Eldorado

Part 2

Chapter 23,780 wordsPublic domain

Au milieu d’un groupe, se dressait la stature colossale de Marzouk, le champion des luttes à mains plates. Il racontait d’une voix rageuse comment on l’avait chassé tout à l’heure du salon des premières, où il s’était aventuré sans savoir: et il en décrivait le luxe, la splendeur dorée. Rien n’était trop beau pour les bourgeois. Eux, les émigrants, on les parquait là, comme un troupeau de bétail... Ah! quand donc les misérables se révolteraient-ils? Ils étaient les plus nombreux, les plus forts. Ils n’avaient qu’à vouloir, ils s’empareraient du navire, ils seraient les maîtres... Comme on ne l’écoutait pas, il se tut, l’air sombre et farouche d’une brute domptée, prise par les liens de fer d’une formidable organisation sociale.

André Laurel s’en revint lentement. Il était anarchiste aussi, mais d’une autre façon que Marzouk. Les paroles de haine et de vengeance troublaient sa généreuse conception d’un monde selon son cœur, affranchi des vieilles servitudes, des codes, des lois, de toute autorité. Les soupirs du grand large et le remous des flots se brisant contre les flancs du paquebot, adoucissaient sa rêverie naïve, où irradiait, dans les lointains de l’idéal, l’ère de liberté et de fraternité universelle.

L’accordéon, au loin, avait cessé sa mélodie dolente. La nuit maintenant était tout à fait tombée, une de ces nuits ardentes et calmes du mois d’août où la lune apparaît tard. L’_Eldorado_ n’était plus qu’une grande masse d’ombre fuyant dans l’obscurité phosphorescente. Seul, le salon des premières resplendissait.

C’était l’heure du thé. Plusieurs passagers s’étaient déjà retirés dans leurs cabines; les autres s’attardaient à causer, confortablement assis autour de la longue table. Par un coin de rideau levé, André Laurel se prit à observer ces bourgeois que sa présence scandalisait; il ne lui parut pas que les émotions du voyage eussent haussé d’un degré le ton de leurs pensées familières. Leurs faces veules exprimaient la satiété, la paresse de vivre, l’ennui d’une existence rance, que traversaient seulement des éclairs de luxure.

Il détourna les yeux et se remit à errer, en proie à cette vague exaltation que soulèvent dans l’âme les soirs de rêve. Il y avait çà et là des coins de silence et de mystère. On n’entendait que le bruit sourd et cadencé de la machine, imprimant au navire une trépidation continue.

Une silhouette fine glissa dans les ténèbres. C’était Myrrha dans une toilette toute blanche. Elle alla s’accouder sur le bastingage, à l’arrière du pont, et demeura là, immobile, fascinée par le sillage d’argent que créait le tournoiement de l’hélice et que des reflets lumineux criblaient de perles d’or. Une autre ombre parut, s’approcha, une voix murmura: «Myrrha, c’est toi? Je te cherchais partout... Quelle imprudence! Tu sais bien que le docteur t’a défendu... Ne crains-tu pas de prendre mal?... Viens, je t’en supplie.--Non, laisse-moi, répondit-elle, je vais très bien, je suis heureuse, il fait si bon, ce soir!» Il y eut encore des phrases échangées; puis la vieille parente, lasse d’insister, se retira; la jeune fille resta seule. André Laurel fut tenté de l’aborder. Quelque chose de mystérieux et de doux l’attirait vers elle, l’intuition d’une pensée proche de la sienne. Mais la crainte d’être indiscret et cette timidité qui naît d’un sentiment plus profond que le désir le retinrent sur place, l’âme soulevée d’une émotion inattendue.

Près de là, un chuchotement doux se percevait à peine. C’étaient Armand Reboul et Mme Rolande qui causaient.

--Malheureux, disait-elle, qu’avez-vous fait? Oh! quelle folie! Que vous me rendez malheureuse!... Ne craignez-vous pas de me perdre?

--Pardonnez-moi, balbutia-t-il, je vous aime. La vie sans vous m’était si amère!... Ma folie est d’avoir voulu réparer l’injustice du destin qui nous a séparés, quand nous étions faits l’un pour l’autre.

