Elaine

Part 4

Chapter 41,492 wordsPublic domain

Alors messire Lancelot parlant avec franchise à rassemblée, dit: «Mon souverain seigneur Arthur, et vous tous qui m'entendez, sachez que la mort de cette noble fille m'accable de douleur; car elle était bonne et sincère, mais elle m'aimait plus que femme que j'aie jamais connue. Cependant être aimé ne fait pas qu'on aime à son tour, surtout à mon âge, quoi qu'il en soit dans la jeunesse. Je jure par ma foi et par ma qualité de chevalier, que je n'ai rien fait, au moins volontairement, pour provoquer un pareil amour. J'appelle en témoignage mes amis, ses frères et son père, qui lui-même m'a supplié d'être brusque et froid et d'employer, pour éteindre sa passion, quelque manquement contraire à ma nature. J'ai fait ce que j'ai pu, je l'ai quittée sans prendre congé d'elle. Si j'eusse pu croire que la damoiselle mourrait, je me serais ingénié pour la sauver d'elle-même.»

Alors la reine dit (sa colère était une mer bouillonnant encore après la tempête): «Vous auriez du au moins, beau sire, lui faire la grâce de la sauver de la mort.» Il leva la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et la reine baissa les siens quand il ajouta:

«Reine, elle n'aurait été contente que lorsque je l'aurais épousée, ce qui ne pouvait être. Elle me demanda de pouvoir me suivre à travers le monde, cela ne pouvait pas être non plus. Je lui dis que son amour n'était qu'un éclair de jeunesse qui s'éteindrait, pour se changer ensuite en une flamme plus tranquille envers quelqu'un plus digne d'elle..., qu'alors si son fiancé était pauvre, je les doterais d'un vaste domaine et d'un territoire dans mon propre royaume au delà des détroits, pour les tenir dans une heureuse situation. Je ne pouvais faire mieux; mais elle refusa et mourut.»

Quand il eut cessé de parler, Arthur répondit: «O mon chevalier, ce sera votre honneur, comme tel, et le mien comme chef de notre Table ronde, de veiller à ce qu'elle soit dignement enterrée.»

Vers sa chapelle, la plus riche qui fût alors dans le royaume, Arthur, suivi du cortège de sa Table ronde et de Lancelot, triste contre son habitude, marchait lentement pour assister aux obsèques de la jeune tille. Elles n'eurent point lieu simplement comme pour une inconnue; elles furent magnifiques, comme pour une reine, avec messe et musique sonore. Lorsque les chevaliers eurent déposé sa belle tête dans la poussière des rois à moitié oubliés, Arthur leur parla ainsi: «Que sa tombe soit luxueuse et que l'on y voie son image, l'écu de Lancelot sculpté à ses pieds et son lis dans sa main; que l'histoire de son douloureux voyage soit, pour tous les cœurs loyaux, gravée sur sa tombe en lettres d'or et d'azur!» Cet ordre fut plus tard exécuté; mais, pour le moment, quand seigneurs, dames et peuple, s'écoulant par les grandes portes, sortirent en désordre comme pour rentrer chacun chez soi, la reine, observant sire Lancelot qui s'était retiré à part, s'approcha et soupira en passant: «Lancelot, pardonne-moi, mon amour était jaloux.» Il répondit les yeux baissés: «C'est la malédiction de l'amour; allez, ma reine, vous êtes pardonnée.» Mais Arthur, qui vit le front rembruni du chevalier, s'approcha de lui, et, avec la plus grande affection, lui jeta son bras autour du cou et lui dit:

«Lancelot, mon Lancelot, toi que j'aime le mieux et en qui j'ai le plus de confiance, car je sais ce que tu as été dans les combats à mes côtés, et maintes fois je t'ai vu dans les tournois renversant les chevaliers vigoureux et longuement éprouvés, laissant aller les plus jeunes et les moins habiles gagner de l'honneur et se faire un nom; j'ai aimé ta courtoisie et ta personne, car tu es un homme fait pour être aimé. Mais maintenant je voudrais pour tout au monde (car la foule ignorante dit d'étranges choses de toi) que tu eusses pu aimer cette jeune fille formée, à ce qu'il semble, par Dieu pour toi seul; et, d'après sa figure, si fou peut juger les vivants par les morts, délicatement belle, qui aurait pu te donner, à toi maintenant solitaire, sans femme et sans héritier, une noble postérité, des fils nés pour la gloire de ton nom et de ta réputation, mon chevalier, le grand sire Lancelot du Lac.»

Lancelot répondit alors: «Elle était belle, ô mon roi, pure autant que vous puissiez le désirer pour vos chevaliers. Douter de sa beauté eût été manquer d'yeux, et pour douter de sa pureté il eût fallu n'avoir pas de cœur... Oui, en vérité, elle avait tout ce qu'il fallait pour être aimée, si ce qui est digne de l'amour pouvait le lier; mais l'amour veut être libre et sans chaînes.

