Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie

Chapter 3

Chapter 34,009 wordsPublic domain

Une neige très-épaisse, et durcie par un froid de plus de trente degrés, couvrait la terre; on était en plein hiver, lorsque, dans une belle matinée de décembre, Springer prit son fusil pour aller chasser dans la steppe. Avant de partir, il embrassa sa femme et sa fille, et leur promit de revenir avant la fin du jour: mais l'heure passa, la nuit s'approchait, et Springer ne revenait point. Depuis l'événement qui avait menacé sa vie, c'était la première fois qu'il manquait d'exactitude, et les frayeurs de Phédora furent sans bornes: tout en cherchant à les calmer, Elisabeth les partageait; elle voulait aller au secours de son père, et ne pouvait se résoudre à quitter sa mère en pleurs. Jusqu'à cet instant, Phédora, délicate et faible, n'avait jamais été au-delà des rives du lac; mais la violence de son inquiétude lui persuada qu'elle aurait des forces pour suivre sa fille, et aller chercher son époux. Toutes deux sortirent ensemble, et marchèrent vers la lande à travers le taillis. L'air était très-froid, les sapins paraissaient des arbres de glace; un givre épais s'était attaché à chaque rameau et en blanchissait la superficie; une brume sombre couvrait l'horizon; l'approche de la nuit donnait encore à tous ces objets une teinte plus lugubre, et la neige, unie comme un miroir, faisait chanceler à chaque pas la faible Phédora. Elisabeth, élevée dans ces climats, et accoutumée à braver les froids les plus rigoureux, soutenait sa mère et lui prêtait sa force. Ainsi on voit un arbre transplanté hors de sa patrie languir dans une terre étrangère, tandis que le jeune rejeton qui naît de ses racines, habitué à ce nouveau sol, élève des jets vigoureux, et en peu d'années soutient les branches du tronc qui l'a nourri, et protège de son ombre l'arbre qui lui donna la vie. En approchant de la plaine, Phédora ne pouvait plus marcher; Elisabeth lui dit: "Ma mère, le jour va finir, repose-toi ici, et laisse-moi aller seule jusqu'à la lisière de la forêt; si nous attendions plus longtemps, la nuit m'empêcherait de distinguer mon père dans la lande." Phédora s'appuya contre un sapin, et laissa partir sa fille. En peu d'instants celle-ci eut atteint la plaine; les tombeaux dont elle est couverte y forment d'assez hauts monticules. Debout sur l'un d'eux, Elisabeth, le coeur navré, les yeux pleins de larmes, regardait si elle n'apercevait pas son père; elle ne voyait rien, tout était solitaire, silencieux, et l'obscurité commençait à unir le ciel et la terre. Cependant un coup de fusil, parti à peu de distance, lui rend toutes ses espérances. Ce bruit, qu'elle n'entendit jamais que de la main de son père, lui parait un signe assuré que son père est là; elle se précipite de ce côté. Derrière une masse de rochers elle voit un homme courbé à demi, et qui paraissait chercher quelque chose par terre; elle lui crie: "Mon père! mon père! est-ce toi?" Cet homme se retourne; ce n'était point Springer: son visage était jeune, beau, et à l'aspect d'Elisabeth il exprima une grande surprise. "Vous n'êtes point mon père, reprit-elle avec douleur; mais ne l'avez-vous point vu dans la steppe? ne pouvez-vous me dire de quel côté je pourrais le trouver?--Je ne connais point votre père, répondit-il; mais je sais qu'à cette heure-ci vous ne devez point rester seule dans cette lande; vous y courez plusieurs dangers, et vous devez craindre....--Ah! interrompit-elle, je ne crains rien dans le monde que de ne pas trouver mon père." En parlant ainsi, elle élevait vers le ciel ses yeux, dont la fierté et la tendresse, le courage et la douleur, peignaient si bien son ame et semblaient présager sa destinée. Le jeune homme en fut ému; il croyait rêver; il n'avait rien vu, jamais rien imaginé de pareil à Elisabeth. Il lui demanda le nom de son père. "Pierre Springer, lui dit-elle.--Quoi! s'écria-t-il, vous êtes la fille de l'exilé de la cabane du lac? Tranquillisez-vous, je connais votre père; il n'y a pas une heure que je l'ai quitté; il a fuit un détour pour se rendre dans sa demeure; niais il doit y être arrivé maintenant." Elisabeth n'en écoute pas davantage; elle court vers le lieu où elle a laissé sa mère; elle l'appelle avec des cris de joie, afin que sa voix la rassure avant même qu'elle ait pu lui parler; elle ne la trouve plus: éperdue, elle fait retentir la forêt du nom de ses parents. Du côté du lac, des voix lui répondent; elle double le pas, elle arrive, et, sur le seuil de la cabane, elle voit son père et sa mère; ils lui tendent les bras, elle s'y jette: en s'embrassant ils s'expliquent; chacun d'eux était revenu dans la chaumière par un chemin différent; mais les voilà réunis, les voilà tranquilles. Alors seulement Elisabeth s'aperçoit que le jeune homme l'a suivie. Springer le regarde, le reconnaît, et lui dit avec un profond regret: "II est bien tard, M. de Smoloff; et cependant vous savez qu'il ne m'est pas permis de vous offrir un asyle, même pour une seule nuit.--M. de Smoloff! s'écrient Elisabeth et sa mère, notre libérateur! c'est lui qui est ici?" Et toutes deux tombent ensemble à ses pieds. Phédora les baigne de pleurs; Elisabeth lui dit: "M. de Smoloff, depuis trois ans que vous avez sauvé la vie de mon père, nous n'avons pas passé un seul jour sans demander à Dieu de vous bénir.--Ah! il vous a entendue, puisqu'il m'a envoyé ici, répond le jeune homme avec une profonde émotion; car le peu que j'ai fait ne méritait assurément pas un pareil prix."