--Il est trop tard, soupira-t-elle. Je ne suis plus libre... Qu’attendez-vous de moi? Que je trompe mon mari, que je trahisse mes devoirs, que je me jette dans une aventure dont nous ne pouvons prévoir l’issue?... Non, mon ami, on ne recommence pas la vie, à mon âge, on ne se libère pas ainsi du passé, il nous enchaîne par trop de liens, trop de souvenirs, trop d’obligations.

--Qu’importe, dit Reboul d’une voix ardente, si nous nous aimons! Qu’importent ces liens, ces devoirs que nous impose un ordre social hypocrite, si nous nous suffisons à nous-mêmes!

--Mon ami, répondit Mme Rolande, êtes-vous sûr que nous serions heureux? N’avez-vous pas assez vécu déjà pour savoir que l’idéal réalisé est souvent tout près du malheur? Je ne puis douter de votre sincérité, la preuve que vous m’en donnez est trop grande, mais quand on aime, on n’imagine pas qu’on pourra ne plus aimer, et c’est le caractère de la passion de se croire éternelle... Vous dites que nous étions faits l’un pour l’autre. Supposez que vous m’ayez épousée; nous aurions aujourd’hui dix ans de ménage, et vous ne me tiendriez pas le même langage. Nous serions peut-être maintenant de bons amis, et ce serait bien beau; peu de mariages d’inclination finissent aussi bien.

--Comme vous me parlez, murmura-t-il, que vous êtes cruelle, que vous me faites souffrir à votre tour!

--Je vous parle en femme sensée, répondit-elle, et qui voudrait vous épargner dans l’avenir le remords d’une irréparable folie, dont je serais justement châtiée, car j’en aurais été cause. Les erreurs que les hommes nous pardonnent le moins sont celles que nous n’avons pu les empêcher de commettre. Puisque vous êtes les plus forts, il faut bien que nous soyons les plus sages... Ouvrez les yeux, remarquez tous ces couples qui semblent traîner avec lassitude la chaîne qui les unit; la plupart se sont aimés autrefois, avaient cru qu’ils étaient nés l’un pour l’autre, et ils étaient aussi sincères que vous l’êtes en ce moment; mais les années ont passé, l’illusion s’est dissoute, l’intimité a séparé ces deux êtres que l’éloignement avait rapprochés, qui croyaient se comprendre parce qu’ils s’ignoraient... Permettez-moi donc, mon ami, de ne pas briser votre avenir. Si vous m’en croyez, vous reviendrez en France par le prochain courrier. Cette traversée ne vous en paraîtra que plus charmante, car il n’est pour l’amour-propre de plus grande satisfaction que d’avoir échappé à une faute. Vous aurez fait un très beau voyage, vous aurez vu des pays nouveaux, et vous m’en garderez un bon souvenir. Puis, vous raconterez plus tard à vos amis une aventure romanesque qui avait pu si mal finir et qui se sera dénouée à la façon d’un aimable vaudeville.

--Si tout le monde raisonnait ainsi, dit Reboul, on fuirait toujours le bonheur, sous prétexte qu’il ne saurait être éternel... Non, ce n’est pas cela qui vous retient, mais tous les vains préjugés sociaux, la peur de l’opinion et le respect d’une morale qui vous rend prisonnière d’un homme que vous n’aimez pas, car, je le sais, vous avez été mariée contre votre gré.

--Et vous voudriez m’affranchir? dit-elle avec une nuance d’ironie.

--Oui, d’une erreur qu’une loi inhumaine prétend rendre définitive... N’a-t-on pas le droit de se tromper, et ce droit ne comporte-t-il celui de réparer l’erreur, quand elle est reconnue?

--Mon ami, répliqua Mme Rolande, permettez-moi de ne pas penser comme vous. Je redoute cette liberté que vous envisagez comme le plus précieux des biens. Qui sait quel usage nous en ferions et que de maux en naîtraient? Ah! nous regretterions bientôt cette morale surannée et cette servitude qui vous pèsent, car la liberté absolue que vous rêvez engendrerait une servitude pire... Félicitons-nous de ces chaînes que nous sommes impatients de rompre et qui nous libèrent peut-être.

--Moi, dit Reboul, je maudis tous ces liens qui nous empêchent de vivre notre vraie vie. Pourquoi vous rendre esclave du passé? Il est une morale supérieure aux lois, aux préjugés, c’est celle qui nous commande de saisir le bonheur qui s’offre à nous. Ce serait une affreuse injustice qu’après vous être donnée à un homme que vous n’aimiez pas, vous ne puissiez plus accepter un amour vrai, sincère et profond.

