Eldorado

Part 12

Chapter 123,603 wordsPublic domain

Ce fut, d’abord, de l’attendrissement, puis un grand élan de générosité. Partout, des souscriptions s’ouvrirent au bénéfice des émigrants dont la plupart se trouvaient dans un dénûment extrême. Danglar et Conseil triomphaient à Paris. Une conférence de l’illustre écrivain attira un public frémissant. A Bordeaux, les salons s’arrachaient les époux Avelard, qui ne s’étaient jamais vus à pareille fête, car ils appartenaient à la petite bourgeoisie, reléguée de la haute société provinciale. On se disputait également, dans le grand monde, les Gallerand, Mmes Chabert, Bineau, Garigues et Larderet. Celle-ci y recevait des compliments sur sa santé. Oui, il semblait qu’elle avait engraissé. L’air de la mer sans doute lui avait été favorable.

Chacun, objet de curiosité et d’admiration, offert en spectacle aux invités, reprenait chaque soir, devant une galerie stupéfaite, le tragique récit du naufrage. Plus de grand dîner sans l’un d’eux. Enfin tous des héros. Eux-mêmes maintenant, ayant fini par se prendre à leurs propres mensonges, en étaient convaincus.

Mais l’enthousiasme redoubla, quand un grand quotidien de Paris eut publié le rapport du commandant de la _Guyenne_. Marzouk y était cité. Le lendemain, en tête du _Petit Journal_, paraissait l’article suivant:

UN HÉROS

«A côté de tant de spectacles, dont s’attriste justement la conscience publique, il est doux et reposant parfois d’arrêter un instant ses regards sur quelque bel exemple de courage, de désintéressement et de sacrifice. C’est à nous de le révéler, de le propager; il ne faut pas qu’il soit dit que le mal seul a droit à la réclame. Le bien, il est vrai, ne fait pas de bruit, le véritable héros n’est pas tapageur, et c’est pourquoi on a peine souvent à le découvrir.

«Le hasard, cette fois, a voulu soulever le voile dont s’enveloppe ordinairement sa modestie. On a lu, hier, dans nos colonnes, le rapport si émouvant du commandant de la _Guyenne_ sur la catastrophe de l’_Eldorado_.

«Certes, tous ceux qui vécurent ces jours horribles, éprouvèrent de telles angoisses, séparés du reste de l’humanité, perdus au milieu de l’océan, méritent les plus grands éloges, car tous firent preuve de sang-froid, de solidarité et de la plus rare énergie. Mais, parmi eux, une figure se dresse, celle d’un héros véritable, digne de toute notre admiration. Il se nomme Marzouk.

«A lui seul, il sauva plus de vingt personnes, hommes, femmes et enfants, parvint à arrêter la panique, maintint l’ordre, organisa la distribution des vivres, soutint l’espoir et la vaillance de tous, en l’absence du commandant et des officiers du navire, qui avaient péri dans l’incendie.

«Marzouk est un géant, un bon géant, grand par le cœur comme par la taille. Il mesure près de deux mètres de haut, il est doué d’une force herculéenne qui, seule, l’avait distingué jusqu’à ce jour. Nous avons pu le voir et le féliciter nous-même, mais nos félicitations ont paru le gêner: «Je n’ai fait que mon devoir», nous a-t-il répondu. Il se dérobe aux ovations.

«Marzouk, ce nom n’est pas ignoré de tous. Plusieurs peut-être s’en souviennent. Il figura, en effet, un moment, sur les affiches du Casino de Paris et des Folies-Bergère, au temps, déjà un peu lointain, où ces établissements nous offrirent le spectacle des luttes à main plate. Marzouk y terrassa ses adversaires et fut déclaré champion de France... Où diable la vertu va-t-elle se loger? pourrait-on s’écrier après Molière.

«Mais, direz-vous, il n’est pas de sot métier. Chacun gagne sa vie comme il peut, et il serait injuste, j’allais écrire démoralisant, que l’héroïsme ne fût pas récompensé partout où il se rencontre. Et qui devrait-on encourager, si de tels actes, qui consolent un peu des mille turpitudes de la vie courante, ne l’étaient point?