--L'amour libre avec de pareils lieus serait le plus libre, dit le roi. Que l'amour soit libre, c'est pour le mieux. Après le ciel, de ce triste côté de la mort où nous sommes, que pourrait-il y avoir de meilleur qu'un amour aussi pur revêtu d'une beauté non moins pure? Cependant elle n'a pu réussir à te captiver quoique étant, je le crois, encore libre, et noble, je le sais.»

Lancelot ne répondit rien; mais il sortit et à l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et regarda l'eau qui serpentait; il leva les yeux et vit la barque qui avait apporté Élaine descendant au loin comme une tache noire sur les flots, et il se dit tout bas: «Ah! simple et doux cœur, vous m'aimiez, damoiselle, sûrement d'un amour plus tendre que celui de la reine. Prier pour ton âme? Oui je le ferai. Adieu aussi..., maintenant enfin ... Adieu, beau lis. La jalousie dans l'amour? ne serait-ce pas plutôt l'orgueil jaloux, le rude héritier de l'amour qui il est plus? Reine, si je vous accorde la jalousie comme étant de l'amour, votre crainte croissante pour le nom et la réputation ne parlerait-elle pas, à mesure quelle augmente, d'un amour qui décroît? Pourquoi le roi a-t-il insisté sur mon nom? mon nom me fait rougir, ressemblant à un reproche: Lancelot que la dame du Lac enleva à sa mère, comme l'histoire le rapporte. Elle chantait des lambeaux de mystérieuses chansons qui se faisaient entendre sur les eaux tortueuses, et, soir et matin, me donnait des baisers en me disant: «Tu es beau, mon enfant, comme le fils d'un roi,» et souvent elle me portait dans ses bras en marchant sur la sombre mare. Que ne m'y eût-elle noyé, quoi qu'il en lui! car qui suis-je? quel avantage retirai-je de mon nom du plus grand des chevaliers? J'ai combattu pour l'obtenir, et je l'ai. Aucun plaisir à l'avoir, mais de la peine à le perdre. Il est maintenant devenu une partie de moi-même; mais à quoi sert-il? à rendre les hommes pires en divulguant ma faute, ou à faire paraître moindre le péché, le pécheur paraissant grand? Quoi malheur pour le grand chevalier d'Arthur qu'il ne soit pas un homme selon son cœur! Il me faut rompre ces liens qui ternissent ainsi mon renom; non pas sans qu'elle le veuille. Le voudrais-je si elle le voulait? Qui sait? mais si je ne le voulais pas, puisse Dieu (je l'en prie) envoyer sur-le-champ un ange pour me prendre aux cheveux, m'emporter bien loin, dans cette mare oubliée et me plonger parmi les débris tombés des montagnes.»

Ainsi murmura messire Lancelot dévoré de remords, ignorant qu'il mourrait un jour en état de sainteté.

FIN D'ÉLAINE

Liste des illustrations

Pl. 1. ... Et la morte conduite par lui s'avança avec la marée, le lis dans sa main droite, la lettre dans sa main gauche....

Pl. 2. La couronne, en tombant, roula sur un point éclairé, et, tournant sur elle-même, glissa comme un ruisseau brillant dans la mare.

Pl. 3. Jusqu'à ce qu'il suivit une ornière faiblement ombragée, qui, comme une chaîne, allait parmi les vallées aboutir au château d'Astolat. Là, il vit à l'ouest une lumière qui en annonçait au loin les tours sur une hauteur.

Pl. 4. Il parla et se tut. La jeune Élaine au teint de lis, gagnée par la voix mélodieuse qu'elle entendait avant d'avoir regardé, leva les yeux et lut sur les traits de Lancelot.

Pl. 5. Il regarda, et plus étonné que si sept hommes se fussent attaqués à lui, il vit la jeune fille debout dans la clarté du matin.

Pl. 6. Élaine se leva alors, prit sa course à travers les champs... Ainsi, jour par jour, elle passait et repassait comme un fantôme dans l'un et l'autre crépuscule.

Pl. 7. Les deux frères enlevèrent de la litière le corps de leur sœur, et le placèrent sur le noir tillac; elle tenait un lis à la main, et au-dessus d'elle était suspendu le fourreau brodé d'armoiries.

Pl. 8. Il lut ainsi, et toujours pendant cette lecture seigneurs et dames pleuraient promenant leurs regards de la figure du roi à celle qui reposait silencieuse.

Pl. 9. Lancelot ne répondit rien; mais il sortit, et à l'endroit où un petit ruisseau se perdait dans la rivière, il s'assit dans une anse et regarda l'eau qui serpentait.