--N’attendez pas de moi, mon ami, répliqua-t-elle, le bonheur que vous vous promettez, il serait de trop courte durée. Je ne suis plus à l’âge où la passion a l’excuse de la jeunesse et de l’ignorance.

--Je vous aime, reprit-il d’une voix frémissante, je n’ai vécu que pour vous. Sans vous, il n’est plus pour moi d’existence acceptable... Je vous adorerai, vous serez mon culte éternel.

--Enfant! soupira-t-elle, vous me maudiriez bientôt, si j’avais la faiblesse de vous céder. J’ai quelques années de plus que vous, j’ai trop vécu pour partager vos illusions, vos rêves romanesques... Vous cesseriez bien vite de m’aimer!

--Jamais, je vous le jure!

--Les serments d’amour reposent sur du sable... Oubliez-moi, je vous en conjure! Il est tant d’autres femmes plus jeunes, plus belles et qui sont libres!

--Il n’est pas en mon pouvoir de renoncer à vous.

D’une voix douce, tranquille et comme irrévocable, elle prononça:

--Soyons amis, rien qu’amis. Cela pourra durer toujours, et nous n’aurons jamais ni regret, ni déception, ni remords.

Elle retira sa main qu’il avait prise et qu’il pressait sur ses lèvres. La lune s’était levée, répandant à l’entour une clarté indiscrète. Ils parlaient plus bas, on ne distinguait plus qu’un confus murmure.

André Laurel s’éloigna; ses pas le ramenèrent à l’avant du navire, dans le quartier des émigrants.

Beaucoup, enveloppés de couvertures, dormaient là, sur le pont, à la belle étoile et à la dure, comme sur un champ de bataille. Des ronflements, des souffles lents et pénibles, semblables à des râles, aggravaient le silence jusqu’au tragique.

Le long du bastingage, une ombre errait, d’une allure suspendue de fantôme, dans cette solitude vivante, comme une âme inquiète et mélancolique veillant sur le sommeil de cette humanité misérable. Parfois, elle s’arrêtait, prenait en grandissant une raideur spectrale. Et, brusquement, la lune rougeoyante éclaira un maigre profil de femme, un de ces visages où le destin a mis son baiser inexorable. La bouche avait gardé dans ses plis la trace d’un sourire machinal et professionnel, tandis que le regard très las révélait une expérience résignée des choses. Sa chevelure dénouée, coulant sur les épaules, accentuait l’air d’abandon et de renoncement qui suintait de sa personne; tout en elle annonçait l’exilée, la flétrie, douloureuse de tous les vices dont l’alluvion avait passé sur elle, de toutes les peines et de tous les remords qui avaient, un instant, bu sur ses lèvres la volupté de l’oubli.

On la nommait Lola. C’était une de ces pauvres filles, usées déjà dans les travaux forcés à perpétuité de l’amour, et qu’un trafic infâme envoie, de par le monde, peupler les bagnes de la prostitution.

André Laurel s’approcha.

--Bonsoir, dit-il simplement.

Elle répondit de même, méfiante d’abord:

--Bonsoir.

--Où allez-vous? questionna-t-il.

--A Buenos-Ayres... Et vous?

--Moi, je ne sais... A Buenos-Ayres ou ailleurs, peu m’importe, pourvu que ce soit loin, très loin. Je m’arrêterai là où l’atmosphère me semblera respirable... J’ai quitté la France et ma famille pour toujours.

Elle le regarda, surprise, intéressée tout à coup, moins par ce qu’il disait que par son accent de sincérité, sa figure fine et distinguée, d’une touchante jeunesse qui contrastait avec le ton désabusé de ses paroles.

--Pour quelle cause? demanda-t-elle.

--Parce que j’en avais assez!

--De quoi?

--De leurs mensonges, de leurs masques, de toute l’hypocrisie sociale.

--Vous êtes un révolté?

--Oui. Il n’y a de dignité vraie et de grandeur que dans la révolte. Je ne veux pas me soumettre, être lâche: je veux être libre et vivre selon ma conscience.

--C’est donc que vous êtes riche?