«Un de nos confrères réclamait pour ce héros la médaille de sauvetage... Eh bien, non, ce n’est pas assez, c’est une dérision, et tout le monde, je pense, sera de mon avis. Le gouvernement de la République, qui proclame l’égalité des citoyens, s’honorerait en faisant davantage, et nul, cette fois, n’y trouverait à redire: tous applaudiraient.

«Combien portent la croix des braves qui ne sauvèrent pas une seule vie? Combien de rubans rouges ne sont dûs qu’à l’intrigue et à la faveur? Et pourquoi ne décorerait-on pas Marzouk? Quoi donc s’y oppose? Sa condition? Tous les hommes n’auraient donc pas les mêmes droits dans notre démocratie?

«Toutefois, il existe des précédents. N’a-t-on pas, en effet, il y a quelques années, promu au grade de chevalier de la Légion d’honneur un simple sergent de ville qui avait arrêté un anarchiste; et ne fut-il pas sérieusement question, une autre fois, d’accorder la même récompense à un cocher de fiacre qui s’était distingué par sa bravoure dans l’incendie du bazar de la Charité?

«En vérité, notre héros n’a-t-il pas fait bien davantage? Qu’on le décore... Si, cependant, on y voyait un obstacle dans la profession qu’il exerça, il serait aisé de lui trouver un emploi compatible avec sa nouvelle dignité. Honorons la vaillance, le dévouement et la vertu.»

Le dithyrambe fut cité, reproduit, approuvé. Oui, il fallait décorer ce brave, réhabiliter le ruban rouge, vendu, prostitué, accordé à des épiciers enrichis, à des anarchistes, à des littérateurs ignorant la syntaxe. Question de principes et de morale, simplement. La Légion d’honneur, Napoléon l’avait créée pour récompenser l’héroïsme.

La politique s’en mêla. Pour la première fois, tous les partis furent d’accord. Marzouk devint populaire. Grâce à sa haute taille, on le reconnaissait dans la foule, qu’il dépassait de toute la tête. Les passants s’arrêtaient, les voyous l’acclamaient. Lui, très droit, très digne, avançait lentement dans cette apothéose.

--Je n’ai fait que mon devoir, répétait-il invariablement.

Sa photographie figurait aux vitrines des grands magasins, parmi les célébrités contemporaines: artistes, savants, hommes d’État. Les journaux l’exposèrent dans leur salle des dépêches. Elle orna les cartes postales. Des industriels exploitaient la gloire du héros. Un roman en livraisons à dix centimes fut lancé sur la voix publique: _Les Mémoires de Marzouk_.

La morale, cette fois, prenait sa revanche. A la bonne heure! On avait assez fait de publicité à des forçats libérés, à des Gabrielle Bompard. Tout était pourri, la noblesse et la bourgeoisie. Il n’y avait encore de la vertu, de la générosité, du désintéressement que dans le peuple, dont sortait Marzouk.

A la fin, le gouvernement céda. Marzouk eut la croix et obtint du même coup une bonne sinécure: la garde d’un jardin public.

D’abord, un peu déconcerté, il avait vite repris son assurance. Sa célébrité ne l’étonnait pas. Elle lui semblait légitime. C’était vrai, après tout, ce que les journaux avaient raconté de lui: il avait rétabli l’ordre, partagé les vivres et rendu la confiance aux naufragés. Peut-être même avait-il sauvé du monde; il ne se souvenait plus bien, mais ce devait être aussi la vérité, puisque tout le monde le disait.

Son ruban rouge le faisait loucher. Il le portait large comme la main, et tel était son respect pour ce glorieux insigne qu’il le retirait un moment de sa poitrine, chaque fois que, par une habitude malheureuse dont il ne parvenait pas à se défaire complètement, il éprouvait le besoin de soulager ses entrailles enflées d’un ouragan. La Légion d’honneur, ça lui bouchait positivement le derrière; il fallait à toute force qu’il l’enlevât, quand ça le prenait, et vite il gagnait un bosquet solitaire pour que personne n’entendît. Car, s’il respectait sa décoration, il se respectait aussi lui-même maintenant, comme le public, la société tout entière.