Cependant il était fort tard; une profonde obscurité enveloppait toute la forêt; le retour à Saïmka au milieu do la nuit n'était pas sans danger, et Springer ne pouvait se résoudre à refuser l'hospitalité à son libérateur: mais il avait promis, sur la foi de l'honneur, au gouverneur de Tobolsk, de ne recevoir personne dans sa demeure, et il lui était affreux de manquer à un pareil serment. Il proposa au jeune homme de l'accompagner jusqu'à Saïmka. "J'allumerai un flambeau, lui dit-il; je connais les détours de la forêt, les marais, les stagnes d'eau* [*Les stagnes d'eau, au lieu de dire les eaux stagnantes.] qu'il faut éviter; je marcherai le premier." Phédora effrayée se jeta au-devant de lui pour l'arrêter. Smoloff prit la parole: "Permettez-moi, monsieur, lui dit-il, de rester dans votre cabane jusqu'au jour; je sais quels sont les ordres de mon père, et les motifs qui l'obligent à vous montrer tant de rigueur: mais je suis sûr qu'il me permettrait en cette occasion de vous délier de votre serment, et je vous réponds de revenir bientôt vous remercier de sa part de l'asile que vous m'aurez accordé." Springer prit alors la main du jeune homme, il entra avec lui dans la cabane, et tous deux s'assirent près du poêle, tandis que Phédora et sa fille préparaient le souper.

