Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie
Chapter 4
Dans une matinée du mois de janvier, Elisabeth fut surprise par une de ces horribles tempêtes; elle était alors dans la grande plaine des Tombeaux, près de la petite chapelle de bois. A peine vit-elle le ciel s'obscurcir, qu'elle se réfugia dans cet asile sacré. Bientôt les vents déchaînés vinrent heurter contre ce frêle édifice, et, l'ébranlant jusqu'en ses fondements, menaçaient à toute heure de le renverser. Cependant Elisabeth, courbée devant l'autel, n'éprouvait aucun effroi, et l'orage qu'elle entendait gronder autour d'elle atteignait tout, hors son coeur. Sa vie pouvant être utile à ses parents, elle était sûre qu'à cause d'eux Dieu veillerait sur sa vie, et qu'il ne la laisserait pas mourir avant qu'elle les eût délivrés. Ce sentiment qu'on nommera superstitieux peut-être, mais qui n'était autre chose que cette voix du ciel que la piété seule sait entendre; ce sentiment, dis-je, inspirait à Elisabeth un courage si tranquille, qu'au milieu du bouleversement des éléments et sous l'atteinte même de la foudre, elle ne put s'empêcher de céder à la fatigue qui l'accablait; et, se couchant au pied de l'autel où elle venait de prier, elle s'endormit paisiblement comme l'innocence dans les bras d'un père, comme la vertu sur la foi d'un Dieu.
En ce même jour, Smoloff était revenu de Tobolsk; son premier soin, eu arrivant à Saïmka, avait été de se rendre à la cabane des exilés. Il apportait à Phédora la permission qu'elle avait sollicitée. Elle et sa fille allaient être libres de se rendre tous les dimanches à l'office de Saïmka; mais loin que cette grâce s'étendît jusqu'à Springer, les ordres de la cour à son égard étaient plus sévères que jamais; et en permettant à Smoloff de le revoir une fois encore, le gouverneur de Tobolsk avait plus consulté son coeur que son devoir. Au reste, cette visite devait être la dernière, le jeune homme l'avait juré à son père. Il était cruellement affligé de tant de rigueur; mais en s'avançant vers la demeure d'Elisabeth, insensiblement sa tristesse se changeait en joie, et il sentait moins le chagrin qu'il aurait à la quitter, que le charme qu'il allait goûter à la revoir.
Dans la première jeunesse, la jouissance du bonheur présent a quelque chose de si vif, de si complet, qu'elle fait oublier toute pensée d'avenir. On est alors trop occupé d'être heureux pour songer si on le sera toujours, et la félicité remplit si bien le coeur, que la crainte de la perdre n'y peut trouver place. Mais, en entrant dans la cabane, Smoloff chercha vainement Elisabeth; elle n'y était point; il prévit qu'il serait peut-être obligé de repartir avant qu'elle fût de retour, et le sincère jeune homme ne sut point dissimuler sa peine. En vain Phédora, bénissant la main qui lui rouvrait la maison de Dieu et celle qui avait sauvé son époux, lui adressait les plus tendres expressions de sa reconnaissance; en vain Springer le nommait l'appui, la providence des infortunés: il demeurait faiblement touché de ce qu'il entendait; il répondait à peine, et le nom d'Elisabeth s'échappait à tout moment de sa bouche. Son trouble révéla aux exilés une partie de son secret; peut-être en devint-il plus cher à Phédora. Cet amour, dont sa fille était l'objet, flattait vivement son orgueil; et ce n'est pas un faible orgueil que celui d'une mère. Springer, moins accessible à cette tendre faiblesse, et craignant seulement que sa fille ne s'aperçût d'un sentiment qui pouvait troubler son repos, pressait Smoloff d'obéir à son père, en terminant au plus tôt une visite que, sous mille prétextes, ce jeune homme s'efforçait de prolonger. Sur ces entrefaites l'orage se déclara, et les exilés tremblèrent pour leur fille. "Elisabeth! que va devenir mon Elisabeth?", s'écriait la mère désolée. Springer prit son bâton en silence, et ouvrit la porte pour aller chercher sa fille; Smoloff se précipita sur ses pas. Le vent soufflait avec violence; les arbres se rompaient de tous côtés, il y allait de la vie à travers la forêt; Springer voulut le représenter à Smoloff et l'empêcher de le suivre; il ne put y réussir: le jeune homme voyait bien le péril, mais il le voyait avec joie; il était heureux de le braver pour Elisabeth. Les voilà tous deux dans la forêt: "De quel côté irons-nous? demande Smoloff.