Elisabeth; ou les Exilés de Sibérie
Chapter 10
Smoloff tombe aussi aux pieds des exilés. "Ah! leur dit-il, vous avez plus d'un enfant. Jusqu'à ce moment Elisabeth m'a nommé son frère, mais à vos genoux peut-être me permettra-t-elle d'aspirer à un autre nom." La jeune fille prend la main de ses parents, les regarde, et leur dit: "Sans lui je ne serais point ici peut-être, c'est lui qui m'a conduit aux genoux de l'empereur, qui a parlé pour moi, qui a sollicité votre grace, qui l'a obtenue; c'est lui qui vous rend votre patrie, qui vous rend votre enfant, qui me ramène dans vos bras. O ma mère! dis-moi comment doit se nommer ma reconnaissance. O mon père! apprends-moi comment je pourrai m'acquitter." Phédora, en pressant sa fille contre son sein, lui répondit: ["T]a reconnaissance doit être l'amour que j'ai pour ton père." Springer s'écria avec enthousiasme: "Le don d'un coeur comme le tien est au-dessus de tous les bienfaits; mais Elisabeth ne saurait être trop généreuse." La jeune fille alors, unissant la main du jeune homme à celles de ses parents, lui dit avec une modeste rougeur: "Vous promettez de ne les quitter jamais?--Mon Dieu! ai-je bien entendu? s'écria-t-il; ses parents me la donnent, et elle consent à être à moi!" II n'acheva point, il pencha son visage baigné de larmes sur les genoux d'Elisabeth; il ne croyait pas que dans le ciel même ou pût être plus heureux que lui; et l'ivresse de cette mère qui revoyait son enfant, le tendre orgueil de ce père qui devait la liberté au courage de sa fille, l'inconcevable satisfaction de cette pieuse héroïne qui, à l'aurore de sa vie, venait de remplir le plus saint des devoirs, et ne voyait plus aucune vertu au-dessus de la sienne; tous ces biens réunis, tous ces bonheurs ensemble ne lui semblaient pas pouvoir égaler le bonheur qu'il devait au seul amour.
Maintenant, si je parlais des jours qui suivirent celui-là, je montrerais les parents s'entretenant avec leur fille des cruelles angoisses qu'ils ont endurées pendant son absence; je les montrerais écoutant, avec toutes les émotions de l'espérance et de la crainte, le récit qu'elle leur fait de son long voyage; je ferais entendre les bénédictions du père en faveur de tous ceux qui ont secouru son enfant; je ferais voir la tendre mère montrant, attachée sur son coeur, comme la seule force qui avait pu la faire vivre jusqu'à cet instant, la boucle de cheveux envoyée par Elisabeth; je dirais ce que les parents éprouvèrent le jour que l'exilé se présenta dans leur cabane pour leur apprendre le bien que leur fille lui avait fait; je dirais les larmes qu'ils versèrent au récit de sa détresse, les larmes qu'ils versèrent au récit de sa vertu; enfin, je raconterais leurs adieux à cette cabane sauvage, à cette terre d'exil, où ils ont souffert tant de maux, mais où ils viennent de goûter une de ces joies d'autant plus vives et plus pures, qu'elles s'achètent par la douleur et naissent du sein des larmes, semblables aux rayons du soleil, qui ne sont jamais plus éclatants que quand ils sortent de la nue pour se réfléchir sur des champs trempés de rosée.
Pure et sans tache comme les anges, Elisabeth va participer à leur bonheur, elle va vivre comme eux d'innocence et d'amour. O amour! innocence! c'est assurément de votre éternelle union que se compose l'éternelle félicité.
Je n'irai pas plus loin. Quand les images riantes, les scènes heureuses se prolongent trop, elle[s] fatiguent, parce qu'elles sont sans vraisemblance; on n'y croit point, on sait trop qu'un bonheur constant n'est pas un bien de la terre. La langue, si variée, si abondante pour les expressions de la douleur, est pauvre et stérile pour celles de la joie; un seul jour de félicité les épuise. Elisabeth est dans les bras de ses parents, ils vont la ramener dans leur patrie, la replacer au rang de ses ancêtres, s'enorgueillir de ses vertus, et l'unir à l'homme qu'elle préfère, à l'homme qu'ils ont eux-mêmes trouvé digne d'elle. C'en est assez, arrêtons-nous ici, reposons-nous sur ces douces pensées. Ce que j'ai connu de la vie, de ses inconstances, de ses espérances trompées, de ses fugitives et chimériques félicités, me ferait craindre, si j'ajoutais une seule page à cette histoire, d'être obligée d'y placer un malheur.
FIN D'ELISABETH.