lacs commençaient à se couvrir d'un peu de verdure, l'aubépine épanouissait ses grosses houppes blanches, semblables à des flocons d'une neige nouvelle; et la campanule avec ses boutons d'un bleu pâle, le vélar qui élève ses feuilles en forme de lance, et l'armoise cotonneuse, tapissaient le pied des buissons. Des nuées de merles noirs s'abattaient par troupes sur les arbres dépouillés, et interrompaient les premiers le morne silence de l'hiver; déjà sur les bords du fleuve voltigeait çà et là le beau canard de Perse, couleur de rose, avec son bec noir et sa huppe sur sa tête, qui, toutes les fois qu'on le tire, jette des cris perçants, même lorsqu'on l'a manqué; et dans les roseaux des marais accouraient des bécasses de toute espèce, les unes noires avec des becs jaunes, les autres hautes en jambes avec un collier de plume. Enfin un printemps prématuré semblait s'annoncer à la Sibérie, et Elisabeth, pressentant tout ce qu'elle allait perdre, si elle manquait une année aussi favorable pour son voyage, prenait la résolution hardie de poursuivre son projet, et de ne compter, pour en assurer le succès, que sur elle et sur Dieu.
Un matin, Springer s'occupait à labourer son jardin; assise près de lui, Elisabeth le regardait en silence; il ne lui avait point confié encore le secret de son infortune, et elle ne recherchait plus cette confidence. Il s'était élevé dans son ame une sorte de tendre fierté, qui lui faisait desirer de ne connaître les malheurs de ses parents que quand elle serait au moment de partir, et de n'entendre le récit de tout ce qu'ils avaient perdu que quand elle pourrait leur répondre, Je vais tout vous rendre. Jusqu'à ce jour, elle avait compté sur les promesses de Smoloff, et c'était là-dessus qu'elle avait fondé des espérances raisonnables; mais, après les espérances raisonnables, il en est d'autres encore, et ce furent celles-là qui la déterminèrent à parler. Cependant, avant de commencer, elle repasse dans sa tête toutes les objections qu'on va lui faire, tous les obstacles qu'on va lui opposer: ils sont terribles, elle le sait, Smoloff le lui a dit; elle est bien sûre que la tendresse de ses parents les exagérera encore. Que répondra-t-elle à leurs frayeurs, à leurs ordres, à leurs prières? que répondra-t-elle quand ils lui diront que les joies de la patrie ne sont rien pour eux au prix de l'absence de leur enfant? Un instant elle oublie que son père est auprès d'elle, et, tout en larmes, elle tombe à genoux, en demandant à Dieu de lui accorder l'éloquence nécessaire pour persuader ses parents. Springer, qui l'entend pleurer, se retourne, court à elle, la prend dans ses bras, et lui dit: "Elisabeth, qu'as-tu? que veux-tu? Ah! si ton coeur est déchiré, pleure du moins dans le sein de ton père.--Mon père, répond-elle, ne me retiens plus ici; tu sais que je veux partir: permets-moi de partir; je le sens, c'est Dieu lui-même qui m'appelle...." Elle ne peut achever. La jeune Tartare accourt: "M. de Smoloff, leur dit-elle, voici M. de Smoloff." Elisabeth jette un cri de joie, serre les deux mains de son père contre sa poitrine, en ajoutant: "Tu lu vois bien, c'est Dieu lui-même qui m'appelle; il envoie celui qui peut m'ouvrir les chemins, il n'y a plus d'obstacles. O mon père! ton heureuse fille brisera ta chaîne." Sans attendre sa réponse, elle court au-devant de Smoloff; elle rencontre sa mère, elle la serre dans ses bras, l'entraîne en s'écriant: "Viens, ma mère, il est revenu, M. de Smoloff est ici." Elles entrent dans leur chambre, et y trouvent un homme de cinquante ans, en habit d'uniforme, et suivi de plusieurs officiers. La mère et la fille s'arrêtent avec surprise. "Voici M. de Smoloff," leur dit la jeune Tartare. A ces mots, toutes les espérances qui venaient de rentrer dans le coeur d'Elisabeth l'abandonnent une seconde fois; elle pâlit, ses yeux se remplissent de larmes. Phédora, frappée de la vivacité de cette impression, s'approche de sa fille, se place devant elle, afin du cacher son trouble; heureuse si, en lui donnant sa vie, elle avait pu la délivrer de la funeste passion dont elle la croyait dévorée.