Elisabeth était vêtue, selon l'usage des paysannes tartares, avec un court jupon rouge relevé sur le côté; la jambe couverte d'un pantalon de peau de renne, et les cheveux tombant en tresses jusque sur ses talons; un corset étroit et boutonné sur le coté laissait voir toute l'élégance de sa taille, et ses manches retroussées jusqu'au coude ne dérobaient point la beauté de ses bras. La simplicité de son costume semblait rehausser encore la dignité de son maintien, et tous ses mouvements étaient accompagnés d'une grâce que Smoloff admirait avec une singulière émotion, et dont il ne pouvait détacher ni ses regards ni son coeur. Elisabeth ne le regardait pas avec moins de plaisir; mais dans ce plaisir tout était pur; il ne venait que de la reconnaissance qu'elle lui devait, et des espérances qu'elle fondait sur lui. Dieu lui-même, qui sonde jusqu'aux derniers replis du coeur, n'aurait pas trouvé dans celui d'Elisabeth un seul sentiment qui ne se rapportât à ses parents, et qui ne fût entièrement pour eux. Pendant le souper, le jeune Smoloff dit aux exilés qu'il n'était que depuis trois jours à Saïmka; qu'il avait appris que des loups affamés ravageaient tout le canton, et qu'avant peu on ferait une chasse générale pour les détruire. A cette nouvelle, Phédora se pressa contre son époux en pâlissant: "Vous n'irez point, j'espère, lui dit-elle, à cette chasse dangereuse; vous n'exposerez pas votre vie, votre vie, le plus précieux de mes biens!--Hélas! Phédora, que dites-vous? reprit Springer avec un sentiment d'amertume. Qu'est-ce que ma vie? sans moi seriez-vous ici? savez-vous ce qui vous rendrait la liberté, à vous et à notre enfant? le savez-vous?" Sa femme l'interrompit par un cri douloureux: Elisabeth quitta sa place, vint auprès de son père, lui prit la main, et lui dit: "Mon père, tu le sais, élevée dans ces forêts, je ne connais point d'autre patrie; ici, à tes côtés, ma mère et moi nous vivons heureuses: mais j'atteste son coeur comme le mien, que dans aucun lieu de la terre nous ne pourrions vivre sans toi, fût-ce dans ta patrie.--Entendez-vous, M. de Smoloff, répliqua Springer; vous croyez que de telles paroles devraient me consoler, et elles enfoncent au contraire le poignard plus avant dans mon sein: des vertus qui devaient faire ma joie font mon désespoir, quand je pense qu'à cause de moi elles demeureront ensevelies dans ce désert; qu'à cause de moi Elisabeth ne sera point connue, ne sera point aimée." La jeune fille l'interrompit vivement par ces mots: "O mon père! me voici entre ma mère et toi, et tu dis que je ne serai point aimée?" Springer, sans pouvoir modérer sa douleur, continua ainsi: "Jamais tu ne jouiras de ce plaisir que je te dois, jamais la voix d'un enfant adoré ne te fera entendre de si douces paroles; tu vivras seule ici, sans époux, sans famille, comme un faible oiseau égaré dans le désert. Innocente victime, tu ne connais point les biens que tu perds; mais moi qui ne peux plus te les donner, j'ai tout perdu." Fendant cette scène, le jeune Smoloff avait essuyé ses larmes plus d'une fois; il voulut parler, sa voix était altérée. Cependant il dit: "Monsieur, dans la triste place qu'occupe mon père, vous devez croire que je ne suis pas étranger au malheur; souvent j'ai parcouru les divers cercles de son vaste gouvernement: que de larmes j'ai recueillies! que de douleurs solitaires j'ai entendues gémir! J'ai vu, j'ai vu dans les déserts de l'affreux Beresof* [*Beresof, Beresov ou Beresow, est une ville de la Sibérie, située dans la province du même nom, au nord-ouest et à trois cent soixante-douze milles de Tobolsk, au 64e degré de latitude septentrionale, et au 65e degré 14 minutes de longitude orientale: le prince de Menzikof y mourut en exil en 1729. Le district de Beresof a des mines d'or qui, depuis l'année 1754, ont valu à la couronne de Russie un revenu net de près de 860,000 roubles par an.] des infortunés qui vivaient sans amis, sans famille; jamais ils ne recevaient une tendre caresse, jamais une douce parole ne réjouissait leur coeur; isolés dans le monde, séparés de tout, ils n'étaient pas seulement exilés, ils étaient malheureux.--Et quand le ciel t'a laissé ta fille, interrompit Phédora, d'un ton de reproche et d'amour, tu dis que tu as tout perdu; si le ciel te l'ôtait, que dirais-tu donc?" Springer tressaillit; il prit la main de sa fille, et la serrant sur son coeur avec celle de sa femme, il répondit en les regardant toutes deux: "Ah! je le sens, je n'ai pas tout perdu!"