--Vers la grande lande, reprend Springer: c'est là qu'elle va tous les jours; j'espère qu'elle se sera réfugiée dans la chapelle." Ils n'en disent pas davantage, ils ne se parlent point; leur inquiétude est pareille, ils n'ont rien à s'apprendre; ils marchent avec la même intrépidité, s'inclinant, se baissant pour se garantir du choc des branches fracassées, de la neige que le vent chassait dans leurs yeux, et des éclats de rochers que la tempête faisait tourbillonner sur leurs têtes. En atteignant la lande, ils cessèrent d'être menacés par le déchirement des arbres de la forêt: mais sur cette plaine rase, ils étaient poussés, renversés par les rafales de vent qui soufflaient avec furie. Enfin, après bien des efforts, ils gagnèrent la petite chapelle de bois où ils espéraient qu'Elisabeth se serait réfugiée: mais en apercevant de loin ce pauvre et faible abri dont les planches disjointes craquaient horriblement et semblaient prêtes à s'enfoncer, ils commencèrent à frémir de l'idée qu'elle était là. Animé d'une ardeur extraordinaire, Smoloff devance le père de quelques pas; il entre le premier, il voit..... est-ce un songe? il voit Elisabeth, non pas effrayée, pâle et tremblante, mais doucement endormie au pied de l'autel. Frappé d'une inexprimable surprise, il s'arrête, la montre à Springer en silence; et tous deux, par un même sentiment de respect, tombent à genoux auprès de l'ange qui dort sous la protection du ciel. Le père se penche sur le visage de son enfant; le jeune homme baisse les yeux avec modestie, et se recule, comme n'osant regarder de trop près une si divine innocence. Elisabeth s'éveille, reconnaît son père, se jette dans ses bras, et s'écrie: "Ah! je le savais bien que tu veillais sur moi." Springer la serre dans ses bras avec une sorte d'étreinte convulsive. "Malheureuse enfant, lui dit-il, dans quelles angoisses tu nous as jetés, ta pauvre mère et moi!--Mon père, pardonne-moi ses larmes, répond Elisabeth, et allons les essuyer." Elle se lève, et voit Smoloff. "Ah! dit-elle avec une douce surprise, tous mes protecteurs veillaient donc sur moi: Dieu, mon père, et vous." Le jeune homme ému retient son coeur prêt à s'échapper. "Imprudente! reprend Springer, tu parles d'aller retrouver ta mère! sais-tu seulement si le retour est possible, et si ta faiblesse résistera à la violence de la tempête, quand M. de Smoloff et moi n'y avons échappé que par miracle?--Essayons, répond-elle: j'ai plus de force que tu ne crois; je suis bien aise que tu t'en assures, et que tu voies toi-même ce que je puis faire pour consoler ma mère." En parlant ainsi, ses yeux brillent d'un si grand courage, que Springer voit bien qu'elle n'a point abandonné son projet; elle s'appuie sur le bras de son père, elle s'appuie aussi sur celui de Smoloff: tous deux la soutiennent, tous deux garantissent sa tête, en la couvrant de leurs vastes manteaux. Ah! c'est bien alors que Smoloff ne peut s'empêcher d'aimer ce tonnerre, ces vents épouvantables qui font chanceler Elisabeth, et l'obligent à se presser contre lui. Il ne craint point pour sa propre vie, qu'il exposerait mille fois pour prolonger de pareils moments; il ne craint point pour celle d'Elisabeth, il est sûr de la sauver: dans l'exaltation qui le possède, il défierait toutes les tempêtes de pouvoir l'en empêcher.