Le gouverneur de Tobolsk fit éloigner sa suite; et, dès qu'il fut seul avec les exilés, il se tourna vers Springer, et lui dit: "Monsieur, depuis que la prudence de la cour de Russie a cru devoir vous envoyer ici, voici la première fois que je viens visiter ce cercle éloigné; ce devoir m'est doux, puisqu'il me permet de montrer à un illustre proscrit toute la part que je prends à sou infortune; je gémis que ce même devoir me défende de le secourir et de le protéger.--Je n'attends rien des hommes, monsieur, interrompit froidement Springer; je ne veux point de leur pitié, et je n'espère rien de leur justice: heureux dans mon malheur de ce qu'ils m'ont placé aussi loin d'eux, je passerai mes jours dans ces déserts sans me plaindre.--Ah, monsieur! reprit le gouverneur avec émotion, pour un homme comme vous, vivre loin de sa patrie est un affreux destin!--II en est un plus affreux encore, monsieur le gouverneur, repartit Springer, c'est de mourir loin d'elle." II n'acheva point; s'il eût ajouté un mot, peut-être eût-il versé une larme, et l'illustre infortuné ne voulait pas se montrer moins grand que son malheur. Elisabeth, cachée derrière sa mère, regardait timidement par-dessus son épaule si l'air et la physionomie du gouverneur annonçaient assez de bonté pour qu'elle osât s'ouvrir à lui. Ainsi la craintive colombe, avant de sortir de son nid, élève sa tête entre les feuilles, et regarde long-temps si la pureté du ciel lui promet un jour serein.
Le gouverneur la remarqua, il la reconnut; son fils lui avait souvent parlé d'elle, et le portrait qu'il en avait fait ne pouvait ressembler qu'à Elisabeth. "Mademoiselle, lui dit-il, mon fils vous a connue; vous lui avez laissé des souvenirs ineffaçables.--Vous a-t-il dit, monsieur, qu'elle lui devait la vie de son père? interrompit vivement Phédora.--Non, madame, répondit le gouverneur; mais il m'a dit qu'elle donnerait la sienne pour son père et pour vous.--Elle la donnerait, reprit Springer; et cette tendresse est le seul bien qui nous reste, le seul que les hommes ne pourront jamais nous ravir."
Le gouverneur détourna la tête avec émotion: après un court silence, il reprit la parole, en s'adressant à Elisabeth. "Mademoiselle, il y a deux mois que mon fils, étant à Saïmka, reçut l'ordre de l'empereur de partir sur-le-champ pour rejoindre l'armée qui se rassemblait en Livonie; il fallut obéir sans délai. Avant de me quitter il me conjura de vous faire passer une lettre: cela était impossible; je ne pouvais, sans me compromettre, en charger personne; je ne pouvais que vous la donner moi-même: la voici." Elisabeth la prit en rougissant; le gouverneur vit la surprise de ses parents, et s'écria: "Heureux le père, heureuse la mère dont la fille ne leur cache que de semblables secrets!" Alors il rappela sa suite, et, devant elle, il dit à Springer: "Monsieur, les ordres de mon souverain me prescrivent toujours de vous empêcher de recevoir personne ici; cependant je suis informé que de pauvres missionnaires, revenant des frontières de la Chine, doivent traverser ces montagnes; s'ils viennent frapper à votre cabane, et vous demander pour une nuit l'hospitalité, il vous sera permis de la leur donner."