Quand le jour parut, le jeune Smoloff prit congé des exilés; Elisabeth le voyait partir avec regret, car elle était impatiente de lui révéler son projet, de lui demander sa protection; elle n'avait pas trouvé un moment pour lui parler en particulier, ses parents ne l'avaient pas quittée, et elle ne voulait pas s'expliquer devant eux; elle espéra qu'en le voyant souvent, elle trouverait l'occasion de l'entretenir. Aussi lui dit-elle très-vivement: "Ne reviendrez-vous pas, monsieur? Ah! promettez-moi que ce jour-ci ne sera pas le dernier où j'aurai vu le sauveur de mon père." Springer fut surpris de ces paroles, surtout de l'air dont elles étaient prononcées; une secrète inquiétude le saisit. Il se rappela les ordres du gouverneur, et assura qu'il n'y désobéirait pas deux fois. Smoloff répondit qu'il était certain d'obtenir de son père une exception pour lui, et que dès ce jour même il allait retourner à Tobolsk pour la solliciter. "Mais, monsieur, continua-t-il, eu réclamant ses bontés pour moi, ne lui dirai-je rien pour vous? ne serai-je pas assez heureux pour vous servir? n'avez-vous rien à lui demander?--Rien, monsieur," répliqua Springer d'un air grave. Le jeune homme baissa tristement les yeux vers la terre, et puis s'adressant à Phédora, il lui fit la même question. "Monsieur, répondit-elle, je voudrais qu'il me donnât la permission d'aller tous les dimanches entendre la messe à Saïmka avec ma fille." Smoloff s'engagea à la lui faire obtenir, et s'éloigna, emportant toutes les bénédictions de la famille et les voeux secrets d'Elisabeth pour son prompt retour. En s'en retournant, il n'était occupé que d'elle; il n'avait plus d'autre pensée. Cette jeune fille, qui lui était apparue la veille dans ce désert sous une forme si belle, avait commencé par frapper son imagination: bientôt, en la voyant auprès de ses parents, son coeur avait été profondément touché; il se retraçait ses moindres paroles, son air, ses regards, surtout le dernier mot qu'elle lui avait dit. Sans ce mot, peut-être une sorte de respect l'eût-il empêché de l'aimer: mais cette vivacité avec laquelle Elisabeth avait exprimé le desir de le revoir, cette prière dont l'accent décelait un sentiment si tendre, lui firent croire qu'elle avait été émue comme lui. Sa jeune imagination s'exaltant par cette pensée, il se persuada que la rencontre de la veille n'était pas un coup du hasard, qu'une mutuelle sympathie avait agi sur Elisabeth comme sur lui, et il était impatient de lire dans ce coeur innocent la confirmation de tout ce qu'il osait espérer. Ah! qu'il était loin de deviner ce qu'il devait y lire un jour!

Cependant, depuis la visite de Smoloff, la tristesse de Springer avait pris un caractère plus sombre. Le souvenir de ce jeune homme si aimable, si généreux, si intrépide, lui rappelait sans cesse l'époux qu'il aurait desiré à sa fille: mais sa triste position lui interdisant toute pensée de ce genre, loin de desirer le retour de Smoloff, il le craignait; car Elisabeth pouvait être sensible, et c'eût été le dernier terme du malheur pour son coeur paternel, que de voir sa fille atteinte par la secrète douleur d'un amour sans espoir.