Cependant le ciel ne menace plus, les nuages s'éclairassent, ils cessent de fuir avec une effrayante rapidité; le vent tombe et s'apaise; le coeur de Springer se rassure, celui de Smoloff gémit. Elisabeth dégage son bras; elle veut marcher seule; elle veut braver, aux yeux de son père, ce reste d'orage qui agile encore les airs; elle est fière de ses forces, elle éprouve une sorte d'orgueil à les montrer à son père; elle espère le convaincre qu'elle n'en manquera point pour aller chercher sa grace, fallût-il aller la chercher à l'autre extrémité du monde.
Phédora les reçoit tous trois dans ses bras, en bénissant le Dieu qui les ramène, et console sa fille des larmes que sa fille vient de lui coûter. Elle fait sécher ses bottes de poil d'écureuil, lui ôte son bonnet fourré, et peigne ses longs cheveux. Ces soins maternels, si simples et si tendres, qu'Elisabeth reçoit tous les jours, et dont son coeur est tous les jours plus touché, émeuvent vivement le jeune Smoloff; il sent qu'il est impossible d'aimer Elisabeth sans aimer aussi sa mère, et qu'au bonheur d'être l'époux de cette jeune fille, tient un bonheur presque aussi grand, celui d'être le fils de Phédora.
L'orage était entièrement dissipé, le ciel était serein, la nuit s'approchait. Springer prit la main du jeune homme, la serra avec un sentiment douloureux et tendre, et lui rappela qu'il était temps de partir. Alors seulement Elisabeth apprit qu'il était venu pour la dernière fois; elle rougit et se troubla: "Quoi! lui dit-elle, ne vous reverrai-je plus?--Ah! répond-il avec une grande vivacité, tant que je serai libre, et aussi long-temps que vous habiterez ces déserts, je ne quitte plus Saïmka: je vous verrai dans la forêt, dans la plaine, sur les bords du fleuve; je vous verrai partout." II s'arrête subitement, surpris lui-même de ce qu'il éprouve et de ce qu'il exprime; mais il n'a point été compris par Elisabeth: dans ce qu'il vient de dire, elle n'a vu que la certitude de pouvoir bientôt lui confier ses projets; et, rassurée par cette espérance, elle le voit partir avec moins de regret.
Quand le dimanche fut arrivé, Elisabeth et sa mère se préparèrent de bonne heure à partir pour Saïmka. Springer leur dit adieu, le coeur un peu serré; depuis leur exil, c'était la première fois qu'il restait seul dans sa chaumière: mais il sut dérober son émotion à leurs yeux, et les bénit d'une voix calme, en les recommandant aux bontés du Dieu qu'elles allaient implorer. Le temps était beau, la route leur parut courte; la jeune paysanne tartare leur servit de guide dans la forêt et jusqu'au village de Saïmka. En entrant dans l'église, les regards de tout le monde se tournèrent vers elles; mais elles ne tournèrent les leurs que vers Dieu.
Le coeur plein d'une égale piété, la tête baissée, elles s'avancèrent vers l'autel, se prosternèrent humblement, prononcèrent les mêmes voeux en faveur du même objet; et si ceux d'Elisabeth furent plus étendus que ceux de sa mère, Dieu ne les entendit pas moins.
Pendant tout le temps de la cérémonie, cette jeune fille ne leva pas le voile qui couvrait son visage; sa pensée, toute à Dieu et à son père, ne fut pas même jusqu'à celui dont elle attendait du secours. Le pieux concert de toutes les voix qui se réunissaient pour chanter l'hymne divin lui fit une impression profonde, et qui tenait de l'extase; elle n'avait jamais entendu rien de pareil; il lui semblait voir les cieux ouverts, et Dieu lui-même lui présenter un de ses anges pour la conduire pendant sa route. Cette vision ne cessa qu'avec la musique; alors seulement Elisabeth leva la tête, et le premier objet qu'elle vit fut le jeune Smoloff, debout à quelques pas, le dos appuyé contre un pilier, et les yeux fixés sur elle avec la plus tendre expression. Elle crut voir l'ange que Dieu venait de lui promettre, l'ange qui devait l'aider à délivrer son père; elle le regarda avec beaucoup de reconnaissance. Smoloff fut ému; ce regard lui semblait d'accord avec ce qu'il trouvait dans son propre coeur.