Quand le gouverneur fut parti, Elisabeth demeura les yeux baissés, regardant sa lettre, et n'osant l'ouvrir. "Ma fille, lui dit Springer, si tu attends de ta mère et de moi la permission de lire ce papier, nous te la donnons." Alors d'une main tremblante Elisabeth brisa le cachet de la lettre, la parcourut tout bas, et s'interrompit plusieurs fois par des exclamations de reconnaissance et de joie. A la fin, ne pouvant plus se contenir, elle se précipita sur le sein de ses parents. "Le moment est venu, leur dit-elle; tout favorise mes projets: la Providence m'ouvre une route sûre, le ciel m'approuve et bénit mes intentions. O mes parents! ne les approuverez-vous pas, ne les bénirez-vous pas comme lui?["]
A ces mots, Springer tressaillit, car il comprit ce qu'il allait entendre; mais Phédora, qui n'en avait aucune idée, s'écria: "Elisabeth, quel est donc ce mystère, et que contient ce papier?" Et elle fit un mouvement pour le prendre; sa fille osa le retenir: "O ma mère! pardonne, lui dit-elle, je tremble de parler devant toi; tu n'as rien deviné, ta douleur m'épouvante: c'est maintenant l'unique obstacle, c'est le seul devant lequel je recule.... Ah! permets que je ne m'explique que devant mon père; tu n'es pas préparée comme lui....--Non, ma fille, interrompit Springer, ne fais point ce que l'exil et le malheur n'ont pu faire, ne nous sépare pas. Viens, ma Phédora, viens contre le coeur de ton époux; et si tu as besoin de force pour les paroles que tu vas entendre, il te prêtera toute la sienne." Phédora, éperdue, et se voyant comme menacée par la foudre, sans savoir de quelle main elle allait partir, répondit avec effroi: "Stanislas, que veut dire ceci? n'ai-je point soutenu tous nos revers avec courage? je n'en manquerai point, ajouta-t-elle en serrant fortement contre son coeur son époux et sa fille; je n'en manquerai point contre tous ceux qui m'atteindront entre vous deux." Elisabeth voulut répondre; sa mère ne le permit pas. "Ma fille, s'écria-t-elle avec un accent déchirant, demande-moi ma vie, mais ne me demande pas de t'éloigner d'ici." Ces mots disaient qu'elle avait tout deviné; il ne s'agissait plus de lui rien apprendre, mais de la déterminer: baignée de larmes, et tremblante devant la douleur de sa mère, Elisabeth, d'une voix entrecoupée, laissa seulement échapper ces mots: "Ma mère, pour le bonheur de mon père, si je te demandais quelques jours? -Non, pas un seul jour, interrompit sa mère éperdue: quel horrible bonheur pourrait s'acheter au prix de ton absence! non, pas un seul jour. O mon Dieu! ne permettez pas qu'elle me le demande." Ces paroles anéantirent les forces d'Elisabeth: hors d'état de prononcer elle-même ce qui doit affliger sa mère, elle présente en silence à son père la lettre du gouverneur de Tobolsk, et lui fait signe de la lire. Springer soutient sa femme contre sa poitrine, en lui disant: "Repose-toi ici avec confiance, car ce soutien-là ne te manquera jamais." Puis, d'une voix qu'il s'efforce eu vain de raffermir, il lit tout haut la lettre suivante, écrite du Tobolsk par le jeune Smoloff, et à deux mois de date:
"Un de mes plus vifs regrets, en quittant Saïmka, mademoiselle, a été de ne pouvoir vous instruire de l'obligation rigoureuse qui me forçait à m'éloigner de vous: je ne pouvais vous aller voir, vous écrire, ni vous envoyer les explications que vous m'aviez demandées, sans contrevenir aux ordres de mon père, et sans compromettre sa sûreté: peut-être l'eussé-je fait sans l'exemple que vous veniez de me donner; mais quand je venais d'apprendre auprès de vous tout ce qu'on doit à son père, je ne pouvais pas risquer la vie du mien. Cependant, je l'avoue, je n'aime pas mon devoir comme vous aimez le vôtre, et je suis revenu à Tobolsk le coeur déchiré. Mou père m'apprend qu'un ordre de l'empereur m'envoie à mille lieues d'ici, et qu'il faut obéir à l'instant: je vais partir, Elisabeth, vous ne savez point ce que je souffre. Ah! je ne demande point au ciel que vous le sachiez jamais; il ne peut être juste qu'autant que vous serez heureuse.