Enfin, un homme absolument métamorphosé, grave, silencieux, ne parlant plus que de devoir, de morale, d’honneur et de patrie, faisant la leçon aux pochards, prêchant partout le bon exemple. Le symbole même de la vertu récompensée.

Cependant, une ardente polémique venait de s’engager entre les Libertaires et ceux qui les traitaient d’utopistes, au sujet du naufrage de l’_Eldorado_. Les Libertaires chantaient victoire, triomphaient bruyamment. La société libre, affranchie des lois, avait fait ses preuves. L’expérience était décisive. Pendant deux mois, à bord d’un navire échoué au milieu de l’océan, sur un rocher désert, alors qu’il n’y avait plus ni commandant, ni officier, ni autorité d’aucune sorte, l’accord le plus parfait, la solidarité la plus touchante avaient régné, entre ouvriers, bourgeois, matelots, prolétaires, tous devenus égaux et frères, réalisant l’idéal de l’état anarchique. Et qui donc maintenant oserait dresser l’épouvantail des égoïsmes, des passions et des vices déchaînés par la liberté absolue? L’argument imbécile et de mauvaise foi tombait de lui-même. A bas les codes! A bas les frontières! A bas les gendarmes, les juges, les prisons et les patries! Les hommes de tous les pays et de toutes les races ne demandaient qu’à vivre en frères. Vive l’anarchie! Mort à la société bourgeoise, unique cause de toutes les corruptions, de toutes les iniquités, de tous les maux!

Un journal catholique, _La Croix_ de Bordeaux, éleva soudain la discussion à des hauteurs inaccessibles. C’était Dieu, Dieu seul qu’il fallait remercier de son infinie bonté, Dieu qui avait encore fait ce miracle, pour éblouir le monde, de sauver cinq cents naufragés considérés comme perdus. Mais il était juste aussi de féliciter ces derniers de n’avoir pas désespéré de la clémence céleste. Ils avaient été de bons chrétiens, convaincus que rien n’est impossible à Dieu, et c’est pourquoi le ciel les avait exaucés. Malheur aux incrédules, quand l’Auteur des choses donnait de tels signes de sa puissance et de sa souveraine miséricorde!

L’article était intitulé: _Un miracle_, et conviait en terminant les naufragés au saint office qui serait célébré, le lendemain, à la cathédrale, pour rendre grâces au divin Sauveur.

Ce fut une cérémonie magnifique, à laquelle assista toute la société chrétienne de Bordeaux, le préfet lui-même entouré des hauts fonctionnaires. On avait réservé une place, dans le chœur même de la basilique, à ceux que Dieu avait choisis pour attester son omnipotence et offrir aux fidèles assemblés le témoignage vivant d’un miracle. Ils n’étaient qu’une vingtaine, la plupart ayant déjà quitté la ville. Mais les présents compensaient par leur qualité la quantité d’absents. Au premier rang, agenouillées, très recueillies, la tête basse, les mains jointes, Mmes Larderet, Gallerand, Chabert, Bineau, Garigues et Avelard, murmuraient des prières. Les messieurs, debout, suivaient pieusement la messe, une grande messe chantée, qui fut interrompue par un sermon, si long, si long que ces dames ne voyaient plus venir le moment tant désiré où elles pourraient enfin s’approcher de la sainte table et recevoir la communion.

Mais le prédicateur dut s’interrompre un instant. Un murmure s’était élevé au fond de la nef, près du portail, et toutes les têtes se retournèrent. Qui troublait la majesté du saint lieu? Plusieurs _chut! chut!_ indignés se firent entendre, et aussitôt le silence se rétablit. Le bedeau avait chassé Lola qui s’était réfugiée dans l’église, cherchant un abri contre le froid qui pinçait dur, ce matin de décembre. Et elle sortit, sans protester, confuse d’être tombée au milieu de cette grande cérémonie à laquelle elle ne s’attendait pas. La maison du bon Dieu n’était point faite pour recueillir les créatures comme elle, sans pain et sans toit, celles dont le groupe éploré consolait, du haut du calvaire, les regards de Jésus crucifié.