--Non.

--Pourtant, vous êtes, comme on dit, un fils de famille. Ça se sent... Alors, ce sont vos parents qui ont du bien?

--Qu’ils le gardent. Je gagnerai ma vie.

Elle l’interrogea de nouveau et il en vint à tout dire, son histoire entière et ses rêves d’apôtre. Elle l’écoutait, silencieuse et grave, en le fixant de ce regard qui dénonçait une science inquiétante des choses.

--Gosse! gosse! fit-elle enfin, envahie d’une pitié subite. Va, retourne chez toi... Quoi que tu veux faire? Changer le monde? Faudrait voir d’abord à changer le cœur des hommes!... L’anarchie, la société sans loi, sans gendarmes, que tu rêves, ah, oui! ça ferait du propre!... Pauvre petiot, t’as trop de sentiment, tu serais trop malheureux, tu ne connais pas les hommes. Va, gosse, rentre dans ta famille, qui sera bien contente de te dorloter encore. C’est un bon conseil que je te donne.

Et elle disparut, le laissant là, obstiné et songeur.

III

André Laurel était affligé d’une grave infirmité: il croyait tout ce qu’il disait et tout ce qu’on disait. C’était une nature simple, droite et candide, avec des élans passionnés et des aspirations généreuses. L’éducation qu’il avait reçue n’avait fait qu’accroître ces inquiétantes dispositions. Comme la plupart des petits bourgeois, il avait grandi, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, dans la plus complète ignorance des réalités sociales. Tout le monde autour de lui, ses parents et ses professeurs, s’étaient plu à l’entretenir dans ces illusions touchantes qui sont la grâce de l’enfance, à préserver sa jeune âme des amertumes de l’expérience. «On y voit clair bien assez tôt, et la vie se charge elle-même de vous déniaiser.» Mais les Laurel, en élevant leur fils, ne s’étaient même pas tenu ce raisonnement, ils n’avaient fait que suivre les communs usages.

Sous l’Empire, M. Laurel avait été un ardent républicain, comme on l’était alors, révolutionnaire jusqu’à admirer Marat, jusqu’à approuver l’attentat d’Orsini. Tous les jours, le petit André entendait son père déclamer contre les rois, les usurpateurs, les tyrans qui poussent les peuples sur les champs de bataille, sacrifient des générations entières à leur détestable gloire. Les lieux communs contre la guerre enflammaient sa verve. A la tête de l’opposition républicaine dans sa petite ville de province, il avait illuminé son balcon, quand l’Empire avait croulé.

Par sa mère, femme pieuse, André avait été imprégné de la morale évangélique. Son père n’y voyait nul inconvénient, se plaisant à répéter, après Camille Desmoulins, que le sans-culotte Jésus était le premier des républicains. D’ailleurs, bien qu’esprit supérieur, incrédule lui-même, M. Laurel déclarait respecter la foi religieuse chez autrui, attendu que, selon une parole fameuse, si Dieu n’existait pas, il eût fallu l’inventer--pour la masse. Car la masse avait besoin de croyance, d’espérance, de consolation... M. Laurel commençait à s’enrichir.

Plus tard, au collège, André avait appris l’histoire, qui vénère les héros morts pour la liberté. Les auteurs classiques, Plutarque, Tacite, Montaigne, Rabelais, Voltaire, Jean-Jacques, attisaient son âme contre les tyrannies, flattaient les tendances révolutionnaires qu’il tenait de son père. La Boétie s’était écrié: «Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux, levons-nous.» Pascal avait ridiculisé la guerre. Montesquieu sacrifiait l’idée de patrie à l’amour de l’humanité. «Tous les hommes sont frères, lui avait dit autrefois l’Évangile.--Tu ne tueras point, ordonnait la morale de tous les temps.» Parmi les auteurs contemporains qu’on ne lui interdisait pas, se trouvait Tolstoï. Il le lisait et l’admirait. Et Tolstoï ne voulait pas qu’on prît les armes contre ses semblables. Enfin, toujours et par tout le monde, ses parents et ses maîtres, André avait entendu dire qu’il faut obéir à sa conscience, mettre d’accord sa conduite et ses principes. Il atteignit ainsi ses dix-huit ans.