"J'ai ouvert mon coeur à mon père: je vous ai fait connaître à lui; j'ai vu couler ses larmes quand je lui ai dit vos projets; je crois qu'il veut vous voir, et qu'il ira exprès cette année visiter le cercle d'Ischim. En attendant, s'il le peut, il vous fera parvenir cette lettre. Élisabeth, je pars plus tranquille, puisque je vous laisse sous la protection de mon père. Cependant, je vous en conjure, n'en usez point pour partir avant mon retour; j'espère revenir à Tobolsk avant un an; c'est moi qui vous conduirai à Pétersbourg, c'est moi qui vous présenterai à l'empereur, c'est moi qui veillerai sur vous pendant ce long voyage: ne craignez point mon amour, je n'en parlerai plus, je ne serai que votre ami, que votre frère; et si je vous sers avec toute la vivacité de la passion, je jure de ne vous parler jamais qu'un langage pur comme l'innocence, comme les anges, comme vous."
Un peu plus bas, l'apostille suivante était écrite de la main même du gouverneur:
"Non, mademoiselle, ce n'est point avec mon fils que vous devez partir; je ne doute point de son honneur, mais le vôtre doit être à l'abri de tout soupçon. En allant montrer à la cour de Russie des vertus trop touchantes pour n'être pas couronnées, il ne faut pas risquer de faire dire que vous avez été conduite par votre amant, et flétrir ainsi le plus beau trait de piété filiale dont le monde puisse s'honorer. Dans votre situation, il n'y a de protecteurs dignes de votre innocence que Dieu et votre père: votre père ne peut vous suivre, Dieu ne vous abandonnera pas. La religion vous prêtera son flambeau et son appui; abandonnez-vous à elle; vous savez à qui j'ai permis l'entrée de votre cabane. En vous remettant ce papier, je vous rends dépositaire de mon sort; car si une pareille lettre était connue, si on pouvait se douter que j'aie favorisé votre départ, je serais à jamais perdu: mais je ne suis pas même inquiet; je sais à qui je me confie, et tout ce qu'on doit attendre de la force et de la vertu d'une fille qui s'apprête à dévouer sa vie à son père."
En finissant celle lettre, la voix de Springer était plus forte et plus animée, car il voyait avec orgueil les vertus de sa fille et l'estime qu'on en faisait: mais la tendre mère ne voyait que son départ: pâle, abattue, sans mouvement, elle regardait sa fille, levait les yeux au ciel, et n'avait plus la force de pleurer. Elisabeth se mit à genoux devant eux et leur dit: "O mes parents! laissez-moi vous parler ainsi; ce n'est que dans une humble attitude qu'on doit demander la plus grande de toutes les félicités. J'ose aspirer à celle de vous rendre votre liberté, votre bonheur, votre patrie; depuis plus d'une année, voilà quel est l'objet de mes plus chères espérances: j'y touche enfin, et vous me défendriez de l'atteindre! Ah! s'il est un bien au-dessus de celui que je vous demande, refusez-moi, j'y consens; mais s'il n'en est pas..." Emue, tremblante, sa voix expira, et ce ne fut qu'eu embrassant les genoux de ses parents qu'elle put achever sa prière. Springer posa les mains sur la tête de sa fille sans proférer un seul mot. La mère s'écria: "Seule, à pied, sans secours! non, je ne le puis, je ne le puis.--Ma mère, reprit vivement Elisabeth, je t'en conjure, ne repousse pas mes voeux. Si tu savais depuis combien de temps je nourris mon projet et toutes les consolations que je lui dois! Aussitôt que mon âge me permit de comprendre vos infortunes, je me promis de consacrer ma vie à vous en délivrer. Heureux jour que celui où je me promis de servir mon père! heureux espoir qui me soutenait quand je le voyais pleurer!... Ah! que de fois, étant témoin de vos muets chagrins, j'aurais été consumée d'une mortelle tristesse, si je n'avais pu me dire: Moi, moi, je leur rendrai ce qu'ils regrettent!... Mes parents, si vous m'arrachez cette espérance, vous m'arrachez la vie. Privée de cette pensée, où toutes mes autres pensées venaient aboutir, je ne verrai plus de but à mon existence, et mes jours s'éteindront dans la langueur... Oh! pardonnez si je vous afflige; non, si vous me retenez ici, je ne mourrai pas, puisque ma mort serait pour vous un malheur de plus; mais permettez-moi d'être heureuse. Ne dites pas que mon entreprise est impossible; elle ne l'est pas, mon coeur vous en répond; il trouvera des forces pour aller demander justice, et des paroles pour vous la faire obtenir: il ne craint rien, ni les fatigues, ni les obstacles, ni les mépris, ni la cour, ni les rois; il ne craint que votre refus...