Un soir, plongé dans ces rêveries, la tête entre ses deux mains, le coude appuyé sur le poêle, il poussait de profonds soupirs. Phédora, à cet aspect, avait laissé tomber son aiguille; les yeux fixés sur son époux, le coeur plein d'anxiété, elle demandait au ciel de lui inspirer ces paroles qui consolent et qui ont le pouvoir de faire oublier le malheur. Un peu plus loin, dans l'ombre, Elisabeth les regardait tous deux, et songeait avec joie qu'un jour viendrait peut-être où ils ne pleureraient plus. Elle ne doutait point que Smoloff ne consentît à favoriser son entreprise: un secret instinct lui répondait d'avance qu'il en serait touché, et qu'il la protégerait; mais elle craignait le refus de ses parents, surtout celui de sa mère. Cependant, comment partir sans leur aveu, sans savoir le nom de leur patrie, et pour quelle faute elle allait demander grâce? Elle sentit qu'il fallait leur ouvrir son coeur, et que le moment était venu. Elle mit un genou en terre pour demander à Dieu de disposer ses parents à l'entendre; ensuite elle s'approcha doucement de son père, et demeura debout derrière lui, appuyée contre le dossier de la chaise où il était assis. Elle garda le silence un moment, dans l'espoir qu'il lui parlerait peut-être le premier; mais voyant qu'il ne quittait point son attitude pensive, elle commença ainsi: "Mon père, permets-moi de t'adresser une question." II releva la tête, et lui fit signe qu'elle le pouvait. "L'autre jour, quand le jeune Smoloff te demanda si tu ne desirais rien, Rien, lui répondis-tu: est-il vrai, ne desires-tu rien?--Rien qu'il puisse me donner.--Et qui pourrait te donner ce que tu desires?--L'équité, la justice.--Mon père, où peut-on les trouver?--Dans le ciel, sans doute; mais sur la terre, jamais, jamais!" Ayant parlé ainsi, les noirs soucis qui ombrageaient son front prirent une teinte plus sombre, et il laissa retomber sa tête dans ses mains. Après une courte pause, Elisabeth reprit la parole, et d'une voix plus animée elle dit: "Mon père, ma mère, écoutez-moi; c'est aujourd'hui que j'accomplis ma dix-septième année; c'est aujourd'hui que j'ai reçu de vous cette vie, qui me sera si chère, si je puis vous la consacrer; ce coeur, avec lequel je vous aime et vous révère comme les images vivantes du Dieu du ciel. Depuis ma naissance, chacun de mes jours a été marqué par vos bienfaits; je n'ai pu y répondre encore que par ma reconnaissance et ma tendresse: mais qu'est-ce que ma reconnaissance, si elle ne se montre point? qu'est-ce que ma tendresse, si je ne puis vous la prouver! O mes parents! pardonnez à l'audace de votre fille, mais, une fois en sa vie, elle voudrait faire pour vous ce que vous n'avez cessé de faire pour elle depuis sa naissance. Ah! daignez enfin verser dans sou sein le secret de tous vos malheurs!--Ma fille, que me demandes-tu? interrompit très-vivement son père.--Que vous m'instruisiez de tout ce que j'ai besoin de savoir pour vous montrer tout mon amour, et Dieu sait quel motif m'anime, lorsque j'ose vous adresser un pareil voeu." En disant ces mots, elle tomba aux genoux de son père, et éleva vers lui des regards suppliants. Un sentiment si grand, si noble, brillait dans ses yeux, à travers les larmes dont ils étaient pleins, et l'héroïsme de son ame jetait quelque chose de si divin sur l'humilité de son attitude, que Springer entrevit à l'instant une partie de ce que sa fille pouvait vouloir. Sa poitrine s'oppressa: il ne pouvait ni parler ni pleurer; il demeurait silencieux, immobile, accablé comme devant la présence d'un ange: l'excès de l'infortune n'avait point eu la puissance de remuer son coeur, comme venaient de faire les paroles d'Elisabeth; et cette ame si ferme, que les rois n'intimidaient point, et que l'adversité ne pouvait abattre, attendrie à la voix de son enfant, cherchait en vain sa force et ne la trouvait plus. Pendant que Springer gardait le silence, Elisabeth demeurait toujours prosternée devant lui. Sa mère s'approcha pour la relever. Placée derrière sa fille, elle n'avait pu voir, lorsque celle-ci était tombée à genoux, ni le geste ni le regard qui venaient de révéler son sublime secret à son père; elle était restée bien loin du malheur qui menaçait sa tendresse. "Pourquoi, dit-elle à son époux, pourquoi refuserais-tu de lui confier nos secrets? est-ce que sa jeunesse l'effraie? crains-tu que l'ame d'Elisabeth ne s'afflige jusqu'à la faiblesse de la grandeur de nos revers?--Non, reprit le père, en regardant fixement sa fille, non, ce n'est pas sa faiblesse que je crains." A ce mot, Elisabeth ne douta pas que son père ne l'eût comprise; elle lui serra la main, mais en silence, afin de n'être entendue que de lui, car elle connaissait le coeur de sa mère, et était bien aise de retarder l'instant qui devait le déchirer. "Mon Dieu! s'écria Springer, pardonnez mes murmures; je connaissais tous les biens que vous m'aviez ravis, et non ceux que vous me destiniez; Elisabeth, tu as effacé en ce jour douze années d'adversité.--Mon père, répondit-elle, puisqu'on entend de semblables paroles sur la terre, ne dis plus qu'il ne s'y trouve plus de bonheur; mais parle, réponds-moi, je t'en conjure, quel est ton nom, ta patrie, tes malheurs?--Mes malheurs, je n'en ai plus; ma patrie, où je vis près de toi; mon nom, l'heureux père d'Elisabeth.--O mon enfant! interrompit Phédora, je pouvais donc t'aimer davantage; tu viens de consoler ton père." A ces mots, la fermeté de Springer fut tout-à-fait vaincue; il serra dans ses bras sa femme et sa fille; et, les baignant de ses larmes, il répétait d'une voix entrecoupée: "Mon Dieu, pardonnez, j'étais un ingrat; pardonnez, ne punissez pas." Quand cette violente émotion fut un peu calmée, Springer dit à sa fille: "Mon enfant, je vous promets de vous instruire de tout ce que vous desirez savoir; mais attendez quelques jours encore, je ne pourrais vous parler de mes malheurs aujourd'hui; vous venez de me les faire oublier."