Cependant, M. Laurel, favorisé par le gouvernement de la République, avait rapidement escaladé les degrés de la carrière administrative. L’ancien communard venait d’être nommé préfet. Ses fureurs révolutionnaires, frénésie de la médiocrité, s’étaient apaisées. Il en souriait, à cette heure. «La jeunesse a tant d’excuses! On devient raisonnable en vieillissant.» Riche, décoré, la vanité satisfaite, il condamnait les utopies dangereuses, se dressait en bourgeois respectable, gras et modéré, toujours républicain, contre les revendications sociales.

--Il changera, disait-il en parlant de son fils; à son âge, j’étais comme lui, et j’aime mieux le voir ainsi. Ne pas être communiste à vingt ans prouve un manque de cœur, mais l’être encore à quarante prouve un manque d’esprit.

Aussi se montrait-il indulgent, ne prenant pas la peine de le contredire, lorsque, en sa présence, André, avec une conviction tranquille, soutenait les doctrines que lui-même hurlait jadis avec l’aigreur et la violence de l’ambition impatiente.

Mais, un jour, sa colère éclata. Très calme, André avait déclaré qu’il se refusait au service militaire. D’abord, M. Laurel entreprit de le ramener par la douceur.

--Voyons, mon garçon, tu ne parles pas sérieusement?

--Si, mon père, répondit le jeune homme. J’ai longtemps réfléchi avant de prendre une telle résolution; maintenant, elle est irrévocable.

--Que dis-tu?... Mais c’est impossible... c’est insensé, tu ne feras pas cela!... Songe au désespoir de ta mère, à ma situation, à toi-même, malheureux enfant!

--J’ai songé à tout, répliqua André; j’ai prévu vos objections, vos raisonnements, votre indignation, mon père, et j’ai décidé que j’obéirais à ma conscience.

--Tu veux donc déshonorer ta famille?

--L’honneur, à mes yeux, consiste à ne pas désavouer ses convictions par ses actes.

--On te méprisera!

--Je le sais.

--Tu passeras pour fou!

--Que m’importe!

--On te traitera de lâche!

--Cela me prouve qu’il ne faut pas souvent moins de courage pour agir selon sa conviction que pour risquer sa vie sur un champ de bataille.

La fureur et la douleur agitaient M. Laurel comme un orage. Pour la première fois, il se sentit coupable; ce malheur, c’était son œuvre; il eut conscience que la responsabilité en retombait tout entière sur lui.

Des larmes lui montèrent aux yeux, il pleura.

--Pauvre enfant, pauvre enfant! bégaya-t-il.

Puis, s’étant ressaisi, il parla d’abondance, se cramponna à des arguments comme un noyé à une bouée de sauvetage.

--André, écoute-moi, je fais appel à ton bon sens. En théorie, il se peut que tu aies raison; en réalité, tu commets la plus grave des erreurs. Il est des exigences sociales auxquelles on ne saurait se soustraire sans causer des désastres autour de soi. Mon enfant, il faut voir la vie telle qu’elle est. Sans doute, ton idéal humanitaire est généreux; la guerre est une chose abominable, tout le monde en convient, et je souhaite autant que personne l’abolition des armées permanentes, dont l’entretien constitue le plus écrasant des impôts. Mais n’est-ce pas là un mal nécessaire dans l’état social actuel? Pouvons-nous demeurer sans défense en face de l’Europe armée et qui nous guette? La guerre est partout dans la nature, elle existe aussi comme une fatalité inéluctable entre les peuples et les nations... A vingt ans, je pensais comme toi, je professais les mêmes utopies; mais l’expérience et la réflexion m’ont désabusé, et j’ai fait comme tous les bons citoyens, j’ai servi ma patrie avec tout mon dévouement, toute mon intelligence... Conservons notre idéal, tout en nous soumettant aux circonstances qui dépassent notre volonté; ne faisons jamais rien d’irréparable. Ton héroïsme, mon cher enfant,--car c’est ainsi que tu considères ta folle résolution--serait inutile et te perdrait!