--Laisse, laisse, Elisabeth, interrompit Springer; je ne me connais plus, tu bouleverses mon ame: jusqu'à ce jour elle n'avait point reculé devant une belle action, et des vertus supérieures à son courage ne s'étaient point présentées à elle... Je ne croyais pas être faible, ô ma fille! tu viens de m'apprendre que je le suis: non, je ne puis consentir à ce que tu veux." Ranimée par ce refus, Phédora prit les mains de sa fille entre les siennes, et lui dit: "Ecoute-moi, Elisabeth; si ton père est faible, tu peux bien permettre à ta mère de l'être aussi; pardonne-lui de ne pouvoir se résoudre à te laisser déployer tant de vertus. Etrange situation où une mère demande à sa fille d'être moins vertueuse; mais ta mère te le demande, elle ne te l'ordonne point; car, en l'élevant au-dessus de tout, tu as mérité de ne plus recevoir d'ordres que de toi-même.--Ma mère, reprit Elisabeth, les tiens me seront toujours sacrés: si tu me demandes de rester ici, j'espère avoir la force de t'obéir; mais, puisque mon dessein t'a touchée, laisse-moi espérer qu'il aura ton assentiment: il n'est pas le fruit d'un moment d'enthousiasme, mais de longues années de méditation: il s'appuie autant sur des raisons solides que sur les plus tendres sentiments. Existe-t-il un autre moyen d'arracher mon père à l'exil. Depuis douze ans qu'il languit ici, quel ami a pris sa défense? et quand il s'en trouverait un qui l'osât, oserait-il parler comme moi? serait-il inspiré par un semblable amour?..... Oh! laissez-moi toujours croire que Dieu n'a donné qu'à votre unique enfant le pouvoir de vous rendre au bonheur, et ne vous opposez pas à l'auguste mission que le ciel a daigné lui confier. Dites-moi, que trouvez-vous donc de si effrayant dans mon entreprise? Est-ce mon absence? Mais ne vous ai-je pas entendu gémir souvent ensemble d'un exil qui vous empêchait de me donner un époux? Un époux, ô mes parents! ne m'aurait-il pas séparée de vous aussi? Des dangers? Il n'y en a point: les hivers de ce climat m'ont accoutumée à la rigueur des saisons; et mes courses dans nos landes, à la fatigue d'une longue marche. Avez-vous peur de ma jeunesse? Elle sera mon appui: on vient au secours de tout ce qui est faible. Enfin, redoutez-vous mon inexpérience? Je ne serai pas seule: rappelez-vous les paroles et la lettre du gouverneur. S'il permet à un pauvre missionnaire de se reposer sous notre toit, c'est pour me donner un guide et un protecteur. Vous le voyez, tout est prévu; il n'y a point de périls, il n'y a plus d'obstacles, et rien ne me manque que votre consentement et votre bénédiction...--Et ton pain, tu le mendieras! répondit Springer avec amertume; les aïeux de ta mère, qui régnèrent jadis dans ces contrées, les miens, qui se sont assis sur le trône de Pologne, verront l'héritière de leur nom parcourir, en demandant l'aumône, cette Russie qui a fait de leurs royaumes des provinces de son empire!--Si tel est le sang d'où je sors, reprit Elisabeth avec une modeste surprise, si je descends des rois, et que deux couronnes aient été sur le front de mes aïeux, j'espère me montrer digne et d'eux et de vous, et ne point avilir le nom qu'ils m'ont laissé; mais la misère ne l'avilira point. Pourquoi la fille des Séids et de Sobieski rougirait-elle d'avoir recours à la charité de ses semblables? tant de grands hommes, précipités du faîte des honneurs, l'ont implorée pour eux-mêmes! plus heureuse qu'eux tous, je ne l'implorerai que pour servir mou père."