L'obéissante Elisabeth n'osa point le presser davantage, et attendit avec respect l'instant où il voudrait s'expliquer; mais elle l'attendit vainement: Springer semblait le craindre et le fuir; il avoit deviné son projet, et aucun terme ne pourrait exprimer l'admiration et la reconnaissance de ce tendre père: il ne se sentait pas le droit de refuser à sa fille le consentement qu'elle allait lui demander; mais il ne se sentait pas non plus le courage de le donner. Sans doute ce moyen était le seul qui lui laissât quelque espérance de sortir de l'exil, et de replacer Elisabeth au rang qui lui était dû: mais quand il considérait les fatigues inouïes et les terribles dangers de ce voyage, il n'en pouvait supporter la pensée. Pour rétablir sa famille et retrouver son pays, il eût donné sa vie: mais il ne pouvait pas risquer celle de sa fille.

Le silence de Springer dictait à Elisabeth la conduite qu'elle devait tenir; elle était sûre que son père l'avait devinée, qu'il était touché de ce qu'elle voulait faire: mais s'il eût approuvé son projet, aurait-il évité avec tant de soin de lui en parler? En effet, ce projet était si extraordinaire que ses parents ne pouvaient le voir que comme une pieuse et tendre folie. Pour parvenir à le leur faire adopter, il était nécessaire qu'elle le présentât sous le jour le plus favorable, dégagé de ses plus grands obstacles, protégé de l'aide et des conseils de Smoloff. Jusque-là il serait rejeté, elle n'en doutait point. Elle se décida donc à se taire encore, et à n'achever d'ouvrir son coeur à ses parents que quand elle aurait eu un entretien avec Smoloff sur ce sujet. Comme elle prévoyait aussi qu'une des plus fortes raisons que ses parents opposeraient à son départ serait l'impossibilité de lui laisser faire, à son âge, huit cents lieues à pied, dans le climat le plus rigoureux du monde, et pour répondre d'avance à cette difficulté, elle essayait chaque jour ses forces dans les landes d'Ischim: aucun temps ne la retenait; soit que le vent chassât la neige avec violence, soit qu'un brouillard épais lui cachât la vue de tous les objets, elle partait toujours, quelquefois malgré ses parents, et s'exerçait ainsi peu à peu à braver leurs ordres et les tempêtes.

Les hivers de Sibérie sont sujets aux orages; souvent, au moment où le ciel paraît le plus serein, des ouragans terribles viennent l'obscurcir tout-à-coup. Partis des deux points opposés de l'horizon, l'un arrive chargé de toutes les glaces de la mer du Nord* [*La mer du Nord dont il est parlé ici n'est point cette partie de l'Océan qui est entre l'Angleterre, l'Allemagne, le Danemarck et la Norwège; mais cette mer qui baigne les côtes orientales de l'Amérique (_the North Pacific Ocean_). Elle est appelée ainsi par opposition à celle qui en baigne les côtes occidentales, et qui s'appelle mer du Sud (_the Pacific Ocean_ or _Great South Sea_).], et l'autre des tourbillons orageux de la mer Caspienne: s'ils se rencontrent, s'ils se choquent, les sapins opposent en vain à leur furie leurs troncs robustes et leurs longues pyramides; en vain les bouleaux plient jusqu'à terre leurs flexibles rameaux et leur mobile feuillage: tout est rompu, tout est renversé; les neiges roulent du haut des montagnes; entraînées par leur chute, d'énormes masses de glace éclatent et se brisent contre la pointe des rochers qui se brisent à leur tour; et les vents s'emparant des débris des monts qui s'écroulent, des cabanes qui s'abîment, des animaux qui succombent, les enlèvent dans les airs, les poussent, les dispersent, les rejettent vers la terre, et couvrent des espaces immenses des ruines de toute la nature.