--Mon père, répondit André, je souffre du chagrin que je vous cause, mais vous ne m’avez pas convaincu. Je pense, au contraire, que notre désarmement, loin de nous livrer aux convoitises de l’Europe, serait notre sauvegarde. Nous demeurerions, en paix, comme tant d’autres États, sous la protection des grandes puissances... Et à quoi nous sert cette armée, puisque nous avons cessé d’être les plus forts? La gloire militaire nous a coûté trop cher. Patriote, je le suis à ma manière, en rêvant une France qui rayonnerait sur le monde civilisé par son génie et par sa sagesse... Mon acte ne sera pas inutile, il donnera l’exemple... Non, je ne ferai pas mon service militaire.

--Tu raisonnes comme un insensé, s’écria le père.

Leur premier entretien en resta là. Mais M. Laurel ne se tenait pas pour battu. Pendant un mois, André eut à subir les objurgations de la famille et des amis. Un prêtre même s’en mêla. «Vous aussi, lui répondit André, vous, le missionnaire de paix, le soldat du Christ, qui a dit: Celui qui se servira de l’épée périra par l’épée!»

Le malheureux jeune homme n’y comprenait plus rien; on lui avait toujours enseigné qu’il fallait obéir à sa conscience, mettre d’accord sa conduite et ses pensées; on lui avait appris à admirer les héros et les martyrs de la foi, et tout le monde maintenant le désapprouvait, le traitait d’imbécile ou de fou; d’autres l’accusaient de lâcheté! C’était le plus grand nombre.

Alors, lui apparut la constante contradiction des actes et du langage; et, comme quiconque est frappé soudain d’une grande déception, il s’exagéra le mal: «Tous ces visages sont des masques, pensa-t-il; les convenances, les attitudes, les gestes, autant de grimaces. La noblesse des mots farde la bassesse des intérêts. La morale n’existe que dans les livres. La société entière repose sur l’imposture... Oui, tout ment: l’histoire, qui glorifie des héros qu’on persécuterait encore de nos jours; l’enseignement qui fausse le sens de la vie, et les morts même, les morts couchés dans la terre, les mains jointes et suppliantes, tendues vers un paradis chimérique.»

Ce fut du désespoir, quand ce pessimisme délirant souffla sur son âme désorientée. Personne ne se trouva pour lui dire: «L’hypocrisie, cet hommage que le vice rend à la vertu, selon l’admirable définition de la Rochefoucauld, est un progrès social; ne blâmons pas trop ce désir de paraître meilleur, cette pudeur qui s’efforce à dissimuler les difformités morales, car c’est déjà se rapprocher un peu de la vertu que de lui rendre hommage.»

Cependant, l’aventure du jeune Laurel s’était répandue dans la société bourgeoise et y causait du scandale. Les honnêtes gens, ceux qui jugent un homme sur ses opinions et non sur ses sentiments, lui consacraient une réputation de mauvais sujet. D’autres, indulgents, le qualifiaient de dégénéré, de fin de famille. Ses anciens condisciples, dès qu’ils l’apercevaient, s’écartaient prudemment, pour ne pas avoir à lui refuser la main, geste qui exige un certain courage. Lui-même fuyait le monde, car les rêveurs et les incompris ne sentent la solitude que lorsqu’ils cessent d’être seuls.

André ne rentrait plus chez lui que le soir, très tard, quand tout dormait à la maison. Partout et à toute heure, il vivait avec ses pensées, les illusions qui lui restaient fidèles, et ses grands yeux songeurs disaient la tristesse infinie des êtres qui se savent méconnus, calomniés non seulement par la société, mais encore, amertume pire, par leurs propres actes. Semblable, en effet, à ces poètes qui, avec de très beaux sentiments, composent de très mauvais vers, André, avec de très nobles mobiles, prenait de déplorables résolutions et commençait par faire le malheur des siens, en voulant le bonheur de l’humanité.

Il vécut, quelques mois, désabusé, égaré. Mais il était de ces âmes qui ne peuvent se passer longtemps d’un idéal et pour lesquelles le scepticisme n’est pas le mol oreiller dont parle Montaigne. Brusquement, il changea, devint un autre homme; son regard prit un éclat singulier comme éclairé d’une aurore intérieure, un grand soleil qui se levait au fond de lui-même et qui l’éblouissait. Un livre lui avait découvert une religion nouvelle. C’était une œuvre de propagande anarchiste. Il s’enthousiasma pour cette utopie qui s’illusionne sur le cœur humain et en méconnaît les passions jusqu’à prétendre réaliser la fraternité universelle dans l’absolue liberté.