IV

Tout s’arrangeait, car la nature comme la société a horreur du désordre qui dure et, selon le mot de Gœthe, lui préfère l’injustice.

Les émigrants dispersés à travers le monde, après s’être partagé le produit, bien diminué, ainsi qu’il arrive toujours, des souscriptions publiques, avaient repris la chaîne de leur existence, en courbant le dos sous l’écrasement du destin.

Les bourgeois s’enlizaient de nouveau dans le bien-être. Mmes Larderet, Chabert et Bineau, la première veuve, la seconde divorcée, la troisième simplement séparée de corps et de biens, à cause de ses convictions religieuses, avaient accouché dans le plus grand mystère: l’une, de deux superbes jumeaux, les deux autres, chacune d’un garçon, dont la filiation demeurait d’ailleurs incertaine. Marzouk avait bien passé par là, mais le beau Rienzo, le chef des Tziganes, Danglar et Conseil aussi, et bien d’autres. Alors, on ne savait plus. C’était à s’y perdre.

Enfin, avec de l’argent, on se tire des situations les plus délicates, les plus scabreuses. De retour à Bordeaux, Mmes Larderet, Chabert et Bineau passèrent pour avoir adopté des orphelins, et l’on admira leur grand cœur.

Dans une petite ville de province, Mme Rolande et son mari vivaient heureux, très retirés, plus unis qu’ils n’avaient jamais été. Enfin, la chance souriait au pauvre ingénieur. Au service d’une société fondée pour la construction d’un canal, il touchait des appointements fixes, cinq cents francs par mois: la grande aisance des provinciaux rangés, économes, sans ambition.

Un enfant était né dans le ménage, environ sept mois après leur retour en France, sur la _Guyenne_. M. Rolande ne s’était point fait illusion. Il n’était pas le père. Mais quand on a pardonné, on pardonne encore.

--Puisqu’il est là, nous le garderons, avait-il dit, et nous tâcherons de bien l’élever, en lui cachant toujours la vérité sur sa naissance.

Ce jour-là, Mme Rolande avait beaucoup pleuré, et c’étaient les meilleures larmes qu’elle eût jamais versées, des larmes tièdes et douces où il y avait de tout: du repentir, de l’humilité, de la reconnaissance, de la pitié et presque de l’amour.

L’enfant grandissait, devenait charmant, avec cette sorte de douceur implorante des innocents qui sentent qu’ils ont quelque chose à se faire pardonner. M. Rolande, jadis si amer, était joyeux, d’une joie qu’il puisait dans la complète abnégation de lui-même. Peut-être son acte n’eût-il pas été compris de tout le monde, la magnanimité n’étant pas encore très humaine. Cependant, quand il disait: _mon fils_, il était convaincu qu’il ne mentait pas, puisqu’il donnait à cet enfant une intelligence et une âme, ce qui créait, à son sens, une paternité plus entière et plus légitime que le simple accident de la génération, où il n’était pour rien.

Armand Reboul, qui n’avait plus eu de nouvelles de Mme Rolande, ignorait ce fils qu’il n’avait eu que la peine de faire. Il vivait à Paris et continuait à se morfondre dans une oisiveté désordonnée et fébrile. Enfin, un charmant garçon que la vie avait trop gâté et auquel il n’avait manqué peut-être que du malheur, car, à part cela, il avait tout ce qu’il fallait pour être heureux: la fortune, l’indépendance et une assez bonne santé.

André Laurel avait épousé Myrrha, et il n’y avait pas de couple plus joli, plus rayonnant de jeunesse, d’espérance et de grâce. Ils avaient gardé la vieille tante, qui avait le bon esprit de se laisser vivre sans intervenir, sous prétexte d’expérience, dans les affaires du ménage.