En sortant de l'église, il proposa à Phédora de la reconduire dans son traîneau jusqu'à l'entrée de la forêt; elle y consentit avec joie, c'était un moyen de retrouver plus tôt son époux; mais Elisabeth éprouva un véritable chagrin de cet arrangement. En marchant à pied, elle se flattait de trouver le moment de parler en secret à Smoloff: dans un traîneau cela devenait impossible. Pouvait-elle s'ouvrir devant sa mère, qui, n'ayant aucune idée de son projet, le repousserait avec effroi, et défendrait au jeune homme d'y donner le moindre encouragement? Cependant allait-elle encore perdre cette occasion peut-être unique île révéler son projet à Smoloff? Le trouble, l'incertitude, agitaient son coeur; déjà le traîneau touchait aux premiers arbres de la forêt; Smoloff lui-même avait déclaré ne pouvoir pas aller plus loin. Cependant, ne pouvant se résoudre à quitter sitôt Elisabeth, il poussa jusqu'aux bords du lac; mais là il fallut s'arrêter. Phédora descendit la première; en lui donnant la main il lui dit: "Ne venez-vous pas vous promener ici quelquefois?" Elisabeth, qui descend après sa mère, répond d'une voix basse et précipitée: "Non pas ici; mais demain, demain, dans la petite chapelle de la plaine." Elle venait de donner un rendez-vous; mais elle ne le savait pas, elle croyait n'avoir parlé que pour son père; et, en voyant dans les yeux de Smoloff qu'il avait entendu sa prière, une douce joie éclata dans les siens.
Tandis que sa mère et elle marchent vers leur cabane, Smoloff s'en retourne seul à travers la forêt, plongé dans les plus délicieuses rêveries. Après ce qu'il vient d'entendre, comment ne serait-il pas sûr d'être aimé d'Elisabeth? et, avec ce qu'il connaît d'elle, comment ne serait-il pas transporté de son bonheur?
Ce ne fut point avec le trouble d'une démarche hasardée, mais avec toute la sécurité de l'innocence, qu'Elisabeth se rendit le lendemain à la petite chapelle de bois. Sa marche était plus légère, plus rapide; elle faisait les premiers pas vers la délivrance de son père. Le soleil jetait sa lumière sur une plaine de neige; mille glaçons attachés aux arbres multipliaient sa brillante image sous toutes les formes et dans des miroirs de toutes les grandeurs: mais cet éclat si divin et si pur était moins pur et moins divin que le coeur d'Elisabeth. Elle entre dans la chapelle; Smoloff n'y est point encore: ce retard la trouble, un léger nuage parait dans ses yeux. Ah! ce n'est ni la vanité ni l'amour qui l'y place. En ce moment, ni les faiblesses ni les passions ne peuvent s'élever jusqu'à Elisabeth; mais elle craint qu'un accident, une circonstance imprévue, n'arrêtent les pas de celui qu'elle attend. Inquiète, elle demande à Dieu de ne pas prolonger plus long-temps l'incertitude où elle vit. Tandis qu'elle prie, Smoloff accourt; il est surpris qu'elle l'ait devancé, il s'était hâté beaucoup. On va vite sans doute quand c'est la passion qui entraîne; mais Elisabeth venait de prouver en ce jour que la vertu qui court à son devoir peut aller plus vite encore.
En voyant Smoloff, elle lève les yeux et les mains au ciel, et se tournant vers lui avec une grâce vive et touchante: "Ah, monsieur! lui dit-elle, avec quelle impatience je vous attendais!" Ces mots, l'expression de ses regards, ce rendez-vous, l'exactitude qu'elle a mise à s'y rendre, tout confirme au jeune homme qu'il est aimé; il va aussi dire qu'il aime, elle ne lui en donne pas le temps: "Monsieur Smoloff, s'écrie-t-elle, écoutez-moi; j'ai besoin de vous pour sauver mon père, promettez-moi voire appui." Ce peu de mots confond toutes les idées du jeune homme: troublé, confus, il pressent sa méprise, mais n'en aime pas moins Elisabeth. Il tombe à genoux; elle croit que c'est devant Dieu, non, c'est devant elle; il jure d'obéir. Elle reprend ainsi: "Depuis que j'ai commencé à me connaître, mes parents ont été ma seule pensée, leur amour mon unique bien, leur bonheur le but de ma vie entière. Ils sont malheureux; Dieu m'appelle à les secourir, et il ne vous a envoyé ici que pour m'aider à remplir ma destinée. Monsieur de Smoloff, je veux aller à Pétersbourg demander la grâce de mon père." II fit un geste de surprise comme pour combattre ce projet; elle se hâta d'ajouter: "Je ne pourrais vous dire moi-même depuis quel temps cette pensée est entrée dans mon esprit; il me semble que je l'ai reçue avec la vie, que je l'ai sucée avec le lait; elle est la première dont je me souvienne, elle ne m'a jamais quittée: je m'endors, je m'éveille, je respire avec elle; c'est elle qui m'a toujours occupée auprès de vous; c'est elle qui m'amène ici; c'est elle qui m'inspire le courage de ne craindre ni la fatigue, ni la misère, ni la mort, ni les rebuts; c'est elle qui me ferait désobéir à mes parents s'ils m'ordonnaient de ne pas partir. Vous voyez, monsieur de Smoloff, qu'il serait inutile de me combattre, et que de pareilles résolutions ne peuvent être ébranlées." Pendant ce discours, les tendres espérances du jeune homme s'étaient toutes évanouies; mais il goûtait jusqu'à l'ivresse le sentiment de l'admiration; et l'héroïsme de cette jeune fille lui arrachait des larmes aussi douces peut-être que celles de l'amour. "Ah! lui dit-il, heureux, mille fois heureux que vous m'ayez choisi pour vous entendre, pour vous aider! Mais vous ne connaissez point tous les obstacles.....--Deux seuls m'ont inquiétée, interrompit-elle, et il n'y a peut-être que vous au monde qui puissiez les lever.--Parlez, parlez, lui dit-il, impatient d'obéir: que pouvez-vous demander qui ne soit au-dessous de ce que je voudrais faire?--Ces obstacles, les voici, répondit Elisabeth: j'ignore la route que je dois prendre, et je ne suis pas sûre que ma fuite ne nuise pas à mon père; il faut donc que vous m'indiquiez mon chemin, les villes que je trouverai sur mon passage, les maisons hospitalières qui recueilleront ma misère, le moyen le plus sûr de faire passer ma requête à l'empereur; mais, avant tout, il faut que vous me répondiez que votre père ne punira pas le mien de mon absence." Smoloff en répondit. "Mais, Elisabeth, ajouta-t-il, savez-vous à quel point l'empereur est irrité contre votre père? savez-vous qu'il le regarde comme son plus mortel ennemi?--J'ignore, dit-elle, de quel crime on peut l'accuser; je ne connais encore ni son vrai nom ni sa patrie, mais je suis sûre de son innocence.--Quoi! repartit Smoloff, vous ne savez point quel était le rang de votre père, ni le nom que vous lui rendrez?--Non, je ne le sais point, répondit-elle.--O fille étonnante! s'écria-t-il, pas un mouvement d'orgueil, de vanité, dans ton dévouement! tu ne sais point ce que tu vas reconquérir: tu n'as pensé qu'à tes parents; mais qu'est-ce que la grandeur de ta naissance devant celle de ton ame? qu'est-ce auprès de tes sentiments que le nom des....?--Arrêtez, interrompit-elle vivement, ce secret est celui de mon père, et je ne dois l'apprendre que de lui.