M. Laurel père triomphait de voir son fils revenu à de saines idées. André ne rêvait plus de changer le monde, désabusé des présomptueuses chimères et convaincu qu’il n’y avait de meilleure œuvre que de faire un peu de bonheur autour de soi.

Exempté du service militaire, grâce à un peu de myopie et à de puissantes protections, il était devenu un ardent chauvin, prêt à reconquérir l’Alsace et la Lorraine, au coin de son feu, tandis que Myrrha souriait, rassurée, pensant qu’avec de tels patriotes, les épouses et les mères pouvaient dormir tranquilles.

Très appuyé, André se sentait promis au plus bel avenir. Sa carrière était toute tracée. Attaché déjà à la préfecture, il serait un jour préfet, comme l’avait été son père, dont il partageait maintenant toutes les opinions sociales, approuvant d’un balancement de tête continu et respectueux quand M. Laurel lui tenait ce langage:

--Mon cher enfant, je ne nie pas qu’il y ait des réformes nécessaires, mais les institutions, si imparfaites qu’elles nous paraissent, valent encore mieux que les hommes, car ce sont eux qui les pervertissent, en dénaturent l’esprit et les bonnes intentions. Et c’est le cœur humain qu’il faudrait réformer, bien plus que nos codes et nos lois. Mais la tâche semble bien difficile, sinon impossible. Laissons-la aux songe-creux et faisons un peu crédit à la nature humaine, en acceptant avec sagesse, tolérance et philosophie un tel état social qu’il n’est pas en notre pouvoir de changer et qui, d’ailleurs, marque bien un petit progrès sur les siècles précédents.

André approuvait toujours.

--Nul doute, poursuivait M. Laurel, que la société ne soit mauvaise et fondée sur le droit du plus fort. Mais peut-il en être autrement? Peut-on supprimer l’égoïsme, la jalousie, l’ambition, toutes les passions humaines? Peut-on, même en changeant la face du monde, faire autre chose que de déplacer la souffrance, qui sans doute est nécessaire à l’évolution universelle? L’humanité, quoi qu’on fasse, restera ce qu’elle est. D’accord pour critiquer et démolir, nos idéologues cessent de l’être, quand il s’agit de reconstituer. Tous les systèmes, poursuivant au fond le même but d’amélioration, s’entredétruisent... Où est la vérité? Qu’est-ce même que la vérité? comme disait Pilate... Un jugement humain sujet à d’éternelles variations, suivant les lieux et les époques? Et qu’est-ce aussi que la justice? Encore une conception qui se modifie avec chaque individu. Ce qui est juste pour celui-ci paraît injuste à celui-là. L’intérêt personnel guide tout, demeure le souverain juge. Réparer une injustice n’est-ce pas souvent en commettre une autre? Et comment l’homme faible, impuissant, soumis à l’inéluctable fatalité des choses, dirigé par des forces inconnues, peut-il espérer refaire l’œuvre de la nature, qui elle-même, dans ses desseins mystérieux, a établi l’iniquité sur la terre? La grande sagesse est peut-être de se résigner à son sort. Cesser de souhaiter ce dont il faut désespérer, telle est sans doute la seule forme sous laquelle les hommes peuvent prétendre au bonheur.

Et laissant ainsi tomber toute sa philosophie bourgeoise, l’ancien préfet fumait un bon cigare, tandis qu’au dehors, la plainte du vent apportait l’écho lointain des détresses invisibles.

V

Le long des quais, Lola regardait Paris reposant dans la splendeur d’une féerie mystérieuse et profonde. Il était dix heures du soir. Une âpre bise soufflait sous le ciel morne, chargé d’une neige qui s’obstinait à ne pas tomber. Au loin, les réverbères des ponts, aux lanternes jaunes et rouges, traçaient sur le courant de la Seine des traînées resplendissantes, comme des chevelures de comète.

Depuis trois jours, elle errait, affamée, les pieds meurtris dans des chaussures qui crachaient la boue. Un trafiquant l’avait ramenée à Paris. Mais les hommes ne voulaient plus d’elle, elle était trop décatie, trop usée par la misère et la souffrance. Quant à chercher du travail, il ne fallait pas y penser.

Elle n’avait pas su exploiter les hommes au temps où elle était gentille, où ils couraient tous après elle. Son métier de garce ne lui était jamais entré dans la peau; elle n’avait pas le caractère à ça. Et ça ne s’apprend pas: on naît garce, on ne le devient pas.

Maintenant, c’était fini. Elle était laide, fauchée, crottée à faire peur. Elle ne s’était pas traînée jusqu’en ce lieu désert, par cette nuit glacée de décembre, avec l’espoir vague de trouver quelqu’un, mais pour se soustraire au Paris doré et flamboyant, enfoncer sa détresse en un coin de ténèbres.

Cependant, à l’entour, des ombres quêteuses rampaient sur le pavé boueux. C’est là, entre le pont des Invalides et celui de la Concorde, sur la rive gauche de la Seine, que viennent échouer, de dix heures à minuit, les sentinelles perdues de la basse prostitution, tout ce qu’il y a de plus déchu, de plus flétri, de plus abîmé, des femmes qu’on dirait sorties de cavernes et qui s’offrent aux marauds pour cinq sous, pour deux sous; des figures tragiques, ravagées par le vice, la longue misère et la famine, la plupart vieilles, grisonnantes, la bouche édentée, fendue d’un rire machinal et horrible. Le jour, ça rôde dans les bois suburbains, chassées de la capitale par le dégoût public, épaves pourries des bagnes de l’amour, tellement sinistres qu’on ne saurait croire que des êtres humains en arrivent à ce degré de laideur et d’ignominie.

Lola, accoudée sur le parapet, la tête basse, regardait couler l’eau sous le pont, fascinée par le courant, tentée de s’y précipiter. Un chien crevé qui passa sous le reflet d’un réverbère la rendit jalouse.

Des coups de sifflet stridents déchirèrent le silence de la nuit. Elle savait ce que ça signifiait. Des souteneurs aux aguets avertissaient ainsi que la police des mœurs s’apprêtait à donner, dans ces parages, un coup de filet à la prostitution.

Lola pressa le pas, puis, les sifflets redoublant, se mit à courir, malgré la faiblesse de ses jambes usées, à force d’arpenter les kilomètres. Tout, plutôt que de tomber entre les pattes de la _Rousse_!

Elle courait, éperdue, le long des quais, espérant dépister les agents. Mais les pas résonnaient plus fort derrière elle, sur le pavé. Ils étaient à sa poursuite, ils se rapprochaient. Déjà, il lui semblait sentir leur haleine rude sur sa nuque. Et, tout à coup, son pied buta, elle tomba raide, en jetant un grand cri.

--Enfin, nous l’avons, celle-là, fit une voix.

Trois agents se ruaient sur elle avec une brutalité de sauvages. D’un café voisin, qui flambait au coin du quai, une bande bruyante au même instant déboucha, envahit la chaussée. Un colosse se dressait au milieu, acclamé par la foule. C’était Marzouk. Bien qu’il fût devenu un peu fier, presque inabordable pour le menu fretin de la population, rendant à peine les saluts, et passant raide comme un piquet parmi les ovations, sa popularité n’avait fait que croître dans cette rue qu’il habitait, et dont il était le plus bel ornement, reluqué par les femmes, cité pour le bon exemple, choyé, flatté, admiré, recevant des cadeaux. Enfin, l’orgueil du quartier et des pauvres gens, comme si tous s’étaient sentis décorés en sa personne.

Les agents furieux de s’être essoufflés à la poursuite de Lola, la rouaient de coups. Attiré par ses cris, Marzouk s’avança. Et il considéra un moment, sans broncher, cette scène de meurtre, tandis que des réflexions naissaient en lui. Puis, relevant la tête, grandi soudain, il laissa tomber de très haut sur la foule, d’un ton sentencieux et avec un noble geste, l’enseignement moral que comportait ce banal fait divers, et désignant Lola:

--Voilà, dit-il, où mène l’inconduite.

FIN

PARIS

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