--Elle a raison, repartit Smoloff dans une sorte d'enthousiasme; rien n'est assez bien pour elle quand elle peut encore faire mieux." La jeune fille reprit la parole pour lui demander quand il lui donnerait les lumières dont elle avait besoin pour sa route. "Je vais y travailler, lui dit-il; mais, Elisabeth, croyez-vous que vous puissiez traverser les trois mille cinq cents verstes qui séparent le cercle d'Ischim de la province d'Ingrie, seule, à pied, sans secours?--Ah! s'écria-t-elle en se prosternant devant l'autel, celui qui m'envoie au secours de mes parents ne m'abandonnera pas." Smoloff, les yeux pleins de larmes, lui répondit après un moment de silence: "Il est impossible que vous songiez à une telle entreprise avant les beaux jours; maintenant elle serait impraticable: voici la saison où les traînages vont être interrompus, et où vous seriez inondée dans les forêts humides de la Sibérie. Je vous reverrai dans quelques jours, Elisabeth; alors seulement je pourrai vous dire tout ce que je pense d'un projet qui m'a trop ému pour que j'aie pu le juger. Je retournerai à Tobolsk, je veux parler à mon père... Mon père est le meilleur des hommes; il y aurait bien plus d'infortunés ici s'il n'y commandait pas. Les grandes actions plaisent à son coeur. [I]l n'est pas libre de vous aider, son devoir le lui défend; mais, je vous le jure, il ne punira pas votre père d'avoir donné le jour à une fille si vertueuse. Ah! qu'il s'enorgueillirait au contraire de vous nommer la sienne! Elisabeth, pardonnez, c'est malgré moi que mon coeur se déclare: je sais bien qu'il ne peut y avoir de place dans le vôtre pour un autre sentiment que pour celui qui l'occupe, je n'attends donc rien; mais, s'il vient un jour où vos parents, rendus à leur patrie, soient heureux, et vous tranquille, souvenez-vous alors que dans ces déserts Smoloff vous vit, vous aima, et qu'il eût préféré y vivre obscur et pauvre avec Elisabeth, fille d'un exilé, à tous les honneurs que le monde pourrait lui offrir." II ne peut achever, des larmes étouffent sa voix: lui-même s'étonne d'une si extraordinaire émotion; car jusqu'alors il n'avait jamais été faible, mais jusqu'alors il n'avait point aimé.
Cependant Elisabeth est demeurée immobile; l'idée d'un autre amour que l'amour filial lui paraît si nouvelle, qu'à peine elle la conçoit: peut-être lui eût-elle paru moins étrange, si son coeur avait eu de la place pour la recevoir; peut-être que si elle avait vu ses parents heureux, Smoloff aurait été aimé; s'ils le sont un jour, peut-être l'aimera-t-elle: mais tant qu'ils seront dans l'infortune, elle demeurera fidèle à sa pieuse passion; pour en contenir deux, le coeur humain, tout vaste qu'il est, ne l'est point encore assez.
Elisabeth n'a jamais vécu dans le monde, elle en ignore les usages et les bienséances; cependant une sorte de pudeur, qui est comme l'instinct de la vertu, lui apprend qu'après l'aveu qu'elle vient d'entendre une jeune fille ne doit point rester seule avec le jeune homme qui l'a osé faire. Elle marche vers la porte, elle va sortir. Smoloff, qui voit sou dessein, lui dit: "Elisabeth, vous aurais-je offensée? ah! j'atteste ce Dieu ici présent que s'il y a de l'amour dans mon coeur, il n'y a pas moins de respect; il sait que, si vous me l'ordonnez, je puis me taire et mourir: comment donc, Elisabeth, pourrais-je vous avoir offensée?--Vous ne m'avez point offensée, répondit-elle avec douceur; mais je ne suis venue ici que pour vous parler en faveur de mes parents: maintenant que vous m'avez entendue, je n'ai plus rien à vous dire, et je vais les retrouver.--Eh bien! noble fille, retourne à ton devoir; en m'associant à lui, tu m'as rendu digne de toi; et loin de jamais songer à t'en écarter, même dans ma plus secrète pensée, je ne vais m'occuper qu'à t'aider à le remplir."
Alors il lui promit de lui remettre, le dimanche suivant, à l'église de Saïmka, toutes les notes et les renseignements dont elle aurait besoin pour l'exécution de son projet; et ils